« Je suis une enfant terrible ! » Les Souvenirs de Micheline Presle (Cinévie 1946)


A l’occasion de ses 93 ans, nous avions déjà rendu hommage à Micheline Presle (née Micheline Chassagne) et à sa longue carrière avec les deux premiers articles que lui avait consacré la revue Pour Vous en 1940 :

Micheline Presle (Pour Vous 1940)

Celle qui fut révélée en 1939 par Pabst dans Jeunes filles en détresse, est une véritable légende du cinéma français avec presque 70 ans de carrière, son dernier film date de 2014, Tu veux ou tu veux pas réalisée par sa fille Tonie Marshall.

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Pour le plaisir citons quelque-uns de ses films : tout d’abord en 1940 La Comédie du bonheur de Marcel L’Herbier dans lequel elle est éblouie l’écran et Paradis perdu d’Abel Gance, puis Félicie Nanteuil de Marc Allégret en 1942, Falbalas de Jacques Becker (1944), Boule de suif de Christian-Jaque(1945), L’Amour d’une femme de Jean Grémillon (1954), Le Baron de l’écluse de Jean Delannoy (1960), etc.

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L’intérêt de ces souvenirs de Micheline Presle, publiés dans Cinévie et intitulés : « Je suis une enfant terrible ! », est de revenir en quatre parties sur son début de carrière où elle croise Charles Trenet, Serge Reggiani, Bernard Blier et François Perrier.

Au moment où ces souvenirs paraissent, nous sommes au printemps 1946 et elle est sur le point de tourner l’un de ses plus grands films Le Diable au corps de Claude Autant-Lara avec Gérard Philipe. Ils deviendront l’un des couples légendaires du cinéma français. Le film sortira en septembre 1947.

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Micheline Presle est la dernière des Trois Glorieuses selon l’expression du journaliste Henry-Jean Servat avec Danielle Darrieux et Michèle Morgan. Elle fêtera ses 97 ans le 22 août prochain.

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Bonne lecture !

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Micheline Presle a écrit pour vous : Je suis une enfant terrible !

paru dans Cinévie du 21 mai 1946

paru dans Cinévie du 21 mai 1946

paru dans Cinévie du 21 mai 1946

I. Dans lequel je nais à moi-même et aussi aux autres

L’usage veut qu’en tête d’une autobiographie, on produise un portrait du malheureux ou de la malheureuse qui a eu l’aveuglement d’écrire sa propre vie. Comme s’il n’avait pas eu assez de la vivre. Ces portraits pour les dames datent de leur prime jeunesse. Pour ces messieurs, ils semblent avoir un goût prononcé pour la barbe ou le binocle.

Mon portrait, vous le connaissez. Vous me voyez souvent. Je me ressemble ou je ne me ressemble pas, mais je suis photographiée, donc je suis. Aussi, afin de n’être point conformiste, j’ai décidé d’écrire mon auto-portrait. Voici la vision que j’ai de moi-même : les yeux fous, un peu tombants dans le genre cocker, les cheveux décoiffés, beaucoup de petites mèches jamais dans le même sens. Les trous de nez sont ronds et le reste est à l’avenant. Quant au moral, eh bien, c’est à peu près la même chose.

Des gens très graves se sont penchés sur la physionomie des autres — la leur ne leur suffisait donc plus ? — et ont écrit de lourds traités sur la physiognomonie tendant à nous convaincre que chaque trait du visage était un trait du caractère. En ce qui me concerne, tirez vous-même les conclusions qui vous semblent devoir s’imposer, mais je n’ai nulle envie de le faire. Je pourrais vous aider en vous rappelant que les cockers sont des chiens, ce qui signifie fidélité.

Donc je suis née, à moins que je n’aie toujours été, mais ça m’étonnerait. Je suis née à Paris, rive gauche, j’ai été baptisée à l’église Saint-Bernardin.

II. Dans lequel je m ’essaye au commerce et à la philosophie

Nous habitions fort près du Luxembourg et c’est là que je prenais mes ébats quotidiens. J’y cultivais deux sortes d’amitiés, l’une commerciale et légèrement protectrice, l’autre tout intellectuelle. Mon amitié commerciale s’appelait « la Mère Réglisse », je me fournissais chez elle de mètres de réglisse roulée et d’affreux et délectables petits lézards en gomme verte ou rouge.

A chaque achat je lui déclarais avec superbe :
C’est maman qui m’a dit de venir chez vous, elle viendra vous payer.

Ce n’était pas vrai. Cette tentative commerciale d’un ordre un peu spécial, à sens unique, faillit être très fâcheuse pour moi, car un jour, la Mère Réglisse, lasse d’un crédit trop prolongé, réclama à ma mère la très énorme somme de vingt-cinq francs. Maman la lui paya, puis se paya sur moi en nature. C’est de cette façon, que j’appris que tout se paye dans la vie. Cette leçon de philosophie me dégoûta, à cause du prix sans doute, de la fréquentation de la Mère Réglisse, et je reportai toute mon attention sur mes relations littéraires du lieu, messieurs les étudiants.

Ils se tenaient d’habitude du côté de Marie Stuart. C’est là que je les assiégeais. Je leur faisais de longs discours, écoutant peu leurs réponses, car je me trouvais beaucoup plus logique qu’eux et surtout beaucoup plus vieille, moins enfantine, moins puérile en quelque sorte. Vraiment, ces garçons étaient un peu jeunes pour moi, alors que moi je me sentais très féminine.

paru dans Cinévie du 21 mai 1946

paru dans Cinévie du 21 mai 1946

III. Dans lequel je découvre la pension et la tragédie

Je les abandonnai à leur tour pour me livrer aux joies de l’auto-skif, en compagnie de petits garçons car je n’aimais pas les filles. Heureusement pour moi, je débutai mes études au cours Mac-Mahon, qui était mixte.

Malgré une constitution robuste, j’avais souvent mal à la gorge et, pendant un certain temps, c’est à la maison, que je poursuivis ces études brillamment commencées. J’eus plusieurs professeurs, le premier était un monsieur, il portait des lunettes ; à cause de ce détail, je n’ai jamais pu m’entendre avec lui, et je dus m’en séparer.

Maman, trouvant que j’étais vraiment par trop insupportable — on se demande pourquoi —, me mit en pension à Notre-Dame de Sion. J’y restai de six ans à onze ans. J’y fus très tranquille, mais avant d’atteindre cette tranquillité, je pleurai pendant trois mois.

Pourtant, je découvris rapidement ma voie et me mis à travailler la tragédie. C’est ainsi que je fis connaissance avec Racine et Corneille.

Chez ces bonnes Dame de Sion, nous avions toutes sortes de récompenses, telles que petites croix, cordelières, etc. Quand on n’était pas sage, on perdait la croix, et si on était très sage, en plus de la croix, on avait un beau petit cordon de couleur. Chaque classe avait sa teinte. Le cordon blanc était le signe du perfectionnement, à cause de son manque de couleur, naturellement. Je ne l’ai jamais eu.

Il y avait aussi les bains que l’on prenait en longue chemise, le tout alterné de prières ; le jardin qui était très beau, où nous jouions au basket. Je coupais ces longues années d’études de vacances en bourgogne.

J’acquis ainsi, une solide culture personnelle, je dirai même très personnelle, car au bout d’un certain temps, ces dames m’avaient abandonnée à mes instincts qui me portaient vers certaines études, mais m’éloignaient farouchement de certaines autres, telles que les mathématiques.

Après tout, les quatre années de Sion furent sans histoire.

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Je suis une enfant terrible ! par Micheline Presle

« Dès six ans, j’avais décidé de faire du Cinéma ! »

paru dans Cinévie du 28 mai 1946

paru dans Cinévie du 28 mai 1946

paru dans Cinévie du 28 mai 1946

IV. Dans lequel je suis ravie à ma mère au profit de mes très futurs admirateurs.

C’est alors, qu’à la fleur de l’âge je fus ravie par l’écran.

Je dois dire, que, depuis l’âge de six ans, — j’étais très précoce, — j’avais décidé de faire du cinéma. Je fus naturellement persécutée, comme tous les êtres doués de vocation. Ma famille m’a d’abord reniée, j’ai changé de nom, et puis maintenant ils ne me renient plus. Si j’étais moins modeste, je dirais même qu’ils me revendiquent.

C’est pendant mes vacances que je rencontrai Christian Stengel. Il allait tourner « Je chante » avec Charles Trenet. Ça ne me disait absolument rien, car je ne connaissais pas Charles Trenet. J’avais quinze ans et demi et je lui répondis que je voulais bien faire quelque chose dans son film, mais si Maman le voulait. Maman a bien voulu, n’en parlons plus.

Ce film fut tout à fait tourné en famille, dans une ambiance que je ne retrouverai plus jamais.

C’était en plein mois d’août. Je me souviens que Christian m’avait donné rendez-vous chez le producteur.

J’y allai avec une petite robe à carreaux, les jambes nues, et un petit chapeau de paille à jugulaire des plus coquets. Je n’étais pas maquillée, mais j’avais tout de même mis sur mes lèvres un peu de pommade rosa. Je tombai dans une véritable volière de filles toutes plus ravissantes les unes que les autres, des vraie stars. Ces dames me dévisagèrent avec un de ces regards qui en disait long, sur mes apparences physiques.

Moi, je n’avais pas du tout envie d’attendre. J’allai trouver la secrétaire et je lui dis :
Moi, je veux être reçue, on m’a donné rendez-vous.

Elle aurait pu prendre ça fort mal ; pas du tout. Au lieu de m’envoyer faire la queue elle me dit : « Attendez un quart d’heure ». Au bout d’un quart d’heure je me levai à nouveau. J’étais très énervée et je lui dis que je trouvais inadmissible d’attendre alors que j’avais rendez-vous. Elle avait également beaucoup de travail, nous élevâmes le ton. Ça avait de plus en plus l’air d’une volière.

Christian Stengel ouvrit donc sa porte et devant l’ahurissement général et l’envie collective, j’entrai comme une reine outragée et j’en ressortis engagée pour Je chante.

Je dois dire, en toute modestie, que le rôle que l’on confia à mon jeune talent était celui de figurante.

Je dois dire aussi que je m’y amusai beaucoup plus que je ne devais le faire par la suite, lorsque je gagnai des grades dans ce métier que l’on se plait à dire ingrat, mais qui m’a toujours comblée avec une facilité qui me rend inconsciente.

paru dans Cinévie du 28 mai 1946

paru dans Cinévie du 28 mai 1946

V. Dans lequel je suis attirée puis déçue par les chansonnettes et les danses peu classiques du music-hall.

C’est ainsi qu’un jour une figurante me conseilla d’aller voir aux Variétés Edmond Rose qui y montait une revue de Rip. J’étais en présence d’un petit bonhomme très gentil et très familier qui m’a dit « tu » tout de suite.

La première chose qu’il me demanda c’est :
— Connais-tu une chanson ?

Je n’en connaissais pas ; j’en achetai une dans l’après-midi, c’était : Un jeune homme chantait. Je montai sur la scène, je commençai à chanter, puis je finis dans les larmes. A ce moment-là, on m a dit : « Viens demain, on va voir ».

Je revins, le lendemain. J’étais avec toute une bande de jeunes filles. On faisait quelque chose dans le genre des Joyeux petits apaches. C’était, en effet, très joyeux. Je n’y suis pas restée, ça ne m’amusait pas beaucoup. Pourtant je dansais bien. Pensez donc, j’avais été chez Mme Irène Popard pendant quatre ans, et j’avais fait un peu de classique. Evidemment, maintenant ça ne se voit plus beaucoup.

VI. Dans lequel il me faut suivre quelques cours de perfectionnement.

J’eus un nouveau contrat pour un film. J’étais payée 1 400 francs. J’étais très contente. Le matin du premier coup de manivelle, je me réveillai jaune comme un coing. C’était la jaunisse. Elle me dura quinze bons jours. Il est bien évident que « bon » en la circonstance est une formule littéraire indiquant une longue et triste durée.

Entre temps je poursuivais par vagues de très vagues études. Mais, vous savez, quand on sort de Notre-Dame de Sion, c’est une référence suffisante pour une jeune fille. J’entrai à l’école de Georges Vitray ; je n’y restai pas longtemps, pour prendre contact ensuite avec le cours Raymond Rouleau.

Pour être reçu c’était très intimidant. On avait droit à trois auditions, un truc un peu dans le genre du Conservatoire. J’appris avec conscience le monologue de Rosine du Barbier de Séville.

Il y avait en même temps que moi, ce jour-là, seize belles jeunes filles toujours très stars. J’avais le trac, mais pas à cause d’elles, de moi. Enfin, je ne me démontai pas et j’attaquai avec fougue. Je n’avais pas détaillé dix phrases qu’un « merci, Mademoiselle, ça suffit », me coupa le souffle et la parole. Moi, je trouvais ça nettement insuffisant ; mes plus beaux effets, mes plus belles trouvailles étaient naturellement restés dans la suite du texte. J’entrai pourtant au cours en compagnie de Serge Reggiani.

Afin de ne pas déshonorer ma famille et les dames de Sion, je me cherchai pour entrer dans la carrière un pseudonyme.

Je commençai par Micheline Michel. C’était de la prémonition sans le savoir car… mais n’anticipons pas. Puis, avec un bon goût désarmant, j’essayai Micheline Soir. Ça faisait un peu quotidien du soir. Je n’hésitai pas et je trouvai Micheline Ivoire. Pourquoi pas ébène pendant que j’y étais, ou lys, ou hermine ?

Le hasard d’un rôle voulut que je choisisse Presle.

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Je suis une enfant terrible ! par Micheline Presle

… Et à seize ans, j’ai rencontré la chance

paru dans Cinévie du 04 juin 1946

paru dans Cinévie du 04 juin 1946

paru dans Cinévie du 04 juin 1946

VII. Dans lequel la fortune sourit au bouton de juvénile acné.

Enfin la chance de ma vie s’offrit à moi sous la forme d’un collaborateur de G. W. Pabst, venu au cours pour chercher des jeunes filles tout à fait mon emploi (je devais bien avoir au moins seize ans et demi).

Cet envoyé du Paradis — celui des stars toujours — me dit très laconiquement :
— Demain 10 heures, Champs-Elysées, avec une photo.

Une photo ! Doux Jésus ! comme aurait dit soeur Alphonsine, qui était américaine et jouait au basket. Une photo, mais c’est tout juste si je savais ce que c’était. Jusqu’à ce jour je les faisais moi-même avec un Kodak Brownie, « maniement simple, résultat assuré », « la photo à la portée de tous. »

A 6 heures, réveil. J’avais un énorme bouton de fièvre. Je suis décidément une nature sensible. Cela me faisait une narine sensuelle, mais d’un côté seulement. Je m’emmitouflai dans un cache-nez en plein été. Cela me donnait un petit air dégagé de fatma qui a un rhume de cerveau.

Et j’avançai vers Pabst en tremblant moralement, parce que, physiquement, avec le cache-nez et le mois d’août, ce n’était vraiment pas possible. Pabst rit beaucoup, et je sortis de son bureau sans cache-nez, mais avec un des quatre premiers rôles de Jeunes filles en détresse.

Comme une bombe atomique je revins chez moi. Le lendemain, essais studio. Je n’avais plus peur du tout. Après les essais, je montai en grade et eus un des deux premiers rôles. Il est vrai que je n’avais plus de bouton.

Pabst était vraiment un homme parfait, si gentil et d’une patience… Ça m’a beaucoup amusé d’aller me voir à la projection, mais je trouvais que je ne me ressemblais pas du tout. Quant au jeu, je pris de bonnes résolutions et une leçon de modestie. Mais j’étais bien contente tout de même.

VIII. Dans lequel je fais beaucoup de choses en peu de lignes.

Deux mois après c’était Paradis perdu. Là j’étais très heureuse, car je jouais un rôle de dame, très jeune il est vrai, mais de dame tout de même.

Et nous en arrivons à la fausse guerre, qui devait si mal se prolonger pendant quatre ans. Je passai quelque temps en Bourgogne, car pour tout vous avouer, après Parisienne, je suis Bourguignonne. C’est pour ça que je suis un tout petit peu gourmande.

Retour à Paris où je signai La Comédie du bonheur.

Puis je passai quelque temps à Cannes, où je tournai avec (Marc) Allégret Parade en sept nuits. Cela ressemblait plus, comme atmosphère, à une bande de jeunes en vacances qu’à un film. Le nombre de farces que j’ai pu faire à mes camarades, entre autres à Loulou — Louis Jourdan pour ses admiratrices ! Ainsi un jour… Mais ceci est une autre histoire. Ça ne ferait pas sérieux dans ma vie, et puis, des farces, je ne fais que ça, alors n’est-ce pas, ça tiendrait trop de place.

De nouveau Paris.

Histoire de rire, Nuit fantastique, Felicie Nanteuil, La Belle aventure.

paru dans Cinévie du 04 juin 1946

paru dans Cinévie du 04 juin 1946

IX. Dans lequel je prends contact avec les planches et les poètes.

Après ce palmarès, je débutai sur la scène avec Colinette, de Marcel Achard. Je garde un souvenir reconnaissant, éternel, ému, troublé, ineffaçable, ineffable — voyez que, pour l’adjectif, on n’a pas oublié Mme de Sévigné — je garde donc un souvenir comme il est dit plus haut à Bernard Blier et François Perrier. Je me suis amusée comme jamais de ma vie.

Avec le théâtre, je fis connaissance avec un nouveau genre d’admirateurs, ceux qui envoient des vers. J’adore ça. Il y en avait un, notamment, tout rouge et tout jeune, l’un va avec l’autre, qui me suivait plus fidèlement que mon ombre puisque les nuits sans lune et les jours sans soleil on est obligé de se passer d’elle. À qui se fier si on ne peut même pas compter sur son ombre !

Donc, il me suivait et disparaissait dans toutes les portes cochères, derrière tous les platanes.

Un jour on sonne, je vais ouvrir moi-même — évidemment, ça ne fait pas très vedette. J’entends une galopade épouvantable dans l’escalier et je vois devant ma porte, se balançant à un fil, un rouleau noué d’une faveur rose. C’était des vers.

Ce premier contact avec la poésie fut suivi de beaucoup d’autres. Pourquoi n’écrit-on pas des vers aux artistes de cinéma. On les croit donc si dénués de sens artistique ?

X. Dans lequel mes activités se succèdent à une grande cadence.

Je tournai Un Seul amour, avec Pierre Blanchar. Je remontai allègrement sur la scène avec Am-Stram-Gram. Les critiques ont dit que j’avais fait des progrès. C’était pas gentil pour la première fois.

Et, en fin d’occupation, je tournai Falbalas, avec Jacques Becker. J’en garde le souvenir de nuits épouvantables. Nous étions obligés de tourner la nuit. Je pleurais de fatigue. J’avais les yeux comme des petits volets. Je me souviens entre autres d’un gros plan pendant lequel je me sentais l’œil fixe. Quand retentit le traditionnel « coupez », ma paupière fit toc en se fermant : je tombai endormie dans un fauteuil.

Enfin, ce fut la Libération. Je n’y fis rien d’héroïque, mais je choisis en toute innocence ce moment pour aller faire des visites à mes amis.

Et, comme tout le monde, j’ai ma petite anecdote de la balle-qui-m’est-passée-entre-les-jambes. Pour célébrer cette délivrance, je jouai dans le Spectacle des Alliés au Pigalle.

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Je suis une enfant terrible ! par Micheline Presle

Mon cœur a ses raisons…

paru dans Cinévie du 11 juin 1946

paru dans Cinévie du 11 juin 1946

paru dans Cinévie du 11 juin 1946

XI. Dans lequel on m’engraisse à l’aide de coup de soleil et de soupe à l’eau ; et où l’ennui fait le reste.

On parla alors de Boule de Suif.

Seulement, voilà. Pour cette fille au cœur patriotique et à l’âme légère, née de l’imagination de Maupassant, il fallait que je fusse plus grosse, beaucoup plus grosse. On décida que je devais prendre au moins sept kilos, et afin de me faire engraisser on m’expédia dans les Pyrénées. Si j’atteignis le résultat désiré, ce fut vraiment malgré le régime assez inattendu que l’on mit à ma disposition, et surtout à cause d’un coup de soleil.

Je m’explique. Quand je partis pour les Pyrénées, j’étais très fatiguée. En descendant du train, avec une âme naïve et éloignée des contingences matérielles, je m’imaginais trouver quelque véhicule à moteur pour me transporter jusqu’au lieu d’engraissement. Pas du tout. Je commençai par faire quatorze kilomètres à pied. J’arrivai avec une faim épouvantable, mais on n’avait pas prévu mon arrivée pour ce jour-là. Je dus me contenter de pain et de café national. La cure commençait bien.

Le lendemain, comme il y avait de la neige, je décidai de prendre contact avec elle sur ces planches longues, étroites et minces que l’on nomme skis. Je pris contact, en effet, avec le tout : la neige, les skis et le soleil. J’en ressortis victorieuse, sans rien de cassé, mais avec un coup de soleil si magnifique, si profond, que je dus durant tout le temps de mon séjour, sortir masquée et encore aux heures où la lumière n’était plus trop violente.

L’ennui doit faire grossir, car mon alimentation se borna, durant ces vingt jours, à de la garbure avec peu de fromage et du goulache sans viande.

Malgré cela, je descendis ronde à point, paraît-il. Une vraie petite caille…

paru dans Cinévie du 11 juin 1946

paru dans Cinévie du 11 juin 1946

XII. Dans lequel je débute dans la vie privée par un mariage, le mien, dont une baignoire fut la cause.

Et c’est durant Boule de Suif, que je me mariai. Ce fut, là encore, une belle victoire dont je suis assez fière. La production ne le voulait pas. Cela gênait, paraît-il, les heures de travail. J’avais commencé par demander huit jours. On a des traditions ou on n’en a pas. Je tenais beaucoup à un voyage de noces, ne fut-ce qu’au Bois de Boulogne. Je rabaissai mes prétentions à trois jours. Je descendis encore — il faut savoir être diplomate et faire des concessions, la fin justifiant les moyens — j’acceptai finalement vingt-quatre heures. On m’accorda une demi-journée. Mais là, je dois dire que je tins bon et j’obtins ma journée entière.

Avis aux amateurs artistes qui supposent que l’on peut faire toutes ses volontés avec le maximum d’agrément.

De ce fait, mon mariage empoisonna tout le monde sauf moi. Ensuite, lorsque Boule de Suif fut terminé, je fis enfin mon voyage de noces à Perros-Guirec, puis à Saint-Tropez. Là s’arrête ma vie.

Je sens que je ne suis pas du tout dans la tradition des bons conteurs et qu’il conviendrait que je m’étendisse en quelques phrases habiles sur les épisodes — au pluriel, bien entendu — sentimentaux ! d’une vie quoique courte encore, mais déjà fort remplie, et qu’ainsi je répondrais parfaitement à l’attente et à l’image que l’on se fait d’une artiste de cinéma.

.le n’aime pas l’indiscrétion et ma vie privée, du fait même qu’elle est privée, n’appartient à personne.

Toutefois, je me laisserai aller sur la pente des confidences et vous avouerai que Michel, mon mari, fut mon premier et grand amour. Je l’ai connu de la façon la plus banale qu’il soit, en visite, chez des amis. Comme il se doit, il me déplut fort. Des relations communes nous replacèrent l’un en face de l’autre à de très longs intervalles. Et puis un jour, alors que je venais de décider, dans un grand élan de solitude, de ne plus habiter avec maman et que je m’installais un appartement, il vint par hasard avec un ami et me trouva dans de graves ennuis de salle de bain. J’avais bien la pièce, j’avais bien l’eau, j’avais même le lavabo, mais je n’arrivais pas à trouver une baignoire. Pour une salle de bain, c’est un peu gênant. J’aurais pu, à la rigueur, me faire faire une piscine. Ce n’était vraiment pas assez grand. Et il me dépanna. Ce fut lui, en quelque sorte, qui vit le premier mon appartement et qui procéda avec moi à son installation sans que nous sachions ni l’un ni l’autre qu’il devait devenir « nôtre ».

Et nous nous fiançâmes. Cela dura pendant un an. Depuis, nous nous entendons fort bien quoi qu’ayant des caractères fort différents. C’est peut-être à cause de cela.

Le cœur a ses raisons. Heureusement pour lui car moi je n’en ai pas.

XIII. Dans lequel je termine rapidement. car les histoires les plus drôles sont, dit-on, les plus courtes.

Je crois maintenant qu’il va vous falloir me laisser au moins dix ans de tranquillité pour que je puisse à nouveau vous raconter ma vie.

Je vais tourner à partir du mois d’août Le diable au corps, avec Claude Autant-Lara comme metteur en scène. C’est un titre de film qui ressemble fort au titre de ces mémoires, ne trouvez-vous pas ? Après, je m’embarquerai pour l’Amérique.

Nous dirons donc : la suite en 195… et à bientôt, au premier coin de l’écran.

FIN

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Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

la belle page biographique sur Micheline Presle sur le site de l’Encinémathèque.

 

Micheline Presle :  » Le Diable au corps : j’étais en larmes, je trouvais ça magnifique », extrait de l’émission de France Culture A Voix Nue (2005).

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Micheline Presle dans La Comédie du Bonheur de Marcel L’Herbier avec Louis Jourdan (1940).

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Extrait de Paradis Perdu d’Abel Gance (1940) avec Micheline Presle et Fernand Gravey.

*

Extrait de mauvaise qualité du Diable au corps de Claude Autant-Lara (1947).

*

L’émission Gros Plan (1958) dans laquelle Micheline Presle raconte ses souvenirs.

*

Un hommage à Micheline Presle avec extraits de films et photographies.

*

Interview de Micheline Presle dans l’émission Entrée Libre en 2016.

*

Henry-Jean Servat évoque les Trois Glorieuses : Micheline Presle, Danielle Darrieux et Michèle Morgan.

 

 

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