Simone Signoret, l’enfant du siècle (L’Ecran Français 1949) – part1   Mise à jour récente


Le 25 mars 2021, nous avons célébré le centenaire de l’une des grandes comédiennes du cinéma des années quarante aux années soixante dix : Simone Signoret.

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Bien sûr, nous n’allions pas passer à côté de ce beau prétexte pour lui rendre hommage, elle qui apporta un renouveau au cinéma français de la fin des années quarante et début des années cinquante avec des rôles remarquables comme dans l’un de ses premiers grands succès, en 1948, Dédée d’Anvers d’Yves Allégret (son premier mari), suivi de Manèges deux ans plus tard.

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Mais j’aimerais citer également Impasse des Deux-Anges, le dernier film de Maurice Tourneur (1948), Macadam de Marcel Blistène et Jacques Feyder pour lequel elle obtint le prix Suzanne-Bianchetti de la jeune actrice la plus prometteuse.

Puis au début des années cinquante, comment ne pas citer ce chef d’oeuvre de Jacques Becker, Casque d’or (1951) ?

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Deux ans plus tard, elle sera la Thérèse Raquin du film du même nom de Marcel Carné, suivi en 1954 de l’un des ses rôles les plus marquants dans Les Diaboliques d’Henri-Georges Clouzot. Etc.

En 1960, elle devint la première actrice française à recevoir l’Oscar de la meilleure actrice pour le film Les Chemins de la haute ville de Jack Clayton.

Puis, dans les années soixante-dix, elle fût remarquable dans des films comme L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville et Le Chat avec Jean Gabin dans ce grand film de Pierre Granier-Deferre, en 1971.

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Donc pour célébrer son centenaire, nous vous proposons cette série de six articles sur la vie de Simone Signoret parue en 1949 dans L’Ecran Français et signé de Roland Dailly.

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Celui-ci la suit de ses premiers pas à Neuilly-sur-Seine où elle eut comme professeur Jean-Paul Sartre au Lycée Pasteur. C’est là qu’elle rencontre Jacques Besse, le futur compositeur de Dédée d’Anvers… Plus tard, nous la retrouvons à Vannes dans le Morbihan où elle rencontre le metteur en scène Alain Resnais. Et finalement elle revint à Paris et découvre la flamboyance artistique de Saint-Germain-des-Prés qui est en train de supplanter Montparnasse.

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Il faut signaler que Roland Dailly omet de rappeler que Simone Signoret fût l’amie de l’actrice déchue Corinne Luchaire qu’elle rencontra au Lycée Pasteur. C’est grâce à celle-ci qu’elle fût secrétaire de son père, le sulfureux Jean Luchaire, pour le quotidien collaborationniste, Les Nouveaux Temps, alors qu’elle est à demi-juive par son père et que celui-ci a rejoint le Général De Gaulle à Londres…

Simone Signoret ne resta que quelques mois chez Les Nouveaux Temps avant de démissionner pour se lancer dans la carrière de comédienne.

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Voici donc la première partie de cette série d’articles Simone Signoret, l’enfant du siècle avec les trois articles suivants : Une petite fille si bien élevée, Le Sabot Bleu, et Apprentissage.

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Bonne lecture et vive le cinéma !

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Simone Signoret, l’enfant du siècle par Roland Dailly – part I

paru dans L’Écran Français du 20 juin 1949

paru dans L’Ecran Français du 20 juin 1949

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I – Une petite fille si bien élevée

D’autres sont connues par l’effet cumulatif de la légende scandaleuse. Ou par leur opiniâtreté à incarner toujours le même rôle du répertoire. Ou par l’ancienneté. Que sais-je encore ? Le cas de Simone Signoret est tout différent. Il est assez curieux dans sa simplicité pour qu’il mérite d’être raconté.

Elle est née à Wiesbaden. Oh ! qu’on ne se méprenne pas. Ce n’est pas une vedette importée. Son père appartenait à l’armée française d’occupation de la Rhénanie. Auparavant, il avait fait la guerre, entre 1914 et 1918, comme soldat de deuxième classe et comme un chacun. A l’époque, il occupait. C’est un intellectuel. Il faisait fonction d’officier. En 1921, donc, naquit, à Wiesbaden, un premier enfant. C’était une fille. On la prénomma Simone.

Je vous vois. Vous comptez sur vos doigts : 1921-1949 …. Ça fait… Mon Dieu. mesdames et messieurs, ça fait vingt-huit ans. En effet. C’est un âge avouable, non ?

Je sais bien, dit Simone Signoret, que je n’aurai pas toujours vingt-huit ans et que je serai toujours née en 1921. Évidemment, en 1978, quand les reporters me demanderont : « Quand êtes-vous née, mademoiselle ? ».

Mais elle rit à cette pensée. Elle ne se représente pas à l’âge de cinquante et sept années. Elle a raison. Qu’on ne se méprenne pas : Je veux dire par là qu’elle est si radieusement, si irrésistiblement  jeune, que nul ne peut, à la voir, imaginer qu’elle puisse vieillir jamais. Puis, elle croit que les reporters sont galants. Qu’ils ne demandent jamais l’âge des demoiselles qui ont passé l’âge d’avoir un âge. C’est encore une illusion de jeunesse. Et fermons la parenthèse.

paru dans L’Ecran Français du 20 juin 1949

Donc, en 1923, M. André Kaminker, ancien troupier de deuxième classe, ancien officier de l’armée d’occupation et docteur en droit, rentre en France, en compagnie de Mme Kaminker et de leur fille Simone, âgée de deux ans. Car c’est beaucoup plus tard que Simone Kaminker  deviendra Simone Signoret,  du nom de sa mère.

La famille habite Neuilly. A l’époque, elle habite rue de Sablonville, près de la Porte Maillot. Neuilly-sur-Seine est un village et un appendice bourgeois de la capitale. Mais je n’ai pas la prétention d’enseigner la géographie parisienne. Ce que nous allons retenir tout de suite, c’est la fidélité, à travers les déménagements de la famille  à son village. C’était encore l’époque où, sur les immeubles, sur deux ou trois immeubles sur dix, on lisait un écriteau : « Appartement à louer. » De la rue de Sablonville, la famille émigre rue Jacques Dulud, près du bois de Boulogne ; puis, rue Péronnet, dans le rectangle aristocratique qu’on nomme de parc de Neuilly ; enfin, avenue du Roule.

Mais n’anticipons pas.

M. Kaminker travaille chez Etienne Damour, qui lui-même est comme le rénovateur et le prophète de la publicité française. Etienne Damour croit aux vertus efficaces de l’agitation. Il croit que la tour Eiffel, le dessin animé, la télévision, aident ou aideront à vendre du tourisme, de l’automobile, des lames Gillette. Il croit aux vertus majeures du grand commerce et de l’esprit d’entreprise. Il croit en l’exemple américain.

Entre les crises que, cycliquement engendre le régime économique, c’est un peu l’euphorie. Le siècle grandit et s’enivre de sa toute-puissance. L’avion rétrécit la terre. Paul Morand proclame la religion de l’exotisme à portée de la main. La radio conquiert le, monde. Etienne Damour est à l’avant-garde du siècle. Significativement, ce grand homme de la publicité fonde un périodique du nom de Vendre. M. Kaminker devient là son brillant second. Et, parmi ses autres notables collaborateurs, il y a, entre autres, Jean Anouilh. On ne présente pas Jean Anouilh. Il est l’un des trois ou quatre dramaturges français qui comptent. Il y a Jean Aurenche. On ne présente pas Jean Aurenche. Il est l’un des plus brillants adaptateurs du cinéma français. Il y a Paul Grimault. On ne présente pas Paul Grimault : il est le dessin animé français.

Si vous vous demandez pourquoi je vous dis ces choses, voici : la petite Simone vit dans une atmosphère de bourgeoisie intellectuelle nuancée de bohème. Sans doute en sera-t-elle, sa vie durant, plus marquée qu’elle-même ne le soupçonne. Puis sa mythologie se compose de quelques fabuleux personnages, dont elle ne soupçonne pas qu’elle les retrouvera plus tard et qu’elle appartiendra comme eux au Tout-Paris. J’ai déjà nommé ces fabuleux personnages. On a compris qu’il s’agit de Paul Grimault, de Jean Anouilh, de Jean Aurenche. Ils ont grandi depuis. Mais, pour Simone Signoret, cinq ans, ils sont fabuleux déjà, en 1926.

paru dans L’Ecran Français du 20 juin 1949

La grande affaire, pour l’heure, c’est l’école, naturellement. Simone Signoret fréquente le lycée Pasteur de Neuilly, qui est mixte, jusqu’à l’âge de huit ans. C’est ici le lieu d’interroger ses photographies. La voici, avec ses petits camarades. Elle « pose » , au mauvais sens du terme, comme sans doute, elle n’a jamais posé dans le cours de sa carrière cinématographique. Mais tous les enfants posent ainsi, puisque, ainsi l’a voulu le photographe. Elle est brune, elle est coiffée à la Jeanne d’Arc, elle a le visage poupin, bien sûr, mais éclairé par un regard décidé déjà et puis le bras dodu et le genou rond, une robe claire, simple et sage, et les chaussettes de son âge. C’est une petite fille bien élevée, parmi des garçons et des filles bien élevés tous. Mais, regardez mieux. L’expression est assez remarquable. Peut-être dit-il déjà que cette petite fille-là, entre toutes. les autres, est désignée pour une éclatante carrière.

Simone Signoret — pardon, Simone Kaminker — est fille unique. Elle le demeurera jusqu’à l’âge de neuf ans. Mais elle n’est pas élevée comme telle. Jamais elle ne se sent seule. Sa mère l’emmène voir des pièces le jeudi et, aux heures de loisirs, elle court jouer au Bois. Elle joue, avec les autres enfants, aux jeux de tous les enfants. Elle joue au ballon, elle joue aux gendarmes et aux voleurs. Son idéal est de ressembler aux autres petites filles, d’en être l’étendard et l’archétype. Elle aime arborer un joli ruban dans les cheveux et qu’on l’habille d’une robe de crêpe de chine rose, ou mauve, ou vert d’eau. Elle est en somme éprise de ressemblance et son idéal est le plus féminin qui soit. Le plus conventionnel aussi. Mais, si éprise qu’elle soit des jeux collectifs de l’enfance, elle est marquée tout de même, quoi qu’elle en ait, par le complexe d’infériorité de la fille unique.

Je n’étais, dit-elle, tout de même pas comme les autres. j’étais incorrigiblement gentille. Les garçons me piquaient mon goûter, me fauchaient mon crayon neuf, me roulaient dans la poussière de la cour de récréation. J’y perdais mon si joli nœud. Il est vrai, nous étions six filles qui nous débattions contre trente garçons.

paru dans L’Ecran Français du 20 juin 1949

Le cours secondaire de jeunes filles de Neuilly prolonge la vie scolaire que la petite Simone a menée jusque-là au lycée Pasteur. C’est que ce dernier n’est mixte que jusqu’en classe de huitième. Adieu, donc, les garçons chahuteurs ! finies les empoignades où la petite Simone a le dessous, où elle macule dans la poussière et dans la boue son joli costume marin et ses éclatantes chaussettes écossaises. Au lieu de ces humiliations passivement subies voici qu’au contraire notre jeune élève s’éveille, s’affirme, s’impose. Victime des garçons, elle a compris la leçon.

Elle va tenir, auprès des autres petites filles, qui n’ont pas subi ce sévère apprentissage, le rôle même des garçons. Il serait peu gracieux de dire qu’elle joue les terreurs ; son rôle est plutôt celui d’une redresseuse de torts occasionnelle et d’une chahuteuse organisée.

Des jeux moins mièvres sont désormais ses jeux. L’âge des poupées, des papiers calque, des ours en peluche, des longues contemplations devant le miroir, est un âge révolu. Simone Kaminker est entrée dans l’âge du ballon et des patins à roulettes. Le Bois proche, le boulevard d’Argenson sont les théâtres de son exubérance. Bonne camarade, alerte et décidée, la réplique vive, dure à l’occasion, mais, comme on dit, « pas méchante pour deux sous », et incapable de rancune, c’est l’excellente animatrice d’interminables parties. Car c’est elle dorénavant qui donne le ton. Aux filles certes, mais souvent aux garçons eux-mêmes. Il arrive qu’elle soit en retard à l’heure du dîner. Elle compte bien que son père, retardé par un patron dévorant, sera plus en retard encore. C’est quelquefois le cas ; mais quelquefois non. Elle promet alors. Elle promet tout ce qu’on voudra de la meilleure bonne foi du monde — de ne plus rentrer en retard, de ne plus s’égratigner les genoux, de ne plus perdre son ballon, de ne plus déchirer sa robe. Ce sont de ces promesses de l’enfance, solennelles et sans conséquence. Elle n’a pas la mémoire de ses promesses. Les jeux continuent et les légers retards aux dîners de famille.

paru dans L’Ecran Français du 20 juin 1949

Ses études commencent de révéler, sinon une personnalité, un choix du moins. Un choix très tranché. Excellente en « lettres », elle est exécrable en « sciences ». Jusqu’au baccalauréat, ce sera la constante. Ce sera la clef de voûte des études de Simone Kaminker. Points forts : français, latin, anglais, histoire et, naturellement, gymnastique. Points faibles : mathématiques, chimie, physique. Certains travaux lui sont de rien. Dans le même effort et d’un seul élan, sans ratures et presque sans hésitation, elle écrit deux « rédactions ». La seconde est pour une camarade moins douée, qui, pour la dédommager. lui fait ses problèmes. Donnant, donnant. Qu’il lui jette, qu’elle lui jette la première pierre, l’élève, garçon ou fille, qui, jamais, n’a recouru à ces procédés douteux !

Aujourd’hui, Simone Signoret prétend que Simone Kaminker a passé le premier « bac » sans savoir pourquoi plus par moins font moins, ni la signification de 3,1416. Je crois que Simone Signoret exagère.

Avec tout cela, cette fille visiblement douée pour écrire, n’a pas, au rebours de ce qu’il en arrive en général en pareil cas, la passion de la lecture. Elle ne cache pas de livres sous son oreiller. Elle ne se présente pas au nez des autobus en pleine course en train de lire Musset, Marivaux ou Baudelaire. Non, ses loisirs sont physiques : Courir, s’ébattre, frapper une balle, voilà la grande affaire.

Autre trait : les bons élèves des classes de français sont impatients : ils veulent toujours aller au-delà, feuilleter les dernières pages du manuel : aborder prématurément les contemporains. Elle, point. C’est une fille saine, par quoi je veux dire qu’elle a l’âge de son âge.

Pour couronner, son désir de jeux et de grand air. elle entre aux Eclaireuses de France. Elle y restera trois ans. La troisième année, elle renonce. Le lecteur n’en sera pas trop surpris : cette discipline l’exaspère. A quinze ans, Simone Kaminker est un garçon· manqué.

paru dans L’Ecran Français du 20 juin 1949

Quinze ans ! Diable ! J’allais oublier.

Et je crois qu’elle , (Simone Signoret veux-je dire) ne me l’aurait pas pardonné. A quatorze ans, Simone Kaminker a deux frères. Alain, l’aîné, est né quand elle avait neuf ans ; le second, Jean-Pierre, quand elle avait onze ans. Précisons : Onze ans et demi. Qu’on ait soixante-trois ans ou bien soixante-huit n’a pas beaucoup d’importance. Mais onze ans et onze ans et demi, voilà qui diffère. Pour le reste, calculez, puisque vous connaissez la clé du problème. Alain et Jean-Pierre ne sont pas bien vieux encore. Ce sont deux garçons forts et sains, et qui terminent leurs études. Leur soeur ainée, je vous prie de le croire, est fort consciente de son rôle, et elle le joue avec une affectueuse simplicité.

Mais nous n’avons pas; pour l’heure à nous occuper autrement de ces garçons : Fermons la parenthèse.

(à suivre.)

PS : Qui est Simone ? Qui est Yves ?

Dans la photo du haut, Simone est assise, parmi les élèves du lycée Pasteur de Neuilly, au premier plan, dans le coin gauche.

Au-dessous, nous la retrouvons au cours secondaire de jeunes filles de Neuilly, troisième à droite dans le second rang.

La photo du bas est celle des trois frères Allégret : André, Marc et Yves le plus jeune.

 

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Simone Signoret, l’enfant du siècle – part II – Le Sabot bleu

paru dans L’Ecran Français du 27 juin 1949

paru dans L’Ecran Français du 27 juin 1949

II – Le Sabot bleu

Quand Simone eut seize ans, ses parents quittèrent la rue Péronnet pour l’avenue du Roule, où ils s’installèrent, à la hauteur du rond-point Inkermann, dans l’appartement plus vaste où ils purent mieux élever leur grande fille et deux garçons qui commençaient à faire bien du bruit et à tenir bien de la Place. L’époque de la rue Péronnet avait été l’époque du ballon et des patins à roulettes ; l’avenue du Roule ouvre une ère nouvelle. Je vois vos grands yeux. Une ère nouvelle ! Voilà un écrivain qui ne rogne pas sur les adjectifs ! Mais gardons, voulez-vous ? la perspective de l’adolescence. Comme l’enfance, elle est gouvernée par des superlatifs. Quelques années plus tard, le jeune homme, la jeune fille transposent leurs rêves dans une plus grande proximité sociale. Leurs aînés sont leurs modèles et tout leur paraît être bonne matière à discussion. Dans la vie de l’individu, c’est une ère nouvelle. Pour Simone Kaminker s’ouvre l’ère du Sabot bleu.

Le Sabot bleu : un marchand de journaux de l’avenue du Roule avait donné ce titre à sa vitrine. Sa boutique était le rendez-vous de la jeunesse neuillypontaine. Le rendez-vous bi-quotidien : jeunes gens, jeunes filles s’y retrouvaient chaque jour, un peu après onze heures, un peu après six heures, c’est-à-dire à la sortie des cours. S’ensuivaient de grandes promenades où le monde, semblait-il, se refaisait à volonté ; où les grandes passions et les opinions politiques se formaient et se déclaraient. Je dis de grandes promenades, mais c’est par allusion au kilométrage. En fait, la tribu couvrait inlassablement le même circuit restreint, qui passait par la rue d’Orléans et l’ancienne rue du Marché. Elle s’égrenait peu à peu, selon la plus ou moins sévère exigence des parents touchant l’heure du retour au foyer.

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Les garçons de la bande — dix-sept, dix-huit, dix-neuf ans — ont quelques professeurs qui sont devenus célèbres : Auguste Bailly (celui-là, qui enseigne les lettres, a déjà publié une dizaine d’ouvrages) ; Daniel-Rops, professeur d’histoire, qui a pris rang de bestseller ; celui qui sera le romancier Georges Magnane : il vient de passer un an à Oxford et, en même temps que l’anglais, il enseigne l’Angleterre, y compris le cricket, exercice de patience et sport incompréhensible ; enfin, Jean-Paul Sartre.

Celui-là est un défi aux conventions neuillypontaines, et point seulement pour sa philosophie. D’ailleurs, il n’a point écrit encore L’Etre et le Néant et, s’il est déjà un auteur à scandale, il n’est pas encore un auteur à succès. N’empêche qu’il apporte la révolution aux jeunes Neuillypontains. Songez un peu, Il porte des sweaters à cols roulé, des pardessus en poil de chameau et ses chaussures sont lacées avec des ficelles. Accoutrement qui ne l’empêche point d’exercer une réelle et profonde influence sur de jeunes esprits.

Voilà les maîtres qui alimentent la conversation des garçons, voilà les hauteurs d’où ils éblouissent les filles. Mais celles-ci ont bien leurs armes, notre Simone Kaminker tient sa place avec honneur. Elle rentre d’Angleterre. Ce séjour se situe entre l’ère du patinage et celle du Sabot bleu ; elle a passé trois mois et demi dans une ferme ; elle a fait du cheval tous les jours ; elle est rentrée avec de bonnes joues et un air de détermination accrue ; elle a oublié presque toutes ses lectures. Et la voici parmi cette tribu où l’on raticcine (ratiocine ? ndlr) et où tous les problèmes se posent à neuf.

paru dans L’Ecran Français du 27 juin 1949

Sa sérénité de sportive anglaise la quitte bientôt. Elle fait ce qu’elle nommera plus tard sa grande crise Gidienne. Elle lit donc Paludes et le Prométhée mal enchaîné. Mais aussi un peu de tout, et les succès du moment. C’est la vogue du roman anglais. Elle dévore Poussière, de Rosamond Lehmann, et elle voit en Charles Morgan le plus grand écrivain contemporain. Elle s’attaque à Proust, qu’elle abandonne, puis reprend, et sollicite par bribes, selon l’humeur. Un roman de Maurois : Climats, est son Baruch pendant deux mois. Elle lit les pièces de Jean Giraudoux dans La Petite Illustration, et elle lit Les Thibault, de Roger Martin du Gard. Elle découvre la jeune littérature américaine — Caldwell, Dos Passos — que Sartre révèle à Neuilly, et, de Sartre lui-même, elle fait connaissance avec Le Mur et La Nausée. Parmi les maîtres de plus ancienne réputation, Anatole France est de ceux qu’elle préfère, elle aime en particulier ceux de ses livres qui prennent appui sur l’histoire, L’Ile des Pingouins, Les Dieux ont soif. Puis les poètes. Chapitre sur lequel Simone refuse de confesser Simone Kaminker.

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C’est l’avant-guerre. Il y a bien quelques années que les garçons et les filles ne jouent plus au yo-yo, que les duettistes sont passés de mode. Pour le présent, Charles Trenet chanta Fleur bleue, et tout le monde, autour de Simone, chante Fleur bleue. Duke Ellington est l’orchestre de jazz à la mode. Le colonel de la Rocque envenime les discussions neuillypontaines. Le dimanche matin, la tribu du Sabot bleu parade avenue dus Acacias, puisque l’avenue des Acacias est l’avenue la plus chic de Neuilly. Le dimanche après-midi, les parents offrent des surprise-parties — thé, orangeade, petits fours — aux amis de leur progéniture. Ce sont des cinq à minuit. Les parents reçoivent, puis se retirent, discrètement, la conscience légère et confiants, comme ils disent, « qu’il ne se passera rien ». C’est l’avant-guerre. Neuilly vit encore une demi-quiétude bourgeoise et de bon ton.

L’un des garçons exerce sur l’esprit de la jeune Simone plus d’influence que les autres. C’est le meilleur élève de Sartre, et c’est, entre tous les garçons, le seul qui sache jouer du jazz au piano. C’est lui qui révélera à Simone Kaminker qu’un art existe, en dehors des manuels ; lui qui l’aidera à épurer ses catégories ; lui, indirectement, qui sera à l’origine de sa vocation.

Il se nomme Jacques Besse. Il a écrit depuis la musique de Dédée d’Anvers et de Van Gogh ; mais n’anticipons pas. A cette époque, Simone Kaminker « va au cinéma », comme tout le monde, elle y va le jeudi après-midi, avec 1a tribu du Sabot bleu qui loue les deux premiers rangs du « Chézy », pour mieux chahuter.

Mon Dieu ! dit aujourd’hui Simone Signoret, ce que nous étions bêtes ! Puis elle évoque ses souvenirs :

J’ai aimé M le Maudit, Trois camarades, A star is born, La Grande Illusion. Mais j’apportais peu de discernement au cinéma. La Grande Illusion me donnait à réfléchir, mais qu’il passa une comédie américaine la semaine suivante, je l’applaudissais du même cœur. Je mélangeais tout. Je trouvais tout formidable. Gabin était formidable, Chevalier était formidable, Barrault était formidable, Trenet était formidable, J’avais le goût mieux formé en matière littéraire. Et puis, le cinéma, je ne trouvais pas ça très sérieux.

Un jour, elle rencontra, au Poste parisien, Claude Dauphin et Blanche Montel. Ce fut ce jour-là qu’elle réfléchit pour la première fois au métier de comédien. Réflexion encore toute académique. Car elle n’imaginait pas qu’elle pût jamais le faire sien.

paru dans L’Ecran Français du 27 juin 1949

Simone Kaminker passa le premier « bac » en 1938. Regardons mieux cette jeune étudiante. La voici dans un groupe de pensionnat, parmi les demoiselles neuillypontaines du cours secondaire. Au centre et au premier rang, bras croisés, col en celluloïd, le proviseur, C’est un très digne proviseur. Ses ouailles sont rassemblées autour de lui, en trois rangs, J’ai regardé plusieurs fois avant de reconnaitre, entre elles toutes, l’ouaille Kaminker. Elle est toujours brune. On ne se fait pas décolorer quand on appartient à la jeunesse neuillypontaine. Brune elle est, brune elle restera… jusqu’au jour, devenue Simone Signoret, où le metteur en scène exigera d’elle qu’elle soit rousse. Puis elle a gardé quelque chose de poupin, et ses cheveux couvrent ses oreilles aux trois quarts, ce que personnellement je regrette (mais elle-même est aujourd’hui d’avis que les avis sont partagés), et le regard saisit par la vivacité, par la malice bon enfant. Le nez est mutin.

C’est encore le visage de l’enfance, dirait-on, et qui n’a pas encore acquis son merveilleux modelé. Elle porte une petite robe imprimée, avec un col blanc, une broche et une ceinture assortie. Je me suis interrogé sur cette photo. Je me suis demandé laquelle, de ces adolescentes, pourrait raisonnablement courir sa chance de faire carrière dans le cinéma. Eh bien ! c’est une autre que j’aurais désignée. Une autre, qui a les traits plus formés, une coiffure nette et de jeunes formes moulées par une robe seyante. Je lui préfère pourtant notre héroïne, parce qu’elle n’a que son âge, parce qu’elle est mignonne, parce qu’elle est naturelle. Parce qu’elle est vivante.

Roland Dailly

(A suivre.)

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Simone Signoret, l’enfant du siècle – part III – Apprentissage

paru dans L’Ecran Français du 4 juillet 1949

paru dans L’Ecran Français du 4 juillet 1949

III – Apprentissage

Jacques Besse et quelques autres initient Simone Kaminker aux joies du spectateur averti, celui qui ne confond pas tout avec le reste et qui sait analyser sen plaisir. Certain festival Ravel est pour elle une révélation absolue, et de même une pièce, La Faim, tirée d’un roman norvégien de Knut Hamsun, par Jean-Louis Barrault au Théâtre de l’Atelier. Puis elle va voir Charles Dullin, qu’elle admire éperdument.

Toutes choses qui, en lui faisant découvrir ce qu’on nomme naïvement l’avant-garde, et qu’on nommerait mieux la pureté dans la création, enseignent à la jeune fille que l’art existe ailleurs qu’à la Comédie-Française et à Neuilly-sur-Seine. Toutes choses qui lui enseignent aussi que des gens peinent pour créer et que le destin des hommes n’est pas simple. Toutes choses qui tranchent sur la béatitude bien-pensante où elle se fût peut-être enlisée, sans ces quelques garçons, et dont on peut bien légitimement penser qu’ils étaient amoureux d’elle. Qui sait si Dédée d’Anvers ne fût pas devenue dame patronnesse ? Mais laissons là ces plaisanteries.

Gardons-nous aussi de croire encore à l’éveil d’une vocation. A la vérité, Simone n’est habitée par aucune vocation. Elle va au spectacle : mais c’est comme une jeune fille intelligente et de bon goût qui prend plaisir à discuter à la sortie (c’est là le commencement de ce qu’on nomme la critique) ; bonne élève de gymnastique : elle joue au tennis et elle patine, tout cela médiocrement, et, à la suite d’une otite, elle va renoncer à fréquenter les piscines. Rien qui la distingue des autres jeunes filles douces et de bonne éducation, comme on dit. Rien. Rien, si ce n’est la personnalité.

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Puis c’est la guerre. La drôle de guerre. La guerre des nerfs et des communiqués. Les alertes, les contre-alertes, le port obligatoire du masque à gaz, les combattants grognons et les civils inquiets, des alliés un peu lents, un peu indécis, le pays s’installe dans la demi-inertie de l’attente, et c’est la naissance d’une expression qui n’a pas disparu depuis du vocabulaire : l’expression de marché noir. Nombre d’écoles de lycées sont évacués, car on craint l’aviation ennemie. Elle, qui passe ses vacances en Bretagne, n’a plus qu’à demeurer sur place.

C’est dans ces lugubres circonstances que notre demi-bachelière fréquente le lycée de Vannes. C’est là qu’elle va passer son second « bac » (celui de philosophie, naturellement). Elle est plutôt mal vue en ces lieux. Songez donc ! Elle est parisienne. Elle ne porte pas de chapeau. Elle sort avec des garçons. Elle dit ce qu’elle pense. Car c’est comme ça depuis qu’elle est au monde. C’est un besoin, c’est un peu de sa respiration. Il faut qu’elle dise ce qu’elle pense. Arrive ensuite ce qui arrive. Elle a dit ce qu’elle pensait.

A Vannes, pourtant, elle rencontre un garçon avec lequel elle se plaît à parler de théâtre et de livres, de cinéma, de musique et qui devient son confident, comme Jacques Besse naguère. Décidément, Simone a le goût sûr. Car c’est Alain Resnais, qui deviendra l’assistant de Nicole Védrès pour Paris 1900 et qui mettra en scène l’admirable Van Gogh.

Je vais faire un pari. Alain Resnais n’est encore qu’une figure importante de la plus intelligente avant-garde du cinéma : Mais je crois que la célébrité le guette. En tout cas, grâce à lui, les jours bretons de Simone s’écoulent, moins monotones. Jusqu’aux semaines de l’invasion.

paru dans L’Ecran Français du 4 juillet 1949

La session du second « bac » se déroule à Vannes. Pendant que l’ennemi achève de s’installer, Monsieur Kaminker, deuxième classe obstiné de 1914-1918, a quitté Paris. Simone est sans nouvelles de sa famille . Une lettre lui apprend que sa mère et ses frères sont demeurés à Neuilly, où elle les rejoint. Mais toujours pas de nouvelles du père de famille.

C’est beaucoup plus tard que sera connue la vérité. Il a répondu à l’appel du 18 juin 1940. Il a gagné Londres par Bordeaux, dans les derniers jours de ce mois tragique, sans pouvoir faire parvenir de ses nouvelles. Les siens ne le retrouveront qu’en 1944. Il occupe aujourd’hui un poste important à l’Organisation des Nations Unies.

Mais, en juin 1940, la famille Kaminker se trouva fort démunie. Simone avait vécu à l’abri des grandes tempêtes. Elle n’imaginait pas que, deux fois bachelière, il lui faudrait, du jour au lendemain, gagner sa vie. Et nous ne dirons discrètement rien de sa contribution à l’entretien de la famille. Car il y avait encore sa mère et ses deux jeunes frères.

Elle se mit en campagne incontinent.

Elle n’eut point trop de mal à trouver des leçons d’anglais et de latin. De là à pourvoir à ses besoins et à remplacer partiellement un chef de famille, s’étendait un fossé. Il ne fut pas comblé si facilement. Elle faillit devenir vendeuse chez Harcourt, « le photographe des vedettes ». A défaut, elle trouva un emploi de secrétaire-dactylographe dans un journal. Elle-même assure aujourd’hui qu’elle fut une déplorable secrétaire-dactylographe. On peut l’en croire sur parole. Elle n’était certes pas faite pour être secrétaire-dactylographe. Car s’il est vrai qu’on peut le moins quand on peut le plus, il est vrai aussi qu’on n’a pas longtemps la patience de bien faire ce que l’on fait quand on est assuré de pouvoir mieux faire. Cette simple raison suffit.

Puis, il ne lui plaisait pas non plus, avec un père à Londres, d’être dans la presse de Paris en 1940- 1941, fût-ce comme secrétaire-dactylographe. Cette dernière raison la détermine à prendre une décision très courageuse, au risque de ne plus manger à sa faim pour des mois, des années peut-être : au bout de six mois, elle donne sa démission.

Et, en effet, pendant quelques mois, elle mange assez mal. Mais elle rencontre Saint-Germain-des-Prés.

paru dans L’Ecran Français du 4 juillet 1949

La mode appelle le sarcasme. Comme Saint-Germain-des-Prés est aujourd’hui la mode, en rient tous ceux qui n’en sont pas. Mais, à l’époque, aux temps les plus noirs, quand agonisait la mode de Montparnasse, abandonné de ses peintres scandinaves et de la colonie anglo-saxonne, quand Saint-Germain-des-Prés recueillait le jeune cinéma et la jeune Intelligentsia, alors, c’était là, dans le triangle des trois cafés célèbres — Deux-Magots, Lipp, Flore — qu’on trouvait des amis sûrs et qui refusaient de voir l’occupant.

Simone y rencontre l’acteur Roger Blin, le romancier-comédien Mouloudji, que va distinguer le prix de la Pléiade, le metteur en scène Louis Daquin et celui qui sera bientôt l’empereur du Traduit-de-l’américain, Marcel Duhamel. Tels sont ses amis, ils vivent comme ils peuvent. La vie est dure, loin de l’occupant, loin du marché noir, et si Daquin tourne un film, et si Mouloudji touche le prix attribué par la N. R. F. au lauréat de la Pléiade, les autres sont moins favorisés, beaucoup moins, et les conversations ne sont pas nourrissantes.

Simone donne de nouveau des leçons d’anglais (elle est bilingue) et des leçons de latin, elle absorbe beaucoup de demis, elle ne porte pas de chapeau. S’il arrive qu’elle porte des pantalons, comme le veut la mode du jour au Flore, et, au pied du mur de toutes les façons, elle s’interroge. C’est le temps de sa plus grande crise, Elle est au cœur de l’épreuve. Et elle n’est plus une adolescente. Ses amis lui conseillent de devenir comédienne.

Elle a, avec une personnalité propre, la plasticité psychologique de la femme. Elle déborde, dans sa détresse même, d’optimisme vital et de bonne grâce, de gentillesse et de vivacité. Surtout, elle a de la présence et du rayonnement comme en ont peu de femmes. Son clair regard, un peu regard de chat, et si franc regard en même temps, est une promesse de joie. Elle est incroyablement de son temps.

Vous voyez ce que je veux dire ? Une jeune et merveilleuse insolence, quelle réserve aux fâcheux ; l’exécration des fâcheux ; une voix assez grave, mais plus « intellectuelle » que « chanteuse réaliste » ; un zézaiement intermittent (c’est avec sa diction qu’elle aura le plus d’ennuis sur le plateau) ; un franc-parler qui va loin ; des manières simples ; du détachement ; l’aptitude à prendre le temps comme il vient, doublée de la volonté de dominer ]a situation.

L’enfant de Neuilly a fait place à une créature bien arrimée à son destin, et qui marche à son propre pas. Puis, Simone nous dirons désormais Simone Signoret est jolie, ferme, appétissante, et tous les succès sentimentaux lui sont promis. Imaginez l’accueil que le public ferait à cette enfant du siècle, ravissante et vive, capable d’éclater de joie de vivre aussi bien que de communiquer la désespérance sans issue.

C’est bien un tel caractère qui manque encore au répertoire féminin de l’écran français, Il attend un enfant du siècle. Je suis bien sûr que Simone Signoret ne s’en doute pas ; même, qu’elle sera, aujourd’hui, tentée de récuser l’appréciation comme trop flatteuse. A l’automne 1941, elle se demande encore si elle va tenter sa chance et, comme on dit, se jeter à l’eau. Ce qui la retient, ce sont des souvenirs de sa vie ancienne, le conformisme neuillypontain, des pensées de l’autre versant de sa vie ; elle balance encore : est-il convenable de se montrer en public ?

Saint-Germain-des-Prés l’emporte finalement sur Neuilly. L’enveloppe de la pudeur craque. Elle a décidé qu’il n’est pas déshonorant d’être comédienne. Elle s’en entretient avec sa mère, qui l’approuve. Les dés sont jetés, et les difficultés commencent.

Roland DAILLY

(A suivre)

Source : Collection personnelle Philippe Morisson

Pour en savoir plus :

L’article « Simone Signoret racontée par sa fille Catherine Allégret » sur le site de la RTS.

L’article « Simone Signoret, une actrice engagée » sur le site du CNC.

Sa notice biographique sur le site Le Maitron.

Les lectures de jeunesse de Simone Signoret via le site de l’INA en 1966.

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Extrait de Casque d’Or de Jacques Becker (1951).

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Extrait de Macadam de Marcel Blistène et Jacques Feyder (1946).

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Le documentaire Simone Signoret, Figure Libre, passé récemment sur ARTE.

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