Simone Signoret, l’enfant du siècle (L’Ecran Français 1949) – part2


Le 25 mars 2021, nous avons célébré le centenaire de l’une des grandes comédiennes du cinéma des années quarante aux années soixante dix : Simone Signoret.

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Bien sûr, nous n’allions pas passer à côté de ce beau prétexte pour lui rendre hommage, elle qui apporta un renouveau au cinéma français de la fin des années quarante et début des années cinquante avec des rôles remarquables comme dans l’un de ses premiers grands succès, en 1948, Dédée d’Anvers d’Yves Allégret (son premier mari), suivi de Manèges deux ans plus tard.

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Mais j’aimerais citer également Impasse des Deux-Anges, le dernier film de Maurice Tourneur (1948), Macadam de Marcel Blistène et Jacques Feyder pour lequel elle obtint le prix Suzanne-Bianchetti de la jeune actrice la plus prometteuse.

Puis au début des années cinquante, comment ne pas citer ce chef d’oeuvre de Jacques Becker, Casque d’or (1951) ?

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Deux ans plus tard, elle sera la Thérèse Raquin du film du même nom de Marcel Carné, suivi en 1954 de l’un des ses rôles les plus marquants dans Les Diaboliques d’Henri-Georges Clouzot. Etc.

En 1960, elle devint la première actrice française à recevoir l’Oscar de la meilleure actrice pour le film Les Chemins de la haute ville de Jack Clayton.

Puis, dans les années soixante-dix, elle fût remarquable dans des films comme L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville et Le Chat avec Jean Gabin dans ce grand film de Pierre Granier-Deferre, en 1971.

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Donc pour célébrer son centenaire, nous vous proposons cette série de six articles sur la vie de Simone Signoret parue en 1949 dans L’Ecran Français et signé de Roland Dailly.

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Retrouvez la première partie ici.

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Voici donc la seconde et dernière partie de cette série de six articles Simone Signoret, l’enfant du siècle avec les trois articles suivants : Débuts difficiles, Merci, Monsieur Feyder, Sa vraie chance.

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Bonne lecture et vive le cinéma !

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Simone Signoret, l’enfant du siècle — 4. Débuts difficiles

paru dans L’Ecran Français du 11 juillet 1949

paru dans L’Ecran Français du 11 juillet 1949

RESUME DES PREMIERS CHAPITRES
Naissance de Simone Signoret en 1921, à Wiesbasden, où son père, M. Kaminker, se trouve avec les troupes d’occupation. De retour en France, La famille, augmentée de deux frères, s’installe à Neuilly. Simone suit les cours du lycée Pasteur. Découverte de la littérature, de la musique, du théâtre, du cinéma : premier bac. La guerre, le lycée de Vannes, le bac philo, juin 40. M. Kaminker passe en Angleterre et Simone tente de contribuer à l’entretien de toute la famille, comme secretaire-dactylographe. Puis elle rencontre Saint-Germain-des-Prés et décide de devenir comédienne.

SIMONE SIGNORET commença donc par être « artiste de complément » : A l’époque, c’était être figurant. Le vocable seul a changé, il s’agit de « faire » les impresarios, de rendre visite aux metteurs en scène ou à leurs assistants. On est honnêtement payé au cachet pendant la durée du tournage. Mais combien de jours tourne-t-on par an ? Il n’est pas d’autre question. Pas de métier plus instable. Pas de métier qui broie un plus grand nombre d’espoirs.

Chaque acteur de complément entend deux voix. L’une lui dit :

Renonce. Tu perds ton temps. Tu perds ta vie à ne même pas la gagner.

L’autre :

Persévère. Crois en ton étoile. La gloire te sera donnée par surcroît.

Il est probable que Simone Signoret entendit les deux voix. Mais, si progressive qu’ait été son ascension, elle n’eut pas très longtemps à craindre d’être refoulée par le cinéma. Une première porte s’entrouvrit après quelques semaines de démarches. Jean Boyer préparait un film intitulé : Le Prince Charmant.

Sur la convocation qu’il fit tenir à Simone Signoret, se lisait la mention : « Fourrure d’été ». Or, d’hiver ou d’été, Simone Signoret n’avait pas de fourrure du tout. Que devait-elle faire ? Qu’auriez-vous fait à sa place ? Ma foi, puisqu’une première chance s’offrait, elle ne balança pas trop longtemps. Elle se rendit sur le plateau en costume tailleur et talons plats. Là, elle apprit qu’elle devait figurer une darne élégante assise dans une boîte de nuit. Elle ne se sentait pas élégante du tout. Elle eut la bonne chance d’être agréée néanmoins. Elle prit place dans le fond, tout intimidée. C’était pendant l’hiver 1941.

Il faut croire qu’elle n’avait pas fait si mauvaise impression. Car Jean Boyer fit appel à elle de nouveau. Le second film était intitulé Boléro. Cette fois, elle disait quelques mots, dans un rôle d’arpette. Elle-même juge aujourd’hui — toujours cette éclatante franchise, qu’elle exerce sur elle-même comme sur les autres — qu’elle était fort mauvaise. Ce ne devait pas être l’opinion des dirigeants de la maison Pathé, qui lui firent une promesse de contrat.

La méthode s’inspirait des fiches des grandes compagnies américaines. Simone Signoret, tel âge, telle taille, tels yeux, tel genre, telles études. D’autres jeunes avaient été semblablement retenus, qui ont inégalement réussi depuis : Andrée Clément, Suzy Carrier, Michèle Philippe, Michèle Martin, Nathalie Nattier, Hélène Vercors, Liliane Bert, Arlette Méry, André Valmy, Jacques Berthier.

« Nous étions tous fauchés », dit Simone Signoret, en riant comme à une bonne plaisanterie.

Il s’agissait de suivre les cours d’art dramatique de la maison, que dirigeait Solange Sicard. Tous suivirent les cours. Pathé voulait ainsi se constituer une pépinière de vedettes. Ce n’était pas si mal vu. Au bout de l’année, en récompense à l’assiduité aux cours, un contrat initial de 3.000 francs par mois devait attacher ces promesses à la firme. La fin de l’année arriva. Aucun contrat ne fut signé. Il fallait repartir à zéro. De nouveau faire la chasse au cachet.

Une assez bonne affaire se présenta bientôt Les Visiteurs du Soir, de Marcel Carné, réalisés par la firme Discina. Simone Signoret fut engagée par Sabas, le directeur de production. Trois mois de travail, car, figurante multiple, elle figurait partout, dans toutes les séquences : à la chasse, au bal, au diner dame au hennin, paysanne en cheveux, fille de cuisine. Elle faisait foule. Et notez qu’à travers cette figuration muette, mais intelligente et multiple, elle commençait, sous la direction exigeante et scrupuleuse de Marcel Carné, d’apprendre son métier. Et puis, trois mois de travail à 200 francs par jour, c’était une aubaine pour la débutante qui, le dimanche matin, chaque fois qu’elle en avait l’occasion, continuait d’enseigner le latin et l’anglais aux cancres.

paru dans L’Ecran Français du 11 juillet 1949

VOICI maintenant qu’elle va dépasser la figuration intelligente. C’est un véritable rôle, et un rôle de composition, qu’elle va assumer dans Adieu Léonard, le film si cocasse de Pierre Prévert. Mais, retenez ce détail significatif de tous ses débuts : un rôle muet. Je précise. Un rôle de gitane. Un rôle où il faut exprimer mille sentiments. Mais avec la silhouette, le geste et le regard.

Adieu Léonard lui a laissé un inaltérable souvenir. Songez que nous sommes au tournant des années 1942-1943. Ces temps n’étaient point drôles. Ils ne l’étaient pas du tout pour Simone depuis que son père était parti pour Londres ; qu’elle végétait, comme on dit ; qu’elle allait d’aubaine en quart de succès, entre de longues périodes d’attente et de Café de Flore.

Et voici que s’offrent, avec un rôle, de merveilleuses vacances. Car on tourne les extérieurs à Dax, et c’est comme Saint-Germain-des-Prés en balade. Des vacances ! Mais elle n’en avait pas pris depuis le lycée de Vannes, l’exode, l’époque de la plus grande détresse. Et, s’il est pudiquement permis de dire ces choses, de l’argent. Non la fortune. Elle n’est pas couverte d’or, on l’imagine, pour jouer les gitanes muettes, les jeteuses de sort qui n’en pensent pas moins. Mais enfin, pendant toute la durée du séjour, elle est défrayée et elle gagne quelques sous. On entend ce que je veux dire. Jean Cocteau confiait l’autre jour à une journaliste :

On travaille. pour avoir de l’argent de poche.

Bien sûr. Pas pour manger. Pas pour le percepteur. Pour avoir, si minime fût-il, un peu de superflu. Vingt mille francs vous sont de rien s’il vous faut vingt mille francs. Mais le vingt et une ième mille est précieux infiniment. Et l’équipe est unie, fraternelle, joyeuse, sous le commandement aimable du metteur en scène Pierre Prévert, le meilleur fils de la terre et qui anime la troupe par son merveilleux humour.

Pierre Prévert a pour assistant le gentil, timide, réservé Jacques-Laurent Bost, qui est aujourd’hui le collaborateur cinématographique préféré de Jean-Paul Sartre et qui est l’auteur d’un excellent reportage sur les Etats-Unis. Le directeur de production est Jean Gehret, qui s’est classé depuis : Le Café du Cadran, Tabusse, le Crime des Justes — dans le peloton de tête des metteurs en scène français : celui-là est un puits d’anecdotes sur le Tout-Paris ; il a le don du mime et il s’amuse à tenir dans le film le rôle d’un planteur de Caïffa. Il le joue d’une manière inénarrablement drôle. Dans l’équipe : Roger Blin, Pierre Brasseur, Bussières, Carette, Mouloudji. Et Charles Trenet. Et Jacqueline Bouvier, que vous connaissez peut-être mieux aujourd’hui sous le nom de Jacqueline Pagnol. Oui, ce furent de merveilleuses vacances, avec escapades parmi les pins, avec de francs et bons camarades, avec de l’argent de poche avec la mer aussi, entre deux prises de vues. Si ce ne fut pas un film entièrement réussi, ce fut tout de même un film que n’ont pas oublié ceux qui l’ont vu.

L’apprentissage de Simone Signoret touche à sa fin. Mais elle ne le sait pas. Une nouvelle rencontre va lui faire franchir le pas décisif.

paru dans L’Ecran Français du 11 juillet 1949

Au retour de Dax, Simone rencontre Yves Allégret. Quinze ans de cinéma, un nom déjà, certes, et qui va s’affirmer mieux encore. S’il n’a pas encore signé d’œuvres hautement personnelles, c’est que le cinéma est, par l’un de ses côtés, le plus déroutant, la foire aux occasions. Ainsi pourrait-on peut-être définir le metteur en scène Yves Allégret en ce printemps de 1943. Je le présente professionnellement d’abord, parce qu’en somme mon sujet est d’expliquer une carrière — son mystère, ses raisons, ses chances.

La chance décisive de Simone Signoret — veuillez bien croire qu’elle ne le dissimule pas — c’est d’avoir rencontré ce garçon-là. Pour le reste, il est mi-Alsacien, mi-Dauphinois et d’origine protestante. Il a le regard un peu mélancolique, une simplicité directe, le goût du travail bien fait et la passion de son travail et le plus viril non-conformisme. Il est très grand, il est très brun, il est probablement aussi doux qu’il est entêté. Que vous dire de ce roman qui ne soit indiscret ? Il peut se décrire lapidairement, à la Jules César. Ils se virent, ils se plurent, ils s’aimèrent. Ils ne se sont pas quittés.

Ils ont une petite fille. Elle se prénomme Catherine et elle est née en avril 1946. Que c’est peu, que c’est vite dit ! Que voulez-vous savoir de plus ? Tant pis pour vous. La vie intime de vos contemporaines n’est pas votre affaire. Vous n’en saurez pas plus, entre autres raisons d’ailleurs parce qu’il n’y a rien d’autre à savoir — si ce n’est que ce fut un roman simple, classique et merveilleux. Il continue. Voilà. Qu’est-ce que vous attendez ? Allez vous-en ! Les rideaux sont tirés.

Roland DAILLY

(A suivre)

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Simone Signoret, l’enfant du siècle — 5. Merci, Monsieur Feyder

paru dans L’Ecran Français du 18 juillet 1949

paru dans L’Ecran Français du 18 juillet 1949

Ce n’est pas d’avoir tourné à Dax pendant quelques semaines qui avait rendu Simone Signoret riche fabuleusement. Des cigarettes du temps où elles étaient si rares, des cigarettes pour une jeune femme fortement marquée par le goût de fumer, des verres avec les copains, quelques escapades impromptu à travers la France — ça sent si bon la France —, une ou deux robes peut-être, et peut-être un imperméable pour faire anglais et pour faire Quai des brumes, c’est assez pour dépenser un moyen cachet. Je crois vous avoir dit déjà que notre Simone Signoret est bohème. Ce n’est pas Harpagon. C’est Mimi. Yves n’est pas mieux loti. Ils ne vont pas s’enquérir d’un appartement. Plus tard, plus tard. Ils campent délicieusement dans la vie. Ils se suffisent l’un à l’autre. Les servitudes domestiques viendront en leur temps. Plus tard, plus tard. Les vrais amoureux sont voyageurs. Ils n’aiment rien tant que les migrations. Ils n’emportent pas leurs draps. Comme ton bagage est léger, voyageur ! Donc, ils se fixent à l’hôtel. Ils ont pris un appartement, plus tard, plus tard. Pour le présent, ils vivent dans un hôtel de leur village. Je veux dire à Saint-Germain-des-Prés. Tirons les rideaux.

paru dans L’Ecran Français du 18 juillet 1949

Yves a la bonne chance qu’on lui confie la mise en scène de la Boîte aux rêves. La bonne chance ? Disons que les choses se présentaient initialement assez bien. Justement, il s’agissait en quelque sorte d’un film sur le Café de Flore — nommément désigné en chemin. Une fille et trois garçons. Comme un Supplément aux scènes de la Vie de bohême. C’est l’aspect séduisant du projet. D’autre part, il faut donner un rôle omniprésent à Viviane Romance. Il n’y a pas de raisons de ne pas faire un bon film avec Viviane Romance, qui a de l’abatage et du chien (comme on dit).

Mais était-elle le personnage ? Et vite l’on en vint à se demander où était le sujet. Le Café de Flore ? Ou Viviane Romance ? Toutes choses qui se compliquèrent par le fait qu’elle avait obtenu du producteur ; Viviane Romance, un droit de supervision sur tout. Quelques cheveux d’Yves Allégret sont devenus gris pendant le tournage de la Boîte aux rêves. Simone, là-dedans, tient son troisième petit rôle. Elle est vendeuse dans une maison de couture. Si vous lui demandez ce qu’elle pense d’elle-même dans ce rôle, elle vous fera une réponse que vous l’avez déjà entendu faire. Elle vous dira qu’elle n’était pas bonne. Franchise sur toute la ligne.

Puis la libération. Puis un film à l’honneur de l’armée française d’Afrique, un peu conventionnel, un peu ce qu’on nomme un film de producteur, film dont plusieurs scènes s’inscrivent fortement dans la mémoire et s’égalent à l’admirable Grand jeu du grand Feyder. C’est aussi une double révélation. Celle d’Yves Allégret, metteur en scène qui ne s’est pas encore libéré des plus astreignantes servitudes du métier, auquel les producteurs ne se risquent pas encore à donner sa vraie chance en tournant les sujets qui lui sont chers, mais qui du moins fait la triple preuve qu’il sait diriger les comédiens comme peu de ses confrères, qu’il sait utiliser la matière, qu’il est habité par une vision puissante.

Mais j’ai dit double révélation. Car Simone Signoret, pour la première fois, a quelque chose à défendre : une scène d’amour d’une puissante intensité dramatique. Elle est serveuse dans un bouge d’Afrique. Elle accueille les sollicitations d’un soldat de retour d’un commando périlleux. Le lendemain matin, il se suicide. Notez que, dans le même film, Jacqueline Pierreux, une autre jeune recrue du cinéma français, avait la part plus belle, peut-être. Pourtant, de bons critiques, Georges Charensol, Jean Néry, saluent ce nom nouveau : Simone Signoret. L’apprentissage est terminé. Le nom n’a plus quitté l’affiche. Je crois que celle qui le porte s’y èst mal habituée encore.

(Roland Dailly evoque le film Les Démons de l’aube d’Yves Allégret).

paru dans L’Ecran Français du 18 juillet 1949

QUELQUES mois passent. Catherine Allégret est née. C’est alors que Marcel Blistène doit mettre en scène Macadam, que supervisera, de son regard si sûr, de sa voix sobre et presque assoupie, de toute son infaillible autorité d’artisan et de maître, de tout son prestige aussi, celui auquel le cinéma français libéré n’a pas su donner sa chance d’ajouter un chef-d’œuvre à Pension Mimosa et à la Kermesse héroïque : Jacques Feyder. Il pense à confier le rôle principal à Sophie Desmarets. II doit y renoncer parce qu’elle attend un enfant (une fille, et qui sera prénommée Catherine, elle aussi). Il cherche qui d’autre pourrait bien tenir le rôle. Il pense à Simone Signoret, la convoque, lui explique le rôle ; lui fait faire des essais, le contrat est signé. Une étape est franchie.

Ce n’est plus seulement un rôle, c’est un second grand rôle. La vedette est pour Françoise Rosay qui, dans une composition inoubliable, crée un personnage d’hôtelière louche, qui joue à la belote comme un affranchi, qui a épuisé les secrets de la sordidité morale, et qui garde un coin de cœur frais et jeune. Quel don ! Quelle autorité ! Et il y avait aussi Andrée Clément, pudique, secrète, retenue, disant juste. Et Paul Meurisse, le plus vilain oiseau de cette peu édifiante anecdote montmartroise, et un « comédien français », Dacqmine.

Comment Simone Signoret allait-elle tirer son épingle du jeu en si éclatante compagnie, sous la direction infiniment respectée, infiniment redoutable, de celui que, dans le tout-cinéma, on était convenu de nommer, avec une juste révérence, monsieur Feyder ? Eh bien, mais elle s’en est tirée à son éclatant honneur. Elle s’est égalée à ses camarades. Oh ! il s’agissait d’un rôle bâti en pleine pâte conventionnelle. Une très douteuse demoiselle et une franche amoureuse, un rôle à tirer tantôt dans un registre, tantôt dans l’autre. Elle l’enlevait avec une fraîcheur, une sûreté de ton, une conviction sensible, une sensibilité de bon aloi qui achevèrent de la consacrer. Quand elle apparaissait, dans cette asphyxiante histoire, le spectateur se détendait et respirait mieux. La partie était gagnée, la route était ouverte. Spectateur, je lui en garde de la reconnaissance. Mais le compliment doit être partagé par un très grand homme, par un metteur en scène formateur s’il en fut.

— Merci, monsieur Feyder.

paru dans L’Ecran Français du 18 juillet 1949

Puis Fantômas, mise en scène de Jean Sacha. Simone Signoret tient le rôle d’Hélène. la fille de Fantômas, Ouvrons la parenthèse. Le lecteur de ces lignes a, on le suppose, quelque expérience du cinéma. Il en a vu des films ! Des bons, des mauvais, du sublime, de l’à-peu-près, des histoires à ficelles, des guignoleries pas drôles, des comédies mousseuses, des tirades et des chevauchées, de l’héroïque et du fatal, du passable et du ridicule, du bon, du mauvais, du navet.

C’est pour vous rappeler que tout n’est de qualité si presque tout est comestible. N’incriminons personne puisqu’il y a bien un peu de la faute de tout le monde. Le producteur joue, avec l’argent de ses commanditaires, la carte d’une bonne distribution. Le scénariste adapte le scénario d’un autre. C’est sur commande, c’est une épreuve contre la montre. Le metteur en scène tourne parce qu’il faut bien vivre et ne pas perdre la main ; Fermons la parenthèse.

(A suivre)

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Simone Signoret, l’enfant du siècle — 6. Sa vraie chance

paru dans L’Ecran Français du 25 juillet 1949

paru dans L’Ecran Français du 25 juillet 1949

PARLER, lire, écrire l’anglais comme le français, quel atout supplémentaire, quel merveilleux atout pour une comédienne de ce pays ! Je ne pense pas à Hollywood. Simone Signoret non plus. Aller là-bas, sous contrat, pour quelques années. On le lui a proposé. Elle a dit non. Quels fâcheux précédents l’ont mise en garde contre ce miroir aux alouettes, il est à peine besoin de le rappeler. Qu’on se souvienne seulement de Jean Gabin qui, pour notre scandale ou notre amusement, nous fut montré tout doux, tout bouclé, tout mouton anti-Gabin.

Simone Signoret a mieux à faire que de s’égarer dans ces chemins de traverse. Mais l’Angleterre fait appel à ses dons, et là, on peut mieux se comprendre, par l’effet d’une plus grande proximité spirituelle. Puis, nous sommes en 1947, et le cinéma anglais s’est révélé à nous dans son exigeant souci de vérité documentaire, par vingt œuvres mémorables.

Joignez qu’on ne lui demande pas de s’exiler (comment le pourrait-elle, .avec son mari et son enfant ?) : mais cela seulement : tourner un film. Elle accepte.

Le film est intitulé Against the Wind, il est dirigé par Charles Crighton, auquel on doit une œuvre admirable sur les gosses qui jouaient dans les ruines de Londres : A cor et à cri.

Il s’agit cette fois d’une histoire anglo-belge de résistance. Belge, Simone Signoret est parachutée dans son pays (elle a été partiellement doublée dans les scènes d’acrobatie, mais elle saute d’un praticable et se fait traîner sur le sol pendant quelques mètres). Suit une anecdote sentimentale joliment filée, et sans que soit rompu le fil conducteur, soit le thème de la résistance. Un film solide, bien fait et bien conduit, avec Robert Beatty pour partenaire. Un film où, pour la première fois, elle porte un uniforme, dans un rôle qu’elle joue presque au naturel. Je ne vous en dis pas plus puisqu’il n’a pas été projeté encore sur les écrans de France. Votre plaisir ne doit pas être gâché.

Un de mes meilleurs souvenirs dit Simone Signoret. Studios équipés splendidement. Travail dans le calme. Somptueuse gentillesse de l’équipe entière à mon égard.

paru dans L’Ecran Français du 25 juillet 1949

La suite de cette carrière appartient au domaine public. Pour des millions de Français, pour des dizaines de millions de spectacteurs à travers le monde ; Simone Signoret, n’est-ce pas, c’est Dédée d’ Anvers, Evénement deux fois heureux pour elle puisqu’il assigne sa place à Yves Allégret parmi le peloton de tête réduit des grands metteurs en scène.

Oh ! non point qu’il s’agisse encore d’un pur chef-d’œuvre. Bien des thèmes sont traités ici qui ne sont pas neufs, et bien des personnages appartiennent à un répertoire de convention. Reste que l’histoire est contée avec une dure allégresse, sans un temps mort, par la grâce d’images admirables, d’un dialogue qui sonne juste, d’un musicien sensible (Jacques Besse, du Sabot bleu, vous vous souvenez ?) et d’une interprétation excellente. Si vous voulez vous former une opinion définitive sur le talent d’Yves Allégret, suivez mon conseil : allez voir Une si jolie petite plage (si par hasard extraordinaire vous ne l’avez pas vu encore).

De Dédée d’Anvers, de Simone Signoret, nous gardons un ineffaçable souvenir. La promenade sur les quais d’Anvers ; le dialogue mi-figue mi-raisin, l’attente de l’amour, l’hôtel, la chambre de l’hôtel, le réveil dans les bras de Marcel Pagliero (Gabin sans trop de conviction). Quelle sûreté de l’attitude, du ton, de la silhouette, quelle fraîcheur de sentiments, et comme l’on est demeuré saisi que l’amour soit si puissant qu’il puisse effacer tout ce qui le précède, qu’il soit évidemment l’an I d’une ère nouvelle !

Je sais : A la sortie, vous retrouvez des questions intactes, vous jouez le critique et la forte tête. Euh ! tout de même, dites-vous, ce taulier au grand cœur (l’excellent Bernard Blier), qui se réjouit de perdre sa plus appétissante pensionnaire, la perle du harem. Tout de même ! Cet écrasement du vilain, comme il paraît interminable, et pourquoi tout ce sadisme au service d’un simple mélo ?

Ainsi de suite, si vous jouez le critique et la forte tête, et puisqu’on peut interminablement discuter de tout. A la sortie. Ce sont les objections que vous formulez à la sortie. Mais, chers critique et forte tête, dites-moi, franchement, entre nous (et tirons les rideaux), est-ce que, tout de même, vous n’y avez pas cru à cette histoire ; est-ce que vous n’avez pas été amoureux, un petit peu amoureux, de Simone Signoret, l’amoureuse 1948, l’enfant du siècle ?

Comme on dit, je cause pour les messieurs.

paru dans L’Ecran Français du 25 juillet 1949

Suit Impasse des Deux-Anges, sous la direction de Maurice Tourneur avec, de nouveau, Paul Meurisse, et Marcel Herrand. Une actrice rencontre un homme qu’elle a aimé, naguère, le jour qu’elle doit en épouser un autre. Cette erreur d’aiguillage sentimental sera réparée in extremis et en une heure et demie de cinéma. C’est un sujet.

Il n’y a probablement pas de mauvais sujets. Tout dépend du talent de celui qui traite le sujet. C’est en quoi ce film est inférieur au précédent, C’est pourquoi Simone Signoret, fondamentalement égale à elle-même, s’inscrit ici beaucoup moins fortement dans le souvenir. A ce jour, ce jour où j’écris, sa carrière finit là.

Vous la reverrez bientôt dans un film qu’a dirigé son mari. Manèges : c’est le titre. Le milieu des écoles d’équitation par conséquent. L’histoire d’une méchante femme. Elle a Bernard Blier pour mari, Frank Villard pour amant.

paru dans L’Ecran Français du 25 juillet 1949

Puis vous verrez aussi, plus tard, Simone Signoret dans un film américain tourné en Suisse sous la direction de Léopold Lindtberg. le metteur en scène de la Dernière chance, d’après Richard Schweitzer. Il est intitulé Swiss tour, et c’est l’histoire d’un G.I. (Cornel Wilde), qui passe ses vacances au pavs de Guillaume Tell et de la crème de gruyère. Il y rencontre deux jolies filles. Jolies certes, puisque ce sont Simone Signoret et Josette Day. N’attendez pas que je vous en dise plus. En tout cas, notre amie a trouvé là son dernier film, le dernier ce jour où j’écris. Elle en garde un bon souvenir, et surtout, il semble, en la personne de Josette Day, dont la présence l’a préservée d’un dépaysement plus grand. Car, au total, il est loin de Saint-Germain-des-Près le pays de Guillaume Tell et de la crème de gruyère.

Elle a eu de la chance, la petite fille si bien élevée, l’étudiante du Sabot bleu, d’avoir ajouté Paul Grimault, Jean Aurenche, Blanche Montel, à la mythologie commune, Jeanne d’ Arc et Napoléon, Musset et Shakespeare, d’avoir rencontré Jacques Besse, d’avoir épousé Yves Allégret, elle a eu beaucoup de chance, mais au cœur de la détresse, et c’est la chance d’avoir dans l’épreuve découvert et formé son vrai visage, c’est la chance qui ne comble jamais tout à fait que les âmes généreuses, elles reçoivent parce qu’elles donnent, c’est la chance offerte à qui joue le jeu, à qui est de son temps comme on est d’une patrie, c’est la chance d’une enfant du siècle, Simone Signoret.

Roland Dailly

Source : Collection personnelle Philippe Morisson

paru dans L’Ecran Français du 25 juillet 1949

Pour en savoir plus :

L’article « Simone Signoret racontée par sa fille Catherine Allégret » sur le site de la RTS.

L’article « Simone Signoret, une actrice engagée » sur le site du CNC.

Sa notice biographique sur le site Le Maitron.

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Extrait de Macadam de Marcel Blistène et Jacques Feyder (1946).

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Extrait de Dédée d’Anvers d’Yves Allégret (1948)

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Le documentaire Simone Signoret, Figure Libre, passé récemment sur ARTE.

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