Madeleine Sologne « Je n’aimais pas le cinéma » (Cinévie 1946)


Ce 27 octobre nous commémorons le 107° anniversaire d’une actrice qui fût trop rare dans le cinéma français mais pourtant si célèbre grâce au réalisateur Jean Delannoy qui lui donna le rôle principal dans L’Éternel Retour : Madeleine Sologne.

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En effet, Madeleine Sologne, née Madeleine Vouillon le 27 octobre 1912,  n’eut sans doute pas la carrière qu’elle aurait du avoir à cause du succès et du poids qu’engendra L’Éternel Retour, film sorti en pleine guerre (1943). On raconte que toutes les filles de l’époque voulaient avoir la même coupe de cheveux, son partenaire Jean Marais, fut tout autant harcelé.

Pourtant, elle fût très bonne dans d’autres films dont surtout  La Foire aux chimères de Pierre Chenal (1946), un film qu’il faudrait réévaluer rapidement, dans lequel elle tient le rôle principal au côté de Erich von Stroheim, son partenaire du film Le monde tremblera de Richard Pottier (1939).

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Ce film est important pour elle car c’est sur ce film qu’elle rencontrera son second mari, Léopold Schlosberg, qui en était le directeur de production. Plus tard, il sera d’ailleurs l’un des directeurs des Studios de la Victorine avant d’en être évincé au début de l’occupation (car il était juif) et remplacé par le producteur des Visiteurs du Soir, André Paulvé.

Dans l’interview ci-dessous, elle évoque également son premier mari sans donner son nom, Alain Douarinou. Il commença sa carrière en tant que directeur de photographie, notamment sur La Vie est à nous de Jean Renoir (1936) dans lequel apparaît également… Madeleine Sologne. Plus tard, il sera aussi cadreur sur plusieurs films de Max Ophüls dont Le plaisir (1952).

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Cette série de trois articles, sorti l’été 1946, permet à Madeleine Sologne d’évoquer sa carrière, ses compagnons de cinéma et de théâtre, surtout d’insister sur le fait qu’elle est venue au cinéma « par hasard ».

En lisant ses propos, on comprend mieux pourquoi sa carrière fût brève.

Elle écrit ainsi « Le cinéma me tient au fond si peu à cœur que je compte arrêter ma carrière de bonne heure, et ne laisser à l’écran que l’image d’une femme jeune » parce que « rien ne me convient si bien que la vie simple ».

Comment lui en vouloir ?

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Bonne lecture !

Madeleine Sologne « Je n’aimais pas le cinéma »

paru dans Cinévie du 16 juillet 1946

paru dans Cinévie du 16 juillet 1946

Rencontre avec la vie

Un jour, je fermai mon piano que j’aimais. Mais le chagrin venait, pour la première fois, de saisir mon coeur. J’avais quinze ans. Je n’avais, jusqu’ici, été qu’heureuse. Mais, brusquement, ma mère venait de mourir. C’était ma meilleure camarade, ma plus sûre amie. En dépit de l’affection de mon père, de mes frères, je restais seule, toute seule. Je ne crois pas pouvoir ressentir jamais une douleur telle que celle qui me brisa quand ma mère mourut.

Ainsi fis-je connaissance avec le malheur. J’étais née dans un tout petit village du Loir-et-Cher, La Ferté-Imbault, en pleine Sologne, région pour laquelle j’ai gardé un amour si fervent que je lui ai emprunté son nom quand il me fallut choisir un pseudonyme. Pierre et Robert étaient mes frères aînés, Marcel mon cadet. On peut se douter qu’ainsi encadrée de garçons, je pris vite des habitudes casse-cou. J’étais peut-être même le plus garçon, le plus voyou des quatre enfants et donnais, gentiment, un peu de fil à retordre à mes parents.

C’est bien en vain qu’on chercherait dans mon ascendance quelque indication sur la fatalité de ma carrière artistique. Personne, dans ma famille, ne fut acteur, ni même musicien, et je fus la première à me prendre de passion pour le piano.

J’étais, en classe, une élève très moyenne, et, aux environs de ma douzième année, j’aurais été une petite fille comme tant d’autres si, faisant exception dans ma génération et dans beaucoup d’autres, je n’avais eu cette singulière particularité : je n’aimais pas le cinéma. J’étais rarement allée voir un film: cela m’avait laissée complètement indifférente. Je préférais de beaucoup mon piano. Mon professeur appartenait à l’école la plus strictement classique. Jean-Sébastien Bach était son dieu. Il devint le mien et l’est resté. Je fus rapidement une bonne élève et j’envisageais de faire une carrière artistique, de me présenter à la Schola Cantorum, quand la mort de ma mère, tout en rompant mon âme, vint modifier le cours de mon existence.

paru dans Cinévie du 16 juillet 1946

Parmi les bibis

Mon père décida que je devais apprendre un métier. Entre temps, il s’était installé comme tailleur à Paris. Ce fut dans une maison parisienne que j’entrai comme apprentie. Mais dans quelle maison ! Rien moins que chez Caroline Reboux ! On n’appartient pas à une grande firme, fût-ce à seize ans, et fût-ce dans un rôle infime, sans en nourrir beaucoup de fierté et je n’étais pas peu orgueilleuse de pouvoir dire : « Je suis chez Reboux. » En fait, ma collaboration avec la grande modiste était assez modeste. Mon rôle consistait à porter les chapeaux de l’atelier aux salons d’essayage et vice-versa. Il paraît que c’est indispensable pour apprendre le métier. Après trois mois de cet emploi, et alors que l’avenir qui m’attendait était de m’asseoir près d’une table, une aiguille à la main et d’ourler des coiffes, on m’annonça que j’allais devenir vendeuse. J’avais, paraît-il, toutes les qualités requises pour plaire aux clientes. Mais mon père s’opposa à ce projet :

Etre vendeuse n’est pas un métier, décréta-t-il, je veux que tu apprennes un métier.

Il me fallut continuer à transporter des chapeaux. Mais j’étais douée ; je regardai de tous mes yeux et, toute seule, j’appris vite le métier de modiste, qui est joli. Et, au bout d’un an, je quittai Caroline Reboux. Ce ne fut pas, d’ailleurs, sans regret, car tout le monde y était très gentil pour moi. On me considérait un peu comme l’enfant de la maison.

Dans la petite boîte de la rue Clément-Marot où j’entrai alors, mon rôle était tout différent. Comme je sortais d’une grande maison, on me fit tout de suite une place de choix. En fait, c’est là que j’acquis tout ce que je sais du métier. Mais j’y réussis si bien que, deux ans plus tard, la patronne me céda son fonds de commerce.

Me voici donc, à moins de vingt ans, directrice-propriétaire d’une maison de modes. Une petite maison, sans doute, mais où j’avais tout de même des ouvrières, où j’étais patronne. Le poids des responsabilités m’écrase un peu. Je me sens bien seule dans la vie. Et puis, l’âge est venu où le cœur manifeste ses exigences. J’éprouve le besoin d’un compagnon. Je le rencontre sous forme d’un opérateur de cinéma.

Peut-on alors véritablement parler d’amour ? Aujourd’hui, je n’hésite pas à répondre quand je m’interroge sur cette période de ma vie. Celui que j’avais choisi était un homme loyal, un bon garçon. J’ai gardé de lui un beau souvenir. Mais il n’y eut pas entre nous la grande flambée de passion qui, à cet âge, brûle souvent l’existence. Notre mariage fut une union raisonnable.

Peu de temps après, en proie à des difficultés d’argent, je fus contrainte de liquider mon fonds. Mais le cinéma ne m’attirait toujours pas. Une fois, accompagnant mon mari, je me rendis au studio. Je m’y ennuyai beaucoup, ne fus nullement séduite.

Je regrettais mes chapeaux, j’aimais créer des modèles, surtout dans les teintes vives, le jaune, le rouge, qui sont mes couleurs favorites. J’ai horreur des coloris ternes, tristes.

Une vocation due au hasard

Si je finis par venir au cinéma, ce fut l’effet du hasard. C’est l’un de mes amis, un peintre, qui insista pour que je tentasse ma chance devant la caméra. Je refusai tout d’abord, puis finis par céder.

Après tout, pourquoi pas ? Mais le métier d’artiste m’apparaissait comme un métier dans lequel on n’improvise pas. Je pris des leçons particulières avec Julien Bertheau et je travaillai avec Jacques Baumer. Je pris aussi des leçons de chant.

Mais, avant d’aborder l’écran, je devais faire un stage au théâtre. C’est, en effet, dans Boccace, conte 19 que je fis mes débuts, rue Fontaine, avec Michèle Alfa, Pierre Feuillère, Solange Moret et un acteur antillais, Max Barcourt, que l’on revit plus fard dans Le Soulier de Satin. Je n’y avais qu’un tout petit rôle, il suffit — mais je pense que e’est surtout la couleur alors très foncée de ma chevelure — pour retenir l’attention de Jean-Paul Paulin, qui avait besoin d’une gitane pour son film Les Filles du Rhône.

On vit donc ce que peut-être on ne reverra jamais : une Madeleine Sologne brune, très brune. Je ne trahis pas un grand secret en révélant qu’aujourd’hui, j’aimerais assez reprendre ma teinte naturelle. Mais les metteurs en scène ne l’entendent pas ainsi.

Je suis cataloguée blonde : blonde je dois rester.

paru dans Cinévie du 16 juillet 1946

Un monsieur trop galant

Il faut cependant croire que cette teinte foncée ne m’allait pas trop mal, car c’est alors que j’étais brune que m’arriva une aventure assez fâcheuse avec un metteur en scène, la seule, d’ailleurs, de ma carrière. Au moment de la signature du contrat, il avait été un peu trop aimable avec moi. Comme je lui fis comprendre qu’ayant voulu tenter sa chance, il l’avait à jamais perdue, il se vengea en m’ignorant par la suite. Heureusement, dans ma déroute, je rencontrai trois amis véritables, deux comédiens et un électricien, grâce auxquels je repris confiance dans l’amitié masculine.

Mais, par ailleurs, quelle désillusion quand, après mes premiers films, je me vis à l’écran. Je ne me suis pas reconnue ; d’ailleurs, aujourd’hui encore, je ne me reconnais pas. Il me semble que c’est une autre moi-même qui s’agite devant moi. Et je n’en suis pas toujours très satisfaite.

Cette impression se confirma lors de mon second film, Adrienne Lecouvreur , que je tourna à Berlin. Le rôle que j’avais, celui de la confidente d’Adrienne, était cependant joli, et je portais de très beaux costumes. Nous étions dirigés par Marcel L’Herbier, un L’Herbier d’une correction un peu compassée, d’un talent un peu hautain, mais véritable gentleman.

J’y témoignais du reste abondamment ma qualité de Française, par la quantité de Gauloises que je fumais.

Isolée et déçue, mais restée gaie, je reportai toute mon affection sur un chien qui ne me quittait jamais.

Je commençais à aimer l’atmosphère des studios, mais gardais la nostalgie de ma province natale dont ma carrière m’écartait de plus en plus.

(à suivre.)

Madeleine SOLOGNE

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Madeleine Sologne « Je n’aimais pas le cinéma »

paru dans Cinévie du 23 juillet 1946

paru dans Cinévie du 23 juillet 1946

Prenez garde à l’écran

Quoi qu’en disent beaucoup d’artistes, je ne crois pas qu’on puisse mener, de front une carrière théâtrale et une carrière cinématographique.

Chacun de ces arts, comporte sa technique particulière. Pour l’une et pour l’autre, il faut beaucoup travailler, mais ce qu’on fait pour l’une ne peut servir pour l’autre. Les têtes de cinéma et celles de théâtre ne sont pas les mêmes. Si je devais paraître maintenant en scène, pendant au moins un an j’abandonnerais le cinéma et je travaillerais ferme. Le théâtre exige un tout autre métier. Qu’on pense simplement à la différence d’éclairage ! Même la voix est posée différemment.

De grands exemples prouvent que théâtre et cinéma peuvent parfois faire assez bon ménage.

Je ne le nie pas. Mais j’admire grandement ceux qui manifestent des dons égaux devant la rampe et devant la caméra. C’est qu’ils ont un talent du diable !

Qu’on n’oublie pas, d’ailleurs, que le cinéma peut être une excellente école pour le théâtre, car c’est le moyen pour l’acteur de se voir jouer et de connaître ainsi ses défauts. Certains en sont parfois surpris, et j’entends encore Gabrielle Dorziat s’exclamer devant l’écran sur lequel elle était projetée :

Comment, je joue la comédie comme cela ! J’ai tous ces défauts ?

Je n’ai pas de sex-appeal

De mes camarades de studio, je n’ai que des louanges à faire. Pour moi, ils ont tous été charmants. Quelques-uns sont cependant particulièrement proches de mon cœur.

Tenez, Pierre Fresnay : quel délicieux garçon et quel grand acteur ! S’il est un homme avec lequel j’ai aimé travailler et avec lequel je désire encore travailler, c’est bien lui ! Et quelle adorable amie ai-je trouvée en Yvonne Printemps ! Jamais la moindre querelle entre nous, malgré l’énervement consécutif aux trop longues séances en studio.

Fernandel a toujours été très chic avec moi. C’est un cœur d’or. Le comique parfois gros qui s’attache à ses rôles ne permet pas au public de savoir tout ce qu’il y a en lui de délicatesse.

Et Jean Murat, qui fut mon guide disert en Italie ; Noguéro, un brave petit gars ; Daniel Lecourtois, si gentil…

Tino Rossi est aussi un charmant camarade avec lequel il est agréable de travailler.

Toutes les femmes m’ont envié le Tino Rossi de Fièvres, le Jean Marais de L’Eternel Retour.

Jamais ils ne furent autre chose pour moi que des partenaires, et l’idée ne m’effleura même pas qu’ils pussent être autre chose.

Je dois me persuader, d’ailleurs, que mon sex-appeal ne doit pas être bien puissant. Et je m’en félicite, car cela me permet d’entretenir avec les hommes des rapports de franche camaraderie, sans aucune arrière-pensée. J’ai beaucoup d’amis parmi les artistes. En général cependant, ils ne sont pas très tendres entre eux. Mais je dois avouer que les femmes sont également très gentilles avec moi. Ce qui est assez curieux, c’est que, parmi les lettres que, comme tout artiste, je reçois en grand nombre, beaucoup plus émanent de spectatrices que de spectateurs.

Après L’Eternel Retour, ces admiratrices empoisonnèrent même littéralement ma vie. Non seulement le facteur encombrait mon appartement de leur courrier, mais encore, elles l’envahissaient de leur présence en dépit de la concierge. C’était, pour la plupart, des gamines de quinze à seize ans, dont le toupet est infernal.

Jean Marais était, d’ailleurs, tout aussi persécuté que moi. Je ne pouvais même plus lui téléphoner : trop d’impudentes avaient pris mon nom, et simulé ma voix dans l’appareil pour obtenir de lui quelques propos.

paru dans Cinévie du 23 juillet 1946

Et pourtant, l’amour…

Si mon existence fut sans aventure sentimentale, l’homme de ma vie se présenta cependant sur mon chemin. Mon mariage avait été une expérience plutôt qu’une erreur. Depuis un certain temps, je vivais seule. Quand le hasard me fit rencontrer mon compagnon, je sus que cette fois mon existence s’engageait tout entière. Si le cinéma est mon métier, et un métier que j’aime, j’en supporte avec impatience les servitudes extérieures, toutes les corvées publicitaires. J’ai peu de goût pour les réunions mondaines ; je ne suis même pas coquette. J’aime le coin de mon feu, mon intérieur, la compagnie de celui qui m’aime et travaille pour moi. J’aimerais avoir des enfants ; si je n’en ai pas, j’en adopterai un, ou plusieurs. Vous voyez ; je n’ai, en somme, nulle ambition de vedette.

Voyage et studio

Après Les Filles du Rhône et Adrienne Lecouvreur, j’ai tourné Raphaël le Tatoué, puis Le Père Lebonnard, un film assez fâcheux qui appartient à une époque qui ne brille pas précisément par la qualité, mais dans lequel j’eus mon premier rôle important. Et je lui dois de si beaux souvenirs de voyage !

J’aime, à l’étranger, tout voir, tout entendre ; j’ai envie de tout acheter, car les vitrines m’y semblent plus belles que partout ailleurs. De l’Italie, j’ai rapporté un merveilleux souvenir.

En 1939, je revins de Rome pour tourner La Révolte des Vivants ; et j’étais toujours brune. Si le metteur en scène Richard Pottier ne me fit pas une grande impression, le grand Stroheim, au contraire, m’a laissé un inoubliable souvenir de puissance et d’autorité. Mais cette époque marque pour moi par une rencontre bien plus importante : celle de l’homme de ma vie, auquel je faisais tout à l’heure allusion, et qui était le directeur de production.

Il peut être séduisant d’être aimée par le directeur de production, surtout quand celui-ci devient producteur. Je n’en disconviens pas.

Je puis ainsi éviter les rôles que je ne sens pas, pour lesquels je ne crois pas être faite et, qu’autrement, on pourrait sans doute m’imposer. Mais toute médaille a son revers : ainsi, la situation où je me trouve près de celui qui sera bientôt mon mari ne me permet pas de m’arracher au cinéma.

Une fois de plus dans un rôle de gitane brune, je commençais à tourner Le Beau Danube bleu, quand la guerre, interrompit le film,

Une autre période allait commencer pour moi.

(A suivre.)

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Madeleine Sologne « Je n’aimais pas le cinéma »

paru dans Cinévie du 30 juillet  1946

paru dans Cinévie du 30 juillet  1946

Jours d’épreuves

Je me trouvais en vacances en Bretagne quand parut l’avis de mobilisation générale. J’attendis un moment les événements, puis demeurai quelque temps dans l’Eure. Comme la drôle de guerre se prolongeait, je revins à Paris et réintégrai mon appartement des Champs-Elysées.

Puis ce fut le 10 mai, la déroute, l’invasion, l’exode. Dans ma petite voiture je pris la route et je ne sais trop comment, me retrouvai à Nice.

Dès que je le pus, je me remis au travail. Ce fut d’abord dans le film d’Yvan Noé, Les Hommes sans peur, dans lequel j’avais Claude Dauphin comme partenaire, puis Delannoy qui est un de mes plus anciens amis, le plus simple, le plus cordial des copains m’appela pour tourner Fièvres avec Tino Rossi.

Fièvres, puis Croisières Sidérales dont la gaieté de Carette illumina les dures séances de travail, me rapprochèrent du grand public. Puis ce fut L’Appel du Bled.

L’Appel du Bled, voilà le film qui m’a fait connaître. Comment ne le trouvais-je pas merveilleux ! J’y avais un rôle qui me plaisait beaucoup. Et quels souvenirs n’ai-je pas rapportés de Touggourt où nous sommes allés tourner ! Cette atmosphère africaine que j’ai tout de suite aimée, cette chaleur, cette clarté du ciel qui crée de la joie ; et les mille incidents journaliers, depuis le chameau qui brouta mon chapeau jusqu’au scorpion trouvé un matin dans ma chaussure. Nous avons terminé le film juste à temps. Deux mois plus tard, on ne pouvait plus franchir la Méditerranée.

De la brune gitane à la blonde norvégienne

L’Appel du Bled est le dernier film où je parais encore un peu brune. En réalité, dès Fièvres, j’avais commencé à éclaircir la teinte de ma chevelure. Et ce fut de mon propre mouvement. Il m’avait en effet semblé que mes cheveux, bruns durcissaient ma physionomie, et j’essayai d’adoucir cet effet en leur donnant une nuance un peu plus claire. Ce fut d’abord un essai timide dans Fièvres, puis il fut plus accentué dans L’Appel du Bled , encore plus forcé pour Mademoiselle de Panama, un film qui ne vit pas le jour. Avec Le Loup des Malveneur, j’étais blond doré et L’Eternel Retour devait consacrer mon blond norvégien Ma transformation était faite.

Jean Cocteau tenait beaucoup à l’effet de ma coiffure dans L’Etemel Retour. Il faut dire que le film fut réalisé dans une extraordinaire ambiance d’enthousiasme, de foi. Delannoy, CocteauJean Marais et moi-même, nous ne vivions que pour lui et comme une solide affection nous liait les uns aux autres le travail s’effectuait dans la joie.

Je repris simplement en blond la coiffure que j’avais dans Les Filles du Rhône, à mes débuts ! Jean Cocteau désirait une coiffure « mouillée, brumeuse ». Je vins donc un jour au studio avec les cheveux tout raides et je me contentai de les retourner à la main. Ce qu’on a attribué à un trait de génie du maquilleur ou du metteur en scène n’était qu’un retour à la nature. Car je suis naturellement mal coiffée !

Le succès de L’Etemel Retour me causa d’autant plus d’émotion que j’étais alors séparé de l’homme qui m’aime et que je devais vivre encore une fois dans la solitude. Car le cinéma n’est pas tout pour moi. Je ne suis pas une intoxiquée de la caméra.

En huit ans, il ne m’a en somme procuré que deux grandes satisfactions : L’Eternel Retour et Un Ami viendra ce soir qui est une oeuvre bouleversante où j’ai à dire des choses qu’il fait plaisir de dire et qu’on n’ose même pas prononcer au procès de Nuremberg.

Dans ce films, j’eus deux révélations humaines : Raymond Bernard, metteur en scène n°1 et Howard Vernon, un jeune partenaire de très grand talent.

paru dans Cinévie du 30 juillet  1946

Fi d’Hollywood !

« Je ne désire nullement aller à Hollywood, car je ne tiens pas à être asservie à l’existence des vedettes. Je ne veux pas être tenue d’assister à des galas, de me prêter aux exigences de la publicité, de ne point m’éloigner de mon téléphone, de confier ma tête à des maquilleurs qui n’en feraient qu’à leur idée.

« Ce qui me retient également en France, c’est l’atmosphère de camaraderie qui règne dans les studios, non seulement entre acteurs, mais également avec les techniciens, les machinistes, les électriciens, les opérateurs. Je suis toujours très gaie quand je vais travailler ; c’est pour cela qu’on m’aime bien. Car je crois que l’on m’aime bien.

« Je sortais l’autre jour du cinéma où j’avais été en spectatrice et je me trouvais sur le quai du métro. quand je m’entendis appeler :

— Madeleine… Madeleine…

« Un peu interloquée, je cherchais d’où venait cette voix, quand éclatèrent sur le quai d’en face, de joyeux « Ouah-ouah ».

« C’était les machinistes avec lesquels j’avais tourné Marie la Misère qui sortaient d’une réunion syndicale et qui, m’ayant reconnue, me saluaient à leur manière. Pendant le film en effet, j’avais l’habitude de souvent dire à mon caniche promu au rang d’acteur :

— Fais un beau ouah-ouah ! »

« Faire un beau ouah-ouah était devenu une des scies du plateau.

« C’est un tout petit fait. Mais je peux difficilement dire combien il m’a émue, tant il m’a rendu sensible la sympathie de ces bons compagnons.

« Je doute qu’on puisse trouver tant de cordialité en Amérique. Tout là-bas me paraît si différent, et n’y a-t-il pas trop d’exemples d’acteurs ou d’actrices qui n’ont pu s’adapter !

« Je suis peut-être restée une petite provinciale, une solognote. Mettre une robe du soir m’est souvent un supplice. J’ai retrouvé mon compagnon. Il est gai, il est drôle. Il m’adore. Je suis heureuse. »

« Le cinéma me tient au fond si peu à cœur que je compte arrêter ma carrière de bonne heure, et ne laisser à l’écran que l’image d’une femme jeune. J’abandonnerai le studio pour m’en aller chez moi vivre une bonne partie de l’année dans une confortable maison de campagne. Et là, je me livrerai au plaisir de la pêche, loin des photographes, des journalistes et des quémandeurs d’autographes. Non pas que j’aie à me plaindre d’eux, ils ont toujours été très gentils avec moi et les observations des critiques m’ont souvent permis d’améliorer mon jeu. »

« Mais parce que rien ne me convient si bien que la vie simple. »

FIN

MADELEINE SOLOGNE

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

La page consacrée à Madeleine Sologne sur le blog Ciné-Tom avec de nombreuses reproductions d’affiches et de photos.

Le site du Musée Jean Delannoy

L’article « Ils conservent le souvenir de Madeleine Sologne » sur le site de La Nouvelle Republique.

Le documentaire « Madeleine Sologne 20 ans déjà » avec des témoignages de Madeleine Sologne et de ses proches.

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Madeleine Sologne avec Eric von Stroheim dans La Foire aux Chimères de Pierre Chenal (1946).

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La bande-annonce de L’Eternel Retour de Jean Delannoy (1943).

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Extrait du Loup des Malveneur (1943) de Guillaume Radot.

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