Hommage à Séverin Mars (1921)


Après avoir célébré cet automne la version restaurée du chef d’oeuvre d’Abel Gance, La Roue, ici et , nous nous voulu clore cette série avec notre hommage à Séverin Mars, le grand acteur de ce classique retrouvé, disparu avant la sortie du film.

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Il faut bien reconnaître que de nos jours, Séverin Mars est complètement oublié. Pourtant, lorsqu’il meurt le 17 juillet 1921, il est considéré comme l’un des plus grands artistes français, que l’on compare aux grands du cinéma américains. Pourtant, sa carrière fût courte, quelques longs-métrages entre 1917 et 1921 où il tourne pour Julien Duvivier, Maurice Mariaud, André Hugon, Dominique Bernard-Deschamps et donc Abel Gance qui le dirigera trois fois (plus un court-métrage en 1915) : La Dixième Symphonie (1918), J’accuse (1919) et La Roue (1923).

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Homme de théâtre avant tout, il est également l’auteur d’un unique film, Le Coeur Magnifique, sorti après sa mort à l’automne 1921, sans doute introuvable de nos jours.

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Du cinéma, il a écrit, comme vous le lirez plus bas lors d’une conférence à la Bourse du Travail de Paris peu de temps avant sa mort :

« Je suis resté longtemps sans comprendre le cinématographe, donc sans l’aimer. Puis, un jour, un homme me le fit comprendre ; cet homme s’appelle Abel Gance. »

Ce à quoi Gance répondit à l’occasion de l’inauguration d’un buste Sévérin-Mars un an plus tard (à lire ici) : « Vous étiez grand. Vous aviez, le premier, compris la Tragédie muette de l’écran en morcelant votre douleur dans nos mille mosaïques mouvantes. »

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Ainsi, vous trouverez sur cette page divers articles publiés à l’occasion de sa mort dans Comoedia, L’Humanité, Comoedia Illustré.

Mais aussi retrouvez son portrait par Louis Delluc publié dans Comoedia Illustré deux mois avant sa mort, puis le bel hommage de Pierre Henry publié dans Ciné Pour Tous.

Nous avons ajouté également l’article de Comoedia paru à l’occasion de cette conférence sur le Cinéma où Sévérin-Mars prononça son célèbre discours deux semaines avant sa mort.

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Ensuite, vous pouvez lire l’article de Comoedia du 19 octobre 1922 sur l’inauguration du buste Sévérin-Mars au Gaumont-Palace lors duquel Abel Gance prononça un discours particulièrement émouvant.

Signalons que c’est deux mois plus tard, que La Roue sera projetée pour la première fois à Paris les 14, 21, 28 décembre 1922 au… Gaumont-Palace naturellement.

paru dans Le Petit Parisien du 16 février 1923

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Pour finir, nous terminons ce long post hommage à Séverin Mars, né Armand Jean Malafayde, par un article de Juan Arroy, paru dans Cinéa à l’occasion du second anniversaire de sa mort, à lire ici.

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Bonne lecture !

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Séverin Mars est mort

paru dans Comedia du 18 juillet 1921

paru dans Comedia du 18 juillet 1921

Une triste nouvelle nous est parvenue hier, dans la soirée : Séverin-Mars, l’artiste bien connu, est mort subitement hier, près de Mantes, où il villégiaturait depuis quelques jours.

Séverin-Mars (de son vrai nom Malafayde) était né près de Bordeaux. Il vint de bonne heure à Paris où il suivit les cours du Conservatoire, tandis qu’il s’essayait à des poèmes de belle inspiration. Il joua dans quelques cabarets artistiques, et parut dans un grand nombre de théâtres parisiens : la Porte-Saint-Martin, l’Ambigu, le Théâtre Réjane, le Grand-Guignol, etc.

Sa création la plus célèbre est sans nul doute celle du chien de l’Oiseau Bleu, de M. Maurice Maeterlinck, au Théâtre Réjane ; il créa les Pierrots à l’Ambigu, Taïaut, de M. Maurice Level, au Grand-Guignol, où sa dernière création le Viol, lui valut un succès, personnel particulièrement vif.

Rappelons également la force dramatique avec laquelle il créa, sur la scène du théâtre de la rue Chaptal, la Marque de la Bête, la pièce que M. E.-M. Laumann tira d’un des contes les plus pathétiques de Kipling.

Séverin-Mars était également auteur dramatique ; il avait fait représenter les Rois Américains au Vaudeville et, peu de temps avant la guerre, il créa lui-même, sur la scène du Théâtre Réjane, sa pièce Ames sauvages. Son talent âpre, contenu, fait d’émotion et de mesure, son masque un peu lourd mais si vivant, si expressif et si mobile, l’avaient depuis longtemps classé parmi les meilleurs artistes de Paris.

paru dans Comedia du 18 juillet 1921

Ces dernières années, il vint au cinéma où il connut quelques vifs et légitimes succès, comme metteur en scène et comme interprète.
On n’a pas oublié son intervention, le 8 juillet, à la Bourse du Travail, lorsqu’il s’écria :

Je suis resté longtemps sans comprendre le cinématographe, donc sans l’aimer. Puis un jour, un homme me le fit comprendre, cet homme s’appelle Abel Gance.

Maintenant, je suis convaincu, profondément convaincu, que nous ouvrons les portes d’or d’une cité féerique. Je suis convaincu que le cinématographe est un trait de lumière et de génie, qui jaillit de la terre et de la Pensée de France, illuminera le monde.

Tout son discours — un discours d’apôtre ardent, vivant et tout illuminé d’espoir — témoigna de la sympathie profonde que Séverin-Mars avait vouée au septième art.

Le théâtre, le cinématographe perdent, en Séverin-Mars un artiste sincère, vigoureux, épris de son art, soucieux de perfection, un travailleur probe et courageux, honnête et loyal.

Louis Handler

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Un artiste est mort  SEVERIN-MARS

paru dans L’Humanité du 18 juillet 1921

paru dans L’Humanité du 18 juillet 1921

L’acteur Séverin-Mars (de son vrai nom Malafayde) vient de mourir subitement dans une localité des environs de Mantes.
Né à Bordeaux, il avait suivi les cours du Conservatoire de Paris.

Son jeu, qui visait trop souvent à l’effet extérieur, ne manquait ni de puissance ni de relief. Sa meilleure création est sans doute celle du Chien, dans l’Oiseau Bleu, de Maeterlinck.

Auteur dramatique, il avait fait représenter les Rois Américains au Vaudeville, et les Ames Sauvages au théâtre Réjane. Il s’était depuis quelque temps spécialisé dans le cinéma, où ses qualités avaient trouvé un excellent emploi.

Son décès, attriste tout particulièrement nos camarades de la Fédération du Spectacle qui nous ont communiqué la note suivante :

Le syndicat des Comédiens, le Comité intersyndical parisien du spectacle et la Fédération viennent de faire une grande perte : Séverin-Mars est mort.

Aimant le peuple et le monde du travail il fut un des premiers à adhérer au syndicat des Comédiens. Il y apporta toute la passion de son âme enthousiaste et il fut au premier rang des militants du Spectacle. Dernièrement encore, il présidait un meeting organisé par le Comité Intersyndical Parisien du Spectacle et sa parole enflammée, prophétique soulevait l’assistance d’un grand espoir pour l’avenir de l’art cinématographique.

 

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SÉVERIN-MARS

paru dans Comoedia Ilustré de juillet-août 1921

paru dans Comoedia Ilustré de juillet-août 1921

En publiant dans notre dernier numéro le très beau portrait de Séverin-Mars dans la Roue, le prochain film d’Abel Gance, nous étions loin de penser que ce grand artiste allait être si tôt ravi à notre admiration.

Séverin-Mars était, en effet, un grand artiste, qui ne fut jamais mis à sa vraie place, peut-être précisément parce qu’en lui il n’y avait qu’un artiste.

S’il avait occupé plus constamment l’affiche, si ses créations avaient été plus nombreuses, la foule eût fini par l’admirer, surtout pour ce qui d’abord en lui effrayait un peu l’étrangeté, l’apparent désordre, l’excès de son jeu. Les auteurs, de leur côté, craignaient sans doute qu’il n’allât à fond dans l ‘erreur comme dans la réussite. Ils auraient dû se rappeler qu’au cours de sa carrière Séverin-Mars n’avait jamais trahi la conception d’un écrivain.

Son art, évidemment, n’était pas de notre époque. Il appartenait plus au passé ou à l’avenir qu’à aujourd’hui. Il y avait dans son jeu un panache, une grandeur qui rappelaient à nos aïeux les temps héroïques et oubliés de Frederick Lemaitre et de Mélingue. Il était, d’autre part, novateur, chercheur et original, comme nul autre.

Les personnages qu’il campait devenaient tous des types inoubliables, émergeant, en relief et en couleur, de la grisaille et de la platitude qui nous environnent… Pourquoi n’a-t-il jamais joué les œuvres de grand style ? Il n’eût pas été classique. Mais il eût incarné splendidement, atrocement le roi Lear. Du moins nous le rappelons-nous dans sa très belle création des Hommes de Proie de Charles Mère ; dans la figure si douloureuse, si résignée, si humaine qu’il donna au vieil Adrar des Possédés de Lenormand ; dans son inoubliable Chien de l’Oiseau bleu ; dans le Viol, dans la Rafale, Ames sauvages, etc., et aussi dans ces grands films : la Dixième Symphonie, J’accuse, la Roue, l’Agonie des Aigles, le Cœur magnifique. Jamais il ne ressembla à lui-même. On épuiserait les épithètes sans caractériser, ni pleinement, ni suffisamment son art.

La conception dramatique de Séverin-Mars disparaît avec lui, car il fut de ceux qui ne laissent pas plus de disciples qu’ils n’eurent de modèles.

J. M. (Jean Manégat)

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Portrait de SÉVERIN-MARS par Louis Delluc

paru dans Comoedia Illustré du 20 mai 1921

paru dans Comoedia Illustré du 20 mai 1921

Mais c’est un montagnard ! Pourquoi ? Je n’en sais rien. L’acteur de l’Oiseau bleu et de Terres chaudes et de la Marque de la Bête — qui heurtait son musculeux énervement aux gènes du théâtre presque d’art — s’installe dans le blanc et noir comme un laboureur-né dans la terre.

paru dans Comoedia Illustré du 20 mai 1921

Les beaux sillons ! Cela est âpre et doux. C’est du soleil sur le sol retourné. La Dixième Symphonie ! J’accuse !
Ah ! si on avait su ce que J’accuse accusait ! Séverin-Mars a bondi dans les tranchées de J’accuse et le voilà dans la Roue, l’Agonie des Aigles, et cela va, va toujours. Le laboureur conquiert des domaines. Son terrain est un territoire. Terre de France, cet homme naturel et fort est toujours, dans des films assez européens, un front assez français.

Louis Delluc

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Nécrologie de Séverin-Mars

paru dans Ciné Pour Tous du 29 juillet 1921

paru dans Ciné Pour Tous du 29 juillet 1921

Séverin-Mars est mort le dimanche 17 juillet, emporté par une foudroyante angine de poitrine.

Ce splendide artiste, après quelques minutes de souffrances, s‘est éteint brusquement en pleine force, au milieu de sa merveilleuse carrière.
Très fatigué depuis quelques mois, mais surmontant sa fatigue avec un courage inlassable, il avait tenu à achever un film que nous verrons passer le 4 novembre,
Le Coeur Magnifique, film dont il est l’auteur, qu’il mit admirablement en scène et dans lequel il joua avec le puissant talent qu’on lui connaît. Ce film, dans lequel il dépensa ses forces sans compter, brisa en lui la corde d’énergie.

« J’ai besoin de repos, disait-il à des amis, la veille de sa mort. Je me suis tué en me donnant tout entier à l’art cinématographique. Mes jambes, par moment, se refusent à marcher… Je suis presque un vieillard… »

Par un pressentiment, fatal, il sentait, depuis quelques jours, approcher l’heure terrible de sa fin. Mais il n’en montra rien aux siens et, l’autre soir encore, se promenant avec sa chère femme, aujourd’hui en larmes, dans la propriété qu’il venait d’acheter à Courgent, près de Mantes, il plaisantait et faisait même des projets d’avenir.

La cérémonie religieuse a eu lieu le 19 juillet à neuf heures et demie, à Septeuil, et les obsèques ont été célébrées, l’après-midi, à Courgent, près de Mantes.

paru dans Ciné Pour Tous du 29 juillet 1921

Séverin-Mars avait fait du théâtre, beaucoup de théâtre, et il y avait même remporté d’éclatants succès.
Il était né près de Bordeaux. Il s’appelait de son vrai nom Malafayde. Il vint tôt à Paris où il suivit les cours du Conservatoire, tandis qu’il écrivait des poèmes d’une belle inspiration et d’une forte envolée lyrique.

Il joua dans les cabarets artistiques des rôles d’importances variées et parvint à se faire engager sur de grandes scènes dites des boulevards.
Le théâtre Réjane, le Grand-Guignol, l’Ambigu, la Porte-Saint-Martin,
etc., l’eurent successivement pour comédien.
Il créa tour à tour
les Pierrots, la Marque de la Bête, Taïaut, le Viol et surtout le chien de l’Oiseau bleu, de Maeterlinck, dans lequel il remporta un incomparable triomphe.

Il avait fait jouer, dans l’intervalle, deux de ses œuvres, les Rois américains et Ames sauvages.
Cette dernière pièce contenait une scène d’une particulière violence qui mettait aux prises deux frères rivaux d’amour qui devenaient des bêtes sous l’empire de leur fureur. El il y avait dans cette lutte un tel mépris du calcul théâtral et des règles admises, une telle nature déchaînée, qu’elle obtint un succès de la plus rare, de la plus flatteuse qualité.

Séverin-Mars était un grand artiste, qui ne fut jamais mis à sa vraie place, peut-être précisément parce qu’en lui, il n’y avait qu’un artiste. S’il avait occupé plus constamment l’affiche, si ses créations avaient été plus nombreuses, la foule eût fini par l’admirer, surtout pour ce qui d’abord en lui, effrayait un peu : l’étrangeté, l’apparent désordre, l’excès de son jeu. Les auteurs, de leur côté, craignaient sans doute qu’il n’allât à fond dans l‘erreur comme dans la réussite. Ils auraient dû se rappeler qu’au cours de sa carrière, Séverin-Mars n’avait jamais trahi la conception d’un écrivain.

Son art, évidemment, n’était pas de notre époque. Il appartenait plus au passé ou à l’avenir qu’à aujourd’hui. Il y avait dans son jeu un panache, une grandeur qui rappelaient à nos aïeux les temps héroïques et oubliés de Frédérick Lemaître et de Mélingue. Il était, d’autre part, novateur, chercheur et original, comme nul autre.

Les personnages qu’il campait devenaient tous des types inoubliables, émergeant, en relief et en couleur, de la grisaille et de la platitude qui nous environnent.
Le talent âpre, virulent, amer et sobre de Séverin-Mars l’avait tout de suite imposé. On avait toujours recours à lui pour figurer l’angoisse, la fureur, la haine. Son masque extrêmement mobile l’avait placé au premier rang des comédiens de l’écran.

paru dans Ciné Pour Tous du 29 juillet 1921

Il croyait au cinématographe. Et il avait réussi à communiquer sa foi.
C’est qu’en effet, il était, l’unité dramatique la plus considérable du cinématographe français. II avait créé dans, les films importants et décisifs de M. Abel Gance le rôle essentiel. Il avait mené le
J’accuse imparfait, mais vraiment génial par endroits du grand metteur en scène, il avait été le compositeur de la Dixième Symphonie aux côtés d’Emmy Lynn. Et il avait fait si bien qu’il était devenu une vedette cinématographique internationale et qu’on l’opposait sans dommage aux grands acteurs américains de l’écran.

« Vous n’avez pas de comédiens en France qui puissent supporter la comparaison avec Sessue Hayakawa, avec William Hart, avec Frank Keenan, disaient les Américains. – »

— Nous avons Séverin-Mars !

Nous avions Séverin-Mars, en effet.
Nous le reverrons prochainement dans
la Roue dAbel Gance, dans l’Agonie des Aigles, de d’Esparbès, ce grand, acteur cinématographique.

Nous le reverrons également dans le film qu’il tourna récemment comme metteur en scène et comme comédien et qui s’appelle le Cœur magnifique.
C’était l’histoire d’un homme trop bon pour lequel la vie était cruelle et qui mourait victime de sa bonté.

Tout Séverin-Mars était là. Tout Séverin-Mars, avec sa grande et inépuisable bonté et son cœur magnifique.

C’est une émotion très grande que de revoir dans une attitude familière, avec ses gestes quotidiens et ses habitudes, un visage connu et aimé.
Il sera très émouvant de revoir Séverin-Mars dans ses attitudes, ses habitudes et ses gestes quotidiens.

C’est le miracle du cinéma en lequel Séverin-Mars avait cru que de prolonger son souvenir et de permettre à sa famille éplorée de l’aller voir vivre, aimer, souffrir, le soir même où on l’aura porté en terre.

paru dans Ciné Pour Tous du 29 juillet 1921

Il y a quelques jours seulement, il clamait à la tribune de la Bourse du Travail sa confiance dans la vie et dans l’avenir.
Il parlait avec une confiance et un enthousiasme d’apôtre. Il parlait, avec une ferveur de croyant, du cinématographe auquel il avait consacré les dernières années d’une vie que personne n’aurait pu croire si prompte à s’achever.

« Je suis resté longtemps sans comprendre le cinématographe, donc sans l’aimer. Puis un jour un homme me le fit comprendre, cet homme s’appelle Abel Gance.

« Maintenant je suis convaincu, profondément convaincu, que nous ouvrons les portes d’or d’une cité féerique. Je suis convaincu que le cinématographe est un trait de lumière et de génie qui, jailli de la terre et de la Pensée de France, illuminera le monde.

« Cette lumière, cette puissance, cette venue, cette ruée sur une pauvre toile de tous les visages de l’humanité, ce triple faisceau de rêve, de réalité, de beauté, tomba, d’abord, comme toutes les choses qui dépassent un peu la raison et la compréhension humaines, entre des mains malhabiles, mercantiles et méprisables. On ne chercha pas jusqu’où pouvait aller le rayonnement de ce soleil humain, on le rapetissa, on l’humilia, on en fit une toute pauvre petite chose, une pauvre petite honte, à côté, à l’ombre du théâtre, et on dit c’est bien assez bon pour le peuple !

« Eh bien non, ce n’était pas assez bon pour le peuple. Rien n’est assez beau, assez bon pour le peuple. C’est en méprisant toutes les intelligences que nous ignorons, que nous restons dans une navrante médiocrité d’expression et que nous atteignons rarement la vraie beauté, et la sensibilité secrète et merveilleuse des foules !

« Nos amis les Américains, forts, pratiques, jeunes, sérieux, travailleurs, virent passer cette lumière, car elle touchait le ciel et se voyait de partout, excepté de France. Ils la virent. Ils la comprirent. Ils la captèrent comme une source nouvelle qui roulait de la gloire… et des dollars. Ils la traitèrent comme elle voulait être traitée, c’est-à-dire en puissance, presque en miracle de l’Intelligence humaine. Ils la vêtirent de lumière, de prestige, de magnificence, — ils le pouvaient, car ils sont très riches, — et un jour, nous eûmes ce spectacle inouï :
Nous vîmes une invention partie, de chez nous, de France, en pauvresse, humiliée, rebutée, vêtue de haillons, nous revenir si belle, si parés de séductions, de curiosités, de mystère, que nous ne la reconnûmes pas cette Française !
Et stupéfaits, nous nous regardâmes, en disant : « — Comment, on peut faire ça !
« Oui, on peut faire ça ! Et on peut faire mieux ! Et ce mieux, c’est nous qui le ferons malgré les gens qui nous disent « Laissez donc le ciné, ce n’est bon que pour les histoires bien bêtes et les mélos bien grossiers ». Nous le ferons, malgré le manque d’argent, de cohésion, de matériel, de discipline. Nous le ferons en sabots ! Nous le ferons dans l’effort, nous le ferons dans l’erreur. Nous le ferons malgré les gens qui nous disent: « Laissez donc ! Il n’y a pas d’acteur de ciné en France » C’est une erreur. Il y a tout en France. Pourquoi pas ?

« Je mets en fait qu’un pays qui a pu réunir une des troupes les plus admirables du monde sous la direction d’un Antoine, peut trouver tout ce qu’il veut, tout ce qui est utile à sa gloire, à sa dignité, à son renom, et ceci dans n’importe quelle manifestation artistique. Il n’a qu’à frapper des pieds et des mains. Mais nous sommes un vieux peuple. Pour que nous retrouvions notre magnifique jeunesse, il faut que nous soyons galvanisés par quelque grande idée de lutte, de justice ou de beauté. Cette idée est dans l’air ! Elle vit, elle vibre, elle crie. Il y a un grand effort à faire, nous le ferons ; nous le ferons, parce que c’est un grand art qui s’ébauche, c’est un grand art populaire et que rien n’est assez grand, assez bon, assez beau pour le peuple ! »

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A la suite de ce discours de Séverin Mars dont parle l’article précédent, nous vous proposons l’article que Comoedia a consacré à cette soirée quelques semaines avant la mort du Sisif de La Roue. Soirée à laquelle participait notamment le critique Ricciotto Canudo.

Le Cinéma à la Bourse du Travail

Une réunion de nos plus éminents cinégraphistes a bien mérité hier du FILM FRANÇAIS

paru dans Comoedia du 8 juillet 1921

paru dans Comoedia du 8 juillet 1921

Il se passe des choses anormales. On s’occupe en France d’une invention française. On cherche à réhabiliter le cinéma, on commence à s’apercevoir que ce n’est pas un divertissement puéril et médiocre, mais un moyen d’éducation parfait, un moyen de propagande incomparable, un art enfin.

Après la manifestation de la salle Marivaux, destinée au monde parlementaire, le meeting de la salle Ferrer, destiné au monde ouvrier.

C’est la première fois, grâce à l’initiative de la Fédération du Spectacle et de son comité intersyndical, et du Club des Amis du Septième Art, que le peuple de Paris a été appelé à s’intéresser au sort du film français. ,

La salle Ferrer était emplie d’une assistance bigarrée, les toilettes élégantes des artistes de cinéma voisinaient avec la cotte bleus de l’ouvrier ; c’était, en quelque sorte, l’union sacrée du costume.

Une cabine provisoire avait été dressée au centre des gradins et un écran de fortune était tendu au-dessus de la tribune aux harangues.

La séance était présidée par M. Séverin-Mars.

paru dans Comoedia du 8 juillet 1921

M. André Colomer, secrétaire du Comité intersyndical, le premier prit la parole. Dans un discours ardent, il dit sa joie de voir, dans la même salle, les techniciens, les artistes, les amis du cinéma et le peuple de Paris, réunis pour collaborer à l’œuvre d’assainissement nécessaire et pour lutter afin que le cinéma devienne ce qu’il doit être, une expression artistique de la vie, un moyen de propagande et d’éducation scientifique et sociale.

« Au point de vue syndicaliste, il y a beaucoup à faire, le cinéma, comme le théâtre, du reste, est entre les mains de ceux qui possèdent, c’est un agent de propagande bourgeoise, l’ouvrier ne doit pas tolérer les films honteux qu’on lui présente, il ne doit pas hésiter à manifester hautement son dégoût ou son approbation dans les salles, et contribuer ainsi à une œuvre de rénovation morale et de rénovation sociale. »

M. Carpentier, qui lui succède à la tribune, s’attache à montrer que le cinéma deviendra un art et une force, dans la mesure où il se perfectionnera au point de vue corporatif.

« Après la guerre, pour que le pays vive, il devait se débarrasser de l’individualisme fantaisiste qui est le propre du génie latin, ou tout au moins tempérer cet individualisme et cette fantaisie par une méthode et une culture bien organisée. Il est nécessaire, pour que le cinéma devienne un art, que l’art possède des techniciens cultivés, des artistes de cinéma qui soient des artistes de cinéma. Ces artistes doivent être engagés à l’année, car le metteur en scène doit les avoir constamment à sa disposition. Il faut, en outre, que ces artistes puissent vivre de leur métier, de leur travail.

« Il faut des groupements, de la pratique, de l’union et de la discipline pour créer un art cinématographique plus populaire, plus scientifique et plus vivant. Il est nécessaire que l’on ait des studios confortables et modernes.

« On parle constamment du Théâtre populaire que je voudrais entendre appeler d’un nom bien plus beau, le Théâtre du Travail. Mais nous l’avons déjà, ce théâtre du peuple, et c’est le cinéma, le cinéma où le peuple ne pense que le prix des places est plus modique qu’au théâtre.

« Mais alors, il devient terriblement grave qu’un Gouvernement laisse les forces de l’image et du Verbe à la disposition du Capital. Supposons un instant que je réalise un film anti-patriotique, le laissera-t-on passer ? Non ! La liberté du commerce est donc factice, cette pseudo liberté est donc uniquement au pouvoir des puissances gouvernementales.

« Il devrait y avoir un cinéma éducatif pour les enfants et les adultes, où l’on montrerait, à côté des maréchaux passés ou présents, les gloires de la science française, les Curie, les Branly. etc.

« Se désintéresser du théâtre est grave, se désintéresser du cinéma est plus grave encore, car il ne s’adresse pas seulement à un pays, mais au monde entier. Le cinéma a une énorme importance morale et sociale. Il faut demander aux pouvoirs publics de subventionner le septième art, le cinéma ne doit pas être un commerce, c’est un service public, car il a une influence morale et sociale dont dépend l’avenir du pays et sa réputation dans le monde entier. »

paru dans Ciné Journal du 08 juillet 1922

Lorsque les applaudissement se sont tus, M. Legris, secrétaire de la Fédération du Spectacle, monte à la tribune.

Il est pénible, dit-il de voir le Gouvernement laisser le capitalisme étranger exploiter ainsi une industrie, parce que des milliers d’ouvriers en vivent. Elle ne l’est pas cependant au même titre que les autres industries et il faut la protéger, car le cinéma doit être considéré comme l’art démocratique par excellence et comme une force éducatrice sans égale.

« On subit dans certains établissements des spectacles pénibles qui abrutissent l’enfance et la classe ouvrière, c’est pourquoi il faut créer par nous mêmes, spectateurs et producteurs, un genre de cinéma nouveau pour défendre et élever notre classe et c’est pourquoi des rencontres comme celle d’aujourd’hui entre les artistes et le public sont de plus en plus nécessaires. Ce projet, nous le réaliserons, car il est de notre devoir de lutter pour l’éducation de nos enfants et pour l’avenir de la société. »

paru dans Comoedia du 8 juillet 1921

M. Canudo, président du Club du Septième Art, lui succède à la tribune. Il remercie la Bourse du Travail pour l’appui qu’elle apporte, avec la masse ouvrière, aux efforts des artistes que le cinéma préoccupe comme un « élément d’intelligence » et non comme un simple « moyen de gains. »

Nous, dit-il, les intellectuels et les artistes, qui travaillons avec notre cerveau, cherchant l’âme humaine et son expression, nous voulons que le niveau intellectuel, sentimental, moral du cinéma soit relevé.

« Nous qui avons vécu la guerre, nous cherchions au cinéma, pendant les repits de la tourmente, dans les cantonnements de repos, des visions qui nous faisaient sortir de nous-mêmes, des visions de vie profonde, qui éveillaient en nous des souvenirs et des espoirs, dans l’intervalle de nos préoccupations brutales. Et nous y trouvions non seulement le souvenir visuel qui rattache à tout le  passé, mais aussi l’oubli de notre misère quotidienne, un peu de rêve, tout ce que donne l’art.

« Et nous avons pensé, en revenant au rôle formidable du cinéma, en même temps que nous étions frappés par l’absurdité des productions. Toujours le même thème, les mêmes histoires, au bout desquelles on ne pense rien, on n’a rien acquis de nouveau, et qui font dire, après une séance de trois heures : « Je suis un peu plus abruti, j’ai perdu quelque chose de ma dignité d’homme.

« Or, mous devons être les médecins du cinéma. Nous ne voulons pas que toute cette douleur humaine soit passée sur le monde, pour que nous continuions à aller voir, chaque soir, en plein Paris, le shérif du Far-West. Il nous faut autre chose. Il nous faut de riches visions d’humanité, et de celle qui est autour de nous en particulier. Le cinéma seul peut la traduire et la répandre partout. Car il est un langage universel. La date de son invention est au moins aussi importante dans le monde que celle de 1436, où Gutenberg, dit-on, inventa l’imprimerie à caractères mobiles. Car si l’on peu se tromper sur un texte, interprétation ou traduction, les grimaces de joie et de douleurs sont les mêmes, chez toutes les races, sous tous les climats, dans toutes les langues. Et l’émotion qu’en donne le spectacle est immédiate.

paru dans Ciné Journal du 19 novembre 1921

« Le cinéma, comme un livre, comme n ‘importe quelle œuvre d’art, doit représenter la vie d’un peuple, la race d’où il surgit. La sensibilité profonde, la mentalité d’un peuple est arrêtée dans une œuvre d’art. Il faut défendre, il faut sauver le film français, pour maintenir intégral et développer dans son originalité le génie national. Il faut lutter contre le film étranger, qui, à la longue, ainsi que l’a remarqué notre ami Henri Fescourt, nous ferait une mentalité étrangère inacceptable.

« Mais les conditions matérielles sont terribles. L’Amérique impose 60 % de droits aux films étrangers et d’Angleterre 38 % ! Et parmi les producteurs français, les préoccupations d’art se voient ainsi obligées de faire place aux préoccupations pécuniaires.

« C’est pourquoi nous voulons protester, et nous voulons créer un courant de confiance entre vous et les artistes, entre ceux qui vont au cinéma et ceux qui produisent.

« L’artiste doit exprimer l’émotion ressentie par lui, en communion avec le peuple au milieu duquel il vit, puisque c’est le peuple qui est le véritable foyer de la sensibilité d’une race et qui lui donne un visage. C’est le peuple de Paris, qui doit aider à l’évolution du Septième Art, parce qu’il est le plus avancé et le plus haut dans le monde moderne, celui qui, depuis des siècles, dans tous les domaines, lui donne le ton.

« Au cinéma aussi, ne l’oublions pas, la France a été déjà la première à essayer de produire le film véritablement artistique, autant par l’effort de quelques auteurs et de quelques écranistes, que par celui de certaines maisons de production. »

M. Pierre Scize, fait ensuite ressortir que le cinéma d’aujourd’hui deviendra, si l’on n’y prend garde, un formidable instrument d’asservissement, « car, dit-il, Les Deux Gamines font plus pour donner à la foule le respect niais de « l’état de choses »- que 10.000 conférences de la Ligue d’Encouragement au Bien !

« Si des siècles de civilisation ont revêtu les mots et les phrases de cent significations différentes, l’image est un témoin formel qui ne souffre pas deux interprétations.

« Il faut arracher le cinéma des mains du Capital, pour que l’œuvre néfaste des journaux de grande information ne soit pas complétée par celle du film bourgeois. »

M. Séverin-Mars prononce alors le discours suivant qui soulève une tempête d’enthousiasme :

[Comoedia retranscrit le discours que Ciné Pour Tous a reproduit ci-dessus. ndlr]

paru dans Comoedia du 8 juillet 1921

Dans un silence religieux, coupé de fréquentes salves d’applaudissements, on projette le beau film que M. Pouctal a tiré du roman de Zola : Travail. La projection fut accompagnée par un excellent orchestre, conduit par M. Albert Doyen.

Ce fut une belle soirée pour le film français, nous ne pouvons que souhaiter que de semblables manifestations se renouvellent, nous croyons du reste savoir qu’un nouveau meeting sera bientôt consacré à la « Défense et illustration du Film Français ».

André Rigaud

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Inauguration du Buste de Séverin Mars

paru dans Comoedia du 19 octobre 1922

paru dans Comoedia du 19 octobre 1922

Les amis et les admirateurs de Séverin Mars sont venus hier en foule assister à l’inauguration de son buste dans la salle de projections du Gaumont-Palace.

L’œuvre de Mme Bianchi est à l’échelle d’un premier plan et la vue du bronze aux nobles traits évoque et résume irrésistiblement les mille images que l’écran nous a léguées de celui qui fut réellement un Cœur magnifique.

Dans l’assistance émue, nous avons reconnu Mme Séverin Mars, M. Georges Wague, M. et Mme Martinelli, M. et Mme Roger Lion, M. et Mme Eleuthère Martin, Mmes Germaine Dulac, Bianchetti et Madeleine Guitty ; MM. Edmond Benoit-Lévy, Louis Feuillade, Collin, Léon-Armand Bernard, André Nox, Armand Bour, Berny, Louis Gauthier, Jean Pascal, Guillaume Danvers, René Jeanne, Lurville, Dalleu, Saidreau, Evremond, etc. Pathé-Consortium était représenté par M. Lambert, directeur des services de location.

Sept orateurs ont célébré les divers mérites par lesquels Jean de Malafayde, dit Séverin Mars, sut acquérir et conserver l’affection de chacun.

(…)

Enfin M. Abel Gance, l’intime ami de Séverin Mars, le metteur en scène et l’auteur de J’accuse et de La Roue, sut une fois encore poète du verbe, comme il est celui de l’image, faire revivre devant nous la figure de celui qui fut pour lui un incomparable collaborateur.

paru dans Comoedia Illustré du 01 septembre 1910

Discours de M. Abel Gance

Nos morts, nos chers morts creusent leur tombe aussi dans notre cerveau et ils y font un trou noir où ils vivent en silence, toujours.

Toute ma tête est déjà un cimetière et je ne sais même pas si je n’ai pas été obligé d’enlever d’anciens morts pour y placer les nouveaux !

Deux seuls pourtant conservent en moi une place si lumineuse et définitive que ma vie est pour ainsi dire faite de leur radiation : ma chère jeune femme morte à 27 ans pendant le montage de La Roue, et Séverin-Mars, mort à 46 ans pendant le montage de La Roue.

A New-York, au matin du jour de la mort de ce grand artiste, je racontai à deux amis dont M. Louis Nalpas un rêve étrange qui, chaque fois, prenait pour, moi une redoutable signification, et concluais que quelqu’un que je connaissais très bien devait mourir.

De plus, vers 11 heures du matin, j’en vins à penser nettement à la mort possible de cet artiste et ce sans que rien de précis ne m’ait autorisé à envisager une aussi tragique éventualité.

A midi, je recevais la dépêche m’annonçant sa mort, et je… mais je préfère relire une feuille de carnet que je griffonnai alors, datée de New-York, 22 juillet 1921.

« Je viens de pleurer comme un enfant. Pauvre grand ami ! Vous dormez comme François de J’Accuse, comme Sisif de la Roue. Vous dormez ? Je vous embrasse de toute mon affection, de tout mon amour simple d’ami. Vous étiez grand. Vous aviez le premier compris la Tragédie muette de l’écran en morcelant votre douleur dans nos mille mosaïques mouvantes.

Mon cher Sisiff… vous dormez ?.

« La Roue tourne-t-elle encore… là-bas ? Elle va s’arrêter… de… tourner… »

Je me souviens avec une profonde émotion de la façon déchirante dont vous disiez cette phrase à la fin de La Roue.

Quelle effroyable fatalité pendant ce film.

Ma chère jeune femme, et vous. Mon œuvre coûte cher. Pour quelle mystérieuse transmutation les meilleurs éléments autour de moi se sont-ils libérés de la sorte ? Est-ce pour m’exhorter à m’élever plus haut dans l’ombre de leur croix ? mais mon chagrin est trop fort ce soir.

Je sens trop d’amputation qu’on m’a faite de vos deux vies et ma pensée boite et vacille comme une infirme. Je m’arrête d’écrire, on ne voit pas très clair à travers ses larmes !

Ce matin, je venais de retrouver cette page de mon carnet lorsque tout à coup mon atelier s’assombrit et un coup de vent ouvrit soudainement mon vitrail. Les papiers s’éparpillèrent. Je cours fermer la fenêtre et je constate avec stupeur que pas une des feuilles des arbres ne bouge et que le soleil s’irradie dans un ciel pur.

Un frisson coule entre mes épaules. Suis-je fou ? Vais-je entendre derrière mon dos quelque Never more ricané par quelque noir corbeau sur ma cheminée monumentale ?

Rien — mais rien ne bouge. La clarté redevient normale. Je souris et remets de l’ordre dans mes papiers épars. Un d’eux attire mon attention. Il n’était pas sur ma table tout à l’heure, j’en suis certain et personne n’est entré si ce n’est cette étrange et violette rafale.

Une écriture connue ! Je cours à la signature : Séverin Mars !! Je reviens à la date : aujourd’hui. Je lis en tremblant, mon saisissement augmentant à chaque ligne :

paru dans Comoedia Illustré du 20 avril 1921

« Mon cher Gance,

« Il y a des morts qu’on n’enterre jamais ! Vous le savez bien, vous qui les fîtes revenir dans J’Accuse. C’est parce que vous serez moins étonné qu’un autre en lisant cette lettre que je vous ai choisi.

« J’ai appris qu’on parlait de moi aujourd’hui et j ‘ai décidé de venir moi aussi directement me mêler à la fête. Vous allez voir mes parents, mes amis, faites leur bien comprendre, mon cher Gance, quel miracle s’est accompli avec votre Art.

« C’est peut-être la première fois que le film empêche réellement de mourir. Qu’ils se rassurent. Je reviendrais tous les soirs sur les écrans du monde entier, portant sur mes épaules d’invisible et lourde croix de la fatalité qui alourdissait déjà les épaules d’Œdipe et de Prométhée.

« Rappelez-leur ces vers de Corneille :

Et loin de me pleurer d’avoir perdu le jour :
Crois qu’on ne meurs jamais quand on meurt de la sorte !..

Je ne suis pas mort. Dites-leur bien, puisqu’ils vont me voir désormais rire et pleurer, leur tendre mes mains et les embrasser !

Quel miracle ! Quel autre miracle plus grand souhaitez-vous, ô mes insatiables amis ?

paru dans Cinéa du 20 janvier 1922

Qu’ils relisent d’ailleurs, ceux qui m’aiment, qu’ils relisent ces phrases que j’écrivais sur le théâtre du silence :

« Quel art eut un rêve plus hautain, plus poétique à la fois et plus réel ! Considéré ainsi, le cinématographe deviendrait un moyen d’expression tout à fait exceptionnel et dans son atmosphère ne devraient se mouvoir que les personnages de La pensée la plus supérieure aux moments les plus parfaits et les plus mystérieux de leur course. Cette fixation dans l’éternité des gestes humains avec la prolongation de notre existence et toutes les émouvantes, jolies et terribles confrontations qu’elle suppose du passé et de l’avenir est une chose miraculeuse. »

En vérité, mon cher Gance, Nietzsche a raison de dire : « Ce n’est que là où il y a des tombeaux qu’il y a résurrection. » Et c’est depuis ma mort que je sens davantage la force de ma possible éternité. Nos images de La Roue combattront le temps. Soyez confiants, la méchanceté et l’envie qui enfonçaient de mon vivant leurs ongles dans ma chair ne pourront plus mordre le bronze de ma statue et j’irais sur les écrans des plus lointains pays faire battre les coeurs à l’unisson des mêmes espoirs et inquiétudes avec le métronome de ma sensibilité !

A l’écran, une larme qui glisse de l’oeil d’un interprète sensible retombe diamant dans la foule.
J’ai beaucoup de diamants à vous donner, ô mes amis !

Vous le savez, Gance, ce ne sont pas les images qui font un film, mais l’âme des images.  La vérité, objectivement, n’est rien mais l’âme de la vérité.

Il faut, dans la vie, mourir cent fois pour avoir l’air, en art, de mourir une seule fois, et c’est pourquoi mes films laisseront un occulte sillage dans les esprits alors que de très belles images picturales ne subsisteront que quelques semaines dans les mémoires.

L’Art sort de l’écorce de la vie comme la lumière du soleil, et il se propage en dehors de nous par un lien invisible d’une vie à l’autre.

Mourir, pour un artiste, quel vain mot ! 

C’est comme si on pensait que le soleil meurt tous les soirs: il se couche. La mort couche un artiste mais ne le tue jamais !

Comme il n’y a point de tragédies sans grandes âmes, il ne peut y avoir de grandes âmes sans tragédie, et si j’ai connu mieux que personne la tragédie de l’existence, cela m’a permis de la fixer plus indélébilement sur l’écran. 

Je vous ai, avec La Roue, tout donné mon cher Gance, au point qu’il ne m’ait même plus resté la force de vivre ! Je demande en échange, à l’écran, de me rendre dans la mémoire des hommes un peu de l’existence que vous avez captée directement pour eux. 

Un jour de détresse j’avais écrit :

Tous les hommes s’en vont aux jardins inconnus
Avec un rêve mort serré en leurs bras nus
Un grand rêve qui fut la splendeur de leur drame

paru dans Cinéa du 20 janvier 1922

…Mais je ne suis pas parti dans l’autre monde avec ce rêve mort entre mes bras, je l’ai laissé sur les écrans du globe, pour vos jeunes yeux, à vous tous, mes amis. Et maintenant mon corps, vide de toute la lumière que je vous donnerai chaque soir, peut tranquillement reposer dans la terre, dans la Terre : ce grand alchimiste qui fait son élixir de vie avec les (illisibles) mortes des visages !

Lisez ma lettre à nos amis, mon cher Gance, dites-leurs que je suis en ce moment parmi eux, avec eux et que je les regarde par vos yeux, les entends par vos oreilles et les comprends par votre cœur.

Remerciez Bianchi, femme de coeur et de talent qui permettra à mes yeux de glaise de suivre les émotions de plusieurs générations de spectateurs. 
Remerciez tous ceux qui pensent à moi.
Adieu, mon vieil ami ! Je vais rejoindre les ombres de Molière et de Talma qui devisent joyeusement autour d’une fontaine d’émeraude.

Embrassez mes amis, embrassez le monde, embrassez la vie, la grande vie quotidienne, âpre et belle, puisque vous pouvez le faire de temps en temps.

Parlez moi doucement quand, tout seul dans votre salle de projection, vous passerez mes gros plans de souffrance.

Parlez-moi. Il me semble que je vous répondrai !

Séverin Mars

*

Il est impossible de dépeindre l’émotion que suscita le discours du grand cinégraphiste parlant du grand acteur !

Elle n’était pas éteinte lorsque, par une pensée particulièrement touchante, on projeta des fragments de La Roue, le dernier film que tourna Séverin Mars. Ce n’est ni le lieu ni le moment, de donner une impression sur la cellule admirable d’un très beau film. Disons au moins, que l’impression fut profonde.

Comœdia s’honore d’avoir ouvert ses colonnes à la souscription qui a permis ainsi d’honorer le grand artiste.

*

paru dans Comoedia du 18 octobre 1922

Voici l’encart publié, quelques mois plus tôt, dans Cinéa à propos de la souscription ouverte pour le buste de Séverin Mars.

« En mémoire de SÉVERIN=MARS »

paru dans Cinéa du 20 janvier 1922

paru dans Cinéa du 20 janvier 1922

Quelques amis de Séverin-Mars se sont réunis pour faire appel à tous les camarades et admirateurs du grand artiste disparu et recueillir quelques souscriptions qui permettront d’élever un buste à celui que dès maintenant, dans le monde entier, on peut considérer comme le plus grand interprète cinématographiste.

Personne des fidèles du cinéma qui ont vu la Dixième Symphonie, J’accuse, ou qui vont voir Le cœur magnifique, L’Agonie des Aigles, La Roue, n’oubliera la puissance d’expression de Séverin-Mars ni les mille nuances de son si beau talent.

Séverin-Mars était en outre non seulement un grand artiste mais aussi un grand sympathique et un grand honnête homme.

Les souscriptions déjà recueillies sont les suivantes :
Comœdia 100 francs
Georges Wague 100f
Gabriel de Gravone 100f
Yvette et Jean Toulout 100f
M. Menginou 100f
Georges Carpentier 50f
Abel Gance 500f
M. Dizier 10f
Louis Nalpas 100f
Bernard Deschamps 100f
Sté Régionale de Cinématographie et M. Julien Duvivier 100f
Feuillade 100f
M. Fourel, Pathé-Consortium 500f
Roger Lion 50f
René Plaissetty 100f
Gaumont 100f
Pathé-Cinéma 500f

Mais il importe pour l’hommage que nous désirons rendre à notre collaborateur et ami, que dans le public les admirateurs des rôles qu’il a incarnés se joignent à nous et nous adressent leurs souscriptions si modiques soient-elles, chez M. Croze, à Comœdia, qui a bien voulu se charger de les centraliser.

Nous remercions d’avance tous ceux qui voudront bien répondre à notre appel et nous permettre de faire plus grand et plus durable le souvenir que nous consacrons à notre grand artiste disparu

ABEL GANCE, GEORGES WAGUE, JEAN TOULOUT.

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paru dans Le Petit Journal du 15 octobre 1922

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paru dans Le Petit Journal du 15 octobre 1922

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Un douloureux anniversaire. Séverin-Mars .
Le 17 Juillet, il y aura deux ans que le Cinéma Français aura perdu un de ses plus fervents apôtres.

paru dans Cinéa du 1 juillet 1923

paru dans Cinéa du 1 juillet 1923

Un Pèlerinage à Courgent
6 mai 1923.

A un kilomètre de Septeuil, après une rude montée, se trouve, enchâssé entre deux coteaux, le cimetière où repose celui qui fut le plus grand acteur moderne. Le cimetière est longé par un petit chemin boueux et clos par un mur bas, tout effrité, qui le sépare de l’entourage des champs incultes. Là-bas, quelques maisons dont les volets sont clos ; c’est Courgent, petit hameau de cent cinquante âmes. Que ce lieu est triste. Je ne vois pas un homme, pas un être vivant ; je n’entends pas un bruit, pas même un chant d’oiseau. Une pâle lueur donne aux choses un aspect blafard et sinistre. On ne pourrait d’ailleurs préciser d’où elle vient.

Un immense rideau de grands peupliers, qui ont l’air de fantômes, s’agitent imperceptiblement. On dirait que toute la nature s’est endormie. Le mur du cimetière est coupé en son milieu par une grille rouillée qui grince lamentablement quand je la pousse. Je descends quelques marches vermoulues et me voilà dans le jardin des morts. Deux allées se coupent comme une croix. Une trentaine de petites tombes vétustés et là, dans l’angle du mur, en contre bas, une belle pierre blanche.

Serait-ce lui ? Je me dirige de ce côté, le coeur battant… c’est bien LUI.
Un joli monument, très sobre, sans fioritures, comme il le voulait.

paru dans Cinéa du 1 juillet 1923

Une pierre blanche, surmontée d’une vasque à chacun des angles. Un entourage de chaînes.

L’épitaphe dit : « Ici reposent Jeande Malafayde, dit Séverin-Mars, homme de lettres, décédé le 17 juillet 1921, âgé de 48 ans et son fils, François-Jacques de Malafayde, mars-août 1913 ».

Car son fils, son petit qu’il aimait tant repose à son côté. Mais ce hameau est bien triste Cet endroit n’a rien de funéraire,il est tragique, tragique comme sa mort, comme toute sa vie. Dans cette petite vallée je pensais éprouver, plus fortement qu’ailleurs, ce vertige que l’on ressent auprès des tombes. Mais non, rien, tout cela est froid. Le petit est seul.

Séverin-Mars est bien mort. De l’homme il ne reste rien, qu’un nom sur cette pierre.
Toute sa vie il l’a fixée dans La Roue, dans Le Coeur Magnifique.

Sa grande âme, avant de s’éteindre brusquement, a jeté ses dernières fulgurances dans ces deux oeuvres. Mais il y a le miracle moderne qu’on nomme Cinématographe, qui le fait « reflet plus grand que les lumières, crépuscule plus clair que les aubes, LUI, l’ombre et le souvenir, le plus vivant des nôtres ».

Juan Arroy.

paru dans Cinéa du 1 juillet 1923

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Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

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Pour en savoir plus :

La notice biographique de Séverin Mars sur le site CinéArtistes.

Page sur la tombe de Séverin Mars à Courgent (78) sur le site Cimetières de France et d’ailleurs.

« CANUDO adapte La Roue d’Abel GANCE » sur le blog Livrenblog.

« La Roue, Renaissance d’un chef-d’œuvre » sur le site d’Arte.

La Roue, histoire d’un film
un webdocumentaire de Virginie Apiou (2019 – 25 min) disponible sur arte.tv, retrace les différentes étapes de la restauration du film.

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Extrait de La Roue d’Abel Gance (1923).

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Extrait de La Dixième Symphonie d’Abel Gance avec Emmy Lynn et Séverin Mars.

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Extrait de J’Accuse d’Abel Gance avec Emmy Lynn et Séverin Mars.

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