La sortie à Paris du film Le Kid de Charlie Chaplin – PART 2 ( Comoedia 1921)


Pour célébrer le centenaire de la sortie du premier long-métrage de Charlie Chaplin, Le Kid, le 21 janvier 1921 au Carnegie Hall de New York, nous avons décidé poster plusieurs pages sur ce film majeur de l’histoire du cinéma.

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Notre premier post fut consacré aux articles parus dans Cinémagazine et Cinéa, à retrouver ici.

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En France, Le Kid (Le Gosse), sortira le 4 novembre 2021 notamment au Ciné Max Linder.

paru dans Comoedia du 04 novembre 1921

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Mais la toute première projection eut lieu le 5 octobre 1921 lors d’une projection exceptionnelle au Trocadéro en présence de Charlie Chaplin (mais aussi Douglas Fairbanks et Mary Pickford, ses partenaires de la société United Artists qu’ils ont créés deux ans auparavant).

Cet évènement eu lieu pour une soirée de bienfaisance en faveur des Régions dévastées du Nord et de l’Est de la France. Ce qui montre d’ailleurs, que trois ans après la fin de la guerre, la France n’était toujours pas remise de la Grande Guerre.

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Cette venue en France, en septembre 1921, de Charlie Chaplin suscita de nombreux articles, notamment dans Comoedia via son reporter vedette Jean-Louis Croze.

Les voici.

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A suivre !

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Vive le cinéma ! et vive Charlie Chaplin !

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L’HOMME LE PLUS CÉLÈBRE DU MONDE : Charlot est à Paris

paru dans Comoedia du 20 septembre 1921

paru dans Comoedia du 20 septembre 1921

Au représentant de Comœdia qui le salue et l’invite, il répond : « Doug et Mary m’ont dit qu’on déjeunerait agréablement avec vous, mais qu’il fallait faire un discours ».

Et aussitôt le grand artiste se mit à répéter sa dernière leçon de français. C’est bon signe !

L’homme le plus célèbre du monde, Charlie Chaplin, vient de faire sa rentrée à Paris, car le grand artiste figura, voici quinze ans, sur l’affiche et dans le spectacle des Folies-Bergère, sans la moindre vedette, avec de minces appointements. Le même pauvre diable d’alors est aujourd’hui riche à millions ; comme son talent, son activité, l’amour de son métier ne diminuent pas, sa fortune va s’accroître, en même temps que notre plaisir de l’admirer sur l’écran.

Hier, je suis allé au Claridge, pour le voir en chair et en os. Deux cents personnes stationnaient devant l’hôtel des Champs-Elysées : des midinettes, des commis, des bonnes d’enfants, mêlés à des messieurs très bien et à des madames mieux encore.

Entrons — comme pour prendre le thé, dit l’une des curieuses, et nous avons des chances de tomber sur Charlot.

Le grand artiste américain ne se serait pas fait mal.

Quand j’arrivai, l’hôte illustre de l’hôtel, craignant sans doute d’avoir trop peu de place dans son appartement vers lequel affluaient les visiteurs, était dans le vestibule, entre les mains de deux de mes confrères dont l’un parlait admirablement l’anglais.

J’eus ainsi le temps de tourner un certain nombre de fois ma langue avant de m’adresser à Charlot dans la sienne. Je regardai mon interlocuteur, ma victime. Il portait : jaquette noire de bonne coupe, souliers vernis sur un pantalon de fantaisie au pli impeccable. Sans son chapeau, bowle hat, sa canne et la manière dont il la tenait, je n’eusse point, tout d’abord, deviné l’homme des films qui par millions de mètres ont fait la joie de l’univers.

Voici mon tour d’audience. Our King Charles, comme l’ont appelé les Londoniens, tire son chapeau que je suis tout étonné de contempler rigide, me tend la main, écoute le salut de Comoedia et, de l’œil, des lèvres et des dents, sourit :

paru dans Comoedia du 20 septembre 1921

Oh ! yes good ! Mary and Doug have lunched with you…
— Il ne tient qu’a vous de déjeuner aussi avec nous et avec tout ce que Paris compte de célébrités et d’artistes ?
Oui, sans doute, avec plaisir, nous chercherons demain quel jour, car je reste peu à Paris ; il faut que j’aille en Espagne.
— Ce n’est pas pour tourner ? demanda quelqu’un.
Pour voir tourner la terre autour du soleil et en boire. du soleil. I am dry ! (Je suis sec!)
— Ce n’est pas comme Fatty !
— Maintenant, il est humide, en prison.

Et la conversation de se poursuivre sur ce ton aimable, léger, spirituel, car Charlot l’est infiniment. Il a quitté son chapeau ;je regarde ses cheveux, très en ordre, très corrects, qu’une raie sur le côté sépare et qui, vers l’oreille, grisonnent un peu.
Cette coiffure de gentleman est si loin de celle de ses films que je ne puis m’empêcher d’en faire la remarque :

Au studio, j’ébouriffe mes cheveux, mais comme ils ne seraient pas assez souples pour venir pleurer sur mon front et autour de ma figure, je me fais friser.

A ce moment, Brod arrive, sa boite de piques sur le flanc, son trépied sous le bips.

Charlot se cache un moment derrière son chapeau et dit en riant :
Assez de cinéma ! Plus de cinéma ! Beaucoup de photo.

paru dans Comoedia du 20 septembre 1921

Et, suivis d’une cinquantaine de personnes, nous allons nous asseoir à une table de thé, tandis que Brod appareillé, amorce son magnésium et que, moi, je cherche dans ma mémoire les mots anglais signifiant : fusil et « fusille à bout portant ! » Je trouve, en tout et pour tout : musket. Et Charlot de me dire, très amusé, ravi de mettre sa connaissance approximative du français :

Toué avec fousil !

Je m’excuse de mon anglais et je lui reproche de ne pas me parler français.

A quelle heure devez-vous prendre le train demain et combien, de malles emportez-vous ?

C’est Charlie Chaplin qui, lentement, presque sans accent, me débite cette phrase. Je reste interloqué. Il ajoute :

Alors ne vous levez pas trop tard, car le train n’attend pas. Ces deux phrases font partie de celles que j’ai apprises dans un livre. Malheureusement ce livre ne contient pas les choses qu’il faut dire à un journaliste de Paris.

Brod s’est répandu en fumée et tandis, qu’il réclame, impérativement, comme tous les photographes, une autre pose de Charlot tout seul, je demande à mon illustre voisin des nouvelles de Max Linder :

— Max est mon ami. Nous avons fait de l’avion ensemble. Son dernier film a plu beaucoup en Amérique.
— On va enfin le montrer en France.
Si on le voit en ce moment, dites-moi dans quel cinéma, j’irai l’applaudir, à Paris, en sa ville, à sa santé.

Nous savions Charlie Chaplin bon camarade ; le doute qu’il a émis sur la vraie culpabilité de Fatty, à la nouvelle du crime de ce dernier, nous l’avait prouvé ; l’hommage rendu par Charlot au talent de Max, toujours notre Max, malgré un séjour, à notre gré trop prolongé, en Amérique, accuse encore le bon cœur du génial comique.

paru dans Comoedia du 20 septembre 1921

Maintenant que nous avons savouré une exquise tasse de thé, avec un peu trop de fumée peut-être, excusez-moi, monsieur ComoediaQu’est-ce que cela veut dire ? Je pense, is the same like comedy ? Théâtre, tout le théâtre ?

D’un signe de tête, j’approuvai.

— Then, Monsieur Comoedia, vous parlez anglais très bien, français mieux ; vous employez aussi le latin ! Charlie Chaplin ne pourra jamais faire comme cela.

A ce moment, l’excellent caricaturiste Cami, qui est en correspondance suivi, avec le caricaturiste le plus vrai, le plus précis, le plus expressif, montre à son correspondant une lettre dont l’en-tête s’adonne d’un médaillon très amusant :
C’est vous qui m’avez dessiné ainsi, dit Charlot ? Si c’est vous, vous m’avez vieilli. Venez au Bois de Boulogne.., Good bye, Mister Comœdia !

Et l’artiste, courageusement, sortit du Claridge, se jeta dans la foule qui avait augmenté de minute en minute. Tout en applaudissant et en criant : « Vive Charlot ! » Les Parisiens, plus que les Londoniens sages, laissèrent Charlot, sans le moindre accroc à son pantalon ou à sa jaquette, monter en voiture.

paru dans Comoedia du 20 septembre 1921

Ce qu’est Charlot ? D’autres l’ont dit d’autres le rediront : un être unique. Longtemps ses dons merveilleux de comique se cantonnèrent dans l’attitude, dans une sorte de clownerie très originale, très personnelle, mais évoquant néanmoins Auguste et Boum-Boum. Pourtant ses gestes, sa face, ses yeux accusaient la grande intelligence qui les animaient.

Un jour cette manière, d’ailleurs bénie de tous les gens moroses, c’est-à-dire de tous les vivants, se transforma. La pensée meilleure, l’étude élargie de la psychologie, la connaissance de l’humanité en sa misère moins qu’en son idéal, nous valurent ces films, ces scenarii de films : Une Idylle aux Champs, Charlot soldat, The Kid, chefs-d’oeuvre ; chefs-d’œuvre.

Magistralement, l’idée en eux s’allie à l’exécution. Charlot, d’un coup d’aile s’était élevé au sommet de l’art muet, au sommet de l’Art avec une majuscule.

Personne mieux que Jean Galtier-Boissière, en ce numéro du Crapouillot de janvier ou de février dernier, n’a décrit, n’a portraicturé et analysé le physique et le moral de Charlot, qu’en ces lignes :
« C’est un poète, un distrait, un badaud de la rue, un amoureux transi, c’est un gnôme burlesque et fripouillard ; et c’est aussi un grand cœur. C’est une petite ?? flexible, une démarche de pingouin,  une crotte de moustache sous le nez. et puis deux yeux gris pailletés qui, d’un seul regard, en gros plan, disent tout l’amour meurtri, la désillusion de l’inadaptable, l’amertume du raté sentimental. »

Jean-Louis Croze

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Charlot et ses visiteurs

paru dans Comoedia du 21 septembre 1921

paru dans Comoedia du 21 septembre 1921

Deux lignes de tranchées le protègent contre certains visiteurs, mais il en accueille bien volontiers d’autres, parmi lesquels Georges Carpentier et Sir Philipp Sassoon.

« Boxe et Diplomatie » serait-ce donc la devise de Charlie Chaplin ?

Voulant se protéger contre les visiteurs dont le moindre dit avoir les meilleurs raisons de l’approcher, Charlot a fortifié son appartement suivant une stratégie que j’admire.

Entrer au Claridge, prendre l’ascenseur, débarquer sur le palier de l’étage où perche l’artiste : tout cela constitue chose assez facile. Mais pour s’engager dans le couloir qui mène à la porte, barre de fer, ou plutôt consigne de fer. Un homme est là, dans l’ombre, qui vous dit :

— Si vous n’avez pas de laissez-passer signé de M. Carlyle Robinson ou de M. Thomas Harrington, attachés à la personne de M. Charlie Chaplin, vous ne pourrez approcher. Et d’abord, comment se fait-il que vous ne soyez pas accompagné d’un groom ?

Un tel langage tenu poliment, mais fermement, décourage d’ordinaire l’audacieux assiégeant. Ce dernier posséderait le mot de passe, se présenterait-il armé d’un groom, qu’il serait loin encore de toucher au but. L’antichambre forme la seconde ligne de défense. L’officier de liaison, M. Thomas Harrington ou Carlyle Robinson interroge l’arrivant. Si ce dernier parle anglais, l’explication finit assez vite. S’il ignore la langue de Shakespeare et de Charlot, une interprète brune et charmante explique en souciant qu’il est inutile d’insister :

— M. Chaplin dort ; M. Chaplin s’habille ; M. Chaplin va sortir. Tenez, Monsieur, un bon conseil : attendez là en bas.

Pour ma part, je n’ai eu nulle peine, même légère, à franchir les deux postes. En voyant hier dans l’appartement de Charlot, le terrible et charmant Georges Carpentier, je ne pensai pas que le champion du cinéna avait fait appel au champion de la boxe, en prévision d’une irruption en force exécutée par les admirateurs. Les deux wonder men sont de grands amis. Ils sont ravis de poser ensemble devant l’objectif de Brod, puis tout à l’heure devant la camera-mitrailleuse de Ruault, de l’Eclair-Journal.

Nous nous sommes connus à New York et à Los Angeles, me dit Georges Carpentier. L’admirable artiste que Charlot ! Il faut le voir préparer son travail, il faut le voir s’y donner tout entier, avec un coeur, une passion extraordinaire !

Pendant que Carpentier — dont le film The wonder man nous prouvera bientôt le grand talent au ciné — se livre à cet éloge enthousiaste et sincère de Charlot, celui-ci debout, écrit à Comœdia.

paru dans Comoedia du 21 septembre 1921

— C’est une longue lettre pour moi, deux lignes tracées en Français. Pour la signature, ça ira plus vite, j’emploierai l’anglais.

Et, rouge, patient, appliqué, tirant la langue comme un écolier, Charlot traça la lettre à Comœdia.

Un homme jeune, brun, mince, d’une parfaite distinction de traits et d’allures, re- gardait la scène d’un air amusé. Carpentier s’approche et demande :

Sir Philip, will you come please ? one picture together, Charlie you and myself.

C’est ainsi que notre photo représente, entre Charlot et Carpentier, ces deux célébrités, cette autre célébrité : Sir Philipp Sassoon, dont on sait les attaches diplomatiques et amicales avec Lloyd George ; Sir Philipp Sassoon, éminence grise du Premier Anglais, Sir Philipp Sassoon par moi rencontré pendant la guerre, au quartier général du maréchal Douglas Haig auquel le très jeune officier servait de confident.

paru dans Comoedia du 21 septembre 1921

Ah ! ils se mettent bien, Charlot et Carpentier ! ils excellent dans le choix de leurs relations.

Que dois-je vous raconter encore, quel détail faut-il relever au cours de mon audience d’hier avec le Roi Charles ? Ses pieds traînaient, pardon ! Ses chaussures traînaient sur un meuble ; souliers élégants, petite pointure, assurément 38 ou 38 1/2 !

Où sont les godasses des films ? Je ne crois pas qu’un homme puisse à ce point différer entre son physique de ville et son physique de théâtre.

— C’est curieux, disais-je à Charlot, vous avez les yeux bleus ; à l’écran, on jurerait qu’ils sont noirs ; ils brillent d’une façon extraordinaire. Comment arrivez-vous à leur communiquer si vive expression ?

Il m’a répondu :

Je mets un peu, beaucoup de… de… cirage sur les cils et sur le bord même des paupières, en haut et en bas ; puis je passe la brosse à faire luire, celle que j’ai toujours dans mes poches et qui me sert également pour mes habits. Et puis aussi je pleure, quelquefois, et ça donne du brillant au regard !

paru dans Comoedia du 21 septembre 1921

Voilà, certes, voilà un secret de maquillage dont pourront faire leur profit nos artistes de cinéma, mais voilà aussi la plus jolie chose que Charlot m’ait dite.

L’après-midi, après avoir déjeuné à 3 heures, Sa Gaîté Charlie Chaplin est allée visiter Versailles. Les grandes eaux ne jouaient pas.

Jean-Louis Croze

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C’EST COMME UN FILM

Charlot, son tailleur, son chapelier et son bottier

paru dans Comoedia du 22 septembre 2021

paru dans Comoedia du 22 septembre 2021

Quand j’arrivai hier au Claridge, Charlot dormait, car il s’était couché de bonne heure.

Il avait fait la tournée des grands ducs, comme on disait au temps où il y en avait encore, et cette tournée avait mené notre artiste jusqu’au matin. Rentré à son hôtel, armé d’un revolver de cotillon, arme dont il entend faire cadeau à Jackie Coogan, son partenaire dans The Kid, Charlot s’était endormi du sommeil du juste.

Son petit lever ne devait avoir lieu qu’à une heure. Une surprise l’attendait alors.

Le tailleur anglais était là. Oui, mais la douane française avait bien failli priver l’artiste des joies de l’essayage. L’histoire vaut d’être contée.

Muni de douze gilets blancs, de quatre complets veston, de quatre complets jaquette, d’un complet habit, de deux smokings, de deux pardessus habillés, d’un pardessus de voyage, l’honorable tailor était arrivé sans encombre à la gare du Nord. A la douane, on ouvre ses colis, à la mode, à la mode de chez nous. Les vêtements, made in England, paient un droit assez important. On veut l’appliquer. En vain le tailleur explique-t-il qu’il ne vient pas livrer, mais essayer et qu’il doit, le soir même, regagner l’Angleterre avec ses culottes, ses gilets, ses vestons, pour les finir. L’interprète réclamait en faveur de l’homme de l’art vestimentaire un papier de transit, une sorte de passe debout.

Le douanier, son brigadier, le commis refusaient obstinément d’abandonner leur manière de voir et de percevoir.

I am Charlie Chaplin‘s tailor, déclara solennellement le voyageur agacé. Effet magique !

Le tailleur de Charlot ! C’est le tailleur de Charlot ! Que ne l’avait-il dit plus tôt. On allait en référer au directeur des douanes qui allait téléphoner au ministère des Finances qui téléphonerait à l’ambassade d’Angleterre.

Par bonheur, tous ces abonnés étaient libres et au bout d’un certain temps, grâce à l’intervention d’une haute personnalité diplomatique, Sir Philipp Sassoon, peut-être, qui avait pu téléphoner à son hôte et ami, M. Aristide Briand, la consigne fut levée, le règlement enfreint, et le tailleur put enlever ses toilettes.

A midi, il arrivait au Claridge. Dans la chambre de M. Carlyle Robinson, l’aimable secrétaire de S. M. Charlot, les vêtements furent déposés.

J’ai pu les voir, étalés sur le lit d’abord, puis sur le dos de l’illustre client qui passait de l’un dans l’autre, demandant de menues rectifications au col, aux manches.

Charlot se déclara satisfait, non sans avoir recommandé de ne pas laisser trop de fond aux pantalons, il expliqua qu’il s’agissait de tenues de ville.

Ravi, le tailleur, grand, blond, taillé en hercule, discret et s’effaçait, a repris hier soir le train pour Londres, au grand contentement de la douane française qui, me dit-on, avait un instant soupçonné avoir affaire à un fraudeur. Que serait-il arrivé si le malheureux n’avait décliné ses fonctions qu’il n’a pas d’ailleurs le droit  faire figurer sur son enseigne ou sur ses factures.

paru dans Comoedia du 22 septembre 2021

Charlie Chaplin ne voulut jamais qu’on donnât son nom à un produit quelconque ou qu’un industriel se recommandât de lui.

Puisque j’en ai fini avec le tailleur, passons au bottier.

Charlot possède un arsenal de chaussures qu’il renouvelle peu. Il est très conservateur,  très économe, m’explique l’aimable interprète attachée momentanément à la maison du Roi du Cinéma. Celui-ci a pour pointure 6.B, le premier chiffre expliquant la longueur, la Lettre la largeur du pied (petit 38), quant aux godasses de théâtre, c’est du 45 au moins. Celles-là, Charlot les use assez vite, mais on les raccommode jusqu’à plus soif, tant pis si elles baillent et prennent l’eau.

Sur le chapitre des chapeaux, nulle variété de forme. Le Derby, hat bowler, notre melon est la forme adoptée par Charlot. Je me fais montrer celui qu’il porte actuellement, avec lequel il salua, en arrivant à Cherbourg, la terre de France, puis la terre natale à Southampton. Pour débarquer à Waterloo-station, il avait prudemment mis sa casquette, coiffure de repos qu’il affectionne et que le vent — et les admirateurs — enlèvent moins facilement.

Comme j’écris toujours pour l’histoire ou pour l’historiette, je note : Charlot coiffe du 7 3/8, sa chemise fait 39 d’encolure et 40 de faux-col.

Si Charlot parfois s’impatiente, il fume peu. Il adore le tabac français ; ses cigarettes préférées sont le scaferlatti Maryland, paquet jaune, quatre ou cinq par soirée lui suffisent, alors qu’il en grillait 40 ou 50 par jour.

paru dans Comoedia du 22 septembre 2021

Tous les sports lui sont familier : la boxe, escrime, la course à pied, qu’il pratique couramment, mais il force la dose, passez-moi l’expression, quand il est sur le point de tourner un film. Il nage, plonge et pêche.

Où pêche-t-il ? sur les bords de l’ile Cathalina, située à 20 milles de Los Angeles, de l’autre côté du Pacifique. Le fishing passionne à ce point notre artiste qu’il est titulaire d’une décoration Thuna-medal. Ça vaut plus de cent sous ! Cette médaille est accordée par un club de pêcheurs, et ceux-ci ne la décernent qu’à certains de ses membres ayant pris dans l’année deux thons pesant chacun au moins 150 livres !

Arrêtons-nous ici. Ah ! si Charlie Chaplin voulait jamais laisser publier le journal quotidien où il note chaque matin, sans manquer jamais, ses impressions de la veille ! Quelle aubaine pour le lecteur, pour l’éditeur surtout !

A la date du 21 septembre 1921, si Charlot considère que sa rencontre avec deux clowns d’une fantaisie et d’une profondeur parfois égale à la sienne, vaut la peine d’être mentionnée, l’as du cinéma américain a dû écrire dans son bloc-notes, à peu près ceci :

« Dîné hier dans un bistro du quartier Montparnasse ou Montmartre, je ne sais plus, avec Jacques Copeau, connu à New-York, Jules Romains et les Fratellini, clowns qui sont frères sur l’affiche, par leur talent, mais, je ne crois pas, qu’ils le soient dans la vie. Après, cirque. Après, bal. Le cirque m’a plus amusé que le bal où cependant je suis resté davantage !

Dans la journée d’hier, Charlot n’a pas seulement dormi, essayé, il a fait du bien : il a promis à Miss Anna Morgan, apôtre américaine, bienfaitrice infatigable de nos régions dévastées, de paraître dans une représentation au bénéfice des victimes de la guerre. De plus, à MM. Huguenet, Candé, Henry Krauss, qu’accompagnait en guise d’interprète, M. Aimé Simon-Girard, il a laissé espérer son inestimable Concours pour un spectacle dont profiterait l’Union des artistes dramatiques, lyriques et cinématographiques.

Ces deux « charities » auraient lieu la semaine prochaine au retour de Charlot. Il quitte en effet Paris pour Bruxelles et Berlin, aujourd’hui même. « Is leaving.»

Jean-Louis Croze

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Ainsi, à la suite de l’acceptation par Charlie Chaplin de paraître à cette représentation de bienfaisance, paraît dans Comoedia l’annonce suivante le 29 septembre 1921 :

 

Puis le 3 octobre 1921, Charlie Chaplin lui-même fait publier cette annonce. Ce sera la première présentation du film Le Kid (Le Gosse) en France, le 5 octobre 1921 :

VENEZ VOIR « THE KID »
Une lettre de Charlot

paru dans Comoedia du 3 octobre 1921

paru dans Comoedia du 3 octobre 1921

Charlie Chaplin nous a, hier, adressé cette lettre, avec prière de la communiquer à nos lecteurs, lettre à laquelle il convient de faire bon accueil et de donner bonne réponse :

Madame, monsieur,

On m’a dit qu’en France j’avais des amis.

A ces amis, je demande de venir, nombreux, à la soirée donnée par le Comité américain pour les Régions dévastées, le mercredi 5 octobre, au Trocadéro.
Je présenterai, en personne, pour la première fois en France, mon film Le Gosse (The Kid), au profit de cette œuvre.

Chaque fauteuil pris, c’est un pauvre baby sauvé ; chaque loge, un foyer qui renaît.

Vous viendrez, n’est-ce pas, madame ? Vous viendrez, monsieur !

D’avance, je vous dis merci pour mes amis — les si courageux sinistrés de l’Aisne — et aussi pour moi.

Et en même temps qu’à la gratitude de Charlot, veuillez croire, madame, monsieur, en les meilleurs sentiments de

CHARLIE CHAPLIN.

Loges : 2.000, 1.000 et 500 francs. Fauteuils : 50, 30 et 20 francs.

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UNE REPRESENTATION INOUBLIABLE

Charlot est acclamé au Trocadéro par une foule immense

paru dans Comoedia du 6 octobre 1921

paru dans Comoedia du 6 octobre 1921

Une salle archi-comble, curieuse, empressée, vibrante, a fait, hier soir, à Charlie Chaplin, un accueil enthousiaste. L’aspect de cette salle où se côtoyaient les représentants les plus connus du monde des lettres, des arts, du théâtre, du cinéma, était presque émouvant, tant on sentait la curiosité passionnée avec laquelle cette foule suprêmement élégante attendait l’apparition de l’illustre artiste. Et cette représentation est inoubliable.

Elle commença par l’apparition du film qui nous montra avec quelle énergie et quel zèle on reconstruit les régions dévastées, là-bas, dans ces contrées de France qui furent si cruellement déchirées. Emouvant témoignage de la vivatalité profonde de notre race et qui souleva d’enthousiastes acclamations. Puis ; un« speaker » parut et annonça que Charlie Chaplin serait très heureux de signer les programmes des spectateurs qui voudraient bien monter sur le plateau.

On avait primitivement songé à une autre façon de procurer au public les précieux autographes : Charlie Chaplin, descendant dans la salle, serait passé au milieu des travées, accompagné de Mlle Cécile Sorel qui se trouvait sur la scène en toilette de soirée. Mais on se ravisa. Et le défilé, l’interminable défilé commença. Souriant, heureux, Charlot signait le programme qu’on lui tendait, serrait des mains, inlassablement, tandis qu’à ses côtés, Mlle Cécile Sorel recevait le prix de l’autographe demandé — prix que chacun mesurait à ses moyens, mais que chacun, sans nul doute, eût souhaité décupler.

Et Douglas Fairbanks fut ensuite, présenté au public. Le grand artiste apparut en veston, la canne à la main. Il fut acclamé. A la fin de la représentation, Charlot prit place dans une loge de face, en compagnie de Georges Carpentier et de Mme Carpentier. Il se leva et dit n’avoir jamais aussi vivement regretté d’ignorer notre langue pour traduire ses remerciements et son émotion. Et ceux qui connaissent la langue anglaise ont pu comprendre la vérité de l’affirmation de Charlot.

Enfin nous eûmes The Kid, film émouvant, d’un pathétique si profond, d’une vérité humaine si spontanée, si jaillissante où rayonne divinement toute la pitié du grand cœur de Charlie Chaplin.

Un regret unanime : Charlot apparut en habit, alors que chacun souhaitait éperdument de le voir comme on le vit si souvent, sous l’aspect qui a popularisé son image.

La recette s’est élevée à plus de 230.00 francs.

La seule vente de la signature illustre a atteint 30 000 francs.

Jean-Louis Croze

paru dans Comoedia du 6 octobre 1921

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AU TROCADERO – « THE KID » (le Gosse)

paru dans Comoedia du  07 octobre 1921

paru dans Comoedia du  07 octobre 1921

Film tragi-comique d’une humanité douloureuse, d’une fantaisie féerique adorable dont Charlot et Jackie Coogan font une oeuvre géniale.

Ce qui s’est passé avant-hier au Trocadéro ? Un film, madame. Si vous n’assistiez point à cette séance, regrettez-le, car vous n’aurez plus jamais, jamais l’occasion d’en vivre une semblable.

Son originalité tient à ceci : l’auteur de The Kid est venu, en chair et en os saluer les trois mille spectateurs présents, un peu avant que sur l’immense écran n’apparût la première image de son œuvre.

Petit, sur la vaste scène, gêné par son habit noir, semblait-il, ou par les paroles d’un speaker aphone, Charlot manifestement regrettait de se voir là. Les bravos d’une salle enthousiaste lui donnaient envie de pleurer. Quelques instants après, à l’ombre des plumes d’une illustre sociétaire, l’artiste signait des programmes, serrait des mains, d’ailleurs sans autre joie.

Le public à qui l’on avait promis non « Charlot gentleman », mais « Charlot pauvre bougre », faisait contre mauvaise fortune bon cœur et attendait le sketch annoncé par tous nos confrères et par Comœdia, sketch que devait enlever ce trio de vedettes : Mary Pickford, Douglas Fairbanks et Charlie Chaplin. Promettre et tenir sont deux.

Jean Bastia, avec sa verve accoutumée que tant d’esprit fait originale, vous dira plus loin les détails de la fête ; moi, je voudrais tenter d’expliquer le seul souvenir que j’entends garder, ce en quoi mon souvenir la résume : la présentation de The Kid (le Gosse). Cela compte, cela uniquement importe. Et je ne regrette point l’argent de ma soirée, car j’avais payé.

Un peintre séduit une jeune fille qui devient mère et accouche à l’hôpital. La voici rétablie, mise sur le pavé avec son nouveau-né. Que faire ? Comment vivre ? Le courage lui manque. Elle se décide à abandonner l’enfant qu’elle pose sur les coussins d’une auto de luxe. L’auto est volée ;ses voleurs se débarrassent du bébé au coin d’une borne.

Passe un pauvre diable. Certes, il n’entend point recueillir le petit être. Il essaye de lui faire un sort en le collant à une passante qui promène elle-même dans une voiture son rejeton. Mais Charlot est vu et obligé de reprendre l’enfant ramassé dans la rue et de l’apporter chez lui.

Ce père nourricier s’ingénie pour élever le gosse. Il lui improvise un biberon, lui taille des langes, le fait rire, le fait vivre dans le galetas où tous deux logent. A cinq ans, le gosse aide Charlot dans les travaux du ménage ; il l’assiste dans son métier de vitrier. Voici comment. Sur un trajet convenu, le moutard casse les vitres d’une maison devant laquelle passe, comme par hasard, un vitrier tout prêt à remplacer les carreaux en miettes.

La police s’aperçoit du stratagème. Poursuite des coupables qui parviennent à échapper à l’agent. Une femme, jeune, jolie, actrice célèbre, rencontre le gosse, lui fait cadeau de son premier jouet. Mais Jackie (je préfère lui donner le nom de son interprète), tombe malade ; l’Assistance publique va s’emparer de l’orphelin. L’enlèvement a lieu. Charlot l’interrompt, délivre son petit et l’emmène à l’asile de nuit.

Entre temps, la mère, la fille-mère qui abandonna son enfant voudrait bien le retrouver. C’est moins une annonce parue dans les journaux que la cupidité avisée du directeur de l’asile de nuit qui procure à l’actrice célèbre la joie de rentrer en possession de Jackie. « Vous avez su protéger le fils, vous saurez aussi protéger la mère. »

A dessein, je passe sur quelques phases de l’aventure. La féerie que constitue. « le songe de Charlot » est d’une adorable naïveté : il se croit en paradis, avec Jackie, ils ont l’un et l’autre des ailes, ils volent, tout est sourire, bonheur, lumière. Charlot a rêvé, un agent le secoue, le réveille. C’est le malheur, c’est la rue !

paru dans Comoedia du  07 octobre 1921

Vous rirez beaucoup si vous allez voir The Kid, mais vous pleurerez mieux. Quelle qualité d’émotion, il y a dans ce chef-d’oeuvre ! De scène en scène vous découvrez un mérite nouveau ; une profondeur inconnue de sentiment vous prend et vous entraîne, vous marchez avec l’action, en pleine beauté. Aucune pièce, aucun opéra ne me donnera jamais cette impression, ce trouble. On a dit de Charlot « ce fantoche ! » Quelle imbécillité. C’est un artiste rare, c’est un homme plus rare encore.

Ses moyens, sa manière, on les connaît. Jamais ils ne m’ont paru si grands. Le génie, monté à une pareille hauteur, ne se rencontre qu’à des siècles d’intervalle.

Mais ces choses que j’écris sembleront énormes, paradoxales : elles nécessiteraient des explications. Peut-être bien, mais je ne peux ni ne puis m’y prêter.

C’est sans restriction que je m’incline devant le génie de Charlot, devant la magnifique nature de son merveilleux partenaire Jackie Coogan, le gosse !

Jean-Louis Croze

*

La Soirée par Jean Bastia

paru dans Comoedia du  07 octobre 1921

Charlie Chaplin ; tu as reçu, avant-hier soir, la double consécration parisienne : le Trocadéro et Cécile Sorel.

Le Trocadéro, c’est notre plus vaste laboratoire d’enthousiasme, le plus nombreux.
Cécile Sorel, c’est la Beauté de Paris, le Répertoire, l’Art, le Sociétariat, quelque chose comme la personnification du buste de la République, sa réalisation en chair et en os (pour parler votre langue du cinéma), notre grande Photogénique, quoi !

Le Trocadéro ne s’ouvre que pour les grandes, grandes manifestations. Cécile Sorel ne se déplace que pour les têtes couronnées.

Cécile Sorel s’est montrée avec toi, dans une loge de velours cramoisi — le velours des trônes est toujours rouge — tapissée de laurier, donc tu es aujourd’hui le maître de Paris.

Tu peux, si tu veux, renverser Briand et dire à Millerand d’aller coucher au Claridge et t’installer à sa place dans son lit.

Le « Qui je défends est maître », d’Henri VIII d’Angleterre, pourrait être la devise de la Grande Dame du Français, avec qui tu t’es fait voir trocadéroiquement.

*

Ce fut, après la projection d’un film très pathétique — « pathétique » de « Pathé », — tourné par les soins du Ministère des Régions Libérées, la lumière ayant été redonnée, qu’un Américain, qu’on nous a dit être M. Speaker en personne, s’avança sur l’estrade et, du geste, montrant une loggia, dit :

Mesdames, Messieurs, je vous présente M. Charlie Chaplin.

Les douze mille yeux des trocadériens ont alors regardé dans la loggia et n’y ont vu qu’une dame très empanachée, qui était Mlle Sorel.

Ils ne pouvaient apercevoir Charlie Chaplin qui se trouvait derrière elle.

Alors, de même que, jadis, Christophe Colomb découvrit l’Amérique, Cécile Sorel découvrit l’Américain.

Et toute la salle d’applaudir à se rompre les métacarpes et Charlie Chaplin de saluer et de rire de ses belles dents saines qui font si gai sur les écrans du monde entier.

C’est une curieuse sensation de voir apparaître, vivant, un être qu’on ne connaissait jusqu’alors que par les images. Il semble que ce soit un film qui se déroule encore sous vos yeux ou que vous soyez le jouet d’une hallucination.

Et pourtant ce n’était pas Charlot.

Charlot, c’est un petit chapeau, une petite canne, une petite moustache, une petite jaquette et de grands souliers plats ; tandis que le gentleman, qui accompagnait Mlle Cécile Sorel, était en habit et gilet blanc. Evidemment, Mlle Sorel ne serait jamais sortie avec un homme aussi mal fait que Charlot, tandis qu’on peut se faire voir en la compagnie élégante de Charlie Chaplin, multimillionnaire cinégraphique américain.

Et, après lui, Douglas vint saluer, illuminant toute l’immense salle de ce sourire plein de santé qui l’a rendu si populaire.

Et la salle de vibrer à nouveau et d’acclamer le Sauveur du Ranch, le Cygne de Zorro, le Terrible Adversaire, le Douglas For-et-Vert qui descend si bien de cheval. et monte si facilement après les clochers.

Quelle salle et quelle assistance ! Mais allez donc dans ce Trocadéro innombrable retrouver toutes les personnalités présentes.

Nous avons bien aperçu M. de Max et des ministres tels que Léon Bérard, Lugot, des anciens ministres Tardieu, Lebrun, Ogier, etc.

Qui encore ? Des officiels comme MM. Carteron, chef de cabinet du Président du Conseil ; Fournier-Sarlovèze, Borel, Pain, secrétaire général du Ministère des Régions Libérées, Calas, Lucien Coudor, du Ministère des Régions Libérées qui réclame au pays tout son argent pour mener à bien le grand œuvre de la renaissance du Nord,

— Tout est perdu fors le Nord ! dit M. Pain ;

A quoi son collaborateur réplique :
— Pour être heureux que vous faut-il ?
— Beau Coudor !

Nous avons encore reconnu quelques Américains de marque : Sir Myron Herrick, l’ambassadeur, Mrs Dike, M. Noble-Hall, Misses Lily and Dolly Fairlie et des Parisiens du monde ou du théâtre Pierre Wolff, Colette, Georges Ménier, le boxeur Carpentier et sa femme, Cami, Mme Loucheur, Mme Yvain, l’acteur Pizani, Eva Reynal, Maria Ricotti, Astruc, Gémier, Charles Akar, Joë Bridge, Parson, M. et Mme Henri Duvernois, M. et Mme Victor Margueritte, Sem, Jacqueline Campbell, M. et Mme Emile Fabre, Léon Bailly, Jacques Hébertot, Delac, le photographe Manuel, Jean de Rovera, René Kerdyk, André Gailhard, Schulmann

Et tous les « en chair-et-en-os », de l’écran français, la chair à Pathé de tous nos films à épisodes et des rigadineries nationales de Paris et de province, des Pathés de Foix aux Pathés de Cannes, tous les Mathots et sous-Mathots — si n’est Mathot c’est donc ses frères — des imageries articulées à quoi nos enfants nous amènent chaque semaine, quand nous avons été des parents bien sages.

A la sortie, Sorel, tenant Charlot par la main — tel son kid — essayait de le soustraire à l’admiration encombrante des foules.

Léon Daudet criait : « Vive le roi Charles ! ». Et Maurras disait, après Arys : « Un sourd viendra ! ».

Musidora déchargeait en l’air un bout de révolver minuscule en proclamant : « Pour Don Carlos Chaplin ! »
Et Maurice Colrat, essayant de galvaniser l’Opinion, saisissait par la bride les 40 chevaux de l’automobile chaplinesque et s’excitait :
— A l’Elysée ! A l’Elysée !

paru dans Comoedia du  07 octobre 1921

Bien rares sont aujourd’hui ceux qui osent encore ne pas rire aux films de Charlot.

Ce sont les mêmes qui continuent à donner leur confiance à des clowns politiques combien plus sinistres que le pitre génial de l’écran.
Ils trouvent dans la monnaie du rire de Charlot une paille ; il ne voient donc pas la poutre qui s’est incorporée au métal dont est faite la médaille d’identité de nos parlementaires.
Ils ne s’aperçoivent donc pas que nos hommes d’Etat, nos orateurs législatifs, les rois constitutionnels et leurs pontifes ministériels ne sont que des « Charlots » et combien moins drôles ; qu’ils se sont, comme Charlie Chaplin, composé un costume et des attitudes ; que, de même que Charlot marche de façon comique, eux, solennels, se processionnent dans la vie ; que, tandis que Charlot a de gros souliers plats, eux, ont le ventre barré de larges plates écharpes ; qu’ils ont toujours en bouche les mêmes mets si Charlot a les mêmes gestes ; que la canne de Charlot peut se comparer au parapluie national dont ils sont prêts à se couvrir dès qu’une menace de gros grains assombrit le ciel de la République.

Mais, eux, sont embêtants, c’est pourquoi les gens sérieux les comprennent et les admirent !

Le peuple, plus simpliste, va vers Charlot parce qu’il est gai, et lui fait fête et semble dire :
Charlot, veux-tu être notre roi ?
« Lloyd George est un vieux pantin dont on aperçoit toutes les ficelles et Briand n’est qu’un endormeur en discours. Veux-tu, avec tes pantalons en tirebouchon, ton gilet bâillant, ta jaquette étriquée, veux-tu les trônes et les portefeuilles ? Dis un mot et nous te les donnons.

« Veux-tu être roi d’Angleterre ou empereur en France ? Tu as un petit chapeau, donc tu peux être Napoléon !

« Roi Charlot, tes petites moustaches courtes sont plus belles que les barbes républicaines, l’impériale de Badinguet, les pattes de lapin de Louis-Philippe et les perruques de Louis XIV. Nous nous ferons tailler à ta façon nos poils sous le nez — c’est bien plus comique.

« Toi, plutôt que de nous débiter, à jour fixe, de grands discours sur la Fraternité ou les Droits de l’Homme — passe-nous la rhubarbe et donne-nous le ciné — tu nous projetteras de temps en temps une Vie de chien ou Charlot s’évade.

« Pour bien nous faire comprendre la vanité des guerres, tu ne nous ennuieras pas avec de grandes théories déclamatoires, tu n’auras qu’à nous redonner ton Charlot aux tranchées, ce film où, dans un rêve, tu fis prisonnier à toi seul le Kaiser, le Kronprinz et Ludendorf…
…dans un rêve. Nous t’avons compris.

« Grand Charlot Ier, Auguste (prénom des Empereurs et des Clowns), règne sur le monde au moyen de cette langue universelle qu’est le Cinéma ! que toutes les haines s’apaisent dans les rires qui désarment, et que chacun reconnaisse l’autre pour son frère, parce qu’il aura ri avec lui ! Le cœur des hommes ne leur en a joué que de sales tours. Peut-être est-ce les rates qu’il faut émouvoir et secouer à l’unisson pour avoir la paix universelle ! »

Jean Bastia

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Charlot a quitté Paris après avoir été fait Officier de l’Instruction Publique

Ses adieux à Comœdia

paru dans Comoedia du 08 octobre 1921

paru dans Comoedia du 08 octobre 1921

Hier matin à 10 heures, j’étais au Claridge, exact au rendez-vous donné la veille par Charlie Chaplin.

I am leaving at eleven.

Effectivement, à onze heures, en compagnie de l’excellent dessinateur Cami, sans trompette et sous l’œil du haut tambour-major qu’est le chasseur de l’hôtel, Charlot s’installait, avec M.Robinson, son secrétaire, dans une auto et filait vers le Bourget.
Mais entre temps, nous avions causé.

Please, expliquez-moi quelle est l’importance de la décoration que le Ministre m’a donnée l’autre soir au Trocadéro, me demanda Charlot.

Je regardai sa boutonnière ; un superbe macaron violet s’y arrondissait. Après avoir félicité le nouvel officier de l’Instruction publique, heureux promu qui sans avoir attendu sous les palmes d’O. A. se trouvait tout d’un coup bombardé O. I.

Et dans un anglais plein de circonlocutions françaises, je me livrai à une juste apologie de la récompense obtenue : c’est le plus haut grade de la hiérarchie violette, les professeurs, les savants parvenus au premier échelon, n’arrivent pas toujours au second ; le ruban est trop souvent leur seule faveur. etc., etc.

Oh ! très bien ! Oui, très bien ! dit Charlot en abaissant sur le revers de son veston un regard peut-être admiratif, peut-être amusé.

— Si vous aviez accepté de déjeuner avec Comœdia suivant la tradition que Doug (Fairbanks) et Mary (Pickford) connaissent bien et qu’ils eussent continuée avec vous, ainsi que vos deux grands amis vous l’ont dit, la remise de la décoration aurait eu lieu en présence et sous les bravos de tous les artistes de Paris.

A ce direct, Charlie Chaplin répondit, visiblement sincère, visiblement gêné :

Excuse, very sorry. Pareille invitation m’avait été adressée par mes camarades anglais, avec la même insistance, le même bon cœur. J’avais dû refuser, sachant la brièveté de mon séjour. Et pourtant ce plaisir, cet honneur me tentaient, à Paris comme à Londres. Quand Comœdia est venu en son nom et au nom de mes camarades français, m’offrir ce déjeûner, j’ai été obligé de répondre encore : « Merci, non merci ! » Mais nous nous reverrons : je viendrai en France, au moins une fois par an, donc dans douze mois, peut-être avant, je déjeunerai avec vous et je parlerai, au dessert, en français.

paru dans Comoedia du 08 octobre 1921

Puis nous parlons de The Kid. Son génial auteur et interprète veut savoir pourquoi nous traduisons le mot anglais par Le Gosse et ce que cela signifie. Je m’exécute et à mon tour, j’interroge Charlot. Il est dans ses bonnes, aujourd’hui ; il signe quelques chèques pour des fournisseurs et non sans avoir demandé à son secrétaire : combien fait le dollar, ce matin ? il se livre :
Mon dernier film The Iddle Class (La Classe paresseuse) sera présenté ces jours-ci, il est court, j’ai travaillé au scénario du prochain. Je me sers rarement pour bâtir un sujet des idées des autres, ils ne peuvent pas être moi et je ne pourrais pas être moi en acceptant leurs sujetions. On m’en a offert, des scénarios ; pendant mon voyage en Europe : plus d’une centaine. Je n’en lirai guère.

— Pourtant, dis-je, si un auteur célèbre à Paris, romancier, novelist de premier ordre qui vous connaît bien et a travaillé pour vous, sur mesure en quelque sorte, vous présentait un sujet ?

Je nomme l’auteur, j’esquisse en quelques mots sa trouvaille. Je ne répéterai pas ce que m’a dit Charlot et cependant c’est très convenable !

The Kid revient sur le tapis. Charlot est curieux de savoir quel est ou quels sont, parmi ses films projetés en France, celui ou ceux que notre public préfère. Je nomme les derniers : Une vie de Chien, Charlot soldat, qui marchent d’ailleurs, pour le succès et le nombre de copies vendues ou louées sur les marches de leurs aînés.

— « Very curious ! Very interesting ! »

Un valet de chambre apporte un petit paquet :
Oh ! visit’s cards !

Charlot donne à un confrère anglais, à Cami, son vieux camarade qui n’avait pas dit qu’il avait fait : Les Deux Mousquetaires et demi, titre dont s’esclaffe l’artiste, un de ses bristols.

Je vais recevoir aussi un carton ; au-dessus d’un « Charles Chaplin », bien gravé, mon interlocuteur trace un « good bye, Comœdia », signe et me tend la précieuse carte.

paru dans Comoedia du 08 octobre 1921

C’est l’heure du départ, l’heure attendrissante des saluts et des pourboires, Les uns profonds, les autres larges.

Sur le trottoir, Mlle Mathilde Sée que je rencontre me dit : « Charlot s’en va, je veux le connaître », et au moment où le voyageur se dirige vers son auto, l’aimable parisienne l’arrête, le complimente en anglais. Charlot d’abord semble ravi ; mais je suis un peu au courant de ses jeux de physionomie, son sourie signifie : « Excuse-moi, je vais être en retard. »

Mlle Mathilde Sée met à ce bonjour-adieu sa bonne grâce habituelle et le triomphateur de The Kid s’en va vers le Bourget, morne plaine.

Peu après, un avion emporte le passager vers la côte anglaise et le départ non loin de Londres, à 3 heures.

Jean-Louis Croze

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Finalement, ce dernier encart dans Comoedia, daté du 09 décembre 1921, nous prouve l’immense succès que fût la sortie du film le Kid (Le Gosse) à Paris.

Max Linder.

Inépuisable, énorme le succès du Gosse.
Le sujet de ce film merveilleux d’originalité technique au-dessus de laquelle s’élève le génie de Charlie Chaplin, prodigieux, inoubliable ainsi que son partenaire, le petit Jackie, brillant reflet d’une brillante gloire de l’écran.

La Fournaise, comédie dramatique, très bien choisie comme contraste au Gosse, les actualités ajoutent encore à l’intérêt d’un programme extraordinaire.

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Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

La page sur Le Kid sur le site officiel de Charlie Chaplin.

L’essai (en anglais) de l’historien du cinéma Jeffrey Vance sur The Kid (pdf).

Extrait de Le Kid de Charlie Chaplin.

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Le documentaire sur Le Kid.

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La bande-annonce du documentaire « Charlie Chaplin, le génie de la liberté » diffusé sur France 3 le 6 janvier 2021.

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