Prince nous parle du Rigadin d’antan (Pour Vous 1929)


Après avoir rendu hommage à André Deed alias Boireau-Gribouille-Crétinetti (à lire ici), nous voulons poursuivre cet hommage aux premiers comiques français, ceux d’avant-guerre avec un autre illustre comique qui, lui aussi, mourut oublié : Prince, dit « Rigadin« .

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Né en 1872, Charles Prince, Charles Ernest René Petitdemange, créa ce personnage de Rigadin que Georges Sadoul avait surnommé « ahuri de vaudeville ».

Il débuta évidemment au théâtre comme ses pairs de l’époque. Prince Rigadin fit partie de la troupe des Variétés aux côtés notamment de Max Dearly. Il poursuit sa carrière dans l’Opérette avant de débuter au cinéma en 1909 sous la direction de Georges Monca avec la série des Rigadin qui compte plus de 500 courts métrages !

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Nous vous proposons donc tout d’abord un article de 1929 où Prince Rigadin, déjà oublié, évoque ses souvenirs dans Pour Vous, puis un autre de 1931 où on le retrouve en banlieue parisienne à La Varenne. S’ensuit plusieurs articles publiés à l’occasion de sa mort, en 1933, dans Pour Vous, Comoedia, Paris-Soir, Le Petit Journal et Excelsior.

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Cette série de posts fait suite à une série de projections que nous avons organisé dans le cadre de la seconde édition du Festival Paradisio dans un petit village de Seine-et-Marne, Flagy. Nous avons donc projeté des courts-métrages avec Max Linder, Little Moritz, FouinardAndré Deed et donc Prince-Rigadin dans « Rigadin peintre cubiste » datant de 1912.

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Bonne lecture !

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Prince nous parle du Rigadin d’antan

paru dans Pour Vous du 11 avril 1929

paru dans Pour Vous du 11 avril 1929

C’est l’homme aux vingt noms. Aujourd’hui, en attendant son tour de répéter sur la scène du théâtre Marigny, c’est M. Prince tout court, le chapeau sur le côté, la cigarette aux lèvres, les mains derrière son dos. Il se promène paisiblement, il arpente le couloir. Pense-t-il à sa gloire de jadis ? Il n’a pas l’air d’en être réduit aux souvenirs et aux regrets.

Et cependant, que nous sommes loin du cinéma d’aujourd’hui !

Inutile de le nier, le mot « cinéma », prononcé à notre oreille, déclenche aussitôt une série d’idées — Hollywood, Chaplin, Jannings, la Suède, Potemkine, que ais-je — où l’on chercherait en vain quoi que ce soit qui rappelle nos gloires d’antan, Prince Rigadin ou Mme Gabrielle Robinne. Ce Rigadin, jeune idiot au bout du nez capricieux, aux yeux ébahis, à la démarche compliquée, ce bouffon qui a amusé Paris et le monde pendant des années et des années, où a-t-il roulé ? Il a complètement, disparu, sans qu’on le regrette, ce qui nous paraît, en somme, un peu trop sévère.

Nous a-t-il fait rire ! Son melon sur le front, riant de toutes ses dents avec un automatisme affreux, gâchant des gestes et des coups d’oeil, c’était néanmoins, aux années d’avant la guerre, l’un de ces êtres imparfaits que l’œil ébloui aimait, à défaut d’autre chose, parce qu’ils cristallisaient la bonne humeur et la vivacité de sa vie déraisonnable. Les enfants eux-mêmes se doutaient bien que ce n’était pas encore ça. 1910, 1911, 1912…

Charlie Chaplin jouait chez Karno, Buster Keaton ignorait tout du cinéma, Mack Sennett lui-même, indécis, cherchait chez Rigadin et chez Max Linder des idées, des gestes. Rigadin était son enfant : Max Linder, lui, compliquait déjà les choses. On le trouvait moins violent, plus ténu…

Prince-Rigadin

paru dans Pour Vous du 11 avril 1929

Depuis ? Tout le monde sait ce qui s’est passé depuis. Les sunlights ou le grand rire du cœur, on a vraiment tout inventé. Et Rigadin ?
Rigadin était mort, Prince naissait. Ou plutôt, renaissait. Tout le monde a entendu parler de Prince acteur aux Variétés, interprétant les pièces de Fiers et Caillavel.

Vingt-huit ans de Variétés, nous confirme-t-il. Et quand la guerre ou plutôt la paix, prouva que les Américains avaient su en profiter pour travailler et bien travailler, Rigadin, peu à peu, disparut.

N’importe. Toutes les discussions du monde n’empêcheront pas que Prince ait été, sur l’écran, l’un des plus francs producteurs de gaieté, à l’époque où les gens qui voulaient s’amuser au ciné, allaient voir un film comique français. Il a tourné environ cinq ou six cents films… On en faisait deux ou trois par semaine, quand le beau temps le permettait.

Prince-Rigadin

paru dans Pour Vous du 11 avril 1929

Prince inventait : « J’avais un metteur en scène, dit-il, car je ne pouvais pas tout faire. » Tout cela est bien loin : heureusement… Ou malheureusement.
« Mon ami Max Linder avait commencé avant moi : en 1906, quand je fus sollicité pour la première fois par Decourcelle et Gugenheim de la Société Cinématographique des Auteurs et Gens de Lettres, il avait déjà trois ou quatre petites bandes sur la conscience. Nous faisions des bandes de deux cents mètres. J’ai commencé… et j’ai continué. En 1916, j’en étais à mon 582° film…

Après la guerre, nos salles étaient envahies par les bandes d’Hollywood. Peu à peu, je suis rentré dans l’ombre. Chacun son tour. J’ai vu Charlot, Buster Keaton. Ils sont très bons. Le public a raison de ne penser qu’à eux. Du point de vue technique même, ils nous ont bien devancés. C’est notre faute. Je me rappelle toutes les peines que j’ai eues pour faire accepter par mes directeurs les sunlights : on déclarait que la lumière du jour suffisait. Tout perfectionnement, adopté aussitôt à l’étranger, trouvait nos directeurs hostiles… Alors qu’en Amérique on se servait de caméras toujours plus parfaites, nous en étions restés au vieil appareil Pathé des débuts. Cela nous a sérieusement handicapés : mes films en ont beaucoup souffert…

Pour en revenir aux Américains, que j’admire, je trouve leur comique trop travaillé : ce n’est plus du comique franc, bon enfant, c’est de l’humour, qui n’est pas naturel. Leur système de composer des gags interchangeables n’est pas du tout bête… Mais je demeure fidèle à ma conception du comique. D’ailleurs, ne vous y trompez pas, vous reconnaîtrez chez les meilleurs comiques américains des idées qui se trouvaient déjà dans mes petites bandes… Et n’oubliez pas une chose : ils ont tout l’argent qu’ils veulent. Si j’avais pu, comme Charlot, gaspiller des milliers et des milliers de mètres de pellicule, pour en faire une centaine à peu près parfaite, j’aurais été meilleur… »

Voila ce que dit Prince ex-Rigadin. La cigarette au coin des lèvres, il s’en va, les mains derrière son dos, l’échiné courbe. Il n’a pas l’air bien vieux. II est peut-être plus jeune que les films de Rigadin. Ou qu’Embrassez-moi.

Nino Frank

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Paru dans le numéro du 21 février 1929 de Pour Vous on trouve cette critique de ce film qui marqua le retour de Charles Prince au cinéma.

Critique de « Embrassez-Moi » de Robert Peguy avec Charles Prince

paru dans Pour Vous du 21 février 1929

Les auteurs de ce film n’ont pu débarrasser complètement le sujet d’Embrassez-moi de tout ce qu’il contient de vaudevillesque, de théâtral.

Nous voyons trop souvent des personnages entrer, sortir, gesticuler, comme nous les verrions sur la scène et le conventionnel des situations n’est pas dissimulé ici sous le dialogue adroit d’auteurs expérimentés, comme il l’était dans la pièce.

On connaît l’histoire de la marquise Aurore, consciente de ses titres, de sa branche et que la verte franchise de Boucatel, camarade de guerre de son neveu, scandalise à chaque instant. Sans transition ou presque, la marquise épousera Boucatel…

Il faut surtout retenir la composition originale de Suzanne Bianchetti et la rentrée de Prince.

R.

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paru dans Pour Vous du 21 février 1929

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Promenade au bord de l’eau avec Rigadin

paru dans Pour Vous du 15 octobre 1931

paru dans Pour Vous du 15 octobre 1931

Ceci n’est pas le titre d’un conte et cependant… Mais permettez-moi d’abord une courte introduction.
Une publicité tapageuse et sans mesure a su créer autour des vedettes qu’elle nous impose une sorte de légende qui flatte notre curiosité et force, pour un temps, notre attention. Qu’en reste-t-il quand vient l’heure de l’oubli ? Vous aurez bien peu de chance de rencontrer une mémoire fidèle si vous posez cette question : « Vous souvenez-vous de X…? » X… étant, pour ne faire de peine à personne, une de ces anciennes vedettes, pas tellement lointaines, exilées dans l’indifférence. Il est toutefois un nom qui a triomphé de l’oubli et qui, cependant, nous reporte au temps héroïque où le cinéma tâtonnait encore, avec de pauvres moyens : c’est celui de Rigadin.

C’est à La Varenne qu’il demeure, à l’extrémité de la boucle :

Où la Marne, désespérée
D’abandonner sitôt Saint-Maur,
Dès quelle s’en est séparée
Retourne pour le voir encor.

Sous les grands arbres qui bordent l’eau, nous allons au devant d’une apparition lumineuse : Annabella, voisine de Prince.

Tandis que nous marchons, Prince égrène ses souvenirs.
« Quand on est venu, la première fois, me demander de tourner, je jouais aux Variétés. Je ne croyais pas plus que ça au cinéma et je ne voulais pas lâcher la proie pour l’ombre, c’était le cas de le dire. J’acceptai avec la ferme intention de ne pas abandonner le théâtre.
« Ça me fera de l’argent de poche pour mes cigarettes et mes cigares », ai-je pensé. Ç’a été tout de suite un gros succès. Mais je ne me rendais pas compte et je n’ai pas su en profiter. Ce que j’ai pu m’engu…irlander depuis !

« Pendant dix ans, j’ai tourné 52 bandes par an : plus de 500 films. Mais nous n’avions pas de gros moyens, et quand les Américains sont venus en conquérants, je leur ai laissé la place et j’ai préféré disparaître.
— Vous aviez cependant comme vedette une situation de premier plan.
Oui. Max Linder et moi nous nous partagions presque partout l’affiche.
— Et à l’étranger ?
Nous vendions aussi nos films au dehors.
— Aux Américains ?
Oui, mais jamais un film de moi n’a été présenté chez eux. Les dernières années d’ailleurs, ils n’en achetaient plus qu’une seule copie, une pièce d’archives. Dans quel but ?J’aime autant ne pas chercher à le savoir, et même, je préférerais que vous ne parliez pas de cela. Déjà mon ami Faure, pour avoir dit que la scène du sifflet dans le dernier film de Charlot, je l’avais faite avant la guerre avec un ocarina, a soulevé une tempête de protestations. Je ne veux pas d’histoires et je ne demande rien. »

Il est cependant trop rare de rencontrer un tel exemple de conscience professionnelle pour ne pas s’en émerveiller et admirer l’homme qui le donne, en renonçant au bénéfice pourtant bien acquis d’un nom qui, pour beaucoup, a conservé tout son prestige.

« Ce sont mes seconds débuts, me dit-il, et j’ai voulu tenter une expérience en abandonnant le nom de Rigadin.

« Il est d’ailleurs arrivé qu’à l’improviste, on a projeté le film de Tourneur, Partir, dans une salle de la rue de Lyon. Le nom de Prince, parmi la distribution, n’avait pas retenu l’attention du public, mais après quelques instants des gens s’écriaient : « Tiens ! mais c’est Rigadin ! »

« Oui, on me croyait mort, fichu, et voilà que je fais rire. Tourneur est venu me trouver l’autre jour et m’a dit très gentiment : « Écoutez, Prince, j’ai quelque chose d’ennuyeux à vous dire au sujet de Partir. On vous voit trop et le succès va trop vers vous. Alors, j’ai coupé votre scène du coiffeur. Vous ne m’en voulez pas ? » Comment lui en vouloir puisque c’est dans l’intérêt du film ?

« D’ailleurs, Tourneur est l’homme le plus charmant qui soit et c’est un véritable plaisir de travailler avec lui. Je peux vous en parler sciemment, car nous avons collaboré pour chaque scène où je jouais, recherchant ensemble l’effet comique. C’est un as.

— Si vous me parliez un peu de Son Altesse l’Amour que vous venez de tourner ?
C’est un film qui a eu en Allemagne un succès considérable.
« Le metteur en scène est un Allemand, Schmidt. Il est plein de bonne volonté pour parler notre langue, mais il est parfois assez drôle de l’entendre. Ainsi, il me dit l’autre jour : « Il faudrait un peu plus de sériosité dans le jonglement ». Je suis resté un bon moment sans comprendre et enfin la lumière m’est venue. II faut vous dire que dans ce film je jongle. J’ai cassé 1200 assiettes pour apprendre. »

Sur ce nous avons laissé la Marne aux pêcheurs. 

Jean Beaux

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Prince est mort

paru dans Pour Vous du 20 juillet 1933

paru dans Pour Vous du 20 juillet 1933

paru dans Pour Vous du 20 juillet 1933

Celui qui fut l’un des plus grands comédiens, avec Max Linder, du cinéma français d’avant guerre. Prince dit Rigadin. vient de mourir.

Il était venu au cinéma après avoir connu au théâtre les plus grands succès. Il sortit du Conservatoire avec un premier prix de comédie et entra à l’Odéon. Il quitta bientôt le second théâtre français pour passer à la troupe, qui devait rester célèbre, des Variétés de Samuel.
Là, il créa quelques comédies qui sont restées fameuses :
Le Roi, Le Bois sacré, L’Habit vert. Miquette et sa mère, etc..
Il joua aussi l’opérette et vint au cinéma, où il composa ce personnage, qu’il rendit vite célèbre, de Rigadin. On l’appela bientôt Prince-Rigadin, puis Rigadin tout court, ce qui est le signe le plus certain de sa popularité.

Il abandonna l’écran pendant plusieurs années, et, lorsque le film parlant parut, il fréquenta de nouveau les studios. On le vit ces derniers temps, dans Embrassez-moi, Sa Majesté l’Amour, Partir, L’Ane de Buridan, etc…

C’est toute une époque du cinéma français — et du théâtre aussi — qui disparaît avec lui. Il était âgé de 60 ans.

Prince-Rigadin

paru dans Pour Vous du 20 juillet 1933

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Prince est mort

paru dans Comoedia du 18 juillet 1933

paru dans Comoedia du 18 juillet 1933

Prince est mort ! Cette nouvelle fut apprise, hier soir, avec stupeur.
Prince, qui incarna Rigadin au point que ce nom fut accolé au sien, Prince, le roi du rire au Boulevard, du temps qu’il y avait encore un Boulevard, Prince n’est plus. Et c’est un nouveau deuil pour Paris qui voit de plus en plus disparaître ce qui reste de ses figures bien parisiennes.

Charles Petit-Demange, dit Prince, puis Rigadin, naquit, il y a soixante ans à Maisons-Laffitte où villégiaturait son père, important industriel, qui fut président de la Chambre syndicale de sa corporation. Tout enfant, le futur « Prince » eut le goût du théâtre, ses parents devaient le conduire le dimanche au spectacle. Adolescent, il joua, la comédie dans les salons et avec un tel succès que cela décida de sa carrière.

Son père voulait faire de lui un commerçant-, mais sur les instances des admirateurs du jeune comédien amateur, l’industriel s’inclina, ou, du moins, fit mine de s’incliner, car c’est à l’insu de ses parents que Petit-Demange se présenta en 1892 au Conservatoire. Il y fut admis et entra dans la classe de Worms. Tandis qu’il y faisait ses études, il jouait à la Bodinière et au Tréteau de Tabarin. Il avait pris le pseudonyme de « Seigneur ». Ce « Seigneur » devait devenir « Prince ».

Au Tréteau de Tabarin, il fut remarqué par Catulle Mendès, dont les opinions faisaient loi. Ce fut dans Le Médecin malgré lui qu’il obtint en 1896 son premier prix de comédie. D’ailleurs il ne put guère profiter des ovations qui accompagnent habituellement la proclamation des résultats, devant les lauréats. Alors qu’il allait recueillir les bravos de son prix, le président du jury annonça qu’il n’y aurait pas de premiers prix pour les femmes. Or, il y avait une concurrente particulièrement protégée… l’annonce de son échec provoqua de telles protestations que l’on dut faire évacuer la salle en disant que la suite des résultats serait affichée à la porte.

Prince, qui avait préparé son petit effet, n’eut pas ainsi l’occasion de venir saluer. Mais il était engagé à l’Odéon. Il y resta deux ans, y jouant de nombreux rôles, y faisant plusieurs créations, notamment dans Le Chemineau et dans Le Passé.

Le second Théâtre Français n’était cependant point son véritable fief.

C’est aux Variétés, où il fut engagé dès 1898, que le comique qu’était Prince put donner toute sa mesure.

Il débuta boulevard Montmartre dans le Petit Faust. Ce furent, ensuite, Les Petites Basxett, Le vieux Marchand, Education de Prince, Les Médicis, La Veine, Les Deux Ecoles, Le Sire de Vergy, Paris aux Variétés, La Chauve-Souris, La petite Bohême, d’Hirschmann, Les dragons de l’Impératrice, Le Bonheur Mesdames, Miquette et sa mère, Le Roi, Le Bois sacré, L’Habit vert, Les Merveilleuses, Ma Tante d’Honfleur, etc., etc. Il était de cette grande troupe des Variétés formée par Samuel et qui faisait alors courir Tout-Paris boulevard Montmartre.

paru dans Comoedia du 18 juillet 1933

Ses tics, son rire, sa grimace qui lui écartait les joues, bridait irrésistiblement ses yeux, son timbre, participant du grave comme chez Baron, faisaient que les auteurs le distribuaient dans leurs pièces avant même d’en avoir développé le scénario. Il avait la grande vogue.

Samuel devait le prêter aux Nouveautés d’alors, pour qu’il y créât Vous n’avez rien à déclarer ? et au Théâtre du Moulin-Rouge, où il y jouait la fameuse opérette Le Toréador. Car il chantait avec la même facilité qu’il jouait. Il était de ces fantaisistes comiques qui faisaient prime, et devait, comme Max Linder, être absorbé par le cinéma.

On dira plus loin la vogue immense qu’il eut à l’écran, après sa création de Rigadin. Cependant, il ne lâcha jamais le théâtre. La guerre, toutefois, le desservit, le démoda un peu.

Prince avait vieilli. Le cinéma l’avait usé. Certes, il connaissait avec Ma Tante d’Honfleur, Aimé des femmes, d’autres pièces encore, des succès considérables en tournée.

Au cours de celle qu’il fit en Egypte, on ne l’y appelait que le « Prince Rigadin ». En 1920, il créait aux Capucines Le Danseur de Madame. On le vit à Cluny, sur les grandes scènes de la périphérie, de nouveau au Boulevard. Mais son comique n’était plus de saison. Il le sentait et en souffrait.

L’âge était venu, des chagrins intimes y avaient ajouté, dit-on. Le mal dont souffrait ce comique était surtout celui dont souffrent tant de comédiens aujourd’hui : la disgrâce d’un genre dans lequel ils triomphèrent et l’ingratitude des nouvelles générations à l’égard des aînés qui furent célèbres.

On parlera toutefois longtemps de Rigadin. Tous ceux qui aimèrent ce qu’il était convenu d’appeler le « Théâtre du Boulevard » se rappelleront ce parfait comédien, ce comique né que fut Charles Prince.

Armory

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Prince-Rigadin est mort

paru dans Paris-Soir du 19 juillet 1933

paru dans Paris-Soir du 19 juillet 1933

Il s’est éteint tout doucement dans sa petite maison de La Varenne-Saint-Hilaire, loin des rumeurs du monde qui l’avait oublié, tout simplement, tristement parce qu’il ne pouvait pas vivre sans travailler et qu’on ne voulait plus de lui dans les studios.

Prince était âgé de 60 ans.

Sa carrière est chargée de succès.
Succès qu’il remporta tout jeune dans les salons, d’abord, où il jouait la comédie en artiste consommé, puis sur les scènes des cabarets sous le nom de « Seigneur ». Ayant obtenu en 1896 son premier prix au Conservatoire avec Le Médecin malgré lui, Charles Petit-Demange, devenu Prince-Rigadin, entra à l’Odeon. Il y demeura deux ans, créant notamment Le Chemineau et Le Passé. On retrouvait Prince-Rigadin quelques années plus tard sur la scène du Théâtre des Variétés. Il débuta aux Variétés dans Le Petit Faust. Ce furent, ensuite, Les Petites Basxett, Le vieux Marchand, Education de Prince, Les Médicis, La  Veine, il joua également aux Nouveautés et au Théâtre du Moulin-Rouge.

Et ce fut le cinéma.

Les « Prince-Rigadin » ont connu une vogue aussi considérable que les premiers « Charlot ». Qui ne se souvient encore de ses démêlés avec les sergents de ville, de ses multiples et malheureuses aventures conjugales ? Prince-Rigadin, ahuri et pitoyable, rempli de bonnes intentions et toujours bafoué par les femmes et par le sort, déchaînait le rire, suscitait la sympathie de tous les publics.

C’est demain matin, à 11 heures, qu’auront lieu les obsèques de celui qui fut pendant si longtemps le meilleur comique de nos scènes et de nos écrans. Le corps de Prince-Rigadin sera ensuite transporté à Maisons-Laffitte dans le caveau de famille.

Aline Bourgoin

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Prince dit « Rigadin » est mort par René Jeanne

paru dans Le Petit Journal du 18 juillet 1933

paru dans Le Petit Journal du 18 juillet 1933

L’acteur de cinéma Prince, qui créa et popularisa le type de Rigadin, est mort hier, à 17 h. 45, à son domicile, 61, rue Albert-Ier, à La Varenne.

Prince — de son véritable nom, Marcel Seigneur — était âgé de 60 ans. Atteint depuis quelque temps d’un mal qui pardonne rarement, il avait dû être opéré dernièrement. Il est décédé au milieu des siens, ayant gardé jusqu’au dernier moment toute sa lucidité d’esprit.
Ses obsèques auront, lieu demain à 11 heures à La Varenne-Saint-Hilaire.
L’inhumation aura lieu dans un caveau de famille, à Maisons-Laffitte..

Cette nouvelle attristera tous ceux qui ont eu 20 ans avant la guerre et qui, tout jeunes, ont assisté à la naissance et à la première croissance du cinématographe : temps « héroïques » où les films français régnaient sans rivaux possibles sur tous les écrans du monde grâce à deux acteurs comiques, Max Linder et Rigadin.

Rigadin était venu du théâtre au cinéma. Son état civil portait comme nom Seigneur, mais c’était sous le nom de Prince, qu’après de brillantes études au Conservatoire où il avait obtenu un premier prix de comédie, il avait débuté à l’Odéon, où il s’était fait une jolie place aussi bien dans l’interprétation des rôles classiques que des modernes.
Puis il était passé aux Variétés où sous la direction de Samuel il avait créé les grandes comédies de Fiers et de Caillavet : Miquette et sa mère. Le Roi, Le Bois sacré, l’Habit vert de Capus, de Francis de Croisset, aux côté de Brasseur, de Baron, de J. Granier, de Lavallière, de Marie Maguier, de Max Dearly. Son talent s’épanouissait aussi librement, aussi spirituellement dans les grandes opérettes : Le Sire de Vergy, Orphée aux Enfers, et dans les revues qui faisaient courir le Tout-Paris.

C’est précédé de cette réputation théâtrale qu’il arriva au cinéma pour y créer le type de Rigadin qui devint vite si populaire qu’on oublia le nom de l’acteur pour celui du héros.
La guerre mit une parenthèse dans cette carrière, puis la maladie, une grave opération tinrent longtemps Prince éloigné, de toute activité.

Pourtant il revint au studio alors que le cinéma allait cesser d’être muet : Embrassez-moi ! d’après la pièce de Tristan Bernard, lui valut une brillante rentrée sur les écrans, puis ce furent Partir d’après le roman de Dorgelès, L’âne de Buridan, Sa Majesté l’Amour.

L’acteur disparu, au temps de ses premiers succès à l’écran où sa bonne humeur de nouveau fit merveille.

Acteur de talent, aimant son art et son métier, bon camarade, Prince-Rigadin occupera dans l’histoire du cinéma une place importante pour avoir le premier créé un type capable d’être compris et aimé de tous les publics et aussi pour avoir contribué de toute la force de son talent à répandre à travers le monde les premiers films français.

René Jeanne

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PRINCE RIGADIN FUT LE PREMIER COMIQUE QUI EUT UN NOM CÉLÈBRE AU CINEMA

par Jean MARGUET

paru dans Excelsior du 21 juillet 1933

paru dans Excelsior du 21 juillet 1933

Prince est mort. Prince Rigadin devrait-on dire, car Rigadin, acteur de cinéma, avait apporté la célébrité à Prince, acteur de théâtre.

Il est mort à soixante et un ans à La Varenne, où il s’était mélancoliquement retiré loin de la scène et aussi de l’écran qui lui avaient valu de retentissants succès.

Prince avait débuté à l’Odéon où il avait été de la création du Chemineau de Jean Richepin, et du Passé de Porto-Riche, mais il fut surtout un comique et c’est aux Variétés qu’il fut pendant quatorze ans le pensionnaire de Samuel. Il s’essaya aussi dans l’opérette et créa au Moulin-Rouge le Toréador.

Le cinéma devait lui apporter la grande renommée.

Pendant toute la première période du film muet, en de courtes comédies, il créa un genre. Mieux, avant Charlie Chaplin, et alors que Max Linder cherchait encore sa manière, il avait déjà créé un type : Rigadin

Rigadin, c’était le malchanceux, le maladroit, le pauvre bougre, celui qui arrive lorsqu’on ne l’attend plus ou qui survient trop tard. Voyez ses comédies, et vous y retrouverez plus d’un trait repris par Charlot.

Car Prince Rigadin a précédé Chaplin dans le comique type, comme le cinéma français a précédé le cinéma américain.

Malheureusement, la vogue de ses comédies passa, Prince s’obstina à tourner sans se renouveler. N’ayant peut-être pas le souffle pour donner au type créé par lui avant la guerre une humanité véritable et puissante, il dut se résigner à être dans de plus amples films le rôle des « vieux beaux » et des « ganaches »,

Après une longue retraite, il reparut à l’écran, il semblait que ce fut un ancien ! Dans la version muette de Embrassez-moi, il tint le rôle que devait interpréter plus tard Milton dans la version parlante — il y était fort comique d’ailleurs. Le film connut le grand succès, d’aucuns même y voyaient un renouveau de Prince. Mais ce ne fut qu’un feu de paille. Pourtant Prince regrettait l’écran comme il regrettait la scène, il regrettait surtout l’écran.

Le cinéma parlant devait encore le tenter ; en des rôles assez effacés, il parut dans Partir, dans Sa Majesté l’amour, dans l’âne de Buridan de la Merveilleuse Journée. Les réalisateurs confiaient à Prince Rigadin des rôles secondaires aux seules fins de pouvoir placer son nom sur leur affiche, ce nom qui à demi effacé dans les mémoires gardait son prestige.

Pour un metteur en scène Prince Rigadin était comme un souvenir devenu un talisman. Il avait eu tant de succès que le succès ne pouvait l’abandonner…

Au temps de sa grande vogue, Prince courait sans cesse la France et quelquefois l’étranger en des tournées fructueuses. C’est lui qui, arguant de sa popularité cinématographique, avait usé dans les tournées qu’il faisait avec Mlle Simone Joubert, pour la première fois de l’expression « en chair et en os… » C’était Prince Rigadin « en chair en os » qui passait. L’expression a fait fortune et a tant servi qu’elle est devenue quelque peu ridicule.

Sa dernière apparition fut dans ce film rétrospectif sur le cinéma parlant qui passa, il y a quelques mois, dans une salle des Champs-Elysées. Comme un Burgrave de l’écran, Prince Rigadin, vieux, cassé, ombre de ce qu’il avait été, contemplait les anciennes affiches du temps de sa gloire, alors que le cinéma était muet. Il disait quelques mots, parlait d’un voyage dans la lune, et dans le halo d’un fondu enchaîné son image s’effaçait, elle semblait partir vers le royaume des ombres.

Profondément mélancolique était cette apparition, de cette mélancolie d’une vie artistique qui n’a pas pris tout son essor. Qu’aurait fait Prince Rigadin aidé des moyens dont a disposé un Charlie Chaplin ? On ne sait.

Mais ce rêveur, cet artiste de Samuel le Magnifique aurait-il pu se plier aux exigences du cinéma moderne ?
On peut se le demander.

Prince était du temps de la bohème du cinéma lorsque chez Pathé et chez Gaumont ont tournait dans des décors de théâtre sur une scène munie de herses et de rampe.
Rêveur, certes oui, il l’était ! Le voilà parti !
Qui sait ! Son âme vagabonde accomplit peut-être ce voyage dans la lune dont il nous entretint lors de sa suprême apparition à l’écran.

— J. M.

Deux aspects de Prince-Rigadin

paru dans Excelsior du 21 juillet 1933

dans sa création de Napoléon de « la Revue du Centenaire », aux Variétés.

paru dans Excelsior du 21 juillet 1933

en bas, : dans la version muette de « Embrassez-moi », un de ses derniers grands rôles.

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Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
sauf Pour Vous = Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour en savoir plus :

Une notice biographique sur Prince-Rigadin sur le blog Du Temps des cerises aux feuilles mortes.

Une autre notice biographique (en anglais) sur le blog European Film Star Postcards

Lire le numéro spécial de la revue 1895 : « Aux sources du burlesque cinématographique : les comiques français des premiers temps » paru en 2010.

 

MARCEL LÉVESQUE Raconte PRINCE, dit « RIGADIN » (Archives de l’INA, 1950).

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DANIEL MERMET Raconte PRINCE, dit « RIGADIN » (France Culture 1976).

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Prince Rigadin avec Mistinguett dans « Rigadin et la doctoresse » (1911)

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Extrait de l’un des derniers films de Prince Rigadin en 1933, Le Coq du régiment de Maurice Cammage et avec Fernandel.

 

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