Les décorateurs : André Andrejew et Lucien Aguettand (Pour Vous 1932)


Cela fait un moment que nous n’avions pas rendu hommage à l’un de ces collaborateurs du réalisateur de la belle equipe de ce cinéma que nous aimons.

Aussi, cette fois-ci, nous vous proposons un article rare sur deux grands décorateurs du cinéma français des années trente et au-delà : André Andrejew & Lucien Aguettand.

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En 1932 dans Pour Vous, le critique Nino Frank a donc publié cet entretien avec André Andrejew et Aguettand même si l’orthographe de leurs noms respectifs est trompeuse : Andreew pour l’un et Pierre Aguettant pour le second.

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André Andrejew est né en Lituanie sous la Russie tsariste, a étudié l’architecture à l’Académie des beaux arts de Moscou. Il émigre en Allemagne dans les années 20. Son premier film sera le Raskolnikow de Robert Wiene en 1923. Suivront deux films majeurs allemand de G-W Pabst : Loulou (1929) et de L’Opéra de quat’sous (1931) mais aussi le film perdu de Jacques Feyder, Thérèse Raquin (1928).

Arrivé en France en 1933, André Andrejew travaillera avec les grands metteurs en scène français de l’époque, Julien Duvivier, Marcel L’Herbier, Maurice Tourneur, Henri-Georges Clouzot et aussi  Anatole Litvak et Victor Trivas. Il terminera sa carrière dans les années cinquante à Hollywood avec les décors remarqués de Alexandre le Grand de Robert Rossen en 1956, onze ans avant sa mort à Loudun en France. 

Il eut comme assistant l’un des plus grands décorateurs français : Léon Barsacq.

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Lucien Aguettand, quant à lui, a dirigé le département décor des Studios Pathé de Joinville pendant la guerre et jusqu’en 1948. Il travailla aux côtés des plus grands réalisateurs français comme Marcel L’Herbier, René Clair, Henri Decoin, Raymond Bernard, Louis Daquin, Edmond T. Gréville, Pierre Chenal mais aussi Anatole Litvak, Robert Siodmak.

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Nous avions déjà publié un article sur les décorateurs du cinéma français, à lire ici, ainsi que l’hommage qu’a écrit Lucien Aguettand sur son maître Lazare Meerson, à lire .

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Pour finir, nous avons trouvé dans l’annuaire Tout-Cinéma 1938-1939, les adresses de André Andrejew et Lucien Aguettand (d’ailleurs figure aussi celle de Léon Barsacq) :

D.R.

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Bonne lecture !

 

CHEZ LES TECHNICIENS DU STUDIO

Les décorateurs : A. Andreew (André Andrejew) et Pierre Aguettant (Lucien Aguettand)

paru dans Pour Vous du 26 mai 1932

paru dans Pour Vous du 26 mai 1932

En Amérique, on a pris l’habitude dit-on, d’avoir pour chaque production un directeur artistique qui ne s’occupe pas seulement de la composition et de la fabrication des décors, mais règle aussi le choix des extérieurs, intervient dans le choix des acteurs, veille à l’homogénéité de la figuration, bref accepte toute responsabilité à l’égard des éléments décoratifs d’un film. Il est évident que de pareilles fonctions ne peuvent pas être confiées à un simple fabricant de maquettes.

Quel est, chez nous, le rôle d’un décorateur ? Le hasard m’a permis de le demander, au studio de Joinville, à un spécialiste célèbre et à un de nos meilleurs jeunes, à A. Andreew (André Andrejew, ndlr)et à Pierre Aguettant (Lucien Aguettand, ndlr), qui collaborent pour la composition des décors des Mirages de Paris (de Fedor Ozep, ndlr).

J’ai trouvé Aguettand à sa table, la règle et le crayon entre les mains, préparant les maquettes pour Mélo (de Paul Czinner, ndlr) : il m’a fait traverser ces étranges capharnaüms que sont les magasins d’un studio, où on rencontre des maisons d’un mètre de haut, des lampadaires ou la Vénus de Milo, des colonnes et des murs de châteaux, et nous avons trouvé Andrejew, qui est un Russe narquois et robuste, dans son cagibi tapissé de ses premiers projets de décor pour le Don Quichotte de Chaliapine (réalisé par Pabst, nldr)…
Et maintenant, voici ce que je leur ai entendu dire.

Lucien Aguettand

— « Le mot « décorateur » ne nous va pas très bien : il exprime une partie de notre travail. Nous prenons connaissance du premier découpage d’un scénario, et là-dessus nous commençons à établir nos projets. Notre collaboration avec le metteur en scène doit être étroite : il peut arriver, sans doute, que certaines de nos suggestions aident le scénariste. Mais ce que nous cherchons avant tout, c’est d’établir une liaison entre le décor et l’action : notre tâche n’est pas de composer de fausses maisons sans nous soucier du reste, mais, au contraire, de nous préoccuper surtout de ce que les personnages doivent faire dans cette maison, de leur caractère, du sens du scénario, etc.. Nous faisons de la mise en scène théorique, en préparant nos plans… 

L’élément matériel, ajoute Andrejew, importe peu : je prétends que le décor doit avoir une influence profonde sur le déroulement du film. Il doit entrer en ligne de compte en tant qu’élément suggestif, poétique. C’est pourquoi je regrette que nous ne puissions jamais intervenir quand on choisit les extérieurs ou quand on établit la distribution ou la figuration.

Lucien Aguettand

Nos plans, puis nos maquettes, sont passés aux ateliers de construction : il ne faut pas oublier que nous devons compter avec l’administration et que nous recevons tous les jours la note des frais ordonnés. Ce contrôle est d’ailleurs nécessaire puisque le gaspillage ne rime à rien. Bon ! Quand nos décors sont montés, nous intervenons encore : il y a bien des détails qu’on improvise sur le plateau même, modifications que nous y apportons quand nous les voyons enfin debout, devenus réels… C’est un travail passionnant, mais pour lequel, peut-être, il faudrait nous laisser plus d’initiative.

J’ai commencé par être architecte, Aguettand, lui, c’est un homme de science, un ingénieur… Mais nous avons cela de commun que nous venons l’un et l’autre du théâtre : je ne connais pas de meilleure formation. Pas d’académie, pas d’école : la décoration théâtrale est une bonne préparation à celle, bien plus complexe, du cinéma. Aguettand a travaillé au Vieux-Colombier, puis avec Jouvet.
Moi, j’ai commencé il y a bien longtemps… avec Stanislavski auThéâtre d’Art de Moscou. Et c’est à la troupe du Théâtre d’Art qu’on demanda, de Berlin, de faire
Roskolnikov pour l’écran. Voilà mes débuts; depuis… cent films. Les meilleurs ? Il n’en a pas…

Ne l’écoutez pas, proteste Aguettand en riant. Andrejew est un vrai poète. Il ne veut jamais parler de ses œuvres. Songez qu’il a travaillé à Thérèse Raquin, à La Dernière Compagnie, que sais -je encore ! à L’Opéra de quat’ sous. Ce sont, d’ailleurs, les œuvres qu’il a le sentiment d’avoir illustrées le mieux. Vous vous rappelez, d’ailleurs, de la profonde beauté de certains décors comme ceux du champ de bataille au début de La Dernière Compagnie ou du port de Londres, dans le film de Pabst

paru dans Pour Vous du 26 mai 1932

Mais oui, mais oui, des blagues. Les décors, ce n’est pas intéressant : ce qui compte, c’est l’esprit d’un décor, sa poésie, sa signification. Il faut que nous parvenions à demeurer fidèles au sens d’une œuvre, tout en faisant, matériellement parlant, ce qu’on nous demande de faire. Si je devais donner des conseils à un jeune aspirant décorateur… mais non, il n’y a pas de conseils à donner, pas d’écoles à suivre. Il faut avoir dans la peau, si on peut dire. Acquérir de l’expérience, au théâtre ou au studio. Avoir de la culture. Un certain sens musical. Mais surtout du cœur, comprenez-vous ? Bien faire une maquette, ce n’est rien du tout. Et on peut faire des décors beaux et suggestifs, même pour un mauvais film…

Je veux vous dire encore une dernière chose. J’ai travaillé jusqu’à présent en Allemagne, où tout est parfaitement organisé. Eh bien ! j’ai trouvé ici une technique aussi bonne, et aussi une liberté dans le travail, une camaraderie entre nous et nos ouvriers, une simplicité qui m’enchantent. Il y a ici une atmosphère de confiance où l’on peut découvrir à la fois du laisser aller et la capacité de réaliser des tours de force impossibles ailleurs. Vous ne vous doutez pas des collaborateurs précieux que peuvent être pour nous nos ouvriers : leurs suggestions m’ont été précieuses. Ailleurs, ils se taisent, car ils ne font qu’exécuter les ordres reçus… Ah ! je suis bien content de travailler en France ! »

Nino Frank

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Nous avons trouvé cet encart sur Lucien Aguettand qui nous renseigne (un peu) sur son début de carrière au théâtre et au cinéma, paru dans La Presse le 17 janvier 1929.

Lucien Aguettand nous vient du théâtre.

En effet, il a commencé sa carrière en 1920 au Vieux-Colombier avec Jouvet et Copeau, puis il eut la direction technique de la Comédie des Champs Elysées et fut le collaborateur de Mallet-Stevens pour la décoration du « Vertige ».

Avec Autant-Lara, il fit les décors de « Diable au Coeur », dirigea la décoration de « La Jalousie de Barbouillé », de « Trois Jeunes Filles Nues », etc.

Ses décors ont toujours une vérité de lignes, de défais et de conception qui le place parmi les meilleurs et les plus doués décorateurs-architectes du cinéma français.

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L’un des décors construit en 1943 par Lucien Aguettand : le flanc d’un grand paquebot construit à Joinville et destiné à « Je suis avec toi », réalisé par Henri Decoin.

Photo parue dans Comoedia du 16 octobre 1943.

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Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour en savoir plus :

Extrait de L’Opera de Quat’Sous de Pabst, décor d’André Andrejew.

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La bande annonce de L’Equipage de Anatole Litvak, décor de Lucien Aguettand.

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Présentation de l’exposition Profession : chef décorateur à La Cinémathèque française.

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PROFESSION : CHEF DÉCORATEUR. Conférence de Jacques Ayrolles et Françoise Lémerige de la Cinémathèque française le 5 décembre 2014.

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