Aux Studios de Joinville (VU 1929) 3 commentaires


Déjà en mai 2016, nous avions déjà publié un post sur les fameux Studios Pathé à Joinville, communément appelés les Studios de Joinville, sans qui le cinéma français n’aurait jamais été ce qu’il a été :

Les Studios Pathé à Joinville (Pour Vous 1929)

Nous vous proposons cette fois-ci un article passionnant paru dans l’un des premiers numéro de la prestigieuse revue de Lucien VogelVU.

Il s’agit d’un article écrit par Henri Tracol, le journaliste spécialisé cinéma de la revue. Passionnant donc, car il décrit les Studios Pathé à une période charnière de leurs existences.

En effet, c’est le 1 mars 1929, donc deux mois avant la parution de cet article que Bernard Natan rachète les Studios CinéromansJean Sapène) après avoir racheté la société Pathé (d’où le nom que prendra la société et les studios par la suite : Pathé-Natan). Pour plus de renseignements, je vous renvoie vers cette page sur le blog de René Dennilauler : joinville-le-pont.typepad.com.

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Signalons les belles photographies (malheureusement non créditées) illustrant cet article, notamment celles des tournages des films de Jacques de Baroncelli, La Femme et le pantin, et de Henri Roussel, Paris-Girls .

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Bonne lecture !

 

Les grandes cités du cinéma français : Aux Studios de Joinville

paru dans VU du 1 mai 1929

paru dans VU du 1 mai 1929

paru dans VU du 1 mai 1929

On peut connaître l’atmosphère d’une maison ou d’une ville sans l’avoir jamais visitée dans ses détails. La vie circule dans les couloirs et dans les rues ; point n’est besoin pour la laisser pénétrer en soi d’ouvrir toutes les portes ou d’explorer tous les quartiers. Se mêler à la foule suffit pour en partager les impressions.

Le hall vitré où sont conservés les décors.

C’est ainsi qu’ayant assisté à de nombreuses prises de vues, je me suis bientôt senti familiarisé avec les gens et les accessoires qui m’entouraient. Néanmoins, il me manquait de les connaître tous, et de pouvoir les examiner attentivement. L’animation du studio m’empêchait de voir le studio lui-même. Après plusieurs vains essais, je renonçais donc à visiter la cité du cinéma en sa présence même, et je m’enquis d’un matin où nul cinéaste n’emplirait les locaux de ses ordres retentissants, nulle troupe de figurants n’encombrerait les galeries, nulle vedette ne condamnerait la porte de sa loge.

Au jour fixé, je me rendis donc à Joinville, décidé à passer comme un fantôme à travers les grands bâtiments vides, à glisser comme une ombre sur les murs silencieux, à m’infiltrer dans le cœur de l’usine aux images, à l’ausculter dans le recueillement de la solitude, afin d’en mieux pouvoir traduire l’atmosphère.

Bien que je ne sois pas toujours ami de l’ordre, je décidai de parcourir les différents théâtres des studios de la Société des Cinéromans-Films de France dans leur ordre logique.

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Ceux-ci étant baptisés par des lettres, et mon petit cerveau de journaliste n’ayant pas tout à fait oublié l’alphabet, je pénétrai dans le bâtiment A. Comme un souffle je traversai cette salle de 450 mètres carrés, et sans m’être pris le pied dans aucun câble conducteur, je me faufilai dans le bâtiment B que j’avais jadis connu sous le nom de studio Levinsky, avant que la société ne l’eût acquis.

Sans m’attarder, je continuai vers le studio C, cathédrale du cinéma, où, sous les stalactites ardentes des projecteurs suspendus à 8 mètres de haut, une piscine de 8 mètres de profondeur, bénitier gigantesque sur quoi tremble l’ombre des passerelles praticables, est prête à toutes les natations.

Un décor envahi par la lumière des plafonniers.

Un décor envahi par la lumière des plafonniers.

Mais voici que j’arrivai devant deux nouveaux locaux, surgis de terre au cours des derniers mois, le théâtre E qui portait des traces apparentes d’activité et le théâtre F pas encore terminé, qui, par ses 50 mètres de longueur, ses 26 mètres de largeur et ses 14 mètres de hauteur, se classera champion des studios de Joinville. Un coup de vent m’engouffra enfin dans le deuxième corps de bâtiment, où je me sentis tout petit dans ce studio D, perdu sous les passerelles suspendues à dix mètres au-dessus de ma modeste personne, craintif au bord de cette méditerranée d’appartement qu’est la grande piscine de Joinville, si profonde, et vitrée tout autour afin que l’on puisse surprendre sous l’eau lumineuse les ébats dangereux des pieuvres romantiques ou des girls agiles.

Une cour. A gauche, le studio B. A droite, les loges des artistes et le restaurant.

Mais je n’étais pas seulement venu pour regarder. Il fallait surprendre des secrets, sous peine d’encourir le courroux du rédacteur en chef. Muni de mon calepin et d’un crayon taillé en hercule, j’interviewai donc chaque projecteur, chaque câble, chaque “entrée interdite”. C’est ainsi que je sus que l’énergie électrique nécessaire à l’éclairage de tous ces studios est considérable, et nécessite l’entremise d’une sous-station électrique qui fournit 33.000 ampères sous 110 volts. Chiffre impressionnant quand on sait qu’il était de 10.000 ampères à l’origine. De la sous-station, le courant est amené aux différents studios par des câbles armés. Ces cables aboutissent, dans chaque studio, a de grands tableaux situés aux rez-de-chaussée et sur les diverses passerelles. En cas d’arrêt du secteur, un groupe électrogène de secours permet d’assurer l’éclairage.

L’appareillage électrique réparti dans les différents théâtres est extrêmement important. Voulez-vous des chiffres : 140 plafonniers, comprenant chacun 4 lampes à arc, de 30 amperes sous 220 volts ; 12 projecteurs, de 300 ampères, à facettes : 8 projecteurs à arc, de 150 ampères (automatiques) ; 22 projecteurs à arc, de 15o ampères (à main) ; 20 projecteurs à arc, de 90 ampères, appelés spots ; 40 chariots, comprenant chacun 4 lampes à arc de 60 ampères sous 220 volts ; 40 chariots de 4 tubes à vapeurs de mercure ; 12 herses de tubes à mercure de différentes grandeurs et de différentes puissances. Un système de rails avec aiguillages permet le déplacement rapide des appareils électriques et leur orientation.

La question du chauffage a été résolue pat l’emploi d’une soufflerie à air chaud, capable d’assurer une température de 20 degrés environ dans les studios par un froid extérieur de moins de 5 degrés.

De même, en été, une circulation d’air frais combat la chaleur excessive.

La centrale électrique chargée d’alimenter tout l’appareillage des studios.

Quelque peu subjugué par ces chiffres, j’allai tout simplement m’en aller lorsqu’une porte s’ouvrit devant moi. Je me trouvai alors devant un spectacle prodigieux : les magasins où sont stockés les accessoires représentant, sur cinq étages, une superficie de 300 mètres carrés, sont réservés aux meubles de tous styles et de toutes époques. Les costumes sont soigneusement classés dans une série de placards qui longent d’interminables couloirs, dont les murs sont également couverts d’armures, de panoplies, de casques. Dans d’autres salles, les accessoiristes viennent chercher les mille et un objets hétéroclites nécessaires aux prises de vues : coiffures de toutes sortes, masques de toutes expressions, animaux empaillés, armes diverses, etc. Sur le haut d’un placard, je remarquai une bizarre assemblée de têtes de cire, aux physionomies exprimant les émotions les plus diverses ; on m’indiqua, quelques mètres plus loin, un entassement de mannequins articulés ; les premières, en certaines occasions, retrouvent les seconds soit pour figurer les morts sur le champ de bataille, soit pour grossir la foule des figurants lorsque les conditions de prises de vues le permettent.

L’établissement des décors commence à l’atelier de menuiserie.

Il y a même une salle réservée aux objets inclassables, qui lui donnent l’allure, imprévue dans une telle organisation, d’un bric-à-brac qui serait soigneusement étiqueté.

Il y a là, voisinant avec des joujoux, des statuettes des terre cuite ou de plâtre, des réveille-matin, des bouteilles de champagne et d’eau minérale (sont-elles pleines ?), des monceaux d’appareils téléphoniques de tous les modèles, une trompe d’automobile et une voiture d’enfant…

Il y a encore le magasin d’outillage, couvrant plus de 1.500 mètres carrés, où sont réunis tout le matériel mécanique et électrique.

Des ateliers spéciaux sont aménagés pour les divers travaux mécaniques, de menuiserie, de décoration, de couture. En outre, des laboratoires sont annexés aux studios pour permettre toutes les opérations relatives au chargement de la pellicule dans les appareils, et à son développement.

Le magasin du matériel, où les divers ateliers viennent s’approvisionner.

En résumé, tous les services sont subordonnés directement au travail du studio, et sont conçus de façon à éviter toute perte de temps aux réalisateurs et à leurs collaborateurs. Dans chaque théâtre, le metteur en scène dispose de deux bureaux, l’un pour lui-même, l’autre pour son assistant ou son régisseur. Une salle de projection lui permet de se rendre compte le plus rapidement possible des résultats d’une prise de vues. Chaque vedette a également sa loge individuelle, les petits rôles ont une loge pour deux ; la figuration principale une loge pour quatre, et la grande figuration des grands emplacements parfaitement aménagés.

Des camions transportent les groupes électrogènes pour la prise de vues des extérieurs.

Le jour commençait à baisser. Des ombres vengeresses s’enlaçaient dans les coins du studio dont j’avais percé les secrets, je commençai a sentir une émotion bizarre, isolé dans ce monde quelquefois si bruyant, dont j’étais aujourd’hui le seul élément sonore, le seul souffle vivant. Un projecteur révolté n’allait-il pas soudain se réveiller, griller l’audacieux papillon-journaliste.

Redevenu fantôme, je revins par le réfectoire où à l’heure du déjeuner, les artistes n’ont pas à quitter le studio (ni par conséquent à se déshabiller ni se démaquiller) : un restaurant capable de servir 200 repas simultanément leur assure une cuisine excellente pour des prix relativement peu élevés. Enfin, un service régulier d’auto-cars assure le transport des artistes tant à l’aller qu’au retour du studio, jusqu’aux portes de Paris.

L’un des restaurants, réservé aux petits rôles et aux figurants, qui peuvent ainsi déjeuner sans sortir du studio ni se démaquiller.

Ainsi avais-je surpris, dans le silence propice aux confidences, dans l’isolement conseiller de statistiques, le cœur de toute une petite ville autonome et complète qui, pour le plus grand bien de S.M. le Cinéma, fonctionne à Joinville. Après l’avoir connue vivante, il a fallu que je la connaisse morte pour me rendre compte ce que ses immenses salles, où s’éparpillent les décors utilisés hier, où les boas électriques serpentent à l’envie, où la poussière dépose lentement sa trame grise, cachent d’organisation savante et raisonnée.

Henri Tracol

Une prise de vue plongeante de Conchita Montenegro dans La Femme et le Pantin, tandis que M. J. de Baroncelli rythme la danse d’un bras souple.

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Juché sur une plate-forme mobile, l’opérateur Bourgassoff effectue un vol impressionnant au-dessus des invités d’une soirée dans Paris-Girls. Il enregistre un “ travelling”.

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Consultant son découpage, M. Henri Roussel donne ses indications à deux jeunes duellistes pour une scène de son film Paris-Girls.

Dans le même numéro, nous trouvons cet article sur le directeur des Studios Pathé-Natan de Joinville : Bernard Natan.

Un Chef de la Production Française : Bernard Natan

paru dans VU du 1 mai 1929

Il y a vingt ans, M. Natan installait rue Ordener une modeste maison destinée à exécuter des titres de films et à réaliser des tirages. Elle fut intitulée Rapid-Film et constitua la cellule primitive de l’immense entreprise que dirige maintenant son fondateur.

Par la suite, M. Natan fut un des premiers à utiliser les écrans pendant l’entr’acte pour y projeter des films publicitaires. Cette nouvelle œuvre se développa rapidement.

Mais l’idée la plus hardie et la plus originale de M. Natan fut de créer en plein Montmartre de vastes studios, admirablement agencés. Comme en cet endroit le terrain coûtait extrêmement cher, ces studios ne s’étendirent pas en largeur, mais furent superposés les uns au-dessus des autres. En outre de leur bel outillage technique, ils possèdent la qualité d’être à quelques minutes du centre de Paris.

M. Natan ne se contenta pas de forger des instruments de travail destines à être mis en service par les autres. Il dirigea la production de nouveaux films, comme La Châtelaine du Liban, d’après le roman de Pierre BenoitMon Cœur au ralenti, La Madone des Sleepings, adaptés d’après les œuvres de Maurice Dekobra. La Femme Nue inspiré de la pièce de Henri Bataille, Rue de la Paix, enfin La Merveilleuse Vie de Jeanne d’Arc qui vient de remporter un vif succès.

Ces productions furent toutes d’une excellente tenue technique et permirent à de nombreux metteurs en scène et artistes de se révéler.

La nomination de M. Natan au poste d’administrateur-délégué de la Société “Pathé-Cinéma”, au capital de 50 millions, est une consécration de ses qualités et de sa ténacité.

Il disposera ainsi de puissants instruments de travail. Car Pathé-Cinéma contrôle la fabrication des appareils Pathé-Baby et Pathé-Rural, et les 49 % de l’immense entreprise Kodak-Pathe.

Dans ses nouvelles fonctions, M. Natan pourra donner toute sa mesure. Par son impulsion décidée, la nouvelle firme Pathé-Natan est destinée à jouer un rôle de première importance dans notre industrie nationale du cinéma, et sera un des éléments les plus actifs de notre rénovation.

Non signé

Source : Collection Musée Nicéphore Niépce

Pour en savoir plus :

L’article « 1929-1945 : La période de Bernard Natan et l’Occupation » sur le site de la FONDATION JÉRÔME SEYDOUX-PATHÉ ainsi que le vade-mecum du directeur de l’usine de Joinville-le-Pont : un ensemble de notes sur les installations de l’usine et des formules de fabrication inédites (1923-1930), le repertoire Marcel Mayer.

Sur notre ancien blog, retrouvez quelques photographies des Studios de Joinville figurant sur le site internet du laboratoire GTC (qui se trouvait juste à coté).

 

 


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