Une visite aux studios de la Victorine à Nice (Comoedia 1928)


Un post, un peu en retard, en clin d’oeil à la rétrospective que consacre en ce moment la Cinémathèque française (en partenariat avec la Cinémathèque de Nice) au centenaire des mythiques Studios de la Victorine, depuis le 25 mars jusqu’au 7 avril 2019.

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C’est en 1919 que Louis Nalpas et Serge Sandberg vont produire à Nice La Sultane de l’amour, une superproduction de l’époque. A la suite de ce succès, ils décidèrent de créer dans cette ville de la Riviera, Les Studios de la Victorine. A la fin des années 20, c’est le réalisateur hollywoodien Rex Ingram qui va y tourner plusieurs grands films et c’est la première grande période faste de la Victorine.

Tout au long de ces cent ans, Les Studios de la Victorine vont connaître diverses péripéties et accueilleront plusieurs autres tournages de films légendaires du cinéma mondial comme Les Enfants du paradis (1945) de Marcel Carné qui y fera construire les immenses décors du Boulevard du Crime. C’est également à la Victorine que seront tournés, entre autres, Les Visiteurs du soir (1942), mais aussi Mon oncle de Jacques Tati (1958) et La Nuit américaine de François Truffaut (1973) par exemple.

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L’année dernière la Mairie de Nice a annoncé sa volonté de relancer l’activité des Studios de la Victorine.

A suivre.

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Nous vous proposons un article trouvé dans le quotidien Comoedia dans lequel le journaliste, George Fronval, nous fait visiter, en détail, les Studios de la Victorine l’été 1928 donc à une période où ces studios furent repris par la société Franco-Film de Léonce Perret, après la période Rex Ingram.

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La semaine prochaine, nous vous proposerons un autre article paru dans Le Matin en 1944…

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Bonne lecture !

 

REPORTAGE SUR LA  COTE D’AZUR
Une visite aux studios de la Victorine à Nice

paru dans Comoedia du 20 août 1928

paru dans Comoedia du 20 août 1928

paru dans Comoedia du 20 août 1928

Une affaire personnelle et urgente m’ayant appelé à Nice m’obligea de quitter mes occupations cinématographiques pendant quarante huit heures.

J’eus vite régler l’affaire qui était le but de mon voyage. J’allais rentrer à Paris par la voie des airs, lorsque je m’aperçus que j’avais encore trois heures devant moi avant le départ de la limousine aérienne qu’une compagnie française avait aimablement mise à la disposition, d’un industriel parisien et de moi-même.

Trois heures de libres. Le journaliste cinématographique se réveilla alors en moi et sans plus tarder, je me décidai de visiter les studios de la Franco-Film.

Un petit tramway me conduisit en moins d’un quart-d’heure au plateau de la Victorine.
Une grille bordée de chaque coté par d’imposants palmiers aux troncs bedonnants donne accès au parc immense de l’ancienne propriété du prince d’Essling. Au milieu d’une vaste étendue d’une superficie de 70.000 mètres carrés s’élève toute une ville cinématographique avec ses studios, ses bureaux et ses dépendances.

Au loin, on découvre un immense horizon sur la Baie des Anges et on aperçoit au loin la chaîne des Alpes.

— Les studios de la Victorine sont au nombre de cinq et couvrent une superficie totale de 18.000 mètres carrés, m’explique un employé qui remplit auprès de moi l’office de cicérone.
Comme vous pouvez le voir, la superstructure de ces bâtiments est toute métallique et les murs sont en briques. Les portes d’accès à ces studios sont semblables à celle d’un hangar de dirigeable, c’est-à-dire qu’elles sont à coulisses et roulent sur un rail parallèle aux murs. Ceci permet de prendre le plus grand recul nécessaire pour tourner les scènes de grands ensembles et de faire des prises de vue en plongée dans un décor.

— Et comme outillage ?
Chaque studio a le sien propre. Etant aménagés, tout récemment, les studios de la Victorine sont munis du matériel électrique et des accessoires les plus modernes. Chaque théâtre de prise de vues a son magasin de décors.

— Et toute cette étendue vide de bâtiment, à quoi sert-elle ?
Il y a 70.000 mètres carrés de terrain nu qui peuvent être employés pour élever des décors en plein air.

— Pour l’éclairage.
Nous avons une station électrique particulière qui est aménagée dans un bâtiment spécial entièrement construit en matière ininflammable sur des fondations en ciment.

— Quelle est la force motrice des studio ?
Quinze mille ampères, auxquels on peut ajouter 3.000 ampères fournis par des groupes électrogènes mobiles. L’équipement des studios permet à plusieurs metteurs en scène de tourner en même temps.

— Et le développement des négatifs ?
Il se fait dans les laboratoires attenant aux studios. Chacun d’eux est muni des derniers perfectionnements. Des experts et des ingénieurs français, allemands et américains ont collaboré à leur aménagement. Tout a été fait avec minutie et une recherche dans les moindres détails. Les services sont organisés de telle façon qu’un metteur en scène peut voir s’il le désire les positifs des scènes de son film le lendemain du jour où il les a tournées.

— Étonnant !
N’est-ce pas ? Dans le même pavillon se trouvent plusieurs pièces du même service. Ici, c’est la salle de montage, là, le salon de projection, plus loin, la chambre noire pour charger les magasins de pellicule. Voici les coffres pour ranger les films, le laboratoire de développement et de tirage et, enfin, un atelier spécial dans lequel on peut entreprendre tous les travaux photographiques.

— Et les loges des artistes ?
— Vous désirez les visiter ? rien n’est plus facile. Tenez, suivons ce couloir et poussons cette porte. En voici une.

« Comme vous pouvez vous en rendre compte, cette pièce est spacieuse, très claire, bien aérée et munie d’un confort que peut lui envier, plus d’une loge de studio parisien.
« Toutes nos loges, même celles pour les petits rôles et la figuration sont pourvues d’eau courante, chaude et froide.

« Des salles de douches sont aussi à la disposition des artistes. Nous avons également un restaurant où, pour un prix modique, les artistes peuvent faire un excellent repas.

— Et pour la figuration ?
Elle peut, elle aussi, déjeuner à ce restaurant où l’on sert parfois jusqu’à cinq cents repas.

Tout en bavardant, mon interlocuteur et moi sommes arrivés devant un grand bâtiment.

— Et ce hangar, que renferme-t-il ?
C’est la réserve des décors, ceux-ci sont des plus nombreux. Ils sont tous classés par catégorie et lorsqu’un metteur en scène désire un décor, il n’a qu’à consulter notre catalogue.

« De plus, des architectes, constructeurs et dessinateurs spécialisés dans les questions cinématographiques, sont à la disposition des metteurs en scène. Ce département, comprend aussi un atelier de moulage où l’on peut effectuer tous les travaux en staff. Nous avons aussi plusieurs ateliers de menuiserie, ce qui permet une exécution rapide et minutieuse des décors.

« Lorsque Alexandre Volkoff a tourné ici des scènes de son film Sheherazade, nous avons employé dans ce service spécialement pour lui plus de trois cent cinquante ouvriers.

— Et pour les costumes ?
Nous avons notre propre magasin, qui est largement approvisionné, et un atelier de couture.

« En outre, en ville, on peut trouver soit à l’Opéra, soit dans les autres théâtres, tous les costumes et les accessoires des pièces classiques et modernes.

—  Mais pour les accessoires ne peut-on pas également en trouver à Nice ?
Si, nos studios ont conclu un accord avec plusieurs grands magasins généraux de la ville par lequel on peut avoir en location à des prix très raisonnables tout ce qui est nécessaire à l’ameublement et à la décoration des intérieurs.

« Les studios de la Victorine ont également conclu une entente avec divers magasins niçois d’antiquités, ce qui permet aux metteurs en scène d’avoir dans leurs décors des bibelots de prix.

— Et la piscine ? où est-elle ?
Tenez, la voici.

Et ce disant mon interlocuteur me montre du doigt une superbe pièce d’eau voisine, qui a 25 mètres de long sur 19 de large et est profonde de deux mètres.

— La capacité ?
1.300.000 litres d’eau. Elle est équipée avec des accessoires perfectionnés qui permettent d’y tourner des scènes d’orage, avec des vagues, de la pluie et du vent. Un dispositif particulier permet d’y prendre des vues sous-marines.

Notre visite est terminée. Avant de prendre congé de mon aimable cicérone, je lui pose encore quelques questions.

— Comment recrutez-vous la figuration ?
C’est des plus faciles, nous en avons en permanence à nos studios, un bureau est chargé de ce service. De plus l’Union des Artistes et plusieurs agences sont en liaison constante avec nous. Nous n’avons qu’un signe à faire pour avoir à nos portes toute une armée de figurants.

— Et quels films a-t-on déjà tourné ici ?

Plusieurs metteurs en scène ont travaillé à la Victorine. Il y a Rex Ingram qui a tourné Le Magicien, Le Jardin d’Allah ; Léonce Perret, qui réalisa Morgane la Sirène, La Danseuse Orchidée, et qui va bientôt commencer La Possession, Jean Cassagne a tourné Pardonnée ; Donatien Miss Edith Duchesse, et d’autres metteurs en scène dont je ne me souviens plus les noms !

Sur ce, je prends congé de mon guide. La visite des studios m’a demandé trois bonnes heures, aussi est-ce en retard que j’arrive au lieu du rendez-vous.

Qu’avez-vous donc fait ? me demande narquois mon compagnon de voyage, l’industriel parisien.
— Un intéressant reportage.

Le moteur ronronne, nous décollons et survolant quelques instants les studios de la Victorine qui semblent être devenus microscopiques ; nous partons à tire d’ailes vers la capitale.

George Fronval

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Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

Le site officiel des Studios de la Victorine, 16 Avenue Edouard Grinda, 06200 Nice.

Le site des manifestations culturelles organisées en 2019 autour des 100 ans de la Victorine.

L’étude « FONDATION ET ACTIVITÉS DES STUDIOS DE LA VICTORINE JUSQU’EN 1930 » de l’historien du cinéma René Prédal est à télécharger en pdf ici.

« Comment fut reconstitué le Boulevard du Crime à Nice« , extrait d’un Hors-Série de Ciné-Miroir en 1945 sur notre site hommage à Marcel Carné.

« En mars 1919, le premier grand tournage cinématographique s’installait à Nice« , un article de Nice-Matin.

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Le documentaire “Les studios de la Victorine” diffusé sur France 3 Provence-Alpes-Côte d’Azur le 25 mars dernier est encore en replay, dépêchez-vous de le visionner !

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Produit par Les Films Louis Nalpas et  réalisé par Charles Burguet et René Le Somptier : La Sultane de l’amour (1919).

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Extrait du Magicien de Rex Ingram, tourné à la Victorine en 1926.

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Extrait du Magicien de Rex Ingram, tourné à la Victorine en 1926 avec le réalisateur Michael Powell qui était figurant (c’est lui qui tient le ballon à la fin de cette scène).

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Extrait de La Danseuse Orchidée de Léonce Perret avec Ricardo Cortez, tourné à la Victorine en 1928.

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François Truffaut et la Nuit Américaine (1973).

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Le reportage « les 100 ans des studios de la Victorine » sur le site de France 3.

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