Tournage des Enfants du Paradis aux Studios de la Victorine (Le Matin 1944)


La semaine dernière, nous avons consacré un premier post en clin d’oeil à la rétrospective qu’a consacré la Cinémathèque française (en partenariat avec la Cinémathèque de Nice) au centenaire des mythiques Studios de la Victorine, du le 25 mars jusqu’au 7 avril 2019.

Une visite aux studios de la Victorine à Nice (Comoedia 1928)

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Dans nos recherches, nous sommes tombés sur celui-ci et nous n’avons pas résisté à l’envie de le partager avec vous.

En effet, le journaliste Pierre Malo, nous donne un aperçu du plus important tournage de cinéma aux Studios de la Victorine, celui des Enfants du paradis (1945) de Marcel Carné

qui y  fait construire les immenses décors du Boulevard du Crime. Les maquettes des décors ont réalisés par Alexandre Trauner dans la clandestinité en collaboration avec Léon Barsacq.

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Signalons que Pierre Malo a été condamné à la Libération pour des articles écrits sous l’Occupation. Il fut détenu cinq ans. Quant au Matin, ce quotidien étant devenu collaborationniste sous Vichy. Il fut interdit de parution à la Libération.

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Bonne lecture !

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Tournage des Enfants du Paradis aux Studios de la Victorine (Le Matin 1944)

paru dans Le Matin du 11 mars 1944

paru dans Le Matin du 11 mars 1944

paru dans Le Matin du 11 mars 1944

Carnaval, cette année, n’est pas entré dans sa bonne ville de Nice…
…Mais il a campé, durant quelques jours, sous les palmes de la Victorine.

De l’envoyé spécial du Matin, Pierre Malo.

NICE, mars.

C’est en plein boulevard. du Crime, à deux pas des Funambules, qu’une pierrette à l’accent niçois me convie à fêter carnaval. Des masques innombrables nouent autour de nous une farandole endiablée et l’on aperçoit au delà des maisons aux enseignes parisiennes la tache d’un bleu profond d’une anse méditerranéenne. La foule sautille sur place ainsi qu’il convient en ces temps de folie. Un polichinelle qui a perdu sa bosse gémit de honte à l’ombre illusoire d’un palmier. Ma Pierrette, bondissante et parfumée m’entraîne par la main devant une affiche qui annonce une représentation de Chand d’Habits, avec Baptiste Debureau.
Ne te ruine pas pour moi, me dit-elle ; je me contenterai d’une place au paradis. Trente centimes, c’est pour rien ! Et ce soir, pour te remercier, je te ferai une pissaladiera qui nous coûtera bien dans les cent francs !

Au moment où je m’apprête à frapper au guichet — lequel, je dois le dire, est fermé, — un petit homme, qui n’est même pas déguisé, bondit sur moi les yeux exorbités.

Vous êtes dans le champ, monsieur, dans le champ !

Je vais naturellement répliquer avec aigreur lorsque, ma pierrette me glisse dans un souffle :
Je t’en prie, voyons, c’est le metteur en scène !

Je me retourne aussitôt. Une caméra darde sur moi son oeil noir. Un homme dépoitraillé s’égosille devant un haut-parleur. C’est un carnaval pour rire.

paru dans Le Matin du 11 mars 1944

paru dans Le Matin du 11 mars 1944

Les enfants du Paradis

On a déjà compris que le cinéma n’était pas étranger à cette résurrection imprévue de S. M. Carnaval. Mais cette année, le vieux roi si cher à tant de Niçois n’a point fait son entrée dans sa bonne ville. Il s’est borné à camper, durant quelques jours, sous les palmes des studios de la Victorine, pour y partager avec Mlles Arletty et Maria Casarès, MM. Jean-Louis Barrault, Pierre Brasseur, Pierre Renoir, Marcel Herrand et Gaston Modot, la vedette des Enfants du Paradis, le nouveau film de Jacques Prévert que Marcel Carné achève de réaliser pour le compte de Pathé-Cinéma.

Ce carnaval est d’ailleurs né à Paris, vers 1827. Le décor grandiose qui a été planté aux portes de Nice représente le boulevard du Crime, avec ses théâtres, ses cafés, ses calèches, ses marchands d’oublies et ses parades. Il mesure 150 mètres de long et se termine en trompe-l’oeil au milieu d’une extraordinaire floraison de mannequins fichés en terre qui, vus de loin par le spectateur, sembleront ajouter encore au nombre des figurants.

Ce décor, tout comme un gratte-ciel ou un paquebot, possède ses records : 3.000 mètres carrés de « counisse », 350 tonnes de plâtre, 150 mètres cubes de bois, 2 tonnes de clous, 500 mètres carrés de vitres, 500 fenêtres, etc., etc.

De chaque côté du boulevard s’élèvent des établissements de spectacles où fleurissent la pantomime et le mélo, le théâtre des Funambules, le Café des Artistes, les Délassements Comiques, le théâtre de la Gaîté, le théâtre Lazary.

Mon dessein n’est point de vous conter ici l’histoire des Enfants du Paradis. Il m’est seulement permis de révéler que deux de ses héros sont historiques : l’acteur Frédéric Lemaitre (Pierre Brasseur) et le mime Debureau (J.-L. Barrault) et que les dernières scènes, au cours desquelles Debureau tente vainement de rejoindre celle qu’il a toujours aimée, Garance (Arletty), se déroulent dans la foule cruelle des masques. « L’homme blanc » prisonnier d’une multitude d’hommes blancs qui lui ressemblent par le visage, verra son rêve s’évanouir dans l’horrible féerie des illusions.

paru dans Le Matin du 11 mars 1944

paru dans Le Matin du 11 mars 1944

Le carnaval sur le plateau

Douze cents figurants déguisés, dont 500 pierrots, crient et gesticulent présentement sur le plateau sous une pluie de confettis multicolores. Comme autrefois, place Masséna — et sans prendre garde, que Dieu me pardonne ! à la camera — je me laisse entraîner par les Niçois en folie qui dansent aux sons d’une vieille rengaine dont le rythme entraînant pourrait scander la chanson du prochain carnaval. On a dû pour vêtir ces personnages, dévaliser les boutiques de masques qui s’ouvrent autour de l’Opéra de Nice. Mais non ! Il paraît que les dominos, à force de servir aux vegliones et aux redoutes, ne sauraient subir une nouvelle épreuve, il a fallu tout faire.

Tout faire, me répète l’aimable directeur de la production, M. Orain. Tout faire, sauf les confettis dont nous avons découvert un stock chez un commerçant de la vieille ville. Et les serpentins. mais ceux-là on dut les rendre, car ils ne sont pas d’époque. Le chefs accessoiriste, croyez-moi, a résolu de durs problèmes. Par exemple, tenez comme il y avait des marchands de frites, boulevard du Crime, il nous a fallu, par respect de la vérité, en donner à la camera. Or, ces frites nous les avons fabriquées en staff.
Eh bien, nous nous sommes aperçus que le prix de revient des frites en staff est plus élevé que celui des frites en pommes de terre. Et le tout à l’avenant. Songez que les gens, à l’époque où se déroule l’action, s’éclairaient la chandelle. Dieu merci ! Nous avons pu obtenir un bon de 200 kilos de bougies. Et les mirlitons, mon cher, quelle consommation de mirlitons nous avons faite ! Vous avez vu tout l’heure, dans le magasin des accessoires, deux grandes cages vides. Elles renfermaient hier un coq et trois pou-les. Aujourd’hui il n’y a plus rien ; On les a volés cette nuit.

Deux cents kilos de bougies, Seigneur.

Coupez le secteur, hurle Marcel Carné. Et les pierrots, par ici.

Tandis que les gros projecteurs s’éteignent et que les pierrots se ruent vers le metteur en scène, tandis que Jean-Louis Barrault, la figure enfarinée, regarde le soleil dont des miroirs réfléchissent les rayons sur la foule, je vais fumer une cigarette avec le marchand d’habits qui n’est autre que Pierre Renoir. Des calèches décorées de fleurs en papier se préparent, devant nous, à entrer dans le champ.
Que de monde ! Peaux Rouges, gitanes, troubadours, marquis, Chinois, radjahs et mousquetaires se mêlent aux colombines, aux polichinelles, aux scaramouches et aux pierrots, aux innombrables pierrots dont la marée blanche déferle de-ci de-là dans un éclaboussement de clair de lune.

En place, hurle Marcel Carné. Et ne jetons pas de confettis pendant les répétitions. On en manque.

On répète une fois, deux fois, trois fois. C’est tantôt le soleil qui a mis un reflet de trop sur une robe et tantôt un figurant qui a laissé tomber son chapeau. Marcel Carné, enfin, se déclare satisfait. On va tourner. On tourne.

Moteur.

Musique.

S. M. Carnaval 1827, en l’an de disgrâce 1944, fait son entrée dans la banlieue de sa bonne ville de Nice.

Mais foin de la mélancolie ! Et si d’aventure quelque esprit chagrin trouve que ce carnaval éphémère est arrivé trop tôt ou trop tard dans un monde qui n’a plus envie de rire, qu’il se console, du moins, en songeant que Les Enfants du Paradis apportent au cinéma français sur l’aile du rêve, une oeuvre qui survivra aux belles illusions d’une heure.

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Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

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Pour en savoir plus :

« Comment fut reconstitué le Boulevard du Crime à Nice« , extrait d’un Hors-Série de Ciné-Miroir en 1945 sur notre site hommage à Marcel Carné.

Le site officiel des Studios de la Victorine, 16 Avenue Edouard Grinda, 06200 Nice.

Le site des manifestations culturelles organisées en 2019 autour des 100 ans de la Victorine.

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“Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment, comme nous, d’un aussi grand amour.” Les Enfants du paradis de Marcel Carné (1945) avec Pierre Brasseur et Arletty.

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La bande-annonce de la version restaurée des Enfants du Paradis (Pathé – 1945).

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Le documentaire “Les studios de la Victorine” diffusé sur France 3 Provence-Alpes-Côte d’Azur le 25 mars dernier est encore en replay, dépêchez-vous de le visionner !

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Le reportage « les 100 ans des studios de la Victorine » sur le site de France 3.

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