La sortie à Paris du film Le Kid de Charlie Chaplin – PART 1 (1921) 1 commentaire


Il y a cent ans jour pour jour était présenté à New York au Carnegie Hall, le premier long-métrage de Charlie Chaplin, Le Kid, ce 21 janvier 1921.

Film majeur de l’histoire du cinéma, nous nous devions de lui rendre hommage.

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Nous avions rendu homage au génie de Charlie Chaplin de nombreuses fois sur ce site, retrouvez les via notre moteur de recherche ici.

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Ainsi, voici le post que nous avions publié à l’occasion du 40° anniversaire de la mort de Charlie Chaplin :

Le Spécial Charlie Chaplin de Cinéa (1922)

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Ne ratez pas également ce post publié dans Cinémagazine le 4 mars 1921, avant la sortie en France du film Le Kid.

Notre CHARLOT : CHARLIE CHAPLIN (Cinémagazine 1921)

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Pour cette premiere partie, nous publions les articles parus dans Cinémagazine et Cinéa.

Cinémagazine a consacré plusieurs articles au film Le Kid et à Chaplin dans son numéro du 30 septembre :

Une interview avec Chaplin lors de sa venue à Paris en septembre 1921, une lettre ouverte à Chaplin par Lucien Doublon, un texte de Charlie Chaplin à propos de son film Le Kid (Le Gosse). Nous avons ajouté un court article dans le numéro du 18 novembre Le Nouveau Charlot.

MIS A JOUR = 29 Janvier 2021

Nous venons d’ajouter une interview très intéressante de Charlie Chaplin paru dans numéro de Cinéa daté du 25 novembre 1921, à lire ici.

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Puis, nous avons ajoutées les articles parus dans l’autre grand magazine de l’époque, Cinéa de Louis Delluc.

Tout d’abord un encart sur Chaplin à Paris, l’article de Louis Delluc sur Le Kid (Le Gosse), ainsi qu’un autre signé Lionel Landry.

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A suivre et vive le cinéma !

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paru dans Cinéa du 14 octobre 1921

CINÉMAGAZINE interviewe CHARLIE CHAPLIN en son appartement du Claridge

paru dans Cinémagazine du 30 Septembre 1921

paru dans Cinemagazine du 30 Septembre 1921

Lundi 19, 13 h. 35.— Je me demandais, comment il me serait possible de pénétrer dans le nouvel « home » de Charlie, lorsque me vint l’idée de m’adresser à son « manager », M. Carlyle Robinson. Ce dernier, à l’annonce de Cinémagazine, me fait introduire de suite.
Après les salutations d’usage, je demande à voir Charlie Chaplin.

— Il a fait un assez bon voyage mais il est bien fatigué ; néanmoins, il ne saurait refuser la visite de Cinémagazine.

L’aimable manager me quitte donc pour m’annoncer à Chaplin et, presque aussitôt un vigoureux « Come in, please » m’invite à pénétrer dans l’appartement 254, la retraite de Chaplin au Claridge Hôtel.
Un jeune homme vêtu d’une robe de chambre bleue à revers jaune citron, les cheveux bouclés, la figure souriante, accoudé à une petite table sur laquelle vient d’être servi un lunch, discute en un anglais très pur avec quelques amis : c’est Charlie Chaplin.

paru dans Cinemagazine du 30 Septembre 1921

A mon approche, il s avance vers moi et me tend la main en esquissant un sourire de franche sympathie.
— My dear Charlie, lui dis-je, je vous souhaite la bienvenue au nom de tous les
Amis du Cinéma qui attendaient votre arrivée avec une impatience fébrile.
Très touché de votre accueil, my dear, et dites bien à tous vos amis-lecteurs que je les remercie bien sincèrement de l’intérêt qu’ils me portent.

— Avez-vous fait bon voyage ? Resterez-vous longtemps parmi nous ?
Oh ! I had the sea-sickness, me répond-il en riant et fait mine de se pencher au-dessus du bastingage d’un navire imaginaire, mimique si expressive et comique qu’elle
fit rire aux éclats tous les assistants.  Je pense rester cinq ou six jours parmi vous… Mais je reviendrai dans les pre-jours d’octobre.

— Oh ! Charlie, restez plus longtemps ; c’est trop peu !
— … Oui, c’est peu, surtout que j’aime beaucoup les Français, qui sont aimables pour moi. Mais je reviendrai bientôt avec Doug (Douglas Fairbanks. ndlr) et Mary (Mary Pickford. ndlr) qui vont arriver.

— Et ensuite, où irez-vous ?
Je ne sais pas encore ; je suis indécis entre l’Espagne ou l’Allemagne ;
ce que je cherche, c’est du repos ; pourriez-vous me dire où je le trouverai ? !

— My dear, nous avons été discrets et je pense que vous emporterez un excellent souvenir des journalistes français ?
Oh ! well, vous m’avez laissé plus tranquille que les reporters britanniques !!!

Nous causons de choses et d’autres et je le complimente sur son Kid qui nous avait été présenté tout dernièrement, mais Charlot est modeste et me réplique que la plus grande part de succès revient à Jackie Coogan pour sa merveilleuse interprétation.
— Mais, mon cher Chaplin, c’est votre élève et il convient de féliciter d’abord le Maître !

Puis, nous parlons de son dernier film, The Idle Class (Charlot et le Masque de fer), dans lequel il faillit être brûlé ; mais, le temps passe vite et il nous fait part qu’il voudrait bien se reposer cet après-midi, « quitte à consigner ma porte pour être tranquille », ajoute-t-il avec un sourire qui découvre de belles dents.

Je prends donc congé de Charlie et nous nous séparons sur un cordial et vigoureux shake-hand.

R. BERNARD

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« LETTRE OUVERTE A CHARLIE CHAPLIN » par Lucien Doublon

paru dans Cinemagazine du 30 Septembre 1921

Monsieur,
Les journaux sont emplis de votre renommée et l’on vous fête partout à l’égal d’un roi. Il n’est pas un homme au monde, que dis-je ? pas un enfant qui ne connaisse votre nom et qui ne sache qui vous êtes. Mais si, pour l’enfant, vous n’êtes qu’un merveilleux amuseur, ce que l’homme comprend et admire en vous, c’est cette faculté que vous avez, et qui vous apparente au génie, de traduire la pensée humaine dans ce qu’elle a de plus profond.

Vous êtes venu sur le continent précédé d’une mirifique réputation toute auréolée, il faut bien le dire, de banknotes, car la foule ne peut savoir l’immense effort que vous êtes forcé de faire pour produire ces films tant applaudis par la suite, ni le soin minutieux avec lequel vous vous y consacrez.
Pourtant, plusieurs pays se disputent l’honneur de vous avoir pour enfant et l’Amérique comme l’Espagne, l’Angleterre comme la France prétendaient avoir abrité votre enfance.
Vous êtes — Américain, Espagnol, Anglais ou Français — l’une des gloires théâtrales de notre époque et cela suffit à notre satisfaction.

Comme on a dit : Debureau, on dira : Charlie Chaplin et vous continuerez la lignée des grands mimes, en la faisant resplendir d’un nouveau lustre, d’un éclat peut-on dire, inconnu jusqu’ici.

Car ce qui honore votre talent, c’est la bonté qui s’en dégage et si l’on vous aime, oui, si réellement l’on vous aime pour avoir seulement vu votre image trépidante sur l’écran, c’est parce que vous vous y êtes révélé tout de suite le défenseur des humbles et des faibles, l’exquis, le touchant père adoptif du « Kid ».

C’est en pensant au « kid », monsieur, je veux dire au gosse, que je me permets de vous écrire et c’est à votre cœur pitoyable que je m’adresse lorsque je viens vous demander de collaborer pour l’amour des tout-petits à une œuvre qui ne peut que vous attendrir.

Il y a, en France, des tout-petits qui ont affreusement souffert de la guerre, de cette guerre victorieuse qui nous laisse meurtris. Ces « petits » souffrent encore; il y a des « kids » qui n’ont plus de papa ; d’autres qui sont sans logis ; d’autres qui n’ont rien ou presque pour se vêtir.

Il y a des milliers d’enfants que la guerre a fait orphelins et des misérables, et ce sont les enfants des régions dévastées du nord de la France. Voulez-vous leur donner un peu de joie ?

Vous que nous avons acclamé jadis dans Charlot soldat, pensez un instant aux ruines qui sont là-bas, aux désastres accumulés et répondez-nous. Voulez-vous faire des heureux ?

Eh bien, consentez à paraître une seule et unique fois devant un écran parisien sur lequel sera projeté un de vos films. Interprétez le moindre sketch… Soyez un instant le Charlot du cinéma… et la recette folle que vous ferez, j’en suis sûr, vous la remettrez aux tout petits « kids » de chez nous.

Faites ce geste, Monsieur, puisque vous alliez au talent, cette bonté du cœur qu’en France nous nous plaisons toujours à admirer et à chérir, et vous serez béni par des milliers d’enfants et des centaines et des centaines de grandes personnes pour qui « Charlot » ne sera plus seulement alors l’interprète idéal d’Une Vie de chien, mais le Consolateur, le Bienfaiteur des petits Français, le bon Charlie !

Lucien Doublon

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Et dans ce même numéro, Cinémagazine reproduit ce texte de Charlie Chaplin à propos de son film Le Kid (Le Gosse).

Ce que Chaplin pense de  » THE KID  » (le Gosse) que vous verrez prochainement

paru dans Cinemagazine du 30 Septembre 1921

« Un de mes amis me dit une fois que toutes les formes de l’art sont des lettres d’amour, adressées par l’artiste au public. Le désir vient à ces hommes de s’exprimer eux-mêmes à travers quelque médium : peinture, sculpture, littérature, ou tout autre art. Mon médium à moi, c’est le film.

Je dois admettre que s’exprimer sur l’écran est très peu amusant pour le comédien ; ceux de mes films qui semblent les plus drôles au spectateur sont ceux qui ont été les plus pénibles à composer. L’art d’être plaisant cinquante-deux semaines de l’année et six jours de la semaine, à partir de 9 h. 30 du matin, est une affaire sérieuse. Il y a, par bonheur, quelques moments où les idées vous arrivent à l’improviste.

Par exemple, je vais à un concert où joue Paderewski. Voici le piano, la solennelle assemblée, la dignité du moment psychologique où le maître arrive, s’assied, va commencer…
Soudainement, dans ce profond silence qui précède les premiers accords, je vois — en imagination seulement — le tabouret s’effondrer et le maître faire une chute ignominieuse… Vous avez là le commencement d’un incident de mes films. Le travail vient plus tard.

On m’a souvent demandé celui que je préférais. Eh bien ! celui, peut-être, qui m’a donné le plus de plaisir, est mon dernier, The Kid, écrit expressément pour faire ressortir les qualités d’un jeune acteur de cinq ans, Jackie Coogan.

Ce fut un pur hasard qui me fit rencontrer cet enfant ; il était dans un hôtel de Los Angeles, avec ses parents, et sommeillait sur une chaise. On l’éveille afin qu’il me voie ; il se frotte les yeux, saute de son siège, me fait son salut le plus poli, et retourne dormir.
Dans cet instant si court, j’avais pu cependant remarquer les qualités du petit Jackie et ne le perdis pas de vue. Je demandai à ses parents de me le confier pour faire partie de mon studio, et, peu de temps après, je conçus le projet d’un film exprimant des sentiments qui ne sont pas, je crois, de pure individualité.

Le résultat fut The Kid, qui nous a occupés tous deux pendant un an, et qui est unique parmi mes productions.

Jackie Coogan n’a rien de l’enfant prodige, précoce, imitant les grandes personnes ; il est le plus aimable que l’on puisse voir, quoique conscient de ce qu’il vaut comme artiste, possédant déjà cent ressources comme acteur.
Ses parents sont tous deux attachés, comme danseurs, dans une troupe de vaudeville qui fait des tournées à l’Ouest. Peut-être leur doit-il son amour de paraître en public ; rien ne lui plaît davantage que de voir l’effet de ses scènes sur le spectateur. Quand je commençai son instruction, ma principale difficulté fut de vaincre son inattention, ou plutôt son inhabileté à concentrer cette attention, défaut caractéristique, d’ailleurs, de tous les enfants. Mais il possède un don, peu ordinaire à son âge, celui de pouvoir recommencer une scène, un mouvement, sans ennui. Je l’ai vu ramasser un objet, après une douzaine de répétitions, de manière à faire croire que c’était la première fois.

paru dans Cinemagazine du 30 Septembre 1921

Revenons à The Kid. Je voulais, depuis longtemps, créer un film sérieux qui, parmi beaucoup d’incidents comiques ou burlesques, cachât une ironie éveillant la pitié, avec un sens de satire soulignant les côtés les plus bouffons. C’est, je crois, ce que j’ai accompli. Il y a du rire, comme dans toutes mes scènes, mais il y a autre chose de plus.

L’histoire est, brièvement, celle-ci :
Une femme de Londres, très pauvre, essaie de placer son enfant illégitime dans une atmosphère de luxe, et l’abandonne sur les coussins d’une limousine arrêtée à la porte de la plus splendide demeure. L’auto est volée, l’enfant déposé sur un baril de cendres. Il est recueilli par un pauvre vitrier ambulant. Une grande partie du film est consacrée à leurs aventures comiques et parfois pathétiques, dans les rues de la grande ville.
L’enfant (Jack Coogan) travaille à briser les carreaux ; le vitrier (c’est moi) le sait et les raccommode. Finalement, le petit est perdu… mais allez voir le film.

Aujourd’hui The Kid est présenté. Ce que l’enfant fera, je ne le sais pas, ni ce que je ferai non plus. J’irai sans doute encore, portant une fausse moustache, une canne trop petite jusqu’à ce que je rencontre l’entrepreneur des pompes funèbres. »

CHARLIE CHAPLIN 

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Le Nouveau Charlot

paru dans Cinémagazine du 18 novembre 1921

paru dans Cinémagazine du 18 novembre 1921

Il nous a semblé curieux de connaître l’avis du public parisien, sur le nouveau film de Charlie Chaplin, qui eut tant de succès aux États-Unis et en Angleterre. Une enquête dans les salles privilégiées qui projetèrent le Kid à Paris, nous permet d’affirmer que Jackie Coogan, le jeune artiste découvert par Charlot, sera bientôt aussi populaire en France, que l’est son initiateur à l’art muet.

Le Kid sera certainement un triomphe, pourtant que de réserves il nous a été donné d’entendre formuler. Beaucoup d’anciens admirateurs de Charlot ne se gênent pas pour déclarer bien haut que leur héros a eu tort de changer sa manière habituelle et qu’ils le préféraient tel qu’il était jadis. Le nombre de ces boudeurs nous a paru assez considérable, mais il est à peu près sûr qu’il ira en diminuant.

Nous avons en France la manie de spécialiser les artistes, les écrivains, les compositeurs et en général tous ceux qui exercent une profession intellectuelle. Un vaudevilliste, définitivement classé comme tel ferait une tragédie admirable, qu’il aurait du mal à l’imposer à un directeur de théâtre. De même un poète qui écrirait un vaudeville réussi, ne trouve rait aucun directeur pour le jouer. C’est là un état d’esprit particulier à la France. Il ne faut donc pas s’étonner que la tentative de Chaplin rencontre chez nous quelque opposition. Le talent du grand artiste saura surmonter ces petits obstacles et d’ici peu de temps, tout le monde sans exception, applaudira le nouveau Charlot.

Non signé.

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paru dans Cinéa du 14 octobre 1921

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Encart sur Chaplin à Paris

paru dans Cinéa du 7 octobre 1921

paru dans Cinéa du 7 octobre 1921

CHARLIE CHAPLIN est venu en Europe, acclamé, mais discret et calme. Il a séjourné à Londres, à Berlin, à Paris, à Lympne chez sir Philip Sassoon.

Il a vu le moins de journalistes possible, il a évité les banquets et les manifestations grandioses.

Il s’est promené dans les bars intimes, les cafés littéraires, les cirques, les music-halls avec ses amis Georges Carpentier, Harry Pilcer, Jacques Copeau, les frères Fratellini, etc.

Il ne consent à se montrer que dans des galas de bienfaisance.

Nous l’aimons de plus en plus.

Non signé.

paru dans Cinéa du 14 octobre 1921

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Charlot à Paris par Louis Delluc

paru dans Cinéa du 14 Octobre 1921

paru dans Cinéa du 14 Octobre 1921

Chaplin, très acclamé et peu compris, est venu et parti.

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Il a honoré de sa présence le gala du 5 octobre au Trocadéro et a provoqué ainsi une recette de 250.000 fr. au profit des régions dévastées. Il a été ce soir là presque invisible, mais on a beaucoup vu Mlle Cécile Sorel dans son costume du dernier bal de l’Opéra. Elle patronnait Chaplin.
Le tact français est aussi une région dévastée par la guerre.

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Heureusement le lendemain Chaplin est allé avec son ami Carpentier à la Cigale. Les figurantes et danseuses ont acclamé le charmant petit spectateur timide et poli. Régine Flory l’a salué. Vilbert a été très bien. La salle, beaucoup moins distinguée que celle du Trocadéro, a fait une ovation.

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La plupart des interviews de Chaplin parus depuis son arrivée sont apocryphes. Il n’a voulu voir personne. Son secrétaire s’est â peine montré. Tout au plus le chasseur de l’Hôtel Claridge a-t-il consenti quelques conversations aux grands reporters parisiens. Charles Chaplin, vous êtes très sympathique et Cinéa est enchanté de vous.
Charles Chaplin est un des hommes les plus tristes du monde. Cette nouvelle va faire sourire. N’insistons pas !

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Il y a deux ou trois douzaines de jeunes interprètes français qui auraient du voir Chaplin. Mais le moyen ? La Comédie-Française s’en est mêlée. C’est la plus solennelle sociétaire de ce vieux théâtre en ruines qui a chaperonné le plus neuf acteur du monde. Mais ce sont les quelques jeunes interprètes évincés qui lui ont donné leur cœur.

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Au travail, Charles 1er.

Louis DELLUC

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Critique du film « Le Kid » par Louis Delluc

paru dans Cinéa du 28 Octobre 1921

paru dans Cinéa du 28 Octobre 1921

Le Gosse (The Kid).
De la meilleure foi du monde, les personnes qui ne voient en Chaplin qu’un pître, vous assureront dans quelques mois que c’est le plus grand comédien moderne, et qu’elles l’ont toujours dit.
Je ne veux pas hurler avec les loups et crier haro sur le bouffon. La plèbe ingrate fuit les tragédiens, se vautre dans le rire — n’importe lequel, et le pire au besoin — mais après quoi, dessaoûlée, elle le fouaille d’un mépris supérieur.
J’ai bien ri, sacré pitre ! mais que tu es idiot !!! Ah !
pourquoi tout un chacun ne déclame-t-il pas cela devant son armoire à glace ? La lâcheté de l’homme qui a ri est basse, voyez-vous, Footitt, inventeur d’ironie, meurt presque oublié, et le vieux cabot essoufflé qui gueule
La fille de Roland depuis quarante ans crèvera dans les honneurs et entouré du respect de tous ces braves gens qui lui préféraient pourtant la farce ardente du clown.

Le cas de Chaplin est autre. Chez nous le cinéma est, — le gouvernement lui-même vous le dira, — un jouet d’enfant. Ses as ne sont que baladins. Et Chaplin — qui ça, Chaplin ? On dit « Charlot », voyons — est un pitre. Certes, l’esprit simpliste de la foule ramène tout à la première impression, c’est-à-dire ici aux tartes à la crème, aux coups de pied au cul, aux cascades ingénues.

Il est donc bien regrettable que les loueurs continuent de produire les anciennes bandes de Chaplin pêle-mêle avec Charlie soldat, Sunnyside, Une vie de chien. Ils ne comprennent pas quel tort ils se font commercialement et moralement.

La force du talent finira bien par arranger les choses. Et quand toute la France aura vu Le Gosse pendant six mois, croyez bien qu’on se laissera moins tromper par les affiches.

Le Gosse, pall-mall de Dickens et de Rabelais, aura des frères sans doute et durera comme Panurge et Olivier Twist, et ne plaira pas qu’aux bébés et aux imbéciles.

Il imposera profondément Chaplin, premier comédien de ce temps.

Louis Delluc

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« Le Gosse » (The Kid) par Lionel Landry

paru dans Cinéa du 4 novembre 1921

paru dans Cinéa du 4 novembre 1921

Dans l’art de Charlie Chaplin, ce que l’on saisit tout d’abord ce sont les procédés d’expression qui sont ceux de la pantomime anglaise, portés à leur perfection et aidés de toutes les facilités supplémentaires que donne le truquage photographié.
Dans certains films, et non des moindres
(Charlot patine, Charlot noctambule) il n’y a guère que cela, et c’est déjà fort amusant.
Peu à peu on s’aperçoit que ces procédés servent à faire vivre pour nous un certain personnage très réel, très riche en sentiments humains où il y a quelque chose de Charlie Chaplin — ou plutôt de l’idée que Charlie se fait de lui-même — mais où aussi, comme dans toutes les grandes créations artistiques, chacun retrouve quelque chose de soi même : ce personnage, si vous voulez bien, nous lui réserverons le nom de « Charlot ».

paru dans Cinéa du 4 novembre 1921

A qui Charlot s’apparente-t-il ? Son ancêtre direct, que peut-être lui-même ignore, serait Panurge, dont il a l’esprit délié, l’amoralisme naïf, la peur naturelle des coups, la haine méprisante envers la brutalité, la souplesse et le prompt rétablissement sous les atteintes du sort, l’industrie multiple enfin — songeons à tous les métiers que nous l’avons vu entreprendre !

Mais c’est un Panurge qui a lu Dickens — peut-être même (frémissons) Dostoïevski, qui a compris ce que valent la bonté, la pitié, l’émotion. Toutefois, il a lu aussi Bergson, et sait que les sentiments véritables ont leur siège dans la vie subconsciente ; aussi n’a-t-il pas la raideur prédicante des personnages de Griffith. Sa charité n’est pas imprimée sur un écriteau ; elle habite au plus profond de son cœur, y coexiste avec les désirs, les égoïsmes, les premiers mouvements plus ou moins douteux (rappelez-vous Charlot soulevant la grille d’égoût pour y jeter le gosse encombrant). Enfin il a lu Jules de Gaultier, ou tout au moins les études que ce grand et subtil philosophe a inspirées à Benjamin de Cassères, et je ne connais pas meilleure illustration de la théorie du Bovarysme, meilleure démonstration de l’écart entre ce que nous croyons ou voulons être, et ce que nous sommes, que Charlot soldat.

Ainsi conçu, ce personnage — ce Charlot qu’il est absolument essentuel de distinguer de Charlie Chaplin, son père spirituel — s’exprime par une langue directe, sans fignolages, sans recherches de néologismes, simplement en employant de manière parfaite les instruments existants. Les gens du métier, qui cherchent ce qu’ils pourraient imiter (il n’y a rien qui s’imite mieux que les néologismes expressifs ; Claude Debussy hier, Marcel L’Herbier demain) sont presque déçus ; mais le public rit, comme jamais il n’avait ri, et les blasés pour qui le spectacle des efforts vers le plaisant est en général une souffrance, rient aussi de ce comique à la fois si naïf et si savant, si préparé et si naturel.

Il paraît que l’éditeur français de ce film l’a payé fort cher, et l’on pourrait supposer que c’est parce qu’il l’estime beaucoup.

S’il en est ainsi, comment se fait il, d’une part qu’il en ait coupé un cinquième environ — et précisément la partie qui a eu le plus de succès en Amérique — d’autre part qu’il croyait l’embellir en y introduisant quelques-unes des plaisanteries les plus bêtes qui aient sali un écran ?

Précisément parce que l’art de Charlie Chaplin procède de la pantomime, il comporte un minimum de texte.

En ajouter, c’est imiter cet entrepreneur de spectacle qui trouvait que Deburau avait bien du talent, mais que ce serait encore mieux s’il parlait.

Lionel Landry

paru dans Cinéa du18 novembre 1921

Celui-ci ajoute dans le numéro suivant de Cinéa (18 novembre 1921) ceci :

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En écrivant, au sortir de la présentation, l’étude sur Le Gosse, qui a paru dans Cinéadu 4 novembre, j’avais surtout cherché à mettre à sa place exacte l’art de Charlie Chaplin, ainsi qu’à marquer la filiation du personnage multiple et charmant dont il a fait son héros.

Du film j’avais dit peu de chose : il parle de lui-même ; aucune des intentions de l’auteur ne manque son effet, aucun des détails ne dépasse la mesure ou ne porte à faux.

Peut-être le public français, qui n’aime pas les mets complexes, qui reste classique, croit à la distinction des genres, ne saisit-il pas tout ce que l’œuvre comporte d’émotion délicate et contenue : des gens rient au moment où Charlot s’assied, morne, sur le seuil de la maison vide.

Très heureusement, l’éditeur du film a supprimé les plaisanteries postiches qui refroidissaient l’action et rétabli les passages que d’étranges scrupules de goût avaient fait supprimer. L’œuvre a ainsi retrouvé son équilibre et nous avons pu voir la délicieuse scène du flirt paradisiaque, où la jeune Lillian Parker qui joue le rôle du « Vampire Céleste » s’est classée du premier coup.

paru dans Cinéa du 14 octobre 1921

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Un interview de Charlie Chaplin

paru dans Cinéa du 25 novembre 1921

paru dans Cinéa du 25 novembre 1921

Pour nos âmes troublées par l’analyse, et qui ne conçoivent un sentiment que conditionné ou assaisonné par le sentiment contraire, la différence du bien et du mal, du triste et du gai, du tragique et du comique apparaît malaisée. Par contre, nous savons distinguer, quel que soit le genre où ils travaillent, les êtres satisfaitsd’eux-mêmes, heureux d’avoir trouvé, et les inquiets qui cherchent et chercheront toujours ; et c’est avec ceux-là seulement que nous sympathisons.

Charles Chaplin est un de ces inquiets, et cette préoccupation, ce souci de s’attaquer aux problèmes les plus graves, les plus insolubles, les plus éternels, c’est le succès qui les lui a donnés.

Chaplin— nous empruntons ceci à un interview, pris par notre confrére Frédérick James Smith que publie Shadowland de novembre et où se trouve dévoilé un peu de la vie intérieure du « Comédien tragique » — Chaplin n’est plus l’acteur content de lui-même « se chauffant au soleil de son succès ». La gloire, la fortune lui ont donné la possibilité de penser, de réfléchir, d’avoir des idées — chose impraticable ou dangereuse lorsqu’on est pauvre.

paru dans Cinéa du 25 novembre 1921

Dans cet état de réceptivité, la révolution russe a été une révélation. Toutes les capacités d’enthousiasme de Charles Chaplin se sont portées sur Lénine et ses collaborateurs ; toutes ses indignations se sont dirigées contre les puissances qui ne se sont pas prêtées au développement normal de l’expérience russe. Et ainsi s’explique que l’auteur de Sunnyside soit devenu communiste en devenant millionnaire.

En même temps, son art lui apportait, avec des joies profondes, des déceptions renouvelées. « Les possibilités d’expression de l’écran, dit-il, sont limitées : mais ce n’est qu’un cas particulier de l’inaptitude générale des hommes à se faire comprendre les uns aux autres. Les efforts de la Terre pour communiquer avec Mars ne sont rien à côté des efforts d’un être humain pour communiquer avec un de ses semblables. Quels sont les mots, quelle est la pantomime par lesquels je puis vous faire sentir une faible portion de mon être intérieur réel ? Des gens vivent ensemble pendant des années et ne se connaissent que très vaguement. Considérez la lourdeur obtuse de l’homme ignorant, les efforts futiles de l’homme intelligent, C’est la chose pitoyable et tragique de la vie, ce mutisme de l’humanité… »

Et il ajoute : « Cette recherche de communication avec des amis, et l’échec auquel elle aboutit généralement, amène le désir de la solitude. Il en est ainsi pour moi : j’aime être seul. Au point où j’en suis, il me serait impossible de remonter sur la scène. Apparaitre derrière la rampe, chercher un contact personnel avec les gens qui me regardent, tout risquer sur ce faible moyen de communication : j’en serais désespérément effrayé. »

paru dans Cinéa du 25 novembre 1921

Charles Chaplin est fort ennuyé que ses cheveux commencent il grisonner. Il espérait que cela passerait avec l’amélioration générale de sa santé ; mais le gris persiste et s’étend.

De là, la conversation a passé à la mort. Chaplin déclare qu’il s’est habitué à l’idée de la mort — ce qui ne veut pas dire qu’il ne lui serait pas désagréable d’apprendre qu’il doit mourir demain ; mais la pensée d’une dissolution finale acessé de l’indigner. Il se refuse à considérer la vie comme une entité ; elle n’existe que quotidiennement, et à condition de prendre chaque jour ce qu’elle offre de beauté, de charme ou de plaisir.

(Jules Laforgue, on se le rappelle, se plaignait, lui, que la vie fût tellement quotidienne. .)

La grande joie de Chaplin est de trouver une idée. L’effort nécessaire pour la réaliser lui est extrêmement pénible. Il déteste le travail mental au point de ne presque plus pouvoir lire. Cependant il a lu avec intérêt l’Histoire Universelle, de Wells. (Cet ouvrage de vulgarisation, écrit par un autodidacte génial, a fourni à centaines de milliers d’autres autodidactes de ces certitudes dont l’homme a beaucoup plus besoin que de la vérité). Il subit aussi l’influence de Frank Harris dont l’ardent patriotisme irlandais s’harmonise curieusement avec le mysticisme révolutionnaire russe.

paru dans Cinéa du 25 novembre 1921

Au fond, Charlie Chaplin souffre, comme beaucoup d’hommes illustres des inconvénients qu’entraîne l’achèvement trop complet de sa personnalité. Certes, c’est une grande joie de réaliser sa personnalité ; mais au delà d’un certain degré, on finit par en devenir l’esclave, et c’est là qu’en est l’auteur du Gosse. Quand il est débarrassé des raseurs — auteurs, journalistes, directeurs, spectacteurs, quémandeurs — quand il est libre dans l’intimité d’égaux comme Douglas Fairbanks et Mary Pickford, il estgai et même bon compagnon.

Lionel Landry

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Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque française

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Pour en savoir plus :

La page sur Le Kid sur le site officiel de Charlie Chaplin.

L’essai (en anglais) de l’historien du cinéma Jeffrey Vance sur The Kid (pdf).

Extrait de Le Kid de Charlie Chaplin.

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Le documentaire sur Le Kid.

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La bande-annonce du documentaire « Charlie Chaplin, le génie de la liberté » diffusé sur France 3 le 6 janvier 2021.


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