La Roue d’Abel Gance (Cinémagazine 1923)


L’Événement de l’automne, en terme de patrimoine cinématographique est la projection en deux parties de l’un des chef d’oeuvre muet d’Abel Gance, devenu rarissime : La Roue dans le cadre du Festival Lumière à Lyon (après Berlin en septembre).

Vu la durée de cette oeuvre d’Abel Gance (plus de 6h !), ce Ciné-Concert événement sera projeté en deux parties, le samedi 19 et dimanche 20 octobre 2019.

Plus de renseignements sur leur site.

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Nous avions déjà consacré un post à Abel Gance et La Roue avec ce numéro spécial de la revue Cinéa, à lire ici.

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Cette fois-ci nous vous proposons plusieurs articles parus dans Cinémagazine en 1923 dont celui de l’éminent critique Emile Vuillermoz. Nous avons rajouté deux autres articles parus dans la revue Ciné Pour Tous, l’un d’un autre éminent critique Jean Mitry et un autre de Pierre Porte qui fut un pilier de la revue de 1923 à 1927.

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Le film est sorti en France le 16 février 1923 (en quatre parties) au Gaumont-Palace et au Madeleine-Cinéma notamment.

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Une bonne nouvelle n’arrivant pas seule, nous avons appris que cette version restaurée sera diffusée sur ARTE les lundi 28 octobre et 4 novembre !

Plus de renseignements à cette adresse.

Signalons que le film sera du coup disponible en intégralité sur arte.tv du 28 octobre au 10 novembre.

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Bonne lecture !

 

LA ROUE, TRAGÉDIE DES TEMPS MODERNES

paru dans Cinémagazine du 29 Décembre 1922

paru dans Cinémagazine du 29 Décembre 1922

Voici bien certainement le plus grand effort d’art cinégraphique qui ait été tenté à ce jour en France, et Abel Gance nous a prouvé avec La Roue qu’il pouvait se montrer supérieur à lui-même et que son J‘Accuse pouvait être surpassé.

Pourtant j’ai entendu, à la sortie de la présentation, au Gaumont-Palace, un concert de critiques (au fait, était-ce bien un concert ?) Critiques qui venaient précisément de ceux-là même qui, à l’intérieur, avaient applaudi et crié au miracle ! Etrange effet de l’air de la rue Caulaincourt sur un cerveau de cinéaste !
Or, à ceux-là j’ai dit : Pourquoi ne pas en avoir fait autant ?
Et l’on m’a répondu : L’argent !…
Pardon, est-ce donc que les billets de banque peuvent donner à un homme un cerveau nouveau, des idées nouvelles ou du moins neuves, et du talent ?

Est-ce que le monsieur qui regarde une locomotive, alors qu’il a cent sous dans sa poche, la verra tout autrement quand son portefeuille sera bourré de billets de mille ?
Est-ce que la façon de découper un scénario et de monter une bande différera ?

paru dans Cinémagazine du 29 Décembre 1922

Mettons le lyrisme et la littérature à part.

Est-ce que Gance ne donne pas à tous des leçons qui pourraient être profitables ?
Non seulement à nous autres, ses compatriotes, il nous donne de frappantes leçons, mais il prouve aux Américains qu’il leur est bien supérieur, en tout.

Reconnaissons-le, Abel Gance est le maître incontesté, il faut s’incliner et j’avoue que j’éprouve une certaine joie à le faire.

Et parlons un peu maintenant, si vous le voulez bien, de ce film que Gance intitule La Roue, tragédie des temps modernes.

Le scénario qui a été conçu par l’auteur et animé sous sa direction, est magnifiquement long, un peu trop long, à mon gré. Il se divise en six parties de 1.500 mètres chacune, soit, au total 9.000 mètres que les directeurs devront passer à raison d’un chapitre par quinzaine.
Deux chapitres et le prologue nous ont été présentés jusqu’ici. Tout y est remarquable. Le découpage est admirable, et l’action telle, qu’elle vous saisit, vous enveloppe, s’empare de vous entièrement, au point de vous étreindre jusqu’à l’angoisse.

Nous assistons même à une catastrophe de chemin de fer qui est bien la chose la plus effroyable, la plus cruellement « vivante » qui soit, foi de vieux journaliste.
Nous sommes étreints encore par une lutte formidable qui met aux prises, au bord d’un précipice, Pierre Magnier et G. de Gravone.

paru dans Cinémagazine du 29 Décembre 1922

Quant aux interprètes, qu’en dire ?
Abel Gance, amoureux de son sujet, ne pouvait s’entourer que d’artistes judicieusement choisis. En tête vient le regretté Séverin-Mars, que
La Roue nous fera regretter davantage encore. Quel bel acteur, d’une si émouvante conscience ! De Gravone a toute la jeunesse voulue par l’auteur pour incarner ce fils de mécanicien rêveur, et Miss Ivy Close est la plus touchante rose du rail qu’il eût été possible de rêver. Térof, dans un rôle pittoresque de chauffeur, se classe parmi les vedettes de l’écran.

J’attends avec impatience la suite. Et je crois que cette fois le cinéma français possède son « monument ».

Lucien Doublon

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UN FILM D’ABEL GANCE :  La ROUE par Emile Vuillermoz

paru dans Cinémagazine du 23 Fevrier 1923

paru dans Cinémagazine du 23 Fevrier 1923

Le dernier film d’Abel Gance nous a permis de constater, une fois de plus, que si le cinématographe est muet, les cinématographistes ne sont pas avares de leurs paroles. La Roue a provoqué des discussions et des discours dont le bruit n’est pas encore apaisé. L’apparition de cette œuvre magistrale ne soulève pourtant pas de problèmes bien complexes, elle met en lumière — et même en gros premier plan américain — quelques questions très simples et très actuelles sur lesquelles, semble-t-il, tout le monde peut se mettre aisément d’accord.

Abel Gance a tiré de La Roue un nombre incalculable de symboles dont quelques uns d’ailleurs sont d’une grande poésie et d’une grande beauté. On peut en tirer un autre encore : La Roue, c’est l’image même du Cinéma, qui est une machine à tourner et qui a tendance à tourner sur place.

L’industrie cinématographique est prisonnière de ce mouvement giratoire qui l’oblige à parcourir éternellement le même cercle, à commettre les mêmes fautes et à retomber dans les mêmes erreurs. Jamais la démonstration de cette vérité élémentaire n’avait été aussi grandiose que dans l’oeuvre magnifique dont nous venons de prendre connaissance.

La Roue prouve ceci : d’abord que la formule commerciale actuelle de l’exploitation cinématographique est absurde et dangereuse, et, ensuite, que sa formule dramatique courante ne l’est pas moins. Que les éditeurs, les exploitants et les auteurs veuillent bien ne pas protester contre une affirmation aussi péremptoire : elle ne constitue pas une attaque, mais une défense. En qualifiant aussi sévèrement l’état actuel des choses, j’ai la prétention de servir leurs intérêts…

La Roue contient tous les éléments d’un chef-d’œuvre, mais la loi d’airain qui régit, dans la Cinématographie, les rapports du producteur et du consommateur est si écrasante qu’elle peut anéantir les plus magnifiques efforts.

Abel Gance possède, sans discussion possible, le génie cinégraphique. Il est né pour parler le langage silencieux des images mouvantes. Il fait partie de cette génération attendue qui pense spontanément en visions animées. Le Cinéma, qui est un art jeune et essentiellement moderne, ne pourra trouver ses véritables créateurs que dans les jeunes générations. Jusqu’ici les metteurs en scène se sont contentés d’adapter à l’écran leur technique théâtrale ou romanesque, mais n’ont découvert que par exception la véritable éloquence des images. C’est la génération suivante, formée dès son enfance à l’école de la Dixième Muse, qui pourra, seule, découvrir la technique nouvelle indispensable à cet art nouveau.

Quelques hommes l’ont pressentie : Griffith en Amérique et Gance chez nous, mais ils ne trouvent pas devant eux un statut commercial et industriel adapté à ce nouvel idéal. Tous deux, d’ailleurs, sont encore emmaillottés dans les mille traditions du livre ou de la scène.

paru dans Cinémagazine du 23 Fevrier 1923

J’ai dit et je répète que Gance est un homme de génie qui n’a pas de talent. Le scénario de La Roue appelle les critiques les plus sévères. Ici encore, nous avons assisté au triomphe des plus lamentables préjugés. C’est, sans doute, pour obéir au catéchisme de persévérance des metteurs en scène qu’Abel Gance, ce poète inspiré, ce visionnaire puissant, a conçu une anecdote romanesque de la plus médiocre qualité.

C’est évidemment parce qu’on lui a affirmé que le gros public l’exigeait qu’il a introduit dans son action des fantoches ridicules, des personnages de café-concert dont les pitreries sont de si mauvais goût. C’est pour plaire à la clientèle américaine éventuelle qu’il a dû se croire forcé de dénouer son mélodrame par un invraisemblable duel à coups de poings entre le fils d’un mécanicien et un ingénieur de la Compagnie P.-L.-M. C’est dans la même préoccupation d’exploitation internationale prudente, qu’il a confié le rôle d’une jeune fille du peuple, française par l’éducation, à une artiste anglaise, d’ailleurs charmante, mais qui fausse le rôle en le jouant dans un esprit résolument américain.

La plupart des fautes d’Abel Gance ont ainsi une justification commerciale ou industrielle. Tel détail est absurde, on le reconnaît, mais on vous explique qu’il était indispensable pour telles ou telles raisons majeures. Un Art qui a tant et tant de raisons majeures d’être absurde se trouve vraiment dans une situation bien dangereuse.

Au Cinéma, on calcule sans cesse des trajectoires ; tout se résout par des formules arithmétiques. C’est le domaine des calculateurs alors qu’il y faudrait bien tout de même quelques danseurs. A force de vouloir tout soumettre à la sagesse suprême des chiffres on arrive à des résultats lamentables.

Les autres arts ne vivent pas sous le régime du Mécénat.

paru dans Cinémagazine du 23 Fevrier 1923

Un éditeur de musique, de littérature, de peinture ou de sculpture, n’est pas plus désintéressé que l’éditeur de films, il a parfaitement l’intention de battre monnaie avec les œuvres d’art auxquelles il donne ses soins. Mais pour arriver à ce résultat, il ne croit pas nécessaire de soumettre ses auteurs à une discipline aussi servile, à des formules d’exploitation aussi rigides. Il sait qu’un chef-d’œuvre a besoin d’une certaine liberté pour s’épanouir et développer utilement sa force. Il sait aussi que le public suivra.

L’éditeur de cinéma adopte le point de vue contraire. C’est lui qui a la prétention de guider les foules et de déterminer d’avance ce qui leur plaira et ce qui ne leur plaira pas. Il croit aux recettes infaillibles et aux axiomes indiscutables. Il ignore que, dans tous les arts, la technique se renouvelle sans cesse et que la vérité d’hier est l’erreur de demain. C’est pour n’avoir pas eu le courage et la prudence de s’évader de pareilles routines que la victoire d’un Abel Gance est une victoire mutilée. Les beautés de premier ordre qui abondent dans ce film sont trop souvent noyées dans le torrent des préjugés dramatiques, scéniques ou commerciaux qui continuent à déferler dans les studios de prise de vues de tout l’Univers.

paru dans Cinémagazine du 29 décembre 1922

Le film d’Abel Gance a coûté, nous dit-on, trois millions. On n’a pu, paraît-il, récupérer cette somme qu’en transformant une réalisation excellente de deux mille mètres en un vaste délayage qui en mesure dix mille. Car il est entendu que la beauté cinématographique se vend au poids et que le génie d’un auteur de Cinéma ne peut s’évaluer pratiquement qu’à l’aide d’une chaîne d’arpenteur. Voilà où nous conduit l’entêtement de nos marchands de pellicules imprimées qui refusent de sortir de leur idéal démagogique.

Toutes ces réflexions, qui seront peut-être lues avec impatience par les fervents de La Roue, me sont dictées par la plus sincère admiration pour un artiste dont je vois avec tristesse se disperser fâcheusement le bel effort. Au Cinéma, comme partout, il faut choisir. Il est enfantin de vouloir contenter tout le monde. Abel Gance vient d’en faire l’expérience. La faiblesse et la banalité de sa dramaturgie décourageront les artistes et les lettrés. Et ses trouvailles d’artiste ont scandalisé profondément les ignorants, élevés à l’école du roman-feuilleton. Double imprudence fatale où l’a conduit un excès de prudence.

Il faut choisir : la Roue tourne, deux voies s’ouvrent devant elle. Il y a pour l’aiguilleur une décision à prendre. Un coup de levier réglera la destinée de l’œuvre.

paru dans Cinémagazine du 10 janvier 1923

A droite, c’est le succès populaire, certain, mathématique avec le gros mélodrame — en un prologue et six épisodes — du chauffeur Sisif amoureux de sa fille adoptive, rival de son fils et de son ingénieur en chef, avec ses coups de théâtre, ses catastrophes, ses traîtres d’Ambigu, ses déraillements, son combat de boxe, ses intermèdes de cirque et ses thèmes de romance.

A gauche, c’est la conquête de l’élite, conquête difficile, incertaine, héroïque, comportant de rudes combats car les adversaires du Cinématographe sont encore nombreux et obstinés. Mais qui résisterait à l’éloquence de ces notations admirables où se trouve captée toute la beauté secrète de la vie quotidienne, de la vie frémissante et vibrante que nous ne savons pas regarder et dont un « voyant » de génie éclaire et souligne pour nous les innombrables facettes.

Dans le premier cas, il faut supprimer quelques centaines de mètres où brille une poésie provisoirement inaccessible aux clients des ciné-romans. Il faut enlever de cette action ce qui est l’apport personnel d’Abel Gance, ce qu’un porte-parole autorisé de ce public spécial a appelé d’une manière si caractéristique « la présentation de diverses pièces mécaniques » dont l’intervention indiscrète ralentit la passionnante anecdote.

Nous savons très bien, n’est-ce pas, qu’une locomotive possède des roues, des bielles et une cheminée et qu’elle obéit à des signaux. Pour nous faire comprendre que nous allons vivre dans un décor ferroviaire il suffira donc de faire passer devant nos yeux un beau train express et la question sera réglée une fois pour toutes. Tout le reste n’est que remplissage et temps perdu.

(à suivre)

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La ROUE par Emile Vuillermoz

paru dans Cinémagazine du 2 Mars 1923

paru dans Cinémagazine du 2 Mars 1923

Si l’on désire, au contraire, émerveiller les artistes, il faudra expulser de la bande l’élément romanesque qui y tient trop de place, se priver des services des clowns et ne conserver que les deux thèmes essentiels de cette symphonie en noir et en blanc qui commence dans la tragique tristesse de la poussière du charbon et de la fumée et s’achève dans la pureté et l’apaisement des neiges éternelles. Il ne faudra garder qu’une trame légère reliant entre eux les tableaux splendides où se trouve révélée la beauté des choses. Cette beauté prend ici un accent inconnu, extraordinairement émouvant.

Abel Gance sait voir et sait faire voir.
L’humanité aveugle traverse, sans s’en douter, une féerie quotidienne dont elle ne soupçonne pas l’éblouissante griserie. Nous sommes trop accoutumés au visage des choses.
Avec notre orgueil naïf de rois de la créa
tion, nous avons pris l’habitude d’imposer à tout l’univers une discipline anthropocentrique. Nous pratiquons couramment le finalisme naïf de Bernardin de Saint-Pierre ; nous finissons ainsi par n’apercevoir, dans les choses, que la fonction artificielle, et souvent arbitraire, que notre égoisme prétend leur imposer.

Une des premières trouvailles cinégraphiques a consisté à mettre en lumière cette âme des choses, que le théâtre ne parvenait pas à extérioriser. L’écran nous a montré que les choses voient, que les choses pensent, que les choses souffrent. C’était un premier progrès. Il a fondé la technique de ce qu’on a appelé ironiquement les « natures mortes expressives ».

On en a, naturellement, bientôt abusé : la moindre fleur, le moindre bibelot d’étagère, le plus modeste fauteuil se sont mis à faire de la psychologie. En louant éperdument Abel Gance d’avoir su nous dévoiler l’âme des choses, on ne lui fait qu’un bien banal compliment. Son mérite principal ne consiste pas à nous montrer, comme il le fait, un disque pourvu d’un visage humain, un sémaphore qui fait le geste impératif d’un bras, ou une locomotive dont le sifflet émet des interjections articulées.

Tous les metteurs en scène connaissent maintenant ces recettes de tout repos et ce symbolisme élémentaire. Les trouvailles d’Abel Gance sont d’un ordre à la fois plus subtil et plus profond. Il nous apprend à voir non pas l’âme mais le véritable visage des choses ; il fait la rééducation de notre œil ; il nous dévoile toute la beauté éparse autour de nous, en la soulignant et en l’exaltant sans la déformer.

La partie la plus belle, la plus émouvante et la plus neuve de son film est certainement l’étude de la féerie mécanique, de la traction à vapeur et la description de la magie surnaturelle des paysages de neige. Il a su analyser la beauté hallucinante de la vitesse, l’ivresse du travail intelligent des roues, de l’acier et des engrenages, la grande voix émouvante des organismes faits de tôle, de cuivre et d’acier. Sa « chanson de la Roue » et sa « chanson du Rail » sont des notations d’une force et d’une beauté inoubliables. L’homme qui a su recueillir ce chant poignant de la matière est un grand poète. Comme tous les poètes, il se laisse entraîner parfois à certains déséquilibres de composition. Vivant au milieu de symboles hautains et d’allégories magnifiques, il se laisse trop facilement entraîner à transposer ses personnages de plusieurs tons.

paru dans Cinémagazine du 2 Mars 1923

Dans le même esprit exalté, on peut reprocher à son mécanicien Sisif d’être un surhomme, alors qu’il nous toucherait davantage s’il consentait tout simplement à être un homme.
Le talent de Séverin-Mars, qui n’évite pas toujours l’accent mélodramatique et l’amplification scénique, ne fait qu’accentuer ce caractère.

Il y a un petit abus de sublime dans la conception du créateur et dans la réalisation, d’ailleurs fort belle, de l’interprète. En face de cette nature et de cette atmosphère si juste et si sincère, les personnages d’Abel Gance apparaissent un peu conventionnels.

Mais ces restrictions ne doivent pas faire oublier que nous nous trouvons, avec La Roue, en présence d’une œuvre d’une qualité exceptionnelle. Cette œuvre est actuellement tiraillée en tous sens et écartelée par les exploitants, les agents de publicité, les amis maladroits et les artistes sincères. Elle subit le sort d’Orphée, qui fut déchiré par les Ménades, mais, comme Orphée, elle survivra à son supplice.

paru dans Cinémagazine du 2 Mars 1923

Il faut qu’on nous donne de La Roue une édition remaniée, resserrée, débarrassée des légères imperfections qui lui ont souvent été imposées par les circonstances. Il y a, dans cette composition, tous les éléments d’un chef-d’œuvre. C’est peut-être la première fois qu’une réalisation cinégraphique contient des trouvailles aussi saisissantes et aussi persuasives. Tous ceux qui aiment le Cinématographe et ont confiance dans son avenir doivent réclamer cet « exemplaire d’artiste » de l’œuvre d’Abel Gance.

Car, s’il y a eu jusqu’ici des œuvres plus raffinées, plus délicates ou plus ingénieuses, je ne me souviens pas d’avoir jamais contemplé une réalisation aussi clairvoyante et aussi forte dans un style exclusivement cinégraphique.

La Roue fera comprendre, à ceux qui ne le soupçonnent pas encore, l’avenir prodigieux de cette forme d’art qu’est la vision animée. On s’apercevra plus tard que La Roue était une prophétie. Pourquoi n’essayerions-nous pas d’en comprendre immédiatement la portée ?

Emile Vuillermoz

paru dans Cinémagazine du 2 Mars 1923

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« Que penser de La Roue » par Jean Mitry ?

paru dans Ciné pour tous Juin 1923

paru dans Ciné pour tous Juin 1923

Après trois ans d‘attente dans tous les milieux cinégraphiques, la Roue est enfin apparue.
Sa présentation en décembre dernier au Gaumont-Palace fut un triomphe ; et à l’heure actuelle, tous les cinéphiles ont pu admirer l’œuvre prodigieuse d’Abel Gance. Il peut donc sembler superflu de parler encore de ce film qui a déjà fait couler tant d’encre. Cependant, maintenant que sa projection est à peu près terminée dans les grandes salles, une étude sur ses innovations,
ses apports artistiques et techniques, — et ses défauts — s’impose, pour tirer une conclusion de sa valeur et de sa contribution au progrès de l’art cinégraphique.

Certes, ce film n’est pas sans défauts. La critique d’abord, et tous les spectateurs ensuite, qui ont vu ce film, ont été unanimes dans leurs appréciations : « Si cette œuvre est l’une des plus belles qu’il ait jamais été donné de voir jusqu’ici, ce n’est pas encore le réel chef-d‘œuvre de l’écran, que l’on attend depuis longtemps et que l’on espérait voir en cette réalisation ».

Le reproche général adressé au film d’Abel Gance est d’être inégal ; tous les autres défauts découlent de celui-ci.

En effet, si la Roue contient tous les éléments du chef-d’œuvre de l’écran, elle contient aussi tous ceux d’un film médiocre, et ceux-ci affaiblissent ceux-là.

Mais il y a deux sortes de critiques, comme deux sortes de publics : l’élite et la masse ; et ceux-ci trouvent des qualités où ceux-là voient des défauts. Gance a voulu satisfaire les uns et les autres et c’est là la cause initiale des faiblesses et de l’inégalité de son film.
Il eût été préférable de faire deux versions.

paru dans Ciné pour tous Juillet 1923

L’une, pour l’élite, condensée en 3.500 à 4.000 mètres, et présentée en exclusivité. L’autre, afin de récupérer l’argent dépensé, établie sur le modèle des romans-cinéma, délayée en de nombreux chapitres et dont on aurait éliminé toutes les innovations. La majorité restant insensible à la poésie de « ces présentations de pièces mécaniques diverses »… ainsi que l’a dit un critique (?) représentant cette catégorie de spectateurs.

Mais Gance ne l’a pas voulu. Il a préféré faire une œuvre à la fois poétique et contenant des scènes vulgaires, à l’usage de la masse. Peut-être, dans un sens, n’a-t-il pas eu tort, car en évitant de faire une version s’abaissant aux seules médiocrités du roman-cinéma et en introduisant dans son film des sujets et des passages flattant le mauvais goût du gros public, par conséquent en s’attirant la sympathie de celui-ci, il l’a forcé, malgré son évidente incompréhension, à s’intéresser quelque peu aux innovations (techniques, artistiques et poétiques) de son œuvre.

Celles-ci, formant la partie essentiellement « cinéma » du film, il a commencé de la sorte l’éducation visuelle de ce gros public qui, s’il n’a pas encore bien compris toute la valeur de ces moyens d‘expression, les saisira peut-être mieux à l’avenir.

Mais, pour arriver à un tel résultat, Gance a été obligé de se servir de la Roue comme d’un vocabulaire, et de « corser » ce qu’il exprime visuellement par une citation ou un sous-titre, afin de faire comprendre à ce public ce que sa culture cinégraphique nulle ne lui permettait pas de saisir par l‘image seule. Et toutes ces citations superflues, tous ces sous-titres inutiles, de même que ces naïvetés mélodramatiques ont choqué l’élite. Ils empêchent ce film (dans sa version actuelle tout au moins) d’être à ses yeux le chef-d’œuvre parfait de l’écran, puisqu’il en contient tous les éléments.

En effet, si une partie de cette élite, éminemment cinéphile, pardonne à l’auteur les faiblesses de son œuvre, en raison des horizons merveilleux qu’il lui a fait entrevoir, l’autre partie cependant ne peut renfermer tout ce qu’elle contient d’insupportable et d’insipide, pour entrevoir quelques moments admirables. Or, lorsque l‘on veut faire une œuvre digne de ce nom, dans quelque art que ce soit, l’opinion dont on doit tenir compte, la seule faisant autorité pour classer telle manifestation au rang des chefs-d’œuvre, est celle de l’élite.

C’est pourquoi je vais essayer ici d’analyser les qualités et les défauts de la Roue (telle qu’elle nous a été montrée) d’après l’opinion de l’élite et d’exposer ensuite ce qu’elle aurait dû être et mieux, ce qu’elle peut être, pour mériter le titre de chef d’œuvre absolu de l’écran.

paru dans Ciné pour tous Février 1923

Examinons d’abord les défauts :
Le double but d’exploitation de ce film en est la raison et la base même.
Très nombreux et disséminés un peu partout, ils se ramène à deux principaux : l’inégalité et la longueur.

Il est inutile de revenir sur le premier qui vient d’être développé.
La longueur est le résultat, d’abord
de tous les délayages d’inutilités mélodramatiques et de naïvetés prétendues comiques ; de l’orgie littéraire de citations et de sous-titres, non seulement indigestes, mais, ceux-ci renforçant encore les défauts précédents et celles-là ajoutant à la prétention et au douteux de certains symboles. Le tout faisant paraître le scénario faux et invraisemblable, alors qu’en réalité le fond contient de réelles beautés et des symboles qui, parfois, touchent au sublime.

Elle est le résultat également de tous les souvenirs dont les scènes, au lieu d’être esquissées en quelques images seulement, nous sont montrées telles que nous les avions vues précédemment alors qu’elles étaient supposées réelles.
Passables, lorsqu’ils sont la répétition de beaux morceaux du film, ils deviennent insupportables quand ils s’attachent à de mauvaises scènes, d’autant plus — et c’est là le pire — que les sous-
titres eux aussi sont répétés. Ceux-ci, déjà superflus dans le premier cas, deviennent intolérables et même odieux dans le second.

D’autres défauts viennent s’ajouter à ceux-ci, par exemple, le coloris d’ultra mauvais goût abaissant certains tableaux aux vulgarités de la carte postale en couleurs.

paru dans Ciné pour tous Février 1923

Voyons maintenant les qualités :
Alors que les défauts s’attachent principalement à l’équilibre artistique général du film, les qualités sont d’ordre plus nettement cinégraphique.
Elles s
ont mises en valeur par la technique et l’art visuel de certains détails qui sont les plus beaux morceaux de ce film et forment précisément ce qui en ferait le chef-d’œuvre du cinéma s‘il était débarrassé de tous les à-côtés qui en diminuent la valeur.

Au point de vue artistique, il faut admirer la façon dont Gance a senti et a su distiller, en quelque sorte, afin de nous la bien faire comprendre, toute la vie intense et toute la poésie du fer et des monstres d’acier, poésie de la matière, ce qui, jusqu’ici, semblait être un paradoxe : La chanson du rail, l‘effort des roues et des bielles, qu’il a su extérioriser d’une façon prodigieuse, surtout dans ce passage où il nous montre la « compound » s’élançant à la mort de toute la force de ses membres d‘acier et où l’on a vraiment l’impression  qu’elle a une âme et qu’elle vit, tellement on la sent gémir, haleter clans un dernier souffle, dans une dernière convulsion d’agonie.

Ce morceau permet au réalisateur de fournir un miracle de découpage et de montage :
Pour extérioriser la vitesse accélérée de la machine et nous bien pénétrer de l’émotion même et du vertige de cette vitesse, il nous fait voir simultanément les détails visuels de cette accélération : (Les roues et les bielles en premier plan, qui tournent avec une rapidité sans cesse grandissante, le paysage qui défile avec une vitesse toujours accélérée, etc., etc..) en des images répétées, se succédant et s’entrechoquant de plus en plus vite, dans une atmosphère d’angoisse, d’hallucination et d’épouvante.

Ces images constituent la plus prodigieuse orchestration visuelle que l’on nous ait jamais montrée et dont la technique et le rythme surpassent de beaucoup tout ce qui a été fait jusqu’ici. Il faut admirer également la mort d’EIie ; la scène où Sisif, symbole de toutes les souffrances humaines, porte la croix sur la tombe de son fils ; et celle-ci où, avant de quitter l’humanité, l’âme du mécanicien salue d’un frôlement d’aile, dans un dernier adieu, la farandole de Norma et la tombe d’Elie.

Il faut admirer encore les morceaux de l’« horloge des gueules noires » qui sont un des défauts du film, parce qu’ils nous montrent les cheminots sous un faux jour, mais qui en sont, plus encore, une des qualités, par leur excellente réalisation et leur intensité de vie remarquable ; la beauté photogénique d’une quantité d’autres tableaux dont certains comptent également parmi les défauts ; les surimpressions magnifiques, certaines scènes de l’accident du début et enfin, l’interprétation, si intense par moments, de Séverin-Mars, qui aura été sous la direction de Gance, notre plus grand acteur de cinéma.

paru dans Ciné pour tous Février 1923

En résumé, si l’on fait la balance entre les qualités et les défauts, ceux-ci l’emportent… pour le nombre ; mais pour la valeur — et c’est seulement ce qui a une importance au point de vue artistique et technique — les qualités sont infiniment supérieures, car tous les défauts de cette oeuvre ne tiennent pas l’équivalence si on les compare aux prodigieuses visions qu’elle nous offre et aux magnifiques innovations qu’elle nous propose.

Quelques mots maintenant pour conclure : Abel Gance, dans un discours qu’il prononça à Nice lors de la présentation de son film, comparait le cinéma à un arbre qui n’aurait jusqu’ici, donné que des feuilles, mais qui, bientôt, produirait des fruits.

Telle qu’elle est actuellement, la Roue n’est encore qu’une feuille de cet arbre, mais elle en est la plus belle. C’est, malgré tous les défauts qu’il contient, le film qui a le plus fait pour le progrès de l’art cinégraphique, (Way down East et El Dorado, venant immédiatement après). Il nous a apporté, avec ces deux derniers, les premiers moyens d’expression visuels du grand art de demain.

D’autres suivront, et d’autres réalisateurs continueront ce qu’ont commencé les pionniers d’aujourd’hui : Gance, L’Herbier, Griffith, Delluc, Sjostrom, Stiller, Chaplin et d’autres encore.

Et, puisque celte œuvre contient tous les éléments du chef-d’œuvre absolu de l’écran, pourquoi ne le serait-elle pas ? Une nouvelle version s’impose ! Gance nous la doit. Cette feuille a tout ce qu’il faut pour devenir le premier fruit de l’arbre cinégraphique ; de sérieux coups de ciseaux suffiraient. Que ne les donne-t-on pas ? Il n’y a simplement qu’à couper, mais sciemment et à propos ; couper tous les défauts qui dénaturent ce film et l’empêchent d’être la grande œuvre que nous attendons ; couper toutes les inutilités, les naïvetés, les coloris et une grande partie des répétitions. Enfin et surtout, couper les quatre cinquièmes des sous-titres et citations qui étouffent la beauté et l’expression des images.

Quelques modifications seraient utiles. Par exemple, au lieu de faire durer si longtemps les gros premiers plans de Séverin-Mars, ce qui devient irritant, malgré la beauté des expressions de l’artiste, pourquoi ne pas user de la déformation plastique qui, adaptée à ces gros premiers plans, en augmenterait l’intensité d’extériorisation dramatique, tout en permettant d’en diminuer la longueur.

Nous aurions alors, condensées en quelques 3.500 mètres, toutes les seules beautés de ce film, qui formeraient la première véritable grande œuvre cinégraphique. Et, ô miracle, elle serait éclose en France.

Jean Mitry

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A propos de La Roue par Pierre Porte

paru dans Ciné pour tous Juillet 1923 

paru dans Ciné pour tous Juillet 1923

On a résumé ici, il y a un mois, les avis, les critiques et les enthousiasmes des admirateurs, des détracteurs ou des juges impartiaux de la Roue. Le raccourci de ces opinions diverses a été pour moi prétexte à réflexions et m’a permis de me rendre compte que les jugements portés sur l’œuvre d’Abel Gance ont été entachés d’une double faute de compréhension, ou plutôt d’une double confusion. Nous allons essayer de les distinguer.

La Roue, d’ailleurs, ne sera qu’un exemple, le cadre des questions qui vont être soulevées dépassant largement celui d’un seul film. Sans cela, du reste, je ne me permettrais pas de revenir sur une question déjà classée de l’histoire cinégraphique.

paru dans Ciné pour tous Avril 1923

On a reproché à Gance les ridicules scènes qui, dans son esprit, devaient faire rire le public ou bien celles exagérément mélodramatiques destinées à exaspérer son émotion. A cela, obligés de reconnaître l’évidence de la niaiserie de certaines parties du film, les défenseurs d’Abel Gance ont répondu qu’il fallait voir en ces passages inférieurs des concessions au goût du public.

Là est la première des erreurs qui ont faussé toutes les analyses critiques de la Roue. Oui. Gance a voulu plaire au gros public. Il y est arrivé peut-être ; mais il a froissé tous les gens raisonnables. La majorité parmi eux a voulu l’excuser, a voulu considérer les défauts du film comme le sacrifice d’un grand artiste à la « vulgarité » populaire. Pour plaire au public : le luthier d’opéra-comique, l’idyllique balançoire agrémentée de guirlande de fleurs, la chèvre enrubannée et paralysée par le ridicule échafaudage qu’elle devait traîner (et tout cela au beau milieu des aiguillages d’une grande gare). Pour plaire au public, les jeux (!) de Norma et d’Elie. Pour plaire au public, l’insistance sur le détail de la Vierge du Trottoir, l’insistance grand-guignolesque sur l’agonie d’Elie suspendu sur le vide. Pour plaire au public, les rocambolesques et laborieuses aventures « psychologiques » du calvaire de Sisif. Pour plaire au public, les pochoirs de Pathé-Color. Pour plaire au public, toutes les fautes de goût… Non.

Le public est peut-être naïf ; il est peut-être assez naïf pour assimiler toutes les redondances, toutes les fautes de goût qu’on lui sert, mais il n’est pas assez niais pour qu’on les lui prépare intentionnellement comme un mets dont il serait friand. Si ce que Gance a destiné au public est mauvais ce n’est pas la faute de l’ordre normal des choses, c’est que le cinéaste a sur ce point échoué, lamentablement échoué. Il n’y a pas d’excuses aux erreurs de Gance. Il n’y a pas à en rejeter la responsabilité sur l’obligation dans laquelle il était de « faire public ». Faire public, ce n’est pas attenter au bon goût et au bon sens. La foule ne voit pas les horreurs qui accompagnent si souvent les œuvres bâclées qu’on lui destine ; mais ce n’est pas une raison pour l’offenser en déclarant qu’elle a une prédilection pour ces horreurs.

Pour être public une oeuvre n’a pas besoin d’être vulgaire. Et, si voulant être public elle n’est que vulgaire, il ne faut pas dire que c’est le goût du public qui est vulgaire, mais bien celui de l’auteur.

Comme on ne peut croire que ce soit intentionnellement que Gance ait commis des fautes de goût pour, suivant une étrange théorie, intéresser le public, on est obligé de constater que c’est par impuissance, par impuissance à faire rire les spectateurs par des moyens intelligents, à les faire vibrer autrement que par des hypertrophies de sentiments trop souvent prétentieux : impuissance relative, assez limitée, c’est certain ; mais impuissance tout de même, et impardonnable.

Peut-on pardonner le; défauts grossiers d’une œuvre sous prétexte que l’auteur a voulu plaire au public ?
Plaire au public est chez un cinéaste comme chez un dramaturge un élémentaire devoir, un art élémentaire. S’il commet de lourdes erreurs, l’auteur en a seul la charge.

paru dans Ciné pour tous Avril 1923

Gance nous a donné de magnifiques, de sublimes choses. C’est là chose entendue. Mais, on a attribué à lui seul la responsabilité de la valeur des beautés qu’il nous montrait. On n’a pas remarqué que ces beautés tiraient leur prix avant tout de ce qu’elles étaient des beautés éminemment visuelles pour qui le cinéma était le parfait, le seul mode possible d’expression. Là est la seconde des confusions que je signalais en commençant et que l’on retrouve dans les verdicts rendus sur la Roue.

Oui, Gance a eu du mérite à nous montrer de belles choses. Mais nous en retrouverons d’aussi belles chaque fois que l’on voudra bien nous donner du vrai cinéma.

On n’a pas départagé dans le magnifique résultat obtenu le mérite de l’auteur et le mérite des moyens artistiques qu’il a le premier employé. Ces moyens, les théoriciens du cinéma les indiquaient depuis longtemps. Le bon sens leur indiquait largement la voie à suivre. Mais on les qualifiait, on les qualifie de « novateurs ». Au fond, ils ne sont que des « primitifs » — suivant les expressions de Louis Delluc —, des primitifs au solide bon sens, qui ne sont pas à l’avant-garde d’un mouvement en avant, mais qui sont simplement ceux qui n’ont pas reculé vers l’anarchie et la bêtise.

Ceux-là, on ne les écoutait pas, on ne les croyait pas. Les mercantis leur refusaient la liberté d’action qui leur aurait permis de réaliser leur théorie. Gance, un des premiers, parmi les vrais artistes, a conquis une suffisante indépendance : il a pu, par moments, faire du vrai cinéma. Il est arrivé des premiers à la course, il a décroché le premier la timbale il nous l’a montrée étincelante, étincelante de son propre éclat plus que de celui qu’il y avait ajouté. Et l’on a crié au génie parce qu’il nous révélait des beautés nouvelles.

Beaucoup ont cru que la nouveauté, l’originalité de ces beautés était sorties de son seul cerveau. Il y avait de quoi crier, au génie. Mais non, Gance a fait une belle œuvre parce que son art est un merveilleux dispensateur de beauté ; Gance a été original et nouveau parce qu’il a fait un des premiers du vrai cinéma dont le plan, les théories directrices étaient depuis quelques années parfaitement déterminées.

C’est parce qu’il les avait comprises et aimées qu’il a pu donner de belles choses.
Quels sont les motifs des enthousiasmes des admirateurs de
la Roue ? Le rythme effréné de certains passages, la beauté de certaines scènes telle que celle où Sisif devient aveugle, l’évocation de la poésie de la Machine ; la « chanson du rail »…

Le rythme ! Tous les théoriciens ont dit bien haut que la était le plus fort de l’art du cinéma.
On les écoutait d’une oreille distraite — Gance a cru au rythme. Ceci posé, il lui suffisait d’être artiste — et il est grand, très grand artiste — pour nous donner des choses surprenantes, d’autant plus surprenantes qu’elles étaient vierges. Si je voulais les rechercher, je pourrais citer des lignes de divers théoriciens qui proclament les merveilles du rythme ; Pour eux, c’est une chose évidente que, par exemple, une dispute entre deux hommes doit être rendue non par l’enregistrement régulier de leur altercation, mais par l’alternance plus ou moins rapides des gros plans de leurs visages.

Ce procédé absolument élémentaire, Gance l’a utilisé le premier. Il n’est même pas allé très en avant : il aurait pu entremêler très rapidement aux gros plans des visages, ceux d’une main se serrant sur un cou, d’un poing traversant comme un éclair l’écran pour venir heurter une poitrine ou d’autres éléments significatifs. Alors, nous n’avons pas la photographie d’une bataille où tout l’art est dans l’art des interprètes, mais l’œuvre d’art d’un cinéaste qui a su choisir et isoler de chaque objet, de chaque geste, le côté, la phrase caractéristique et qui a su les mêler en une succession calme ou précipitée suivant le rythme de l’action. Alors, nous avons l’impression d’être réellement dans la bataille : le coup de poing nous surprend, nous ébranle ; nous sommes enivrés et haletants dans le tourbillon d’images toujours plus rapide que l’on finit par ne plus distinguer nettement ; nous sommes aveuglés par la colère.

paru dans Ciné pour tous Avril 1923

Etc… tout cela est élémentaire, mais tout cela est de l’art, du vrai cinéma. Gance l’a compris. De là ses « trouvailles » qui ne sont pas des trouvailles mais des mises en œuvre simples de doctrines depuis longtemps prêchées et qui seraient depuis longtemps réalisées si les mercantis l’avaient bien voulu. Des beautés semblables à celles de la Roue dorment ainsi en des scénarios que leurs auteurs n’ont pas eu la chance de pouvoir réaliser.

Abel Gance n’est pas sensationnel. Ce sont les autres qui sont en arrière, ceux qui pour nous montrer une bataille se seraient contenté de la photographier, pour nous montrer la course à la mort de la compound se seraient contenté de nous la montrer courant sur la voie et se brisant. Un cinéaste ne doit pas regarder ces choses de l’extérieur. Nous devons être en elles pour vivre avec elles.

Gance l’a compris. Et, tout normalement, découlent de là la « chanson du rail » où nous participons à la vie des pistons, des bielles, des roues et du rail qu’elles dévorent ou le magnifique morceau de rythme de la mort de Norma-Compound.

De même, les scènes où Sisif devient aveugle ont acquis la possibilité d’être magnifiques par le seul fait qu’elles sont visuelles, qu’elles utilisent des moyens exclusivement cinégraphiques et qu’elles sont du pur cinéma, sans sous-titres.

Toutes ces théories, combien de fois les a-t-on exprimées ? Combien de fois a-t-on exhorté les firmes à exiger de leurs cinéastes d’être des poètes ! Combien de fois leur a-t-on suggéré de prendre comme fondement de leurs films non le récit d’une aventure, mais l’étude d’un milieu ou d’une situation psychologique ? Combien de fois leur at-on demandé de n’employer que des matériaux et des procédés visuels, de se débarrasser des sous-titres ? Mais combien de fois ont-elles cédé ? Gance a pu obéir à sa personnelle conception du cinéma qui est, en général, excellente. Il a pleinement réussi auprès du public.

paru dans Ciné pour tous Avril 1923

Ceux qui haussaient les épaules devant les rêves des « éternels mécontents ». ont découvert cette Amérique. Mais, il y a longtemps que des Christophe Colomb connaissaient sa présence, la voyaient toute proche. Il a fallu que les incrédules touchent la terre pour avoir la foi. Mais Gance n’a touché qu’à une petite partie des pays nouveaux. A côté, il y a encore de la place pour débarquer et pour s’enfoncer en des terres vierges. Et cependant, malgré la réussite des premiers explorateurs, l’incrédulité, l’apathie règnent encore sur la vieille terre aux vieux procédés.

Des jeunes pleins de foi et d’énergie ont armé des vaisseaux prêts à tenter et à réussir la traversée. On leur refuse l’exeat. Ceux-là réussiraient aussi bien que Gance, mieux même sans doute car celui-ci à de grossières et inexcusables défaillances, Il est vrai qu’il atteint souvent à des sommets qu’il paraît impossible de surpasser (la fin de Norma-Compound par exemple).

A ce mérite s’ajoutera toujours pour lui, dans l’histoire, celui d’avoir le premier, avec L’Herbier et Delluc, voulu exprimer sa pensée en images, et non raconter par elles de belles histoires, car même Griffith est avant tout un montreur d’aventures. Quand cette conception du cinéma sera devenue courante, quand seuls des hommes de valeur en seront les artisans, tout le monde pourra nous donner de superbes émotions.

Il fallait dire cela pour départager le mérite personnel de Gance du mérite des théoriciens, dont il est, qui ont forgé les théories qu’il a utilisées et qu’il a utilisées avec génie. Il fallait dire cela pour montrer que la Roue est moins l’aube de la splendeur d’un artiste que celle d’un art dont il a suffi de voir les premières vraies manifestations pour en comprendre la miraculeuse magnificence.

Pierre Porte

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Dans ce même numéro, on peut lire cette lettre, que nous trouvons assez pertinente, d’un spectateur belge après avoir assisté à l’une des projections de La Roue.

OPINIONS DE SPECTATEURS  sur LA ROUE

paru dans Ciné pour tous Juillet 1923 

paru dans Ciné pour tous Juillet 1923

La Roue, que nous venons de voir, à Bruxelles, est l’un des films qui ont fait couler beaucoup d’encre… (signe de sa valeur : on ne se préoccupe guère des productions inférieures). J’ai beaucoup apprécié l’article paru à ce sujet dans votre dernier numéro ; il résume très bien la question. Je voudrais cependant vous parler d’un point où les critiques me paraissent s’être généralement trompés : Gance scénariste.

La question vient d’être remise en actualité grâce aux échos qu’ont eu dans divers journaux les lamentations d’Antoine sur le cinéma. Cet homme de théâtre a déclaré : « Gance est un grand photographe, mais pourquoi fait-il ses scénarios lui-même ? » Précédemment, tous les critiques, avec un ensemble réellement touchant, avaient signalé avec horreur les défauts du scénario de La Roue : symbolisme et philosophie primaires (le même reproche a été adressé, je crois, à François de Curel) invraisemblances (depuis La Couturière de Lunéville, ce reproche est « fini » au théâtre) et enfin comique vulgaire.

A les entendre parler, il y avait longtemps qu’ils n’avaient vu une aussi pitoyable intrigue. Effrayé par ces déclarations unanimes, j’ai examiné les scénarios des quelques deux cents films que j’ai vus et dont j’ai retenu quelque chose.
J’ai été amené à penser ceci : Il faut écarter les adaptations d’oeuvres littéraires.

Il y a en a peut-être eu de bonnes, il n’y en aura jamais d’excellentes, l.e producteur qui se soumet à suivre un canevas étroitement tracé ne fera jamais une oeuvre nettement cinégraphique (voir Jocelyn. etc.). (Je ne considére pas, bien entendu, comme adaptations, celles que font les Américains et où il devient difficile de retrouver l’œuvre primitive, celles que l’on a défini dans un article de votre dernier numéro comme regardant l’œuvre à faire et opérant une refonte totale de l’œuvre inspiratrice).

Ceci dit, en examinant les différents pays producteurs, je crois que l‘on peut dire :

Amérique. — Deux types de scénarios bien distincts :
1° la petite comédie plus ou moins dramatique qui finira inévitablement par u
n baiser.
2° le drame où le scénariste croit avoir mis toute la morale de notre époque (beaucoup de Griffith et un tas d
e films comme : Les Morts nous frôlent, Mari aveugle, Le Foyer en Péril, etc…).
Le premier scénario est tellement nul que l’on s’en désintéresse complètement au profit du détail, toujours excellent, et des acteurs, toujours très bons.
Le second scénario se manifeste par une pluie de sous-titres qui doivent sortir d’un manuel de l’Armée du Salut.

Scandinavie. – Trop souvent le film n’est qu’une belle illustration d’un beau livre : La Charrette Fantôme, Le Moulin en Feu, David Copperfield, Les quatre diables.

Allemagne. — Les bons scénarios sont suédois, avec une note de macabre, les mauvais sont italiens avec une pointe de roman-feuilleton.

Italie. — Le scénario est toujours aussi mauvais que les artistes. Alors…

France. Marcel L’Herbier appelle franchement El Dorado, mélodrame. Comme cela, personne n’aura l’idée saugrenue de lui reprocher son scénario. Louis Delluc met au cinéma des sujets de roman et dans ses romans des histoires de cinéma. Avant de triturer un livre de Lamartine par an, Léon Poirier composait ses scénarios lui-même. Je le crois, mais je ne l’espère pas, car cela donne une médiocre idée du littérateur. Quant à Henry Roussel, il aurait mérité de faire du mélodrame. Jusqu’à La Roue, Gance faisait de la littérature.

Depuis que je vais au cinéma, j’ai vu un bon scénario : c’était celui du film allemand sans sous-titres : Le Rail. J’en ai vu trois autres qui présentaient le défaut d’être trop littéraires, mais qui avaient quand même de sérieuses qualités cinégraphiques. Ce sont ceux de L’Epreuve du Feu, du Cabinet du Docteur Caligari, de La Roue.

Aussi je me demande avec intérêt pour quelle raison une bonne partie des cinéastes français se sont indignés du scénario de La Roue, alors qu’il me parait difficile, sinon impossible, de trouver un film français qui en ait un meilleur.

Quant aux critiques d’Antoine, cela prouve simplement que le plus grand homme de théâtre du siècle passé est actuellement aussi médiocre critique cinégraphique que producteur.

M. I. D. E., Bruxelles

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Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

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Pour en savoir plus :

La page spéciale sur le Ciné-concert événement La Roue au Festival Lumière.

« La Roue, Renaissance d’un chef-d’œuvre » sur le site d’Arte.

La critique de La Roue sur le site AVoir-ALire.

« Étude sur une longue copie teintée de La Roue » (datant de 2000) sur le site de la revue 1895.

« CANUDO adapte La Roue d’Abel GANCE » sur le blog Livrenblog.

La Roue, histoire d’un film
un webdocumentaire de Virginie Apiou (2019 – 25 min) disponible sur arte.tv, retrace les différentes étapes de la restauration du film.

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Extrait de La Roue d’Abel Gance (1923).

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Un autre extrait de La Roue d’Abel Gance (1923).

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