Les Décorateurs de Cinéma (Pour Vous 1938)


Il y a un peu plus de 80 ans jour pour jour, la revue Pour Vous publiait cet article sur les décorateurs français de cinéma avec les témoignages de Paul Colin, Jacques Colombier, Jean Douarinou et Lucien Aguettand.

*

Paul Colin était tout d’abord un grand affichiste mais aussi un grand costumier et décorateur de théâtre. Mais il a aussi collaboré aux décors des films Un Carnet de bal de Duvivier et Les Misérables de Raymond Bernard.

Jacques Colombier était un grand chef décorateur du cinéma français des années trente, on lui doit les décors de La Chaleur du sein et Circonstances atténuantes de Jean Boyer, mais aussi dans les années 50 ceux de Nous sommes tous des assassins d’André Cayatte et Le Président d’Henri Verneuil. Il a également travaillé sur les films de son frère Pierre Colombier, par exemple : Ces messieurs de la Santé.

Jean Douarinou a également travaillé sur Un carnet de bal de Julien Duvivier et Une femme dans la nuit de Edmond T. Greville.

Lucien Aguettand est sans doute le plus important des quatre et a dirigé le département décor des Studios Pathé de Joinville pendant la guerre et jusqu’en 1948. On lui doit les décors de Knock de Roger Goupillières et Louis Jouvet, la première version de 1933, Le Chemin de Rio de Robert SiodmakNous les gosses de Louis DaquinRafles sur la ville de Pierre Chenal, etc.

*

Bonne lecture !

 

AVEC LES DÉCORATEURS DE CINÉMA : Les maîtres du stuc et du contreplaqué

paru dans Pour Vous du 05 janvier 1938

paru dans Pour Vous du 05 janvier 1938

paru dans Pour Vous du 05 janvier 1938

Déjà au premier temps du cinéma le décor occupait une place importante. La fantaisie d’un Méliès avait le champ libre en peignant les créations de sa riche imagination sur les « fonds ».
La technique du cinéma se développait parallèlement avec les exigences du public, lequel, dans le spectacle cinématographique, voulait voir du théâtre en « noir et blanc » avec tous ses accessoires.
Dans les films comme « Quo Vadis ? » et « les Derniers jours de Pompei » (films d’avant guerre) on recherchait dans les décorations servant comme fond pour l’action, la vérité historique. Les maisons romaines, les salles, les meubles, les statues, les costumes et tous les autres détails étaient minutieusement étudiés. On y sentait déjà une préoccupation artistique dans le décor qui, jusqu’alors, n’avait été rien qu’une sorte de coulisse de théâtre.

En Allemagne, après la guerre, la production cinématographique prit son essor d’une façon remarquable.
Des metteurs en scène célèbres firent appel à des artistes peintres dont les compositions communiquaient aux films une atmosphère lourde d’événements.
« Le Cabinet du Docteur Caligari », dont l’atmosphère expressionniste fut créée par les trois peintres, Reimann, Roehrig et Warm, rappelait celle des coulisses.
Ces décorateurs accentuèrent même cette impression de toile peinte, en indiquant par une tache de couleur sur le sol la lumière filtrant d’une lucarne. Pour eux, le « décor » n’était qu’une nouvelle expression de la peinture.

Aujourd’hui, c’est une chose absolument naturelle que le décorateur-artiste collabore au film. L’importance de sa collaboration est énorme. C’est
lui qui doit composer le cadre dans lequel l’action évoluera.

Des artistes comme Meerson ont créé des décors : « Sous les toits de Paris », « Kermesse héroïque », etc., et Andrejew « l’Opéra de Quat’sous » qui sont restés inoubliables. Actuellement, Meerson travaille à Londres, et Andrejew en Italie…

Quelques décorateurs connus du cinéma français ont bien voulu me parler de leur art.

paru dans Pour Vous du 05 janvier 1938

paru dans Pour Vous du 05 janvier 1938

Ci-dessus, une maquette de Meerson pour « la Kermesse héroïque ». Ci-dessous : Une phase de la construction de ce décor de plein air dans le parc du studio d’Epinay.

paru dans Pour Vous du 05 janvier 1938

paru dans Pour Vous du 05 janvier 1938

PAUL COLIN

Je trouve Paul Colin, créateur des maquettes de « Carnet de bal », des costumes des « Misérables » et de « Liliom », peintre célèbre dans le monde entier, entouré de sa magnifique collection d’art nègre. Il m’explique :

Le cinéma, grâce à sa technique fort évoluée, donne à la fantaisie toutes les possibilités de s’exprimer. Mais, malheureusement, on les oublie, parce qu’on ne laisse au peintre aucune liberté ; on lui demande des décors réalistes, des imitations. Ainsi, chaque évasion dans le domaine de l’imagination et de l’art est écartée. On n’a pas besoin d’artiste pour construire une cathédrale, une maison ordinaire, une rue quelconque. C’est un artisan, un bon technicien qu’il faut : celui-ci fera sa maquette d’après une carte postale et l’exécutera ensuite au Studio.
» Le décor devrait être une synthèse de l’atmosphère du film. »
— Et le costume ?
Le costume doit être créé par le même artiste, mais de manière qu’il fasse un ensemble avec le décor. C’est alors, seulement, qu’une « chose entière » peut surgir. Naturellement, aujourd’hui, c’est plus facile de synthétiser le costume. Cela permet déjà une certaine évasion de la réalité.
» Savez-vous, me dit-il soudain en levant sa tête si caractéristique, les peintres devraient faire tous les ans un film : le film des peintres… »
— Alors, ne croyez-vous pas que le grand public, si souvent traité par les cinéastes d’incompréhensif, aimera un film purement artistique ?…
Paul Colin tombe dans une rêverie…

paru dans Pour Vous du 05 janvier 1938

paru dans Pour Vous du 05 janvier 1938

JACQUES COLOMBIER

Et voilà Jacques Colombier. Il marche de long en large dans son studio, s’appuie sur son immense table à dessin, couverte de plans, de maquettes, de crayons et de règles… C’est l’homme moderne, actif, réaliste, aimant son métier, se préoccupant dans son travail, tant du côté artistique que du côté technique.
Il vient d’achever les décors pour « Balthazar ». Il a fait tant de décors dans sa vie qu’il serait vraiment difficile de les nommer tous…
Je suis en train de préparer les maquettes pour un film d’Yves Mirande, me dit-il en allumant un cigare. Dans quelques jours, nous commençons
le travail au studio…
Après une courte pause, Jacques Colombier reprend :
En général, il faut un bon mois pour les préparations des décors, c’est-à-dire entretiens avec le metteur en scène, maquettes, plans, détails. Trois semaines pour l’exécution du décor et dix jours pour le bâtir au studio. On donne, chez nous, trop peu de temps au décorateur. Seuls les Américains sont de grands maîtres du décor. Ici, en France, on néglige les détails. Les Américains ont recours au « dressing-set ». Cette personne possède une bonne culture artistique. Elle s’occupe de tous les détails, comme : cendriers, lampes, vases, fleurs, nappes, tableaux, tapis, bibelots… Mais, passons. Aussi, en France, viendra le jour où l’on comprendra l’importance du détail dans le décor.

» La même négligence existe aussi pour le costume ou la robe. La vedette arrive avec n’importe quelle toilette, souvent même en désaccord complet avec le décor, avec la scène à jouer. »
— Quelles sont les teintes qu’on emploie pour les constructions cinématographiques ?
Il y a trois tendances définies : un groupe de décorateurs emploie le vert d’eau pour colorer le décor. Moi, j’ai fait l’expérience : la régularité de la photo en souffre. D’autres aiment l’ocre. Parfois, c’est bien. D’autres — la mode vient d’Amérique — préfèrent le blanc. Moi aussi. Je trouve que le blanc donne d’immenses possibilités à l’opérateur. Tout l’effet est alors dans le jeu de l’ombre et de la lumière…
» Enfin, le décorateur doit travailler étroitement avec le metteur en scène et l’opérateur.
» Le salut du cinéma français est dans l’équipe. L’équipe formée de gens habitués les uns aux autres. Alors, seulement, on pourra parler d’un résultat absolument homogène. »

paru dans Pour Vous du 05 janvier 1938

paru dans Pour Vous du 05 janvier 1938

ALEXANDER ARTRNSTAM

Alexander Artrnstam, collaborateur d’Erich Pommer, de Joe May, etc., a donné, à Berlin, un nouvel élan vers l’art de costumer les acteurs. Il est actuellement en train de préparer les décors et les costumes de « Katia » de Raymond Bernard (avec Danielle Darrieux).
Voici ce qu’il me dit :
On ne peut pas discuter au sujet des costumes en les séparant de l’entourage. L’acteur, avec son costume, se trouve organiquement lié à son entourage, à la psychologie de son rôle et au décor.
» Mon but dans le travail cinématographique est de placer l’acteur costumé dans le décor et de telle façon qu’il en devienne une partie.
» En s’inspirant de l’ambiance du scénario et en faisant trésor des possibilités visuelles, on peut construire un décor vraiment cinématographique. »

paru dans Pour Vous du 05 janvier 1938

paru dans Pour Vous du 05 janvier 1938

JEAN DOUARINOU

Entouré de maquettes de « Marinella », de « Demi-Vierges », de « Juanita » et de son dernier film « Occident », Jean Douarinou, jeune architecte de talent, me reçoit en plein travail. Il me montre les maquettes pour « Bar du Sud » de Mr Fescourt et « le Monsieur de cinq heures » de Pierre Caron.
Je n’ai que deux jours d’intervalle entre ces deux films. C’est avec une rapidité vertigineuse que je dois travailler. Pensez : douze films en un an. Pour quelques-uns, je n’ai fait qu’exécuter les décors, pour d’autres, j’ai fait tout. C’est-à-dire : les plans, les maquettes et l’exécution. Pour « Occident », J’ai composé 21 décors bâtis sur un plateau de 21 m. sur 41 m. Voilà ce que j’aime. Plus il y a de difficultés, plus je suis content…
Et, d’un ton candide, il ajoute :
Et croyez-moi, on trouve assez de difficultés au cinéma. C’est déjà cette éternelle hâte qui ne permet pas au décorateur de se plonger réellement dans le travail. Ce manque de temps tue l’art.
» Pour moi, la technique et l’art sont deux choses absolument inséparables. Mais il ne faut pas se noyer dans la technique. Elle n’est qu’un moyen, pas un but. Peu importe si on emploie tel ou tel matériel, c’est le résultat définitif qui compte.
» Naturellement, un décorateur ne peut pas faire à sa tête. Il doit collaborer, dès le premier jour, avec le metteur en scène et l’opérateur, même avec l’auteur. Il doit connaître chaque scène, chaque « parole prononcée » dans le film à faire. C’est ainsi qu’il peut trouver l’atmosphère qu’il faut pour l’oeuvre à réaliser.
» Le décor doit être stylisé, mais d’une telle manière que la « silhouette réaliste » de l’acteur n’en souffre point. C’est plutôt une transposition du style, une synthèse.
» Malheureusement, le décorateur est très rarement compris par le metteur en scène, qui porte, dans la plupart des cas, son choix sur des constructions conventionnelles, dépourvues d’intérêt artistique.
» J’ai une joie sadique à m’imaginer ce que sera le décor au moment où on ne tournera que des films en couleur. Ça sera le paradis des pompiers.
Que de cartes postales — genre Côte d’Azur, ciel bleu, mer bleue, terre rouge ; couchers de soleil en couleurs de confiserie ou paysages en clair de lune — les pauvres spectateurs pourront admirer !!! »

Jean Douarinou part d’un grand rire :
Je crois que je deviens méchant.
» Enfin, chaque nouveauté doit toujours passer par « les maladies d’enfants » pour trouver sa propre forme. »

paru dans Pour Vous du 05 janvier 1938

paru dans Pour Vous du 05 janvier 1938

Ci-dessus, un projet de Lucien Aguettand pour « Koeniqsmark ». Ci-dessous, un plan établi par Aguettand pour un décor de Volpone.

paru dans Pour Vous du 05 janvier 1938

paru dans Pour Vous du 05 janvier 1938

LUCIEN AGUETTAND

Lucien Aguettand, le décorateur doué de « Club de femmes », l’« Equipage », « Koenigsmark » et tant d’autres films dont le dernier est « Tamara la complaisante » a passé, après avoir longtemps travaillé au Vieux-Colombier et avec Jouvet, du théâtre au cinéma.
Peintre, technicien et même acteur, il réunit les qualités nécessaires pour accomplir un beau travail sur les chantiers du septième art.
Voyez-vous, me dit Lucien Aguettand, ce qu’on néglige trop souvent, c’est la collaboration entre auteur, metteur en scène, opérateur et décorateur. Je crois qu’après l’auteur, le décorateur est le personnage le plus important pour le metteur en scène. Le décorateur devrait même travailler au scénario, connaître le texte, ainsi que chaque scène à fond. Car il porte une énorme responsabilité. Un film peut être un chef-d’oeuvre au point de vue mise en scène, jeu et sujet. Imaginez-vous, pour ce « film chef-d’oeuvre », des décors mauvais ne transposant nullement le climat du film ! Ce « film chef-d’oeuvre » sera sinon gâché, d’aucun intérêt, parce que le cinéma est surtout, malgré le son, un art visuel.

» Par exemple, Meerson, avec ses merveilleux décors, a ajouté beaucoup au succès de René Clair. Meerson est le meilleur décorateur du monde entier, à mon avis. Personne n’a compris le cinéma comme lui…

Je contemple les maquettes de Lucien Aguettand.
— Il me semble que, vous aussi, vous avez compris le cinéma, dis-je.
Il fait un geste vague de la main.
Enfin, je fais mon possible. Je cherche à donner déjà dans le plan l’expression du décor à construire. C’est surtout dans le contact spirituel avec le sujet que je trouve mon inspiration.
» Il y a le côté artistique du décor : donner le cadre juste pour l’action du film ; et il y a le côté technique : donner à l’opérateur tout le « confort » pour ses prises de vues et, à l’ingénieur du son, le « confort » pour les enregistrements. Par exemple, une chambre avec un plafond trop bas ou trop haut peut déranger énormément le travail de l’ingénieur du son. Il faut tenir compte des conditions acoustiques. »

— Quelles sont les qualités nécessaires à un bon décorateur ?
Souplesse de l’esprit, grande culture, connaissance profonde de l’art et de la technique et un goût artistique très développé.

Tamara Loudine

*

paru dans Pour Vous du 05 janvier 1938

paru dans Pour Vous du 05 janvier 1938

 

paru dans Pour Vous du 05 janvier 1938

paru dans Pour Vous du 05 janvier 1938

Ci-dessus, maquette de Jean Douarinou pour « Occident« .

paru dans Pour Vous du 05 janvier 1938

paru dans Pour Vous du 05 janvier 1938

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour en savoir plus :

Nous avions reproduit l’hommage de Lucien Aguettand à son maître Lazare Meerson dans Pour Vous en 1938 :

Hommage à Lazare Meerson (Pour Vous 1939, Cinémagazine 1927, La Revue du Cinéma 1931)

L’Association des Chefs Décorateurs de cinéma (ADC).

L’article de Jean-Pierre Berthomé « Les décorateurs du cinéma muet en France » pour la revue 1895.

Le fonds Jean Douarinou à la Cinémathèque française.

Le fonds Lucien Aguettand à la BNF.

 

 

Laisser un commentaire