La dernière interview de Louis Lumière par Georges Sadoul (L’Ecran Français 1948)


Pour la première fois depuis que le Cinématographe existe, il n’y aura pas de séances publiques le 28 décembre 2020 (dû aux conditions sanitaires) et en plus cela tombe pour son 125° anniversaire (quelle ironie !).

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Aussi, nous avons souhaité rendre hommage, durant tout le mois de décembre, au Cinématographe Lumière et notamment à cette première séance publique, qui eut lieu le 28 décembre 1895 au Salon indien du Grand Café de Paris, 14, boulevard des Capucines.

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Après avoir rendu hommage à Francis Doublier, qui tourna la manivelle du Cinématographe Lumière ce soir là et qui devint le premier ciné-reporter des frères Lumière, puis à un autre fameux « chasseur d’images » Félix Mesguich, à tout seigneur tout honneur, nous poursuivons cet hommage avec Louis Lumière, le « père du cinéma » comme le nomme affectueusement Georges Sadoul dans cet article que nous reproduisons ici.

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Bien sûr, ce n’est pas la première fois que nous rendons hommage aux frères Lumière et notamment à Louis Lumière, vous pouvez lire ces pages ici et par exemple.

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L’historien du cinéma, Georges Sadoul, avait rencontré pour la première fois Louis Lumière, seulement en janvier 1948, alors que celui-ci n’avait que quelques mois à vivre.

Cette rencontre fût filmée pour l’une des premières émissions de la télévision française, une série sur l’histoire du cinéma réalisée par Georges Charensol avec la collaboration de Pierre Brive.

Ainsi, à la mort de Louis Lumière, Georges Sadoul publia la retranscription de cet entretien dans le numéro de l’Ecran Français du 15 juin 1948.

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Signalons que cet entretien télévisé de Louis Lumière a été préservé pour la postérité et numérisé. Il figure au catalogue de Lobster Films (cf ici).

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Nous avons ajouté l’article que Georges Sadoul fit paraitre dans Les Lettres françaises le 10 juin 1948.

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Louis Lumière disparut le 6 juin 1948 (nous avions publié ce post pour le 70° anniversaire).

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En 1964, dans la fameuse collection « Cinéma d’aujourd’hui » des éditions Seghers, parut cet ouvrage de Georges Sadoul sur Louis Lumière.

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Pour terminer, nous avions publié pour les 120 ans de la première projection payante du Cinématographe Lumière, ce post revenant sur les différents échos dans la presse de l’époque parus dans les mois qui suivirent cette projection.

A lire ici.

Les premières séances du Cinématographe à Paris début 1896

 

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Nous vous souhaitons de bonnes fêtes de fin d’année et espérons que vous nous pardonnerez ces parutions, devenues épisodiques maintenant, simplement par manque de temps.

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Bonne lecture et vive le cinéma !

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En exclusivité pour l’Écran Français par Georges Sadoul

LA DERNIÈRE INTERVIEW DE LOUIS LUMIÈRE

révélations essentielles sur la véritable histoire de l’inventeur du cinéma

paru dans L’Écran Français du 15 juin 1948

paru dans L’Ecran Français du 15 juin 1948

En août 1946, je reçus un manuscrit qu’accompagnaient de nombreuses pièces justificatives, et qui était intitulé Observations suggérées à Mr Louis Lumière par la lecture du livre de Georges Sadoul, ayant pour titre « L’Invention du cinéma ». Dans ce long mémoire M. Lumière -— que je n’avais pas l’honneur de connaître —- avait pris la peine de rectifier certaines erreurs du premier volume de mon Histoire générale du cinéma, et de compléter mes informations sur de nombreux points.

M. Louis Lumière me reçut quelques semaines plus tard à Bandol. Au cours de cette longue entrevue et de celles qui suivirent, il me fournit d’importantes précisions touchant son Cinématographe et me permit de préparer une édition corrigée et très augmentée de l’invention du cinéma. Cette édition doit paraître dans quelques semaines.

Au mois de janvier dernier, M. Louis Lumière, dont la santé n’avait cessé de décliner depuis 1946, voulut bien accepter d’être interviewé pour la télévision française. Une longue après-midi de travail fut nécessaire pour l’enregistrement par M. Bocquel d’une série de disques et de films. M. Louis Lumière qui ne quittait plus guère son lit, dût faire un effort physique considérable.

Il était devenu presque aveugle, et ne pouvait lire le texte que nous publions ci-dessous, qu’au prix de grandes difficultés. Mais, sous les projecteurs et devant le micro, il conservait pourtant la souriante affabilité qui fut toujours la sienne. C’était la dernière fois qu’il se trouvait en face de l’appareil auquel il avait donné son nom : cinéma.

En mars dernier, cette interview fut télévisée pour l’ouverture de la remarquable série d’émissions que Georges Charensol consacra à l’histoire du cinéma, avec la collaboration de Pierre Brive. C’est grâce à leur initiative que les archives du cinéma peuvent conserver ces dernières images et ces dernières paroles de Louis Lumière.

Le texte de cette ultime interview n’avait pas encore été imprimé. On verra qu’il contient d’intéressants détails inédits sur l’invention du Cinématographe Lumière.

Georges Sadoul

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Sadoul. — Monsieur Louis Lumière, dans quelles circonstances avez-vous commencé à vous intéresser photographies animées ?

Louis Lumière. — C’est durant l’été 1894 que mon frère Auguste et moi avons commencé nos premiers travaux. A cette époque, les recherches de Marey, Edison, Démeny avaient conduit ces auteurs à certains résultats, mais aucune projection de film sur écran n’avait encore été faîte. Le principal problème à résoudre était alors de trouver un système d’entraînement de la bande d’images du film. Mon frère Auguste avait songé à employer pour cela un cylindre échancré, analogue à celui qu’avait proposé Léon Boully dans un autre appareil. Mais ce système était brutal. Il ne pouvait pas marcher, il ne marcha jamais.

Sadoul. — Mr Auguste Lumière a-t-il ensuite proposé d’autres systèmes ?

Louis Lumière. — Non, mon frère a cessé de s’intéresser à la partie technique du cinématographe sitôt après que j’ai eu trouvé un dispositif d’entraînement correct. Et si le brevet du cinématographe a été pris sous nos deux noms, c’est que nous signions toujours en commun les travaux que nous communiquions et les brevets que nous déposions, que nous ayons participé ou non aux travaux. J’étais, en réalité, le seul auteur du cinématographe, comme il était, de son côté, le réalisateur d’autres inventions toujours brevetées sous nos deux noms.

Sadoul. — Quel a donc été le système d’entrainement que vous avez proposé ?

Louis Lumière. — J’étais un peu souffrant et j’avais dû garder le lit. Une nuit où je ne dormais pas, la solution se présenta clairement à mon esprit. Elle consistait adapter aux conditions de la prise de vues le mécanisme connu sous le nom de pied de biche dans le dispositif d’entraînement des machines à coudre, dispositif que je réalisai d’abord à l’aide d’un excentrique circulaire que je remplaçai bientôt par le même organe, mais triangulaire, connu dans des utilisations diverses sous le nom d’excentrique de Hornblower.

Sadoul. — Et vous fait construire un appareil expérimental selon les principes que vous veniez de découvrir ?

Louis Lumière. — Ce fut M. Moisson, le chef mécanicien de nos usines, qui établit le premier appareil d’après les croquis que je lui remettais au fur et à mesure de la réalisation. Comme il était alors impossible de se procurer en France des films sur celluloïd transparent, je fis mes premiers essais avec des bandes de papier photographique fabriqué dans nos usines. Je les découpais et les perforais moi-même. Les premiers résultats furent excellents comme vous avez pu le voir.

Sadoul. — J’ai, en effet, tenu entre mes mains, avec beaucoup d’émotion, cette longue bande de papier que vous avez offerte au Musée de la Cinémathèque française. Et ces images sont d’une netteté parfaite.

Louis Lumière. — Ces bandes étaient purement expérimentales. Les images négatives sur papier ne pouvaient être projetées en raison de leur trop grande opacité. Mais je réussis, néanmoins, à les animer en laboratoire en les regardant par transparence, éclairées par une forte lampe à arc. Les résultats furent excellents.

Sadoul. — Avez-vous attendu longtemps pour employer des films sur celluloïd analogues à ceux qu’utilise le cinéma moderne ?

Louis Lumière. — J’aurai utilisé immédiatement des bandes sur celluloïd si j’avais pu me procurer en France un celluloïd souple et transparent qui me donnât satisfaction. Mais aucune entreprise française ou anglaise n’en fabriquait alors. Je dus envoyer aux États-Unis un de nos chefs de service qui acheta du celluloïd en feuilles non sensibilisées à la New-York Celluloïd Company, et nous les rapporta à Lyon. Nous les découpions et les perforions à l’aide d’un appareil dont l’avancement dérivait de la machine à coudre, appareil mis au point par Mr Edison.

Sadoul. — A quelle date avez-vous pu tourner votre premier film sur celluloïd ?

Louis Lumière. — C’est à la fin de l’été 1894 que j’ai pu réaliser mon premier film : la sortie des Usines Lumière. Comme vous l’avez remarqué, les hommes portent des chapeaux de paille et les femmes des robes d’été. Il me fallait, d’ailleurs, un grand soleil pour tourner de telles scènes car je ne disposais que d’un objectif peu lumineux et je n’aurais pu prendre une telle vue en hiver ou à la fin de l’automne. La sortie des usines fut projetée pour la première fois en publie à Paris, rue de Rennes, à la Société d’encouragement pour l’industrie nationale. Ceci se passait le 22 mars 1895. Cette projection terminait une conférence qui m’avait été demandée par l’illustre physicien Mascart, de l’Institut, alors président de la société. Je projetai également sur un écran la formation d’une image photographique au cours du développement, ce qui présentait certaines difficultés spéciales sur lesquelles je n’insiste pas.

Sadoul. — Votre appareil portait-il déjà son nom de Cinématographe ?

Louis Lumière. — Je ne crois pas que nous l’avions déjà baptisé. Notre premier brevet, pris le 13 février 1895, n’avait pas adopté de nom particulier. Nous parlions seulement, dans ce brevet, d’un « appareil servant à l’obtention à la vision des épreuves chronophotographiques ». Ce n’est que plusieurs semaines plus tard que nous avons choisi le nom de Cinématographe. Mais mon père, Antoine Lumière trouvait le mot Cinématographe impossible. Il se laissa convaincre par son ami Lechère, représentant d’une grande marque de champagne, d’adopter, pour notre appareil, le nom de DOMITOR.

Sadoul. —Ce qui voulait dire ?

Louis Lumière. — Je ne sais pas au juste, c’était un mot forgé de toutes pièces par Lechère. Il était probablement tiré du verbe dominer : Dominateur… Domitor. Ce nom ne fut jamais accepté par mon frère ni par moi et nous ne l’avons jamais employé.

Sadoul. — La mise au point de votre Cinématographe vous posa-t-elle des problèmes techniques difficiles à résoudre ?

Louis Lumière. — Un des points qui retinrent mon attention fut celui de la résistance des pellicules. Les films de celluloïd étaient alors, pour nous, un produit nouveau dont nous ignorions les qualités ou propriétés. Je me livrai donc à des expériences méthodiques en traversant les bandes avec des aiguilles de différents diamètres, auxquelles je suspendais des poids croissants. J’arrivais ainsi à des conclusions intéressantes comme celle que le trou pouvait, sans inconvénient, être plus grand que la broche qui le traversait et résister tout aussi bien qu’en lui donnant la dimension exacte de la broche.

Sadoul. — Vos usines entreprirent-elles la fabrication industrielle de votre cinématographe ?

Louis Lumière. — Non. Nous ne fabriquions, d’ailleurs, aucun appareil et n’étions pas outillés pour entreprendre une telle fabrication. A la suite de la conférence que j’avais faite à Paris, au début de 1895, l’ingénieur Jules Carpentier, qui devint un de mes meilleurs amis et le resta jusqu’à sa mort, nous sollicita pour être le fabricant de notre appareil dans ses ateliers qui venaient de lancer un excellent appareil photographique. J’acceptai cette proposition, mais ce ne fut qu’au début de 1896 que Carpentier put nous livrer sa première dizaine d’appareils. Jusque là je dus me contenter de l’appareil que nous avions construit à Lyon.

Sadoul. — Puisque vous ne disposiez, en 1895, que d’un seul appareil qui servait à la fois à la prise de vues et à la projection, vous avez été, cette année là, le seul opérateur de prises de vues pour votre cinématographe ?

Louis Lumière. — C’est exact. Tous les films qui furent projetés en 1895, soit au Congrès photographique de Lyon au mois de juin, soit à la Revue générale des Sciences à Paris; en juillet, soit enfin à Paris, dans les sous-sols du Grand-Café, à partir du 28 décembre 1895, furent des films dont j’avais été l’opérateur: Une seule exception : Les Bruleuses d’herbes,tourné par mon frère Auguste, en vacances dans notre propriété de La Ciotat. J’ajouterai que non seulement j’avais tourné ces films, mais que les premières bandes projetées au Grand-Café avaient été développées par moi dans des seaux hygiéniques en tôle émaillée contenant le révélateur, puis l’eau de lavage et le fixateur ; les positifs nécessaires ayant été de même impressionnés en me servant comme source lumineuse d’un mur blanc éclairé par le soleil.

Sadoul. — Pouvez-vous nous parler, Monsieur Lumière, de quelques-uns de vos films, de Partie d’Ecarté, par exemple ?

Louis Lumière. — Les partenaires en sont : mon père, Antoine Lumière, qui allume un cigare. En face de lui, son ami, le prestidigitateur Trewey, qui donne les cartes. Trewey fut d’ailleurs l’organisateur, à Londres, des représentations de notre cinématographe, et il figure dans plusieurs de mes films : Assiettes tournantes, par exemple. Le troisième joueur, celui qui verse la bière, est mon beau-père, le brasseur Winckler, de Lyon. Le valet de chambre est, enfin, celui de l’habitation. Il était né à Gonfaron. Un méridional pur sang, plein de gaîté et d’esprit, qui nous amusait, par ses réparties et ses farces, L’Arrivée du train en gare, je l’ai tourné en gare de La Ciotat, en 1895. On peut voir sur le quai une petite fille qui sautille, tenue d’une main par sa mère et de l’autre par sa bonne. Cette enfant est la première de mes filles, devenue Mme Trarieux, et elle est actuellement quatre fois grand-mère. Ma mère. Mme Antoine Lumière, qui les accompagne, est reconnaissable par sa pèlerine écossaise.

Sadoul. — Que pouvez-nous dire du fameux Arroseur arrosé ?

Louis Lumière. — Bien que mes souvenirs ne soient pas très précis, je crois pouvoir dire que l’idée du scénario me fut suggérée par une farce de mon jeune frère Edouard, que nous avons mal heureusement perdu comme aviateur pendant la guerre 1914-1918. Il était alors trop jeune pour tenir le rôle du gamin qui met le pied sur le tuyau d’arrosage. Je le remplaçai par un jeune apprenti de l’atelier de menuiserie de Lusine, Duval, mort après avoir rempli les fonctions de chef emballeur de l’usine pendant près de quarante-deux ans. Quant à l’arroseur, le rôle fut tenu par notre jardinier, M. Clerc, qui vit encore, après avoir été, pendant quarante ans, employé lui aussi dans nos usines. Il a pris sa retraite dans les environs de Valence.

Sadoul. — Avez-vous réalisé beaucoup de films en 1895 ?

Louis Lumière. — Je dois en avoir tourné près d’une cinquantaine. Mes souvenirs ne sont pas très certains touchant le nombre de ces vues. Ces films avaient tous 17 mètres de longueur et leur projection durait une minute environ. Cette longueur de 17 mètres peut paraître singulière, mais elle était simplement commandée par la capacité des boites réceptrices du film négatif lors de la prise de vues.

Sadoul. — Pouvez-vous citer quelques titres de films que vous avez réalisés en 1895 ?

Louis Lumière. — Nous avons mis en scène quelques films comiques auxquels participaient des parents, des amis, des employés, tel Chez Photographe, une petite farce où jouaient mon frère Auguste et le photographe Maurice, qui devait bientôt devenir le concessionnaire de notre cinématographie au Grand-Café. Puis encore Charcuterie américaine. Nous montrions une machine à faire les saucisses. On mettait un cochon d’un côté, les saucisses sortaient de l’autre et inversement. Nous nous étions beaucoup amusés, mon frère et moi, à fabriquer cette prétendue machine, dans notre propriété de La Ciotat, et avions fait écrire sur l’instrument « Crack, charcutier à Marseille, » Faut-il vous parler du Débarquement des congressistes à Neuville-sur-Saône, qui est en quelque sorte la première vue d’actualité, puisque je l’ai prise à l’occasion du Congrès de Photographie. en juin 1895, et projetée le lendemain même devant les congressistes.

Sadoul. — Avez-vous tourné des films après 1895 ?

Louis Lumière. — Très peu. J’ai laissé ce soin aux opérateurs que j’avais formés : Promio, Mesguich, Doublier (1), Perrigot, d’autres encore. En quelques années, ils ont inscrit à notre catalogue plus de douze cents films réalisés dans les cinq parties du monde.

Sadoul. — Depuis combien de temps avez-vous cessé de vous intéresser au cinématographe ?

Louis Lumière. — Mes derniers travaux remontent à 1935, époque où j’ai mis au point un cinéma en relief qui a été présenté, en particulier, à Paris, Lyon, Marseille et Nice. Mais mes travaux ont été des travaux de recherche technique. Je n’ai jamais fait ce qu’on appelle de la mise en scène. Et je ne me vois pas très bien dans un studio moderne. D’ailleurs, il y a bien longtemps que je suis immobilisé, ne pouvant guère bouger de Bandol.

paru dans L’Ecran Français du 15 juin 1948

(1) Francis Doublier avait réalisé, au printemps de 1806, avec Perrigot, le premier grand reportage filmé : Couronnement du Tzar Nicolas II à Moscou. Ce grand pionnier s’était établi en 1902 à New-York où il forma de nombreux techniciens du cinéma américain, alors dans l’enfance. Francis Doublier est mort en mars 1948, aux Etats-Unis.

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« Louis Lumière, père du cinéma » par Georges Sadoul

paru dans Les Lettres françaises du 10 juin 1948

paru dans Les Lettres françaises du 10 juin 1948

LOUIS LUMIÈRE, qui vient de s’éteindre à Bandol, est le père du cinéma, comme inventeur et plus encore comme réalisateur de films.

L’invention était la plus haute fierté d’un homme que domina, toute sa vie, la passion du travail intellectuel ou manuel. Le cinématographe Lumière annoncé par Marey et par Edison, seul appareil qui prenait les films, les tirait et les projetait, fut, en effet, une admirable mécanique très supérieure à tous ses concurrents et faisait honneur à celui qui l’a découverte et mise au point.

Mais si les représentations du Grand Café marquaient, le 28 décembre 1895, le début d’une ère nouvelle, si la majorité des nations ont adopté le mot cinéma pour désigner une technique, une industrie et airs nouveaux, c’est beaucoup en raison de la nouveauté sensationnelle que représentèrent alors les cinquante bandes que Louis Lumière avait tournées lui-même et développées dans des seaux hygiéniques émaillés.

Les seules connues avant les siennes avaient été les bandes abstraites et mornes réalisées dans le noir studio Edison. Louis Lumière avait braqué son appareil sur la nature et sur l’homme. La représentation exacte qu’il donna des feuilles bougeant au vent, une fumée s’élevant dans l’air, des vagues se brisant sur le rivage stupéfièrent les spectateurs du Grand Café. En revoyant les films qu’il réalisa en 1894-1896, ce qui frappe le plus est le naturel avec lequel le réalisateur sut peindre les hommes : sa famille dans ses paisibles divertissements, ou l’ouvrier dans son usine de Lyon-Montplaisir.

Il était un des premiers photographes de son temps et ses cadrages, ses compositions, ses éclairages méritent encore d’être cités en exemple. Moins pourtant que l’art avec lequel il sut prendre les hommes « sur le vif ». Avant Eisenstein, Poudovkine, E. Santis, les Rosselini, à qui il montra — inconsciemment — le chemin, il allait prouver par la pratique que le cinéma a pour objets principaux : l’homme, la société, son époque.

« Comment avez-vous abandonné la mise en scène ? » lui demandais-je hardiment un jour au cours de longs entretiens qu’il voulut bien m’accorder cet dernières années dans sa villa de Bandol. Le soleil de septembre dorait la mer et réchauffait la terrasse où nous achevions de déjeuner. Ce vieillard était grand et sobre ; sa vue déclinante l’obligeait à porter d’étranges lunettes, mais ses yeux, comme son esprit, restaient vifs et perçants.

« Je n’ai jamais fait de mise en scène », me répondit-il. Et il ajouta, une autre fois : « Je ne me vois pas très bien dans un studio moderne. »

Par opposition, Méliès donna à la mise en scène son sort cinématographique, Lumière refusa toujours studio, scénarios, décors, acteurs, costumes, maquillage. Il borna ses ambitions dramatiques à l’improvisation de scénettes comme le célèbre Arroseur arrosé, interprétées en en plein air par son frère, ses enfants, son jardinier et ses amis.

Il ne créa pas seulement le film comique. On lui doit les premières actualités (le Congrès des photographes de Lyon), les premiers documentaires (Les Pompiers), et les opérateurs qu’il forma par dizaines et lança à travers le monde développèrent considérablement son genre comme leur technique. Le premier grand reportage jamais réalisé fut le couronnement du tzar Nicolas II, en mai 1896, à Moscou, filmé par Perrigot et Francis Doublier, son disciple fidèle, mort il y a deux mois, à New-York, après avoir formé les premiers techniciens du cinéma américain.

Parmi les opérateurs que Louis Lumière instruisit il faut citer Félix Mesguich, l’un des rares survivants de cette grande époque. Promio, l’inventeur du travelling. Toute une partie de la technique moderne fut découverte ou pressentie à Lyon-Mont-plaisir, et Louis Lumière est l’auteur des premiers montages dramatiques ; il fut aussi le premier à utiliser, de façon saisissante, la profondeur du champ chère à Orson Welles. Dans cette Arrivée du train, qui faisait redouter aux spectateurs d’être écrasés par la locomotive venue du fond de l’écran. Il cessa de produire des films après 1900. Mais il revint au cinéma à la fin de sa carrière par d’intéressantes tentatives pour le doter de la couleur et du relief.

paru dans Les Lettres françaises du 10 juin 1948

J’ai vu pour la première fois Louis Lumière en janvier dernier. Depuis deux ans que je le connaissais sa santé n’avait cessé de décliner. Il pouvait à peine quitter son lit mais il avait pourtant consenti à se laisser interviewer pour la télévision. Ce fut la dernière fois qu’il se trouva en face de l’appareil auquel il avait donné son nom. Et pendant de longues heures, souriant sous les projecteurs, il se prêta, au prix d’un effort moral et physique intense, avec bonne grâce, aux longues répétitions qu’exigeaient les prises de vue et de son. Il évoquait avec précision les conditions dans lesquelles il avait réalisé son invention et dans sa conversation, il nous montrait qu’il n’ignorait rien des derniers progrès techniques de la télévision. Il sentait la mort proche. Il l’attendait avec sérénité.

Comme Jacques Feyder, disparu en même temps que lui, Louis Lumière avait été un grand maître du réalisme.

Puissions-nous, après lui, continuer la tradition dont il fut, au cinéma, l’initiateur et l’ancêtre.

Georges Sadoul

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Source : Collection personnelle Philippe Morisson 

sauf Les Lettres françaises : RetroNews

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POUR EN SAVOIR PLUS :

L’Institut Lumière a mis en ligne le 28 décembre 2020 : DEMAIN, LE CINÉMA !  avec l’intégralité des films projetés le 28 décembre 1895 pour la première séance publique payante. Le détail sur le site de l’Institut Lumière.

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Auguste et Louis LumièrePartie d’écarté (1896)

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Il y a 125 ans, le brevet du « cinématographe » était déposé 🎥 Dans ce document rare, Louis Lumière raconte comment il inventa le cinéma avec son frère Auguste. #CulturePrime pic.twitter.com/HritUNF3Ko

— Ina.fr (@Inafr_officiel) February 13, 2020

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Le petit-fils de Louis Lumière raconte l’invention du cinématographe « Lumière » avec Max Lefrancq et Thierry Fremeaux.

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Panorama du grand Canal pris d’un bateau (1896) par Alexandre Promio.

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Le pari fou des Frères Lumière (reportage de l’émission de Stéphane Bern, Visites Privées)

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