Pierre Larquey : Mes années difficiles (Pour Vous 1937)


Pierre Larquey était le premier comédien dont Raymond Chirat fit le portrait dans son livre « Les Excentriques du cinéma français » (co-écrit avec Olivier Barrot) paru aux Editions Henri Veyrier en 1983.

Ainsi, il nous as semblé que cela serait un beau clin d’oeil à lui faire (lui qui nous as quitté récemment) de poursuivre cette aventure de La Belle Equipe avec ces articles sur Pierre Larquey paru dans Pour Vous en 1937.

***

C’est durant trois numéros de la revue Pour Vous (du 29 avril au 13 mai 1937) que Pierre Larquey, l’un des grands seconds rôles du cinéma français des années trente et quarante (Le Corbeau, l’Assassin habite au 21), raconte ses débuts. L’occasion de raconter diverses anecdotes savoureuses, révélatrices du milieu artistique (théâtrale et cinématographique) des années dix, vingt et trente. Au cours de ces souvenirs, il a cette évocation qui nous tient à coeur car elle va dans le sens que nous défendons à La Belle Equipe : « les studios de Paris et de sa banlieue. Qu’il fait bon s’y retrouver ! On y est copain avec tout le monde : artistes, machinistes et techniciens. »

Cette série fait suite à un premier article paru en 1936 intitulé Les Débuts difficiles de Pierre Larquey que nous avons reproduit ci-dessous.

Pour terminer cet hommage à Pierre Larquey, vous pouvez lire également l’un de ses premiers articles paru en 1934, à lire ici.

Première partie de Mes Années Difficiles par Pierre Larquey (Pour Vous 1937)

Première partie de Mes Années Difficiles par Pierre Larquey (Pour Vous 1937)

Pierre Larquey : Mes années difficiles I

Je rêve toujours au théâtre

Nous étions en 1907. Mes cinq ans allaient expirer. Je ne songeais plus à rester dans l’armée. L’avancement n’était pas venu encourager mes anciens projets de carrière militaire. En outre, je venais de faire sérieusement connaissance avec le théâtre. Ces quelques succès me faisaient entrevoir que ma voie était là. Et n’était même que là.

Hélas ! (j’ai l’impression que ce « hélas ! » joua souvent un rôle dans ma vie), je trouvai à Bordeaux une mère malade et une famille qui avait besoin d’un soutien.
Dès ma libération, je cherchai du travail et en trouvai dans une maison de vins. J’y restai trois ans. Trois ans pendant lesquels je vécus plein d’amertume. Ainsi mes cinq ans de service n’avaient
abouti à rien, et tout mon savoir théâtral, un peu superficiel, sans doute, ne m’était d’aucun secours. L’important, pour le présent, était de gagner sa vie et de pouvoir aider les vieux.

Malgré la dureté du travail, je pus continuer le théâtre en amateur ; avec un camarade qui vit encore à Bordeaux, je montai un numéro de duettistes militaires.
Impossible de songer au Conservatoire de Paris.
La lutte pour la vie devait seule compter. Je me bornai donc à entrer dans une société d’amateurs, « La Girondine » que présidait un directeur de théâtre avisé : M. Mauret-Lafage. Encore aujourd’hui, le public bordelais le connaît bien. Cette « Girondine » marchait admirablement. Elle contenait de bons éléments animés et guidés par deux professeurs, MM. Tournié et Ganeipel.

Enfin, pour une fois, la chance s’intéressa à ma personne, et je pus entrer au Conservatoire de Bordeaux.
C’est là que je reçus les meilleures leçons de toute ma vie de comédien. Le professeur d’alors, Francis Grangié, avait un sens aigu du théâtre. Il prêchait le naturel avant toute autre méthode et je ne l’ai jamais oublié.

Enfin, un engagement !

Quelques mois après, je sortais du Conservatoire avec un premier prix, en concourant dans le rôle d’Harpagon.
Encore un beau souvenir ! J’étais jeune, et ce succès matérialisait enfin mes espoirs.
J’avais pris le pseudonyme de Maxel et je me revois encore, fronçant le sourcil avec un air méchant, tout de noir vêtu, comme on le représente à la Comédie-Française. J’étais ému. La récompense fut peut-être inattendue, mais quelle joie elle me valut !… Les résultats du concours furent publiés et je garde comme une relique le compte rendu où il est dit que :

« M. Roger Maxel se présente dans le rôle d’Harpagon. Bonne composition du personnage, diction précise, pas d’exagération dans les nuances du débit. Annonce un tempérament apte à jouer les grands comiques. »

Aussitôt après le Conservatoire, on m’offrit un engagement au Théâtre-Français… de Bordeaux…
Mon père venait de mourir ; ma pauvre mère restait seule avec ses deux fils. En apprenant la nouvelle, elle sembla complètement atterrée et me dit :
« Mon drôle — à Bordeaux on dit cela comme on dit mon garçon — mon drôle, tu veux faire le saltimbanque ! Mais que vont dire ces messieurs à ton bureau ? Moi qui espérais que tu serait un jour voyageur de commerce ! »

Pauvre mère, elle n’avait pas compris que le théâtre était toute ma vie et que le travail de bureau, c’était pour moi la mort et l’ennui… Pour ne pas lui faire de peine, je retardai de quelques jours la signature de mon engagement. L’un des directeurs, M. Grandey, sut facilement me démontrer que j’avais tort d’hésiter. Et je signai.

Il y a une certaine monotonie à mener la vie d’un comédien engagé à l’année : répétition pendant la journée, représentation le soir… Il fallait mon enthousiasme et ma jeunesse pour tenir le coup. Je fus vite un comédien avec sa manière de vivre, ses habitudes, une personnalité toute différente des autres citoyens. Auprès de mes anciens amis, j’étais déjà un personnage qui affrontait chaque soir un vrai public, sur une vraie scène. En ce temps-là, être acteur de province n’était pas aussi péjoratif qu’à présent. De temps à autre, Le Bargy, Brasseur ou Maurice de Féraudy venaient jouer parmi nous.

C’était le bon temps. C’était surtout ma première saison. Sans doute une des plus belles que j’aie jamais faites.

En signant mon engagement au Théâtre-Français, j’eus bien tort de croire que la capitale était au bout.
Un an après, aucun directeur parisien ne s’était encore dérangé pour me proposer les Variétés ou le Palais-Royal ; je fus très satisfait de pouvoir partir en saison d’été pour le Mont-Dore et d’y jouer de tout, y compris l’opérette et l’opéra-comique. Quand je pense aujourd’hui que je fus le cabaretier Lillas Pastias de Carmen, un rôle court, mais il fallait être là…

Après le Mont-Dore, ce fut Nice, sous la direction de Charles Burguet, qui est aujourd’hui mon voisin à Maisons-Laffitte.
Or, tandis que je jouais, le directeur de la petite « Comédie Mondaine », à Paris, écrivit à mon directeur :
« Connaissez-vous un acteur susceptible de jouer les rôles de Lucien Guitry, Huguenet, Charles Lamy, Le Gallo, Raymond et Lassouche ? (dont l’emploi subsistait encore). »
Dès qu’il eut reçu cette étrange lettre, mon directeur vint me trouver :
« Voulez-vous aller à Paris ?
— Pourquoi pas ? » lui dis-je.
Et je pris le train dès que la représentation fut terminée.

Pierre Larquey dans Knock (Pour Vous 1937)

Pierre Larquey dans Knock (Pour Vous 1937)

Où Je découvre Montmartre

Montmartre est l’un des coins de la capitale où l’on a parfois l’impression de ne pas être à Paris. Je ne parle pas du Montmartre des boîtes de nuit.
Mais dès que vous avez quitté les boulevards extérieurs et que vous vous êtes engagé dans une des rues à pic qui grimpent vers le Sacré-Cœur et la place du Tertre, c’est fini : plus de jazz, de taxis, mais des maisons calmes, des boutiques sans prétention. Tout cela a un charme inoubliable.

D’autant plus inoubliable qu’il m’envoûta dès ma première arrivée à Paris. Et ces petites rues grimpantes, je les connais bien. La Comédie Mondaine était et est toujours située rue des Martyrs, aussitôt après que cette rue a traversé le boulevard Rochechouart. C’était un tout petit théâtre dont le public ne manquait pas de pittoresque. Les bonnes du quartier et les petits rentiers le composaient. Ces gens-là venaient applaudir un répertoire qui avait quitté les boulevards.
Quant aux loges du théâtre, je ne sais pas si on les a agrandies, mais à l’époque elles offraient seulement la place nécessaire pour s’y asseoir. Il ne fallait pas y faire de grands gestes ou s’y livrer à une démonstration de danse nègre.

Pendant ces trois ans, je jouai donc tous les rôles de Guitry, de Féraudy, etc.. C’était le panachage dans toute sa splendeur. A la même époque, je fis mes débuts à l’écran. J’y reviendrai quand nous serons parvenus à l’époque « cinéma » de ma carrière. La vie était calme. J’avais loué dans les environs un petit appartement. Pendant l’été, je partais en province et c’est ainsi que je me trouvai un jour à Cherbourg.

2 août 1914…

Un soir, le rideau allait se lever sur Les Maris de Léontine, une pièce bien oubliée de Capus — à moins qu’elle ne soit de Nozière — un camarade arriva au théâtre, affolé, bouleversé, et nous dit : « Mes enfants, je viens de voir des affiches blanches avec deux petits drapeaux. C’est l’ordre de mobilisation générale ! »
Depuis l’incident de Sarajevo, on parlait beaucoup d’une guerre possible en Europe, mais personne n’y croyait. Et nous continuâmes à n’y pas croire. Nous jouâmes le premier acte devant une vingtaine de personnes. A l’entr’acte, le directeur, qui était parti aux nouvelles, nous confirma la catastrophe.
« C’est vrai, mes enfants, les affiches sont collées, il faut plier bagage. »

Pour regagner Paris, nous passâmes un nombre incroyable d’heures en chemin de fer. Enfin, nous arrivâmes à la gare Saint-Lazare dans un remue-ménage que je ne me sens pas capable de décrire. J’imagine d’ailleurs que ce serait inutile et que les heures du 3 août 1914 ne sont pas encore oubliées.
Ce qu’on peut toutefois rappeler, c’est qu’il n’y avait ni porteur, ni taxi, ni commissionnaire. Pour ma part, je pus me procurer une petite voiture à bras — je ne me souviens plus comment. J’y chargeai mes bagages et, poussant avec courage, je remontai à Montmartre.
Le lendemain, je pris le train à la gare d’Austerlitz en direction de Bordeaux, dépôt de mon corps de réserve. Le voyage dura vingt-quatre heures. Ma première nuit se passa dans une école. J’appris au réveil que le 7e, mon régiment de réserve, venait de monter en ligne et que j’étais affecté au 37e qui devait y monter incessamment. Effectivement, il s’embarqua peu après, mais sans moi. N’étant pas équipé à temps par suite de l’indescriptible pagaille qui régnait, je restai à Bordeaux.

J’y attendis les événements d’août 1914 à septembre 1915. Comment expliquer cela ? Il paraît que les excédents de l’armée étaient automatiquement versés dans les régiments coloniaux et cela retardait considérablement les équipements. Personnellement, je me faisais fréquemment eng… par de pauvres femmes qui venaient de perdre leur mari et me traitaient d’embusqué. Je n’y pouvais rien, sinon d’attendre, pour monter au feu, que tout fût réorganisé.
Mon tour vint enfin au mois de septembre. Je fus expédié en Champagne dans un bataillon d’instruction.

Je n’ai pas de glorieux souvenirs à évoquer sur mon séjour au front. D’autant plus que mon bataillon servit surtout à des travaux d’organisation sur place. Il demeura souvent à trois ou quatre kilomètres des lignes allemandes. Et moi qui, en temps de paix, avais si longtemps attendu les galons de sergent, je me vis, dans un délai de deux ou trois semaines, nommé successivement fourrier, sergent-fourrier, puis sergent-major. Je passe sur une foule d’événements trop courants en temps de guerre. Je veux surtout insister sur des événements particulièrement chers.

Pierre Larquey dans La terre qui se meurt (Pour Vous 1937)

Pierre Larquey dans La terre qui se meurt (Pour Vous 1937)

Le théâtre aux armées

On sait que pendant la Grande Guerre, on fonda le Théâtre aux Armées. Cette fondation était officielle. Les troupes des subventionnés et des théâtres parisiens y participaient. Mais à côté de ce Théâtre aux Armées, il se créa officieusement beaucoup de petits théâtres souvent organisés sur l’initiative d’un seul : un artiste, un auteur ou tout simplement un homme qui voulait oublier et faire oublier à ses camarades au repos les ennuis du métier.
J’organisai, pour ma part, des représentations qui eurent lieu peu après, pendant les grandes attaques de Champagne.

Un bataillon de réservistes était naturellement assez riche en éléments artistiques et je sus m’en servir. Je distinguai particulièrement une vingtaine d’hommes assez doués. Je dois citer notamment Vizentini, qui est violon solo à l’Opéra-Comique ; Rabattel, violoncelle solo à l’Opéra. Il y avait également un grand pianiste des Concerts Classiques dont j’ai oublié le nom et un costumier qui travaille, je crois, pour l’Opéra et qui sut nous habiller avec rien.
Nos spectacles furent des plus acceptables. Nous jouions n’importe où, dans des granges, dans des églises en ruines.

Comme je voudrais décrire certaines de nos représentations ! Je me souviens surtout de celle qui eut lieu en plein hiver avec une neige à rendre envieux des Esquimaux. J’ai été fier de tous mes spectacles, mais celui-là me paraît particulièrement méritoire. Il justifiait vraiment ce qu’on nomme la variété : numéro de somnambulisme, de magnétisme, tour de chant, pièce en un acte, concert. J’avais pu obtenir une permission pour Paris. Disposant de quelques fonds offerts par les officiers, je louai perruques, costumes et ornements pour embellir la grange. Enfin, ce fut un triomphe.

Ces spectacles durèrent jusqu’en 1917, tantôt jouant tous les mois, tantôt restant six mois sans se manifester. La raison de cette irrégularité était que notre troupe éprouvait continuellement des pertes. Certains montaient en ligne et souvent n’en revenaient pas. On les remplaçait comme on pouvait.
En 1917, le bataillon fut dissous. Je fus versé au 55e d’infanterie. J’y manifestai à nouveau mes dons artistiques.
L’armée française marchait sans arrêt, le front allemand était sérieusement ébranlé et nous ne cessions d’aller de l’avant. Nous étions continuellement canonnés. Un soir, au repos ou plutôt en grande garde, je me trouvai avec quelques compagnons dans la cave d’une ferme assez bien approvisionnée en vins. C’était la joie. Chacun chanta un refrain et je fus mis à contribution ainsi qu’un de nos amis, Coffinière, que vous connaissez bien sous le nom de Duvallès.

Au milieu de la fête, une escadrille ennemie vint soudain bombarder la ferme. Personne ne s’en formalisa. Le violon continua et les libations aussi.
Quelques mois plus tard, la paix arriva. Je fus presque aussitôt démobilisé.

Ces quatre ans de guerre avaient été durs. Je préfère ne pas épiloguer plus longtemps sur cette épreuve qui fut le lot de tant de millions d’hommes.
J’eus la chance d’en revenir.

(A suivre.)

Pierre Larquey (Pour Vous 1937)

Pierre Larquey (Pour Vous 1937)

Pierre Larquey : Mes années difficiles II

paru dans le n°442 daté du 06 mai 1937

Les années d’après-guerre

Et la vie reprit. Le retour fut pénible. La France était désorganisée. Les satisfactions de la victoire ne compensèrent pas les crises qui guettent, après toute guerre, les vainqueurs comme les vaincus.
Tout d’abord, je retournai à la Comédie-Mondaine.
Pendant quelques mois, ce fut à nouveau la vie fiévreuse des coulisses. Chaque jour, nous répétions trois pièces. Voici à peu près quel était notre emploi du temps : de midi à six heures, répétitions ; de huit heures à minuit, représentation. Quant à l’étude des rôles qu’il fallait savoir impeccablement, elle nous tenait éveillés jusqu’à trois heures du matin.

Pour un garçon actif, il y avait encore assez de temps pour faire des cachets de cinéma, art qui commençait à compter sérieusement dans les divertissements du monde. Lorsqu’on avait réussi à obtenir un cachet de figuration, la vie était belle.
Il m’est arrivé souvent, après les répétitions de la Comédie-Mondaine, d’aller faire la queue rue Louis-le-Grand. C’est là que les cinéastes recrutaient leur monde. Tous les soirs, nous étions cinquante à piétiner et à espérer une silhouette, voire une utilité. On avait parfois la chance de s’entendre dire : « Entendu pour demain matin, en seigneur ou en soldat romain. »

Aujourd’hui les conditions de travail ont bien changé. Savez-vous qu’à cette époque on tournait facilement un film en une seule journée ?
J’ai tourné Patrie sous la direction d’Albert Capellani. J’ai tourné également Germinal, Le Nabab et tant d’autres dont j’ai oublié les titres.

Dans l’un d’eux se déroulant à l’époque de la Rome antique, je recevais un ordre et devais saluer à la romaine. Que se passa-t-il dans mon esprit ? Je saluai magnifiquement… comme un troupier de l’armée française. Ce fut un beau scandale. On dut recommencer toute la scène.
Les prises de vues duraient souvent jusqu’à une heure de l’après-midi. Pour rejoindre la Comédie Mondaine, il me fallait filer en toute hâte. Impossible cependant de partir avant la fin, sans quoi les cent sous de cachet étaient flambés. Epoque héroïque qui fait aujourd’hui sourire les vétérans tels que moi !

Cette existence s’éternisa. Sans doute durerait-elle encore si une chance ne s’était soudain présentée pour moi de sortir de la médiocrité.
Voici en quelle circonstance.

Le journal Comœdia organisa un concours de comiques. Je ne pensais pas y prendre part. Un camarade cependant me dit : « Pourquoi ne tentes-tu pas le coup? » D’autres se joignirent à lui. Devant tant d’insistance, je me fis inscrire.

Pierre Larquey dans Le Grand Jeu (Pour Vous 1937)

Pierre Larquey dans Le Grand Jeu (Pour Vous 1937)

Un « filon » qui me réussit

Comme dans tous les concours, il y avait des épreuves éliminatoires. Nous étions peut-être quatre cents. Devant un tel nombre je fus assez effrayé.
Je donnai une scène de Ma cousine, une pièce bien oubliée de Meilhac et Halévy qu’avait créée le père Baron. Je fus bien le premier étonné d’être admis à concourir en finale.
Sur quatre cents de la première heure, vingt seulement furent admis à comparaître devant un jury composé de toutes les personnalités théâtrales du moment. Je choisis une scène de soldat dans un vaudeville du Palais-Royal, Le Filon. Je ne suis pas superstitieux, mais un tel titre m’avait semblé de bon augure.
« Donnons cette scène », dis-je.
Et j’eus le premier prix.
J’avais, comme on dit, eu du nez.

Ce prix consistait, ô joie ! en un engagement d’une année aux Variétés, au Palais-Royal, au Théâtre Michel ou à la Renaissance. Au choix du postulant.
J’avoue que j’étais assez embarrassé. Les Variétés me tentaient beaucoup, on s’en doute. Mais je me sentais indigne de pénétrer dans le temple des Lavallière, Guy, Brasseur, Max Dearly. J’allai tout simplement prendre le vent du côté de la Renaissance alors dirigée par Cora Laparcerie. Un hasard de circonstances voulut que cette démarche n’aboutît pas, ni celle que je tentai auprès des autres théâtres.
Je choisis donc délibérément les Variétés.
Les Variétés !

Après la première année, mon engagement fut renouvelé. Il fut renouvelé quinze fois.
Quinze ans de ma vie, j’ai joué aux Variétés sous la direction de Max Maurey. Quinze ans sans histoires !

Les pièces se suivent…

Jusqu’aux Variétés, mon existence avait été assez tumultueuse. D’abord, l’éternelle lutte pour la vie, puis la guerre, ensuite le retour et les tournées, un peu de cinéma… Mon séjour dans un théâtre fixe m’apporta un peu d’ordre et de calme.
Alors qu’à la Comédie-Mondaine je jouais une pièce par semaine, j’en créai une seule par an aux Variétés.

Ce fut d’abord Kiki, d’André Pascal ; puis une revue de Rip. Dans cette revue, je doublai, tour à tour, Koval, Raimu et Félix Galipaux. C’était le triomphe du panachage. Bien entendu, il était difficile d’égaler de telles vedettes d’un genre aussi différent.

Les années suivantes, je fus de la distribution de La Belle Angevine, de Maurice Donnay ; du Fruit vert, de Jacques Théry ; de L’Eternel Printemps, de Duvernois (je crois) ; de Un jour de gloire, d’André Birabeau ; de Un miracle, de Sacha Guitry.
Ce sont là des créations, mais il y eut aussi des reprises de certains grands succès de la maison :
Triplepatte, Le Bois sacré, L’Habit vert, Le Roi.
Nous arrivons ainsi à Topaze.

La pièce de Marcel Pagnol, c’est un tournant de ma vie : un nouveau et plus réel point de départ.
J’héritai d’un rôle épisodique et court, sans doute, mais bien fait : celui du pion Tamise. A dater de cette création, j’étais monté en grade : j’étais titulaire d’un rôle et je ne doublais plus.
Au bout de six mois, la pièce continuant à marcher merveilleusement, Pagnol me demanda :
« Est-ce vous qui doublez Lefaur ?
Non.
— Cela vous plairait-il d’apprendre le rôle et de le reprendre le cas échéant ?
Si… évidemment… mais… »
En réalité, cette éventualité ne me tentait pas outre mesure. Une telle responsabilité devait se préparer longuement… Enfin, j’acceptai tout de même.
J’appris donc le rôle de Topaze assez rapidement.
Bien m’en prit. Trois semaines plus tard, un dimanche matin, le régisseur des Variétés frappa chez moi.
« Lefaur est malade, vous jouez le rôle cet après-midi. »
En réalité, je le jouai jusqu’à la fin de la saison.

Un drôle de métier

Désormais, la vie me parut plus sûre, plus assise. Je n’étais cependant pas encore au bout de mes peines.
Pendant les saisons d’été, je fis encore des tournées avec Baret. C’est précisément en tournée que je jouai pour la première fois un rôle que je considère encore à présent comme l’un des plus beaux de ma carrière : le tambour de ville de Knock, ou le triomphe de la médecine.

Jouer cela tous les soirs m’aida à supporter joyeusement les ennuis de la tournée et les petites corvées qui guettent ordinairement régisseur et accessoiriste. Car, au cours de cette tournée, je dus accepter ces fonctions. On ne choisit pas toujours, n’est-ce pas ? Etant chargé des accessoires et meubles, je m’étais procuré une automobile démontable pour le premier acte. Tandis que Knock, Parpalaid et sa femme y prenaient place, je restais allongé sous l’étrange véhicule pour actionner les roues à l’aide d’une courroie de transmission. Et, armé d’une poire en caoutchouc, je projetais de la poudre de talc par le tuyau d’échappement.
Je fis ce métier pendant deux mois.
Cet été-là fut peu intéressant. Mais d’autres saisons me valurent d’être le partenaire de vedettes aussi importantes que Max Dearly.

(A suivre.)

Pierre Larquey dans Topaze (Pour Vous 1937)

Pierre Larquey dans Topaze (Pour Vous 1937)

Pierre Larquey : Mes années difficiles III (fin)

paru dans le n°443 daté du 13 mai 1937

Dans Topaze, le rôle de Tamise me tenait quinze minutes en scène par soirée. Comment employer mes nombreux loisirs ?
Le soir, je faisais d’interminables belotes avec les camarades de la pièce. L’après-midi, je construisais des meubles. Parfaitement. J’ai chez moi un bureau entièrement démontable et agrémenté de nombreux tiroirs. Je l’ai exécuté tout seul, patiemment, avec des outils et des matériaux de fortune. On peut le transporter sous le bras. J’en suis très fier.

L’ennui me fit également penser au cinéma. Je n’oubliais pas mes débuts et j’allais souvent voir des films. Cet art m’attirait.
Un jour, je pris une décision. J’établis une liste de metteurs en scène, producteurs et cinéastes. Je leur fis des offres de services. La fameuse réponse : « Laissez votre adresse », je la connus bien, moi aussi. J’avais beau laisser mon nom et envoyer photographies sur photographies, les semaines passaient sans pouvoir obtenir le moindre bout de rôle.
Ce petit jeu dura six mois.

Au théâtre, Topaze avait enfin terminé une carrière unique. On fit une reprise du Roi auquel succéda un spectacle de Sacha Guitry.
C’est à cette époque qu’un producteur me convoqua. Je crus enfin que mes démarches allaient aboutir. Il s’agissait d’incarner un officier de marine dans Sola, avec Damia et Henri Rollan. Après Sola, je fis de la figuration intelligente dans deux autres films. Puis, plus rien. Le néant.

Je tourne « Topaze »

C’est alors que Pagnol arriva un soir aux Variétés et nous dit : « On va tourner Topaze avec la distribution des Variétés. »
Je repris donc à l’écran mon rôle de Tamise. Le film, on s’en souvient, mis en scène par Louis Gasnier qui revenait d’Amérique, eut un certain succès.
Quelques critiques, élogieuses pour moi, me firent entrevoir une nouvelle carrière.

Comme personne ne vint me chercher, je repris mes démarches, allant de producteur en producteur, faisant antichambre avec une patience touchante. Eh bien, cette fois-ci, ce ne fut pas en vain.
Je rencontrai un jour Jean de Limur, qui préparait un film et qui me dit : « Je me rappelle vous avoir vu dans Topaze et je viens de penser à vous pour un rôle, un vrai rôle. »
Je l’en remerciai du fond du cœur. Peu après, je tournai sous sa direction, Mariage à responsabilité limitée, avec Florelle.
« C’est un brave petit film qui, ma foi, n’est pas ennuyeux », écrivit Paul Reboux.
Dans le même article, il regretta qu’on me vît si rarement à l’écran. D’autres critiques tinrent les mêmes propos.

Je fus ensuite demandé par Jouvet pour tourner avec lui dans Knock le rôle que j’avais interprété en province dans les conditions que l’on sait.
J’arrive enfin au Grand Jeu.

Je comprends que beaucoup d’acteurs envient leurs camarades qui travaillent avec Feyder. Quel metteur en scène ! Comme il dirige ses interprètes en connaissance de cause ! Avant Le Grand Jeu, je l’admirais et lorsqu’il m’engagea, je me dis : « Toi, mon vieux, il se pourrait que tu trouves un rôle qui compte dans ta vie ». Je ne me trompais pas. Ce rôle, modeste, il est vrai, je l’ai joué avec un rare enthousiasme.
D’ailleurs, je me retrouvais en pays de connaissance. J’ai, en effet, connu la Légion. Pendant la guerre, beaucoup de légionnaires furent versés dans la coloniale et j’en eus de nombreux sous mes ordres. La composition de mon rôle fut donc toute simplifiée. Feyder m’avait dit : « Il faut jouer votre clairon de légionnaire comme vous en avez connu. »
C’est ce que je fis.
Pour ce rôle encore, je connus l’approbation de la critique et aussi un commencement de notoriété.

Après Le Grand Jeu, un producteur qui m’avait remarqué voulut m’engager et chercha mon numéro de téléphone. Je ne l’avais pas. Cet homme en fut tout étonné. Comment un artiste pouvait-il vivre sans le téléphone ? Je me rendis à ses raisons, je le fis poser immédiatement. Et depuis, cette diablerie sonna d’abord une fois par semaine, puis plusieurs fois, puis tous les jours.

Aujourd’hui, c’est plusieurs fois par jour que je dois répondre aux appels des producteurs. Tout cela sans effort, par le simple jeu de la chance. Je vois fréquemment autour de moi des camarades pleins de talent qui ne travaillent pas. Je les console comme je peux, exposant mon cas la plupart du temps.

Pour moi, j’ai attendu la chance. Maintenant qu’elle est venue, j’en profite. Peut-être n’en ai-je pas encore pour bien longtemps.

« Vous êtes Larquey, permettez-moi de vous serrer la main »

Je me sens incapable de dresser une liste complète de mes films.
J’ai tourné avec les metteurs en scène les plus divers : Goupilière, Feyder, Pierre Chenal, Karel Anton, J.-J. Natanson, Richard Portier, Maurice Tourneur, Jean de Limur, Jean Vallée, Maurice Cammage, Kurt Bernhardt, Marc Allegret, Granovsky, Michel Bernheim, Bernard Deschamps, Gaston Roudès, Félix Gandéra, Hugon, René Pujol, Carl Lamac, Yves Mirande.

A chacun je dois beaucoup. Ils m’ont permis d’incarner des rôles si divers et toujours si près de mon tempérament, c’est-à-dire de la vie…
Encore une fois, je me sens incapable de citer tous mes films. Je vais me contenter de parler de quelques-uns que j’ai peut-être mieux aimés que les autres. Aimés n’est pas le terme exact, je veux dire composés. Et cela, non seulement à mon avis, mais d’après celui de mes amis et surtout des inconnus qui m’écrivent si souvent leur satisfaction de me voir à l’écran.
Puisque je parle d’eux, j’en profite pour leur faire connaître combien je les aime et combien je suis heureux lorsque l’un d’eux, dans un endroit public, me reconnaît et me dit :
« Vous êtes Larquey ? Permettez-moi de vous serrer la main. »

Pierre Larquey (Pour Vous 1937)

Pierre Larquey (Pour Vous 1937)

Un personnage qui me ressemble

Dans Sept hommes… une femme, on se souvient que j’incarnais un brave homme d’ouvrier arrivé par son travail à un rang supérieur. Eh bien, ce rôle c’est moi. On veut me faire croire quelquefois que je suis une vedette de cinéma. Quelle blague !
Je suis un acteur qui a bien sué à la peine. Vous connaissez maintenant ma vie et mes origines.
Alors… entre nous… est-ce que je peux passer pour une vedette ?

Je me suis aussi retrouvé dans MM. les ronds de cuir. Ce malheureux conservateur de province, victime de l’administration et de la malignité des choses… C’est encore moi allant de porte en porte, poursuivant une vie que le destin semblait vouloir me refuser.
Mais assez de rancœur. D’ailleurs, je ne sais pas ce que c’est.

Peut-être, avant de commencer la lecture de cette confession, vous êtes-vous dit : « Des mémoires de Larquey ? ce qu’on va rire ! » Eh bien non, vous n’avez pas ri. Avez-vous seulement esquissé un sourire ?
Mes amis de Pour Vous, qui lisent par-dessus mon épaule, me supplient de raconter des histoires drôles. Evidemment, j’en connais. On n’a pas passé quinze ans de sa vie, on n’a pas tourné un nombre impressionnant de films sans avoir été le témoin des aventures de X…, sans avoir ri aux mots de Y… Et si je m’obstine aujourd’hui à conserver le silence, c’est que les auteurs de ces mots, les acteurs de ces aventures sont tous des amis, de très bons amis. C’est-à-dire qu’il y a entre eux et moi une intimité inviolable. Et puis, toutes mes histoires, au fond, vous les connaissez : mes amis les journalistes n’ont jamais manqué d’en faire des échos.

J’ai tourné en Angleterre et en Allemagne. Je connais donc les principaux studios européens.
Mes préférés, vous le devinez, ce sont les studios de Paris et de sa banlieue. Qu’il fait bon s’y retrouver ! On y est copain avec tout le monde : artistes, machinistes et techniciens.

Pierre Larquey dans Justin de Marseille (Pour Vous 1937)

Pierre Larquey dans Justin de Marseille (Pour Vous 1937)

J’ai dit au début de mon histoire que je n’ai pas l’évocation facile. J’ai tout de même gardé une impression assez nette de mes voyages à Londres et à Berlin. J’ai d’ailleurs fait le voyage Paris-Berlin en voiture et j’ai pu admirer diverses contrées allemandes qui n’ont pas laissé de m’enthousiasmer.
Au cours de ma carrière, je n’ai jamais eu de foyer fixe. J’ai beaucoup connu l’hôtel. Aujourd’hui, j’habite une petite villa à Maisons-Laffitte. J’y vis — ma femme et moi y vivons — toute l’année. Mon plaisir, lorsque le studio me lâche, est d’y rentrer vivement.

Tandis que j’évoque pour vous ces souvenirs, c’est l’hiver. Mais cela ne m’attriste pas. Je sais que dans quelques mois mes rosiers seront en fleurs.
Ma femme est là qui me sourit et m’aide à rendre notre maison plus hospitalière. Mon chien Bux vient battre de la queue près de moi. Ses bons yeux noirs me contemplent.

FIN

Souvenirs recueillis par Pierre Berger.

Pierre Larquey (Pour Vous 1936)

Pierre Larquey (Pour Vous 1936)

 RETOUR VERS LE PASSE
Les débuts difficiles de Pierre Larquey

paru dans le n°395 daté du 11 juin 1936

Larquey poussa un profond soupir lorsqu’il eut terminé son récit.
Moi-même, j’étais fort émue à l’idée de ce que ce grand artiste avait souffert avant de réussir et à l’idée de ce que souffrent chaque jour des inconnus dont on ne saura jamais qu’ils sont, eux aussi, de grands artistes.
« M’autorisez-vous, dis-je à Larquey, à écrire ce que vous m’avez raconté ?
— Pourquoi pas ? Sûrement, faites-le. Si vos lignes tombent sous les yeux de quelques comédiens malchanceux qui se découragent, elles peuvent leur rendre de l’espoir. Qu’ils sachent que ceux qui sont aujourd’hui hors d’affaire ont eu des moments aussi pénibles qu’eux-mêmes. »

Bordeaux, il y a une trentaine d’années.
Un tout jeune débutant du nom de Pierre Larquey se présente au Conservatoire de cette ville. Il est affligé d’un accent épouvantable, mais comme on lui trouve des qualités on l’admet dans les classes de comédie de Francis Grandgier.
Quelques mois plus tard, il en sort avec un premier prix dans le rôle d’Harpagon.
Ce résultat lui permet de jouer le répertoire classique du Théâtre-Français… de Bordeaux.
Mais ses appointements ne lui permettaient pas de vivre.
Il tente sa chance dans des tournées de province.

Entre deux tournées, il se débat péniblement à Paris à la recherche d’un engagement.
En fait d’engagement, il ne réussit qu’à engager son pardessus au mont-de-piété.
L’hiver revient.
Sa situation demeure inchangée. Pour se préserver du froid, il engage sa montre et retire son pardessus.

Un jour, il apprend qu’Antoine fait passer des auditions au Théâtre National de l’Odéon. Il lui reste quelques sous pour prendre le métropolitain et se rendre sur la rive gauche.
Mais il a tellement faim qu’il décide de dépenser ses quelques sous pour manger un petit pain et il va à l’Odéon à pied.
Près de deux cents candidats attendent leur tour pour passer les auditions.
Arrive le tour de Larquey.

Il est si las à la suite du jeûne prolongé,si moulu de sa longue marche, avec deschaussures déchirées, que ses merveilleusesqualités de comédien en sont tout engourdies.
Il est refusé à l’audition.

La guerre !
Pierre Larquey part en août 1914 et revient en novembre 1918.
Quatre ans dans la biffe. Quatre ans dansun trou d’obus.
La paix revient. La lutte continue.

Pierre Larquey dans La Terre qui meurt (Pour Vous 1936)

Pierre Larquey dans La Terre qui meurt (Pour Vous 1936)

Dans le monde du théâtre, on commence à l’apprécier mais, jusqu’au moment où il a créé le rôle de Tamise dans Topaze, au Théâtre des Variétés, la situation matérielle demeure difficile.
Larquey est déjà assez connu. Il n’est plus très jeune. Il est fatigué des misères passées et de la guerre. Il doit continuer à se débattre. On ne veut pas de lui au cinéma.
Il fait des démarches. Il n’y a pas si longtemps, il n’y a guère que quelques années, il passait son temps à faire antichambre dans les agences de placement des comédiens de l’écran.
Chaque semaine, il retournait à la même agence. Chaque jour de la semaine était consacré à une agence.
Toujours sans résultat.

Et puis, un beau jour, on lui confie un rôle. Puis un second, puis un troisième!
« Et puis, continue Larquey, vint le jour où ce fut un agent lui-même qui me téléphona pour m’offrir un rôleAlors, j’ai cessé de courir les agencesEnsuite on me téléphona deux fois par semaine. Et puis on m’a téléphoné dix fois par jour.
— Et maintenant
Maintenant, je décroche le téléphone… car il n’arrête pas !
— C’était dur quand même ?
Tant mieux, car j’en apprécie d’autant plus la différence. J’ai toujours eu le courage de prendre les choses du bon côté. Je ne suis pas difficile. Je m’accommode de tout et m’assimile à tout. Cela me facilite la tâche, car cela me permet de trouver les bons côtés dans une besogne parfois rebutante et de toujours travailler dans l’enthousiasme.
Et même ce passé si dur, si peu réjouissant, avait, lui aussi, de bons moments. On était jeune, alors, on rigolait et on était heureux. »

Alex. Pecker

Pour être tout à fait complet en ce qui concerne Pierre Larquey dans Pour Vous, voici son premier article paru en 1934.

Pierre Larquey (Pour Vous 1934)

Pierre Larquey (Pour Vous 1934)

 PIERRE LARQUEY ou le triomphe du naturel

paru dans le n°313 daté du 15 novembre 1934

Il traverse l’écran, dit quelques mots avec une aisance parfaite et s’en va. Aucun des spectateurs ne l’oublie. Larquey marque étonnamment chacun des rôles qu’il interprète, bien qu’ils soient souvent — trop souvent — secondaires, tels ceux qu’il tient dans Un homme en or par exemple, ou dans L’Hôtel du Libre-Echange. Qui saurait imposer, comme il le fait, ce personnage épisodique de L’Ecole des contribuables, petit rentier pêcheur à la ligne, qui, venu pour amadouer son percepteur, s’en retourne avec une formidable liste d’impôts ?

Ce qu’il y a d’extraordinaire chez Larquey, c’est la qualité de son comique, jamais outré et toujours naturel. Songez à Mariage à responsabilité limitée, ce quelconque vaudeville traditionnel où il avait, pour une fois, la vedette et qui aurait, sans doute, été un film médiocre, s’il ne l’avait pas joué avec un tact parfait.

Remarquez, d’ailleurs, que — chose rare pour un acteur de composition — il n’use d’aucun artifice, d’aucun truc comique à effet sûr. Sa physionomie, par elle-même, n’a rien qui fasse rire : il  ne fait qu’accentuer ses traits sans s’affubler de barbes ou de longs nez : il n’est pas gros, ni maigre, ne joue pas les sourds ; et lorsqu’il eut un pied bot, ce fut pour un rôle douloureux dans Madame Bovary. Le comique de Larquey est de l’espèce la plus difficile, de celle qui demande le plus de travail minutieux et une parfaite compréhension du rôle, parce qu’il naît d’un équilibre exact entre l’aspect extérieur du personnage et les gestes qu’il fait ou les paroles qu’il prononce.

En ce moment, Larquey tourne, à Joinville, sous la direction de Maurice Tourneur, les intérieurs de Justin de Marseille.
« Vous savez, me dit-il, que ce film est tiré de « Ma belle Marseille » de Carlo Rim. C’est l’histoire de la rivalité de deux bandes de gangsters, celle de Justin — qu’incarne splendidement Berval — et celle des Italiens. Moi, je suis un acolyte de Justin, gangster bègue, ce qui me met, vous en conviendrez, dans une situation assez spéciale, par ailleurs jamais très à la page et assez déveinard, comme je l’ai été dans beaucoup de mes rôles. »

Et Larquey me montre tout le dessus de sa tête, rasé — ô conscience professionnelle ! — parce que le personnage qu’il incarne tente de cacher une calvitie assez avancée.
Larquey raconte en souriant les quinze jours passés à Marseille pour les extérieurs de Justin, le somptueux dîner avec Carbone et Spirito que lui valut le sujet du film. Un silence, qu’il termine sur cette profession de foi :
« J’aime mon métier, j’aime tourner, j’aime jouer ; et tous les rôles me plaisent s’ils sont intéressants à composer. »

Confiera-t-on bientôt à Larquey le grand rôle que son talent mérite ? Nous ne pouvons que l’espérer.

 Jean-Pierre Barrot

Pierre Larquey dans Pour Vous 1936

Pierre Larquey dans Pour Vous 1936

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour en savoir plus :

la notice biographique de Pierre Larquey sur le site Cineartistes.

celle sur le site de l’Encinémathèque.

et sur le site Cinémémorial.

Pierre Larquey (« c’est le monsieur qui a perdu sa tante »)

 

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