Félix Mesguich, le premier « chasseur d’images » du Cinématographe Lumière 1 commentaire


Pour la première fois depuis que le Cinématographe existe, il n’y aura pas de séances publiques le 28 décembre 2020 (dû aux conditions sanitaires) et en plus cela tombe pour son 125° anniversaire (quelle ironie !).

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Aussi, nous avons souhaité rendre hommage, durant tout le mois de décembre, au Cinématographe Lumière et notamment à cette première séance publique, qui eut lieu le 28 décembre 1895 au Salon indien du Grand Café de Paris, 14, boulevard des Capucines.

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Après avoir rendu hommage à Francis Doublier, qui tourna la manivelle du Cinématographe Lumière ce soir là et qui devint le premier ciné-reporter des frères Lumière, nous nous intéressons cette semaine à un autre célèbre ciné-reporter, son confrère Félix Mesguich.

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Félix Mesguich fût embauché dès le début de l’année 1896 par Louis Lumière. Très vite, il partit aux Etats-Unis propager le Cinématographe Lumière qui y fera sensation. On le retrouve en Russie où il manquera de se faire emprisonner. Et dès 1909, il fera, le premier, le tour du monde d’où il ramènera des témoignages inestimables.

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Heureusement pour nous, Félix Mesguich a raconté ses souvenirs en 1933 dans Tours de Manivelle sortie chez Grasset.

Un livre devenu très rare et jamais réédité. D’où l’interêt de vous proposer ces articles car ils sont contemporains de la sortie de ce livre.

Tout d’abord dans Paris-Midi en 1932, puis en 1933 :  L’Homme Libre, Comoedia, Ric et Rac (sans doute l’article à lire en priorité), Le Temps (1934), Le Figaro (1937), et finalement nous avons trouvé une mention de la mort de Félix Mesguich dans Ce Soir (1949).

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Grâce à Félix Mesguich, nous pouvons réaliser la difficulté avec laquelle ces pionniers du reportage ont inventé leur métier devant des foules parfois hostiles comme il le raconte plus bas.

Pierre-A Cousteau exprime cette impression lorsqu’il écrit dans cet article de Ric et Rac (en 1933 !) que le bouleversement que le cinéma a apporté semble « si définitif que l’on a du mal à imaginer un univers privé d’écrans lumineux« . Et que l’on « oublie volontiers ces premières année de luttes et de tâtonnements qui ont doué le nouvel art d’une technique du spectacle qui se perfectionne encore mais que personne ne discute plus« .

En 1933, il écrit que le cinéma, « aujourd’hui, est une industrie assise. Il y a trente, quarante ans, c’était une aventure, et quelle aventure !« .

Effectivement, quelle aventure ! C’est pourquoi il nous paraît important de rendre hommage à des pionniers comme Félix Mesguich.

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Cette page est longue mais prenez le temps de vous plonger dans ses souvenirs. Rien ne presse, n’est-ce pas ?

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Et, Vive le cinéma !

 

paru dans Le Grand Echo du nord de la France le 31 mars 1938

LES ANCIENS – FÉLIX MESGUICH

paru dans Ciné-Journal du 27 septembre 1931

paru dans Ciné-Journal du 27 septembre 1931

Parmi les hommes qui, dès la première heure, se sont jetés à corps perdu dans le cinéma, M. F. MESGUICH apparaît comme le créateur d’un type spécial : celui de reporter-filmeur.

Jamais carrière n’a été si mouvementée, ni si bien remplie.

Mesguich est un des premiers opérateurs qui aient été engagés par les usines Lumière à Lyon-Monplaisir. C’est là qu’il apprit son métier d’opérateur-projectionniste.

En janvier 1896, nous le trouvons dans la cabine du cinéma de la rue de la République, à Lyon. Il installa ensuite les premiers postes dans la région.

Au mois de juin, il part organiser les premières représentations cinématographiques qui aient été données aux Etats-Unis. Il installe les plus grands établissements de New-York et, dans les principales villes, donne des représentations dont le retentissement est immense. Le bon public américain lui fait de telles ovations qu’il peut se croire l’inventeur du Cinématographe.

Aurès une année et demie, il part (octobre 1897) pour la Russie où il séjourne une autre année ; il présente la nouvelle invention dans tout l’Empire. Non seulement il installe des salles, donne des représentations, mais il prend de nombreux films, entre autres, une cérémonie présidée par le Tzar à Tzarkoïe-Selo.

Le 15 octobre 1898, à Paris, à côté du Théâtre des Variétés, on projette un film de publicité imaginé par Mesguich. Les trois peintres du Ripolin, l’un derrière l’autre, resteront un souvenir pour tous.

Dans cette même année, il marque encore une étape : les prises de vues panoramique en marche, telles qu’on les voit de la portière d’un train.

1899. Il compose pour le pavillon de la Compagnie Transatlantique, à l’Exposition de 1900, tout un programme et filme en Algérie et Tunisie, dans leurs cadres pittoresques, paysages et mœurs. On le retrouve ensuite opérateur de prises de vues au « Cinémicrophonographe », appareil de synchronisation, dont le siège était, 5, rue des Mathurins, sous la direction de M. Henri Ledier, de la Compagnie Générale Transatlantique. Cette année encore, il est associé avec M. Auguste Baron, qui fait à ce moment des essais de ses brevets sur le Cinéma sonore, dans son laboratoire d’Asnières.

En 1900, Mesguich collabore, comme opérateur de Clément Maurice, pour mettre au point les premiers films parlants de Sarah Bernhardt, Coquelin aîné, Cossira de l’Opéra, Mme Hatto, Réjane, Milly-Meyer, Jules Moy, Polin, etc., destinés aux programmes du Phono Cinéma-Théâtre de l’Exposition de 1900.

1901. Il organise avec ces mêmes films une tournée en France, Allemagne, Suisse et Autriche. Il assure ensuite le cinéma à l’Olympia, aux Folies-Bergères en remplacement du Biograph Américain.

1902. Le voilà de nouveau en Russie où il exerce sa prodigieuse activité, prend des films documentaires et d’actualités, s’occupe de la partie commerciale, fait des échanges avec des maisons françaises, installe des agences à l’étranger. Mais il se spécialise dans le documentaire et l’actualité. A cette époque, il réussit une intéressante chasse à l’ours qui eut le plus grand succès.

Tous les souverains sont saisis par son objectif ; il est, pendant sept ans, le seul opérateur-reporter cinématographique.

En 1905. il est à Saint-Pétersbourg pendant la révolution russe.

On le voit en Espagne avec le Président Loubet et le Roi ; en Italie, devant le Roi Victor-Emmanuel, pendant l’éruption du Vésuve ; à Athènes, devant le Roi Edouard VII et le Roi Georges de Grèce, aux jeux Olympiques. Au circuit de Taunus, devant l’Empereur Guillaume II. Puis au Portugal, avec le Roi Manoël et le Président Fallières. De nouveau en Espagne, pour les fêtes en l’honneur du mariage d’Alphonre XIII. En Suisse, il est l’opérateur et le metteur en scène de son film : Un Drame dans les Glaciers.

En 1906, à Pau, dans un vol avec Wilburg Wright, il est le premier opérateur aérien.
Dans cette même année il tourne à Constantinople, en Palestine, en Syrie, en Egypte et au Soudan. A son retour, en 1907, il crée avec Clément Maurice et son fils aîné, Léopold Maurice, la Société des Cinématographes et Films Radios, qui fut jusqu’en 1914, une des premières firmes françaises.

Il continue, avec ses seules ressources, ses voyages de propagande commerciale. Il entreprend de grands reportages cinématographiques au Maroc, auprès du Général Drude, pendant les événements de Casablanca.

En 1907-1908, il est au Spitzberg d’où il rapporte des films fort intéressants.

Puis en Islande où il tourne la vie des pêcheurs. En 1909-1910, son voyage « Autour du Monde » fut le plus grand événement de sa vie de reportage cinégraphique : Ceylan, les Indes, le Tibet, où il filme après la révolte de Lhassa, la fuite du Dalaï-Lama à travers la montagne de l’Himalaya. Puis toutes les séries de documentaires sur les Indes Néerlandaises, la Chine, le Japon, les Iles Hawaï et les Etats-Unis.

De retour en France, il s’embarque pour la Suède et la Norvège, l’Ecosse, puis ensuite la Dalmatie, la Serbie, la Bosnie-Herzégovine.

Enfin , en Novembre 1919, il fonde avec Léopold Maurice, la Société Cinéma Tirage L. Maurice aux destinées de laquelle il préside depuis cette époque.

Si le Français avait la réputation de tenir ses fenêtres fermées, Mesguich aurait aidé puissamment à lui donner le goût des voyages, souvent au péril de sa vie.

Il a bien accompli les vœux des inventeurs du Cinématographe : « Enseigner, Eduquer, Distraire. »

Non Signé

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Félix Mesguich, qui fut le premier opérateur de cinéma, évoque ses souvenirs de «quarante années d’imagerie vivante »

paru dans Paris-Midi du 4 janvier 1932

paru dans Paris-Midi du 4 janvier 1932

Le collaborateur des frères Lumière fut le seul, de 1896 à 1908, à enregistrer des prises de vue.

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On annonce la parution prochaine des souvenirs de Félix Mesguich, Quarante Ans de Cinéma français. Quarante ans de cinéma ? Qui donc est M. Félix Mesguich pour se vanter d’une aussi belle carrière dans le septième Art qui naissait à, peine il y a quatre décades ? Tout simplement le doyen des opérateurs ; le premier homme qui tourna la « manivelle » des appareils à saisir et à projeter les images mouvantes, le plus ancien des collaborateurs techniques des frères Lumière.

Alerte et vif malgré ses 63 ans, nous trouvons M. Félix Mesguich dans l’atelier de préparation de film qu’il fonda il y a treize ans, avec M. Léopold Maurice.

En effet, nous dit-il, je fus le premier opérateur cinématographique, tant de prises de vues que de projection, ainsi que l’a d’ailleurs rappelé M. Louis Lumière au ministre de l’Instruction publique dans un discours qu’il prononçait à l’occasion du récent banquet de la Chambre syndicale de la Cinématographie française, que M. Mario Roustan honorait de sa présence.

Et M. Mesguich évoque ses débuts dans la carrière nouvelle :

C’est en 1896 que, me rendant à l’appel lancé par les usines Lumière de Lyon-Monplaisir, j’y fus engagé et instruit comme opérateur. Comme tel, j’eus donc à monter les premiers postes de projection mondiaux. Comme je parlais couramment anglais, on m’envoya même en Amérique où j’équipai les principales salles de projection de New-York. Ma voie était tracée ; on m’avait enseigné aussi la prise de vue, je devins — à ma façon — reporter cinématographique, si j’ose dire, car ni le nom, ni la profession n’existant encore. J’adorais les voyages et je peux vous dire qu’il n’est peut-être pas, un coin du monde qui ne m’ait vu avec ma « caméra ».

» C’est ainsi que je devins également le premier opérateur d’actualités au monde et que j’approchai et filmai en une série unique toutes les têtes couronnées du temps. Je filmai aussi la révolution mandchoue et je suivis dans sa fuite, caméra au poing, le Dalai Lama ; je cinématographiai le mariage du roi d’Espagne, j’innovai la prise de vue en marche et la publicité à l’écran ; bref, je fus l’unique opérateur de cinéma jusqu’en 1908. Partout, où, un événement d’importance appelait l’attention du monde, on était sûr de me trouver avec mon appareil et mon trépied.

Félix Mesguich s’arrête et soupire.

paru dans Paris-Midi du 4 janvier 1932

« Ah ! c’était le bon temps, l’âge d’or ! 

» Payé à raison de 15 francs par jour, j’entreprenais avec un budget de 50.000 francs un tour du monde dont je rapportais 20.000 mètres de pellicule ! Ma mission n’était pas toujours sans danger. En Russie, m’étant permis de filmer la belle Otero en train de danser avec un aide de camp du tzar, je dus être protégé par l’ambassadeur de France et en fus heureusement quitte pour une simple expulsion. Avec mon ami Clément Maurice et son fils Léopold, nous avions fondé la « Radios ». Pour son compte, je fis encore bien des voyages… La guerre survint, je fus appelé au camp Farman de Villacoublay…

— Quelle vie aventureuse.
Oui, en effet, mais c’était fini ! Ma femme malade, je ne voulais plus m’éloigner. En outre, l’époque des plein-airs avait pris fin, celle du studio commençait ; je préférais, toujours avec Maurice, m’engager dans l’activité commerciale. Nous avons donc fondé un laboratoire qui s’occupe de tous les travaux cinématographiques. J’en dirige le service commercial et me trouve parfaitement heureux.

— Vous possédez, M. Mesguich, des souvenirs merveilleux…
Oui, et sans prétention littéraire aucune, ce sont eux que je me suis mis en devoir de transcrire sous le titre : Quarante années d’images.

— Mais ce bouquin doit être du plus haut intérêt !
Je l’espère, déclare-t-il avec une grande simplicité.

Ajoutons que les associations cinématographiques ont demandé la croix pour Mesguich. Il la mérite. Espérons que ce ne sera pas une raison pour qu’on la lui refuse.

Jacques Brissac

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LES SOUVENIRS D’UN CHASSEUR D’IMAGES (Félix Mesguich)
Tours de manivelle par Pierre MALO

paru dans L’Homme Libre du 15 mars 1933

paru dans L’Homme Libre du 15 mars 1933

M. Félix Mesguich vient de publier (Grasset, éditeur), un fort intéressant volume de souvenirs intitulé Tours de manivelle. L’auteur est un des pionniers du cinéma dont il a magnifiquement vécu la période héroïque.

Au moment où le 7e art était encore considéré comme le jeu d’ingénieux sorciers, Mesguich fut chargé par M. Louis Lumière de présenter en France et à l’étranger l’invention diabolique qui tantôt suscitait l’enthousiasme des foules et tantôt les frappait de terreur !

Suivons donc l’un des premiers opérateurs dans ses merveilleuses aventures. C’est un voyage que personne ne regrettera et qui nous permettra d’accomplir le tour de notre planète en même temps que celui du cinéma.

Le 5 janvier 1896, un jeune permissionnaire se présente devant M. Louis Lumière, à Lyon-Monplaisir, et est engagé comme opérateur.

« Vous savez, Mesguich, ce n’est pas une situation d’avenir que nous vous offrons, c’est plutôt un métier de forain ; cela peut durer six mois, une année, peut-être plus, peut-être moins ! » Admirable et modeste aveuglement des inventeurs !

Dès que le zouave Mesguich est libéré du service militaire, il attaque son nouveau métier. C’est la fabuleuse époque de La sortie des usines Lumière, de L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat et de L’arroseur arrosé.

Quatre semaines après l’organisation à Paris de la première séance publique de cinéma (28 décembre 1895), Mesguich projette sur un écran de Lyon des bandes qu’il enroule au moyen d’un petit appareil à main. Il installe ensuite les « postes » de Mâcon et de Chalon-sur-Saône. Il gagne 70 francs par semaine, plus un bénéfice de 1 %, sur les recettes : le rêve, quoi !

C’est alors le départ pour New-York.

Mesguich, opérateur, devient aussi metteur en scène, il imagine quelques scènes pittoresques, et le 18 juin 1896. au milieu d’un enthousiasme indescriptible, il présente au public américain les premiers films dignes de ce nom (Kosters-and-Beals Theater, à Madison Square). Il est porté en triomphe ; on joue la Marseillaise. Il ne faut pas oublier que le Kinétoscope d’Edison « ne permettait qu’à une seule personne de voir les images se dérouler au fond d’une boîte ; il n’y avait pas aux Etats-Unis un seul écran qui utilisât la photographie animée ».

D’autres opérateurs français traversent l’Atlantique et, bientôt, les principales villes des Etats-Unis possèdent leur salle de projection.

A Boston, une nouvelle bande : Les bains de Diane à Milan donne l’idée à Mesguich « de faire remonter les plongeurs de l’eau ; en tournant la manivelle en marche arrière ». Voilà une idée qui depuis a été reprise !.

Hélas ! Trois fois hélas ! la concurrence ne tarde pas à naître, et, à la suite de difficultés et d’incidents dont le livre vous fera apprécier le caractère, Mesguich, après avoir filmé pour la première fois les chutes du Niagara (!!!), est obligé de quitter l’Amérique du Nord et de remettre entre les mains des frères Lumière le seul appareil qui put être sauvé !

Son activité se porte alors sur la Russie. Le tsar manipule un fragment de bande mais, à Nijnii-Novgorod, la foule accuse Mesguich de sorcellerie et met le feu à l’établissement ! Plus tard, à Saint-Pétersbourg, un film tourné par la belle Otéro, la première star de l’écran, le fait expulser ! Tout cela n’est-il pas du cinéma ? Notre brave opérateur accepte d’ailleurs, avec le même sourire ironique, succès et revers ; sa confiance reste inébranlable et, aussitôt rentré en France, il entreprend de nouveaux exploits..

Le 18 octobre 1898, au numéro 5 du boulevard Montmartre, apparaît pour la première fois la publicité cinématographique.

Les « Madeleine-Bastille » s’arrêtent devant ce miracle ! On organise un service d’ordre. Peu après, Mesguich filme, pour la Cie des Wagons-Lits, la Côte d’Azur, le Carnaval de Nice de 1899, le golfe de Gascogne, les Pyrénées, Lourdes, le lac du Bourget, Aix-les-Bains, etc.

L’exposition universelle de 1900 réalise le premier film parlant, je veux dire : « la plus ancienne tentative d’harmonisation synchrone du cylindre-phono avec l’image-cinéma, forme primitive du film sonore ». Les fameuses productions de M. Georges Méliès sont en plein essor. Les frères Isola s’intéressent vivement au Voyage dans la lune.

Mesguich exécute un des premiers reportages : Les funérailles de la reine Victoria. Le monde l’attire : il termine son tour de France, saisit les horizons latins et les splendeurs turques, réussit un documentaire sur l’élevage des vers à soie, traverse le Caucase et le Turkestan, tente de suivre les opérations pendant la guerre russo-japonaise, est en but aux chinoiseries administratives et militaires, tourne le circuit automobile du Taunus en présence de Guillaume II, filme pour la première fois les célèbres jardins de Carl Hagenbeck, parcourt la Hollande et la Belgique et accepte enfin de retourner à Saint-Pétersbourg. (La lecture du contrat est édifiante : « M. Mesguich, ayant accepté de son plein gré d’être envoyé en Russie, la Warwick C° décline toute responsabilité pour tout accident de quelque nature que ce soit qui pourrait arriver à M. Mesguich pendant son séjour en Russie, et M. Mesguich déclare accepter expressément cette clause, etc. ») !

Il enregistre là les émeutes de 1905. Au cours d’une chasse à l’ours, il imagine le premier truquage de cinématographie cynégétique !

Comme la place m’est mesurée, je dois rapidement, passer sur les aventures africaines et polaires de l’auteur, sur ses visites en Egypte, en Palestine et au Maroc, sur l’éruption du Vésuve, sur le mariage d’Alphonse XIII. Mais comment ne pas signaler que c’est en compagnie de Wilbur Wright qu’il prend le premier film en avion: 65 mètres de ruban en celluloïd !

En novembre 1909 Mesguich réalise enfin le rêve si souvent caressé pendant sa jeunesse et s’embarque à Marseille pour accomplir le tour du monde.

Les cinéastes ne connaissent pas alors les facilités qu’ils ont aujourd’hui ! Je laisse aux lecteurs le plaisir de découvrir, à la suite de notre opérateur et au fur et à mesure que les étoiles nouvelles se montreront à leurs yeux, tous les ennuis et les enchantements de la route d’Extrême-Orient et du Pacifique. Mesguich rapporte à Paris un petit carnet de route de 20.000 mètres, dont le prix de revient n’a pas dépassé 4 fr. 50 le mètre ! Album de souvenirs qui a dû faire gagner beaucoup d’argent.

Mesguich réussit encore jusqu’en 1914 quelques reportages inédits. Il ne reprend la manivelle que pour enregistrer les fêtes de l’armistice et il fait ses adieux à son passé d’opérateur en filmant le 14 juillet 1919 le défilé de la victoire.

Tel est le livre de M. Félix Mesguich.

J’en recommande la lecture, à tous ceux qui s’intéressent, de près ou de loin, au cinéma, et même à ceux que le 7e art laisse quasi indifférents. Les uns trouveront un plaisir certain aux tableaux colorés et pittoresques que le cameraman brosse avec autant de précision que d’amour, à ces pages qui donnent à tous une vigoureuse leçon d’énergie.

Les autres applaudiront de tout cœur le vieux pionnier de la lumière enchantée et trouveront dans un volume, où revit toute la jeunesse héroïque du cinéma, les traces profondes d’un rêve qui fut ébauché par un seul homme avant d’être poursuivi par la multitude.

Pierre MALO

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FÉLIX MESGUICH, le premier opérateur de cinéma publie ses mémoires

paru dans Comoedia du 3 mars 1933

paru dans Comoedia du 3 mars 1933

Félix Mesguich, l’ancien collaborateur des frères Lumière, le premier operateur de cinéma, le premier globe-trotter de son époque a écrit ses mémoires qui paraîtront dans quelques jours chez Bernard Grasset, préfacés par Louis Lumiere.

Nous écrivons souvent au cours d’une interview : « Notre sympathique interlocuteur », parce que c’est commode, parce que cela ne veut rien dire et fait toujours plaisir et parce qu’il faut bien écrire quelque chose.

Pour Mesguich j’écrirai : « mon sympathique interlocuteur » parce que c’est vrai. Mesguich est un homme d’une soixantaine d’années bien planté, bien portant, modeste et spirituel.

Contrairement à ceux qui parlent beaucoup et ne font rien, Mesguich a fait beaucoup de choses et paraît gêné d’en parler. Qu’il ait fait plusieurs fois le tour du monde, cela est intéréssant pour lui. et pour ses lecteurs, c’est déjà quelque chose ; mais qu’il ait porté dans tout l’univers une invention qui a entre toutes une action considérable et unique sur les foules, le cinéma, invention bien française, incontestablement française et que ne l’oublient jamais ceux d’entre nous : qui ont une propension à s’agenouiller devant tout ce qui vient de l’étranger, cela c’est de la propagande nationale de toute première efficacité et l’on s’étonne de voir que son auteur n’ait pas encore été admis à honorer de sa personne l’ordre de la Légion d’honneur qui comprend environ 300.000 chevaliers et à peu près 30.000  officiers !

En attendant que Mesguich soit admis dans l’ordre du ruban rouge, revenons à son livre. Mesguich, je l’ai dit, est très modeste et il lui répugne de parler de lui. Mais il a bien voulu me laisser son manuscrit où j’ai puisé les anecdotes pittoresques et abracadabrantes — toutes authentiques, mais la précision est-elle utile ? — que l’on lira plus loin.

— Quand avez-vous eu l’idée d’écrire ce livre ?
Le 14 juillet, de l’année dernière, à Deauville.
— Le 14 juillet, à Deauville !
Le rapprochement est amusant. On ne voit pas trop les scènes de liesse populaire dans les luxueuses rues Désire-Le Hoc. et Gontaut-Biron.

—Et vous l’avez terminé assez rapidement ?
Oh ! Si vous saviez quel dur travail cela a représenté pour un modeste opérateur comme moi. Il a fallu m’atteler.

— Voulez-vous me raconter personnellement quelques souvenirs ?
J’aime mieux vous laisser mon manuscrit. Je ne sais pas parler de moi.

paru dans Comoedia du 3 mars 1933

Mesguich me laisse encore des photos extraordinaires. On le voit sur le dos d’un chameau devant le Sphinx et les pyramides. On le voit en bonnet fourré un pied sur le cadavre d’un ours. On le voit dans une troïka derrière un cocher dont la fière allure fait revivre le temps fastueux du tzarisme.

Savez-vous que la grande mode à Saint-Pétesbourg (en ce temps béni on ne disait pas encore Leningrad ; mais aujourd’hui ce ne sont pas ceux qui construisent les villes et les systèmes qui ont le droit de laisser leurs noms, ce sont ceux qui les détruisent), savez-vous que la mode était de faire trotter le cheval du milieu pendant qu’on faisait galoper, les chevaux des côtés dans un même attelage ?

« Futilité, direz-vous ? Mais reconnaissez au moins que toutes les futilités de cet ordre là ont un certain rapport avec l’embellissement de la vie et que privés d’elles vous deviendrez vite des matricules au lieu d’être des hommes et de vous appeler, par votre nom. »

C’est toute une tranche des régimes disparus sans doute à jamais que vous fait revivre le livre de Félix Mesguich.

Je n’entreprendrai pas de vous le raconter, car il faut le lire. Je vais seulement, dans un deuxième article sur Mesguich, vous faire promener à travers une significative et évocatrice table des matières et extraire quelques anecdotes.

Alexandra PECKER

(à suivre).

Nous n’avons reproduit le second article car il résume les grandes lignes du livre de Félix Mesguich, dont d’autres journalistes ont déjà parlé sur cette page.

paru dans Comoedia du 23 août 1933

Par contre, nous avons reproduit cette photo avec la légende qui prouve que Felix Mesguich a bien eu la Légion d’Honneur, réclamée par la journaliste de Comoedia quelques mois plus tôt.

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LE MOYEN AGE DU CINÉMA
Les souvenirs d’un chasseur d’images

paru dans Ric et Rac du 8 avril 1933

paru dans Ric et Rac du 8 avril 1933

Ce cinéma a changé, la face du monde plus complètement peut-être que l’auto ou la radio. Ce bouleversement nous semble si définitif que l’on a du mal à imaginer un univers privé d’écrans lumineux.

On oublie volontiers ces premières année de luttes et de tâtonnements qui ont doué le nouvel art d’une technique du spectacle qui se perfectionne encore mais que personne ne discute plus.

Ce passé est pourtant tout proche. Le moyen âge du cinéma, avec ses légendes et ses croisades, la plupart de nos contemporains l’ont vécu. S’en souviennent-ils encore ?

Un des pionniers de la caméra, un homme qui participa étroitement à la croissance du jeune géant, M, Félix Mesguich, vient d’écrire ses souvenirs, Tours de manivelle (Grasset). Ce document est une précieuse contribution à l’histoire future de l’écran.

Le cinéma, aujourd’hui, est une industrie assise. Il y a trente, quarante ans, c’était une aventure, et quelle aventure !

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En 1895, les frères Lumière réalisent en public, pour la première fois, leur miraculeuse expérience dans les sous-sols d’un café parisien. Ce film préhistorique soulève un vif succès de curiosité, mais comme on est loin de soupçonner les formidables réalisations d’un avenir tout proche !
En janvier 1896, M. Mesguich a terminé son service militaire. Il cherche du travail. Il n’a aucune aptitude spéciale. Le hasard le conduit chez M. Louis Lumière qui, justement, cherche à former des opérateurs pour exploiter son industrie naissante. Cette entrevue est décisive pour le jeune « libéré ». L’inventeur du cinéma l’engage sans le bercer d’illusions :

« Vous savez, lui dit-il, ce n’est pas une situation d’avenir que nous vous offrons, c’est plutôt un métier de forain ; cela peut durer six mois, une année, peut-être plus, peut-être moins. »

« Cela » devait durer toute une vie et lancer le timide jeune homme dans une carrière faite de mille aventures, lui faire courir mille dangers, lui procurer aussi cette satisfaction rare d’avoir vécu une épopée que les plus audacieux n’auraient pas osé rêver.

Le cinéma, à ses débuts, était uniquement orienté vers les « actualités » et les « documentaires », on n’avait pas encore imaginé les scénarios et les adaptations du théâtre à l’écran.

L’opérateur, lancé par monts et par vaux, comme les grands reporters d’aujourd’hui, partait, armé de sa boîte magique, toujours à l’affût de la scène pittoresque, amusante ou tragique. Point d’expéditions luxueusement équipées. Le chasseur d’images voyageait seul.

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En juin 1896, Mesguich part pour la conquête de l’Amérique. Les premiers films qu’il projette à New-York, dans les music-halls, ont un succès énorme. On joue La Marseillaise et on acclame l’auteur. Puis, la concurrence s’organise et les Français sont obligés d’abandonner le terrain.

Ce premier voyage est suivi de beaucoup d’autres. Mesguich reprend la caméra, part pour la Russie, visite l’Afrique du Nord, l’Italie, la Grèce, les glaces polaires, la Syrie, le Maroc en guerre.

En 1909, il réalise le premier « tour du monde filmé », La guerre vient interrompre cette étonnante carrière.

Félix Mesguich a beaucoup vu… Il a aussi beaucoup retenu. Au cours de ses tribulations mondiales, il a dû surmonter de redoutables obstacles. Il s’est notamment heurté à l’incompréhension, parfois agressive, des masses populaires qui criaient au sortilège et au sorcier.

C’est le destin commun de tous les pionniers, il est cependant bien significatif qu’il ait manqué d’être mis en pièces à Nijni-Novgorod, en 1898. Cette révolte des moujiks explique bien des événements qui, depuis, ont ensanglanté le monde.

Voici comment Mesguich raconte la chose :

Pour les représentations, nous avons surtout choisi des sujets de Russie et naturellement les Fêtes du Couronnement du Tsar. Dans notre immense salle, un public, populaire, stupéfait, cherche à voir derrière l’écran quel mystère diabolique l’anime. Certains jours, notre établissement est pris d’assaut. Des clameurs suspectes s’élèvent parfois de cette assemblée de paysans. On me traduit des réflexions surprenantes. L’impossibilité où se trouvent ces primitifs de comprendre le mécanisme du cinéma agit sur leur âme simple et les exaspère. On leur a dit que c’étaient des apparitions d’êtres vivants que nous réalisions. Ils s’extasient, mais cette reproduction de la vie ne peut s’expliquer à leurs yeux que par l’action d’une puissance surnaturelle, et ils ne sont pas loin de nous accuser de sorcellerie. Ils voient le Tsar, « le petit père », descendre les escaliers rouges du Kremlin. Les popes, la vierge noire de Kazan, toutes les icônes de Moscou-la-Sainte s’agrandissent, miraculeusement en avançant vers eux. A la sortie, par des signes de croix, ils essayent de conjurer le sortilège ; ils disdiscutent entre eux, convaincus peu à peu l’un par l’autre, — obscure psychologie des foules ! — que, ce qu’ils viennent de voir, est l’oeuvre du diable !

Il n’en faut pas davantage pour qu’une dangereuse exaltation naisse au sein de cette population, ignorante et superstitieuse. A la fin d’une soirée, la police doit disperser brutalement des groupes menaçants, et ce n’est que protégé et accompagné par elle, que je peux regagner mon hôtel. Un mauvais vent souffle : au feu la sorcellerie !

Effectivement, une nuit, des lueurs d’incendie montent de l’emplacement de la foire. L’établissement Lumière est la proie des flammes. C’est la fatalité… ou plutôt une explosion de fanatisme, car nous avons appris plus tard que nos baraquements, avant qu’on y mît le feu, avaient été abondamment arrosés de pétrole.

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Un peu plus tard, Mesguich réalise à Saint-Pétersbourg un premier « scénario ». A vrai dire, c’est un simple petit film représentant la belle Otéro exécutant une danse de caractère en compagnie d’un officier russe. Pour ce dernier rôle, on n’avait pas eu besoin de prendre de figurant. Un aide de camp du tsar, très amusé par l’aventure, s’était offert. L’opérateur attendait beaucoup de sa trouvaille. Ses prévisions furent dépassées. Le lendemain même de la projection en public, le préfet de police le faisait arrêter pour « outrage à l’armée », et l’imprudent cinéaste n’évita la Sibérie qu’après une pressante intervention de l’ambassadeur de France. Les Russes, décidément, se révélaient irrémédiablement hostiles au cinéma.

Mais le métier comportait bien d’autres risques. En mars 1909, près de Pau, l’intrépide reporter réussit à convaincre Wilbur Wright de l’amener avec lui dans un de ses vols téméraires. Le pionnier de l’aviation donne le baptême de l’air au pionnier du cinéma. Mesguich réalise le premier film pris en avion,

paru dans Ric et Rac du 8 avril 1933

En 1907, les massacres de Casablanca déclenchent une expédition punitive des forces françaises. Mesguich, muni d’une carte de reporter-photographe du Journal, débarque au Maroc et, le 3 septembre, est le héros d’une aventure tragique qu’il nous conte :

Il est à peine 6 heures du matin. Le brouillard n’est pas encore dissipé lorsque les canons de La Gloire et les pièces de campagne commencent à donner de la voix.

Accompagné d’un ânier espagnol dont j’ai loué les services et qui assure avec sa bête le transport de mon attirail, je traverse le camp. Au pas paisible de l’animal, je chemine lentement dans la plaine aride, semée de cailloux et d’herbes desséchées. Plus loin, le terrain est vallonné, mais on distingue à peine les crêtes. Enfin, la brume se lève, la matinée promet d’être belle.

Sur une hauteur, un chasseur d’Afrique se tient immobile, en vedette. Je le rejoins et la conversation s’engage. Il pense que la journée sera chaude. Dans le panorama qui s’étend à perte de vue, il me précise les emplacements des derniers combats : ici, le camp marocain de Sidi Brahim, la Kasba Medouina, le camp Taddert : la-bas, la direction de la ferme Alvarez.

Tout à coup montent de petits nuages de fumée ou de poussière, d’abord légers, mais dont la densité croît à mesure qu’ils s’allongent sur l’horizon. Pointant son doigt sur la colline, le chasseur d’Afrique me dit : « Je ne me trompe pas, c’est, le retour de nos troupes ; vous n’avez pas besoin d’aller plus loin, d’ici vous réussirez tout le défilé. » Son assurance me convainc.

Retirant mon matériel de sa gaine, je me mets en place de manière à avoir en premier plan le chasseur d’Afrique ; puis, après avoir offert à celui-ci une cigarette, je m’assieds sur mon sac et j’attends.

L’attente est courte. Un cavalier en civil galope vers nous. Je reconnais la silhouette du docteur Henri de Rothschild, qui a installé à Casablanca un hôpital de campagne. Il s’arrête essoufflé, ruisselant de sueur et me crie vivement : « Sauvez-vous, malheureux, ou vous êtes perdu, une harka de Chaouias a tourné nos troupes, et se rabat vers le camp. Il y a des centaines de cavaliers… »

Il repart aussitôt. Mon chasseur le suit. Quant à l’ânier, il est déjà loin, mais sa bête broute tranquillement à côté de moi. Je rassemble mon bagage et, mon trépied sur l’épaule, je prends la fuite.

Je descends la pente à toute vitesse, Dans la plaine, je suis déjà fort mal en point… mais je cours toujours dans la direction de nos groupes de 75 qui tirent sans désemparer à 1.500 mètres de là. Epuisé, je m’arrête quelques secondes, pour reprendre haleine. De la crête que je viens de quitter, les cavaliers maures dévalent avec une dangereuse rapidité, il faut fuir encore.

Je suis surpris d’entendre, frôlant mes oreilles, une musique, confuse comme un bourdonnement, cependant que de petites fumées de poussière rougeâtre fouettent la terre, incapable d’avancer, je me sens perdu, Encore un effort. Je reprends ma course. Mon coeur bat à se rompre.

C’est en zigzaguant et en trébuchant que j’avance maintenant, toujours accompagné du feu roulant de l’artillerie. Derrière moi, le galop furieux des Marocains se précise, une grêle de balles frappe le sol. Je vais défaillir. Je tends tout mon être pour un dernier bond, je marche sans voir et je vais m’écrouler à quelques pas de nos batteries qui ont failli me tuer.

Les canons qui tonnent sans répit, le martèlement implacable des mitrailleuses me réveillent de ma torpeur.

Je me soulève à demi. Les Maures, avec une audace incroyable, se déploient sous la fusillade, ils avancent dans un nuage de poussière, esquissant l’attaque enveloppante de nos positions.

Au milieu de cet enfer, Je replace mon appareil sur son trépied et d’une main tremblante, je tourne, face à l’ennemi, Canonniers et mitrailleurs tirent farouchement. Au galop de leurs montures, les Marocains foncent sur nous, déchargent leurs fusils et s’enfuient à toute allure vers l’arrière. Cette terrible chevauchée a l’air d’une fantasia. A mesure que les groupes ennemis s’éclaircissent, d’autres arrivent qui chargent à leur tour, et repartent, emportant leurs morts et leurs blessés ; démontés et débridés, des chevaux isolés errent de-ci de-là. La situation menace de tourner au tragique. Fort opportunément, une troupe de contre-attaque vient à notre secours. Elle s’avance en rampant. Ses longues files serrées nous dépassent, tellement plaquées au sol que les Marocains ne les ont pas encore aperçues. Au commandement, le flot humain se redresse. Les baïonnettes étincèlent au bout des fusils, Une immense clameur emplit l’air : « Allah ill Allah !… » C’est le cri de guerre des tirailleurs algériens bondissant à l’assaut.

Je tourne sans relâche !

Les Maures maintenant battent en retraite. Parmi eux, un splendide cavalier enveloppé d’un burnous couleur de sang, le Caïd rouge sans doute, cherche à rallier les fuyards sans se soucier de la mitraille ; on le croirait invulnérable…

Ce jour-là, un télégramme de presse annonçait en France : « Notre camp a failli être enlevé, l’ennemi s’en est approché jusqu’à 500 mètres. » J’ai su par la suite que la contre-attaque des tirailleurs algériens, lancée par le général. Drude m’aperçût. Il vient me féliciter de « m’être heureusement sorti d’un si mauvais pas ».

Des officiers m’apprennent qu’à l’état-major, on avait suivi à la jumelle ma fuite éperdue et que des paris s’étaient engagés à mon sujet : « Arrivera-t’il ? N’arrivera-t’il pas ? »

paru dans Ric et Rac du 8 avril 1933

De retour à Paris, l’auteur assiste, anonyme, dans une salle de spectacles, à la projection de son film. Il entend sa voisine dire tout haut : « Au fond, l’opérateur ne s’est rien cassé !… »

Toutes les aventures racontées dans Tours de manivelle ne sont pas aussi dramatiques.

Un jour, Mesguich réussit à filmer le président Loubet, au moment où celui-ci, à Rambouillet, passait sa culotte de chasse. Et le soir même ce documentaire de première main passait aux Folies-Bergère, pendant que l’orchestre jouait Le Bon Roi Dagobert, La police française était moins prête que la Russie à accuser les cinéastes de haute trahison.

On pourrait multiplier les anecdotes. Il n’y a pas autre chose dans Tours de manivelle. Mais c’est déjà beaucoup. Chaque récit est un récit vécu. Félix Mesguich a fréquenté, par nécessité professionnelle, toutes les célébrités à la mode, les souverains et les présidents. Il a vu se dérouler devant lui la comédie du monde. Il a enregistré les merveilles de la nature. Il raconte tout cela simplement, sans recherche de style, sans artifice.

C’est une série d’« échos ». Ils jalonnent l’histoire du cinéma, permettent de mieux apprécier les difficultés des premiers réalisateurs et de juger plus sévèrement, par comparaison, nos modernes « fabricants d’actualités ».

Ceux-ci ne disposent-ils pas, en effet, de toutes les ressources qui manquaient à leurs devanciers ? Le matériel et les hommes ne leur font pas plus défaut que cet indispensable levier : l’argent.

Le 14 juillet 1919, Félix Mesguich donne ses derniers tours de manivelle. Posté à l’angle de la place de l’Etoile et des Champs-Elysées, il tourne le retour triomphal des armées alliées victorieuses. Apothéose.

Depuis, il n’a plus touché sa caméra.

Pierre-A. COUSTEAU

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Discours de Felix Mesguich pour le syndicat des Assistants Cinégraphistes français (opérateurs).

paru dans Le Temps du 29 septembre 1934

paru dans Le Temps du 29 septembre 1934

Nouveau syndicat professionnel

Les assistants cinégraphistes français qui se sont récemment constitués en syndicat et qui ont adhéré à la Fédération nationale des syndicats français du film ont pour président M. Pierre Lebon ; pour secrétaire M. Henri Champion ; pour trésorier M. Henri Janvier. Ces jeunes, décidés à obtenir toutes améliorations profitables aux artisans du cinéma français et notamment le contrat-type, avaient demandé au plus ancien opérateur de prises de vues, au collaborateur des frères Louis et Auguste Lumière, aujourd’hui à la tête d’une importante usine de tirage, à M. Félix Mesguich, de présider leur dernière réunion.

Après avoir offert à chaque membre du syndicat des cinégraphistes français un exemplaire de son si curieux et si attachant volume, Tours de manivelle, le premier et le doyen des chasseurs d’images, M. Félix Mesguich a dit excellemment :

Ce métier, que, le hasard d’être Lyonnais au moment où le cinéma prenait son vol, le cinéma créé et donné au monde par Auguste et Louis Lumière — je ne dirai jamais assez la reconnaissance que je leur dois pour m’y avoir initié — ce métier, je l’ai passionnément aimé. Vous comprendrez cela, messieurs, vous qui l’avez embrassé déjà avec toute l’ardeur de votre jeunesse.

Notre métier d’opérateur, c’était jadis celui d’un apôtre, d’un pionnier, d’un homme-orchestre presque, car il fallait, avec des moyens de fortune, s’improviser ambassadeur, policier, speaker, photographe, projectionniste, électricien, tout en n’étant d’abord, et de fond, qu’un chasseur prêt sans cesse à explorer cet immense terrain, cette immense brousse, l’univers qui est à nous aujourd’hui et dont tous les coins ne s’offraient point alors très volontiers à notre caméra curieuse et fidèle.

Il ne faut pas mésestimer, ou plutôt sous-estimer et laisser sous-estimer notre rôle dans le cinéma. Sans l’opérateur adroit, complet, électricien, photographe, journaliste, audacieux et loyal, les choses ne seraient que ce qu’elles sont. Inconnues ces merveilles, ignorés ces progrès, perdue cette civilisation.

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Les aventures de Félix Mesguich, premier « chasseur d’images »

paru dans Le Figaro du 5 novembre 1937

paru dans Le Figaro du 5 novembre 1937

Les pionniers de l’écran ont, pour la plupart, uni dans la gloire leurs noms à des étapes précises de l’histoire du cinéma. Celui-ci créa le spectacle cinématographique, celui là inventa, les dessins animés, cet autre découvrit le relief ou la couleur.
Quel titre reviendra à Mesguich ? Premier « chasseur d’images » ? Vétéran des opérateurs ? Précurseur des actualités ?
Félix Mesguich est un peu tout cela.

1896. A la veille de sa libération, un jeune zouave, en garnison à Arles, profite d’une permission pour se présenter aux usines Lumière à Lyon-Monplaisir où l’on forme des opérateurs. Il est reçu par Louis Lumière mais le même scrupule qui, quinze jours avant, à la soirée historique du Grand Café, avait empêché celui-ci de vendre son invention à Méliès qui l’en pressait, se révèle une fois encore.

Vous savez, Mesguich, ce n’est pas une situation d’avenir que nous vous offrons. C’est plutôt un métier de forain, cela peut durer six mois, un an, peut-être plus, peut-être moins.

Cela dure encore aujourd’hui. Félix Mesguich est maintenant le directeur de l’une des plus importantes usines de tirage de films. Son bureau de la rue de Marivaux lui permet d’évoquer les innombrables souvenirs de son passé. Aux côtés d’un portrait du roi Alphonse XIII, voici le tsar et le président Fallières à Cherbourg, un défilé à Tsarkoie-Selot, le premier film des ruines d’Angkor (1910) et enfin le défilé de la Victoire.

Ma dernière prise de vues, nous dit Félix Mesguich. Aux accents d’une foule en délire, je tournais l’Histoire de France. Mon passé d’opérateur pouvait-il rêver, plus belle apothéose ? Le lendemain, en voyant le public se presser aux portes des cinémas, je revivais, à quelques vingt-cinq ans de distance, mes premières projections, mon installation de fortune au Creusot, en 97: la cabane volante où l’on projetait Le régiment qui passe, et L’arroseur arrosé. Les mineurs avaient découvert le « permanent». Leur engouement était tel que, le programme terminé, ils refusaient d’abandonner leurs places et payaient une seconde fois. La même année, M. Lumière m’envoie à la conquête de l’Amérique. Simplement !

Les premières représentations ont lieu en juin, dans un music-hall new-yorkais, «Kosters and Beals Theater», à Madison Square. L’enthousiasme est indescriptible. La salle hurle, trépigne et crie sur l’air des lampions : « Lumière brothers, Lumière brothers ». Il importe, en effet, de rappeler qu’il n’était pas alors, dans tous les Etats-Unis, un seul écran qui servît à là photographie animée ; Le Kinétoscope d’ Édison, à vision directe, ne permettait qu’à une seule personne de voir les images se dérouler dans un appareil en forme de boîte. Aussi, une tournée à Boston, Philadelphie, Washington connaît-elle un égal succès ! Des salles naissent partout ; et même à New-York.

L’enseigne lumineuse de « l’American Biograph » brille à Broadway et l’inscription qui la souligne « America for American » en dit long à notre égard. Dès lors, les difficultés surgissent. Le Biograph obtient l’exclusivité, d’un match de boxe qui passionne l’Amérique entière. Nos prises de vues sont boycottées. Sous un prétexte puéril, notre représentant commercial est poursuivi par le fisc, doit s’embarquer clandestinement. Après la rituelle visite aux chutes du Niagara, je reviens à mon tour dix-sept mois plus tard…

Grosse surprise au Havre. Le Figaro, qui avait acquis l’exploitation des brevets Lumière pour la Russie, vient de la céder à M. Arthur Grunwaldt et ce dernier m’offre un contrat de deux ans. J’accepte, tourne quelques vues du Kremlin avant de présenter le cinématographe au tsar, en son palais d’été de Livadia, au bord de la mer Noire. L’aimable accueil qu’il voulut bien nous réserver facilita beaucoup notre succès à travers la Russie. Nijni-Novgorod faillit cependant nous être fatale. Nous projetions à la foire annuelle Les fêtes du couronnement ; Le public populaire et composite qui se pressait dans la salle, stupéfait, cherchait à voir derrière l’écran quel mystère diabolique l’animait. On nous accusa bientôt, de sorcellerie. Un soir, la police dut disperser des groupes menaçants et le lendemain, un incendie allumé par un fanatique se déclara. L’attentat de Novgorod devait nous valoir un surcroît de publicité.

L’Aquarium de Saint-Petersbourg, le music-hall le plus réputé de la capitale, nous affiche en vedette aux côtés de la belle Otéro. J’ai la fatale idée d’unir nos succès en la priant de tourner une danse qui fera d’elle la première en date de nos stars de cinéma. Elle accepte de bonne grâce et choisit pour cavalier un de ses amis, aide de camp du tsar. Le gala réunit le Tout-Saint-Petersbourg. Les grands-ducs Michel et Boris sont dans la loge d’honneur. Les acclamations qui accueillent les deux premiers films se transforment en un brouhaha indescriptible. La porte de la cabine s’ouvre soudain. Les policiers se saisissent de moi. La vue de l’officier sur l’écran avait causé un épouvantable scandale. Sans une démarche de notre ambassadeur, j’étais emprisonné ou déporté. J’en fus quitte pour une expulsion immédiate et conduit, à la frontière, sans bagages.
Ainsi, dans mon tour du monde de chasseur d’images, se termine ma campagne de Russie !

André Robert

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PRÉCURSEUR ET ARTISTE, Félix MESGUICH a promené l’ancêtre de la caméra à travers le monde…

paru dans Ce Soir du 4 mai 1949

paru dans Ce Soir du 4 mai 1949

Il y a quelques jours, dans la villa des environs de Paris où il s’était retiré depuis plusieurs années, Félix Mesguich s’éteignait à l’âge de soixante-seize ans.

Quatre lignes dans un journal ont rapporté cette nouvelle, ignorée de la plupart des spectateurs de cinéma, qui sont la presque totalité de la population.

Quelques mois après la première en date des projections de film, à la fin de l’année 1895 dans les sous-sols du Grand Café, qui ne fut alors qu’une simple curiosité, Mesguich terminait son service militaire à Arles. C’était le 5 Janvier 1896. Le zouave Mesguich vint en permission voir Louis Lumière, aux établissements de Lyon-Montplaisir. L’inventeur du cinéma lui promet de l’engager dans « ce métier de forain » qui n’est pas une carrière d’avenir.

Quinze jours plus tard, Mesguich avait terminé son apprentissage et manœuvrait l’appareil de projection du premier cinéma lyonnais. A peine un mois plus tard, le voilà partant pour New-York comme représentant des frères Lumière, dont l’invention était inconnue de l’Amérique. Il ouvre le premier cinéma dans un music-hall de Madison Square ; le Kinétoscope Edison est rapidement détrôné et Mesguich équipe tous les premiers cinémas américains.

[Le journaliste résume ici les grandes lignes de la carrière de Félix Mesguich déjà précédemment évoqué dans les articles ci-dessus, aussi nous ne les avons pas retranscrit. ndlr]

Le 14 juillet 1919. Mesguich fit ses adieux à tout son passé d’opérateur et, pour son dernier film, il tourne un spectacle grandiose, le défilé de la Victoire à l’Arc de Triomphe. Et la foule, consciente de l’émotion qui l’étreint, accueille son ultime geste d’opérateur d’un triomphal : Vive le Cinéma !

Maintenant que les pulsations de sa boite à images se sont définitivement arrêtées, saluons, dans la mémoire de Félix Mesguich, non seulement l’œuvre précieuse d’un précurseur, mais encore la flamme et l’enthousiasme qui anima les pionniers de ce qui est devenu le Septième Art.

Claude DAIRE.

paru dans Ce Soir du 4 mai 1949

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Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

La Page sur Felix Mesguich sur le site Le Grimh.

L’article « Pionnier du cinéma. Félix Mesguich » sur le site du quotidien El Watan.

Une page sur le Phono Cinéma-Théâtre sur le site de la Cinémathèque.

Cyrano de Bergerac (1900) filmé par la société Phono Cinéma-Théâtre.

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Biarritz, La Plage et la mer (1900) de Félix Mesguich.

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Extrait du livre audio de Félix MesguichTours de manivelle.

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Le petit-fils de Louis Lumière raconte l’invention du cinématographe « Lumière » avec Max Lefrancq et Thierry Fremeaux.

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