Comment êtes-vous venu au Cinéma ? Méliès, L’Herbier, Renoir (Cinémagazine 1933)


C’est en 1933 que la revue Cinémagazine eut l’idée de demander à plusieurs cinéastes comment en sont-ils venus à faire du cinéma ?

Dans un premier numéro voici les réponses de Georges Méliès puis de Marcel L’Herbier et Jean Renoir qui n’avait pas encore confirmé tous les espoirs placés en lui.

*

Malheureusement cette série sera courte et les deux derniers réalisateurs interrogés seront Jacques de Baroncelli et l’une des rares réalisatrices françaises de l’époque : Germaine Dulac.

Nous mettront en ligne leurs réponses très prochainement.

*

Bonne lecture !

**

Comment êtes-vous venu au Cinéma ?
Enquête d’André Robert

paru dans Cinémagazine d’octobre 1933

Cinémagazine d'octobre 1933

Cinémagazine d’octobre 1933

Le cinéma est un art jeune. Naguère attraction à succès des fêtes foraines, curiosité des grands boulevards, il a grandi terriblement vite. Aujourd’hui, il s’est imposé dans nos mœurs, il a pris place dans notre vie quotidienne, et pourtant on oublie trop volontiers de tirer réflexion de cette révolution, d’étudier les cadres de ce que l’on pourrait appeler l’un des « faits nouveaux » du siècle.

Certes il existe des histoires de cinéma, mais le plus souvent elles ont été écrites sans aucun souci de l’évolution, de l’analyse des progrès techniques, de la formation artistique des metteurs en scène. Aussi avons-nous interrogé sur leurs débuts quelques éminents réalisateurs et souhaitons-nous au lecteur les mêmes émotions que nous avons ressenties en recueillant ces vieux
souvenirs qui n’ont pas trente ans.

GEORGES MÉLIÈS 

Créateur du spectacle cinématographique.

Cinémagazine d'octobre 1933

Cinémagazine d’octobre 1933

— J’étais depuis 1888 directeur-propriétaire du théâtre Robert-Houdin. J’y donnais des séances de prestidigitation, comme je l’avais déjà fait au théâtre de la Galerie Vivienne et au Cabinet Fantastique du Musée Grévin. Un jour, M. Antoine Lumière père, qui était un de mes amis et un de mes voisins, — Robert-Houdin était 8, boulevard des Italiens, et le Grand Café, 14, boulevard des Capucines, — vint me trouver : « Êtes-vous libre ce soir, Méliès ? —Mon Dieu, oui. — Eh bien, venez donc au « Salon Indien », je vous montrerai quelque chose qui vous intéressera sûrement. »
» C’était le 28 décembre 1895.
J’arrivai dans un modeste sous-sol du Grand Café, — qui n’était devenu « Salon Indien » que dans un but publicitaire, — et je rencontrai là Clément Maurice, ami de Lumière, qui avait obtenu la concession de la salle pour un an, dans des conditions extrêmement avantageuses : 25 francs par jour, si j’ai bonne mémoire. La représentation, qui ne durait pas tout à fait une demi-heure, comprenait notamment « la partie de cartes » et « la sortie des usines Lumière de Lyon-Montplaisir ». Je fus littéralement stupéfait en voyant les personnages s’animer sur l’écran.
Je connaissais, bien entendu le Kinétoscope d’Edison dans lequel, en introduisant une pièce de 10 centimes, on pouvait voir une courte bande animée, mais projeter devant toute une salle, sur un écran, ce qu’une seule personne pouvait voir auparavant était vraiment magnifique !…

Dans mon enthousiasme, j’assistai à trois représentations consécutives et, à la fin de la soirée, j’allai trouver M. Lumière pour lui acheter son procédé. Mais il ne voulut rien savoir. J’eus beau lui proposer des sommes considérables pour l’époque, il me répondit : « Le cinématographe est un instrument de recherches scientifiques. Mon brave Méliès, qu’allez-vous imaginer ? En refusant de vous vendre mes brevets, je vous économise de l’argent. » C’était vrai en un sens. Je ne fus pas long à comprendre le principe de la projection animée et me mit à la recherche dans tout Paris de bandes d’Edison,que je remontais, de manière à pouvoir les projeter.

J’eus la chance d’en trouver une vingtaine, et le public leur fit le meilleur accueil. Cependant j’avais réussi à mettre au point un appareil de prises de vues et, dès la fin d’avril 1896, je pouvais présenter des films que j’avais conçus et réalisés de toutes pièces : bien entendu, il y avait « une partie de cartes », « un arroseur arrosé » — tous les premiers réalisateurs ont fait des arroseurs, arrosés, il y en eut au moins trente ! —auxquels j’avais ajouté une des scènes qui faisaient mon succès : « l’escamotage d’une dame à Robert-Houdin ». Vous savez comment, par un hasard providentiel, un appareil bloqué pendant une prise de vues place de l’Opéra me fit découvrir le truquage, — un omnibus se trouvant remplacé par un corbillard à la projection, —et me permit de réaliser quelques centaines de films, des opérettes, des drames, des reconstitutions historiques, et surtout mes féeries à travers l’impossible. Et, à notre époque, quel est donc l’homme qui pourrait vivre sans féerie, sans un peu de rêve ?


MARCEL L’HERBIER

Cinémagazine d'octobre 1933

Cinémagazine d’octobre 1933

— En 1914, je détestais le cinéma. Je pourrais même dire que j’éprouvais la plus profonde horreur pour la photographie. La mobilisation vint me surprendre, comme je terminais mon doctorat en droit, et je partis… Deux ans plus tard, je vis le film dont tout le monde parlait alors : ForfaitureLa mise en scène de Cecil B. de Mille, le talent de Sessue Hayakawa et de Fannie Ward furent loin de me laisser insensible, et je trouvais même trois ou quatre accents qui me firent espérer en un art nouveau. Sur ces entrefaites, je fus versé à la section cinématographique de l’armée, où je devais rester jusqu’à la fin de la guerre. Le simple souvenir de tous ces carnages, des bombardements transformant une plaine en une immense écumoire, l’évocation de ces prises de vues après la bataille, de ces documents effroyables qui n’ont jamais été projetés que dans les grands quartiers généraux, suffisent pour vous faire comprendre tout le tragique de mon éducation cinématographique.

On présenta à cette époque Les Vampires avec Musidora et, de même que j’en appréciais vivement le côté populaire, je pouvais me convaincre de l’avenir du cinéma et de ses immenses possibilités. Donner par exemple une valeur psychologique à un simple mouvement de sourcils, voilà ce que le théâtre ne pouvait faire. L’idée me vint alors d’écrire des scénarios. On venait de présenter Christus et Cabiria, de Gabriel d’Annunzio, avec le plus vif succès ; le Ministère envisageait la réalisation de films de propagande : j’écrivis Geneviève de Paris, une manière de fresque, une illustration de la vie de sainte Geneviève. Le film devait être réalisé par Bernard-Deschamps et Jacques de Baroncelli, mais, faute d’argent, il ne vit jamais le jour.

Pour Mercanton et Hervil, j’écrivis alors L’Ange de Minuit et Le Torrent, — une transposition de la guerre, — dont le personnage principal était une rivière de montagne, le Saut-du-Loup. J’avais composé ce scénario sous l’influence de ce que je pouvais voir au front, et Le Torrent fut sensiblement modifié ; le Saut-du-Loup resta seulement un personnage accessoire. Il est vrai que les querelles d’auteurs n’existaient pas encore au cinéma, et personne ne songea à un arbitrage !

Mon premier grand succès de scénariste fut Bouclette, qui bénéficia d’une interprétation extraordinaire avec Signoret, Jaque-Catelain, Louise Lagrange, Simone Genevois et Suzanne Delvé. Pour la première fois dans un film, on voyait une grande revue. On tourna en effet les principales scènes du Casino de Paris, animées par Gaby Deslys. Le scénario m’était payé 500 francs et 0 fr. 10 du mètre de pellicule. On tira un si grand nombre de copies de Bouclette qu’en définitive je gagnai 12.000 francs avec mes deux sous du mètre !

Je rêvais depuis longtemps d’un film de surimpression, et je commençai Fantasme, qu’en principe je destinais à Roger Karl et Jaque-Catelain. Mais nous sommes en septembre 1918. La permission est supprimée et, quand survint l’armistice, Fantasme était bien loin de mes occupations. Avec la paix, je pus enfin réaliser mes rêves et devenir metteur en scène.

En participation avec la maison Gaumont, — chacun des deux associés versait 30 000 francs (quant à moi, c’était toute ma fortune),— je dirigeai Rose France. Le sujet était boiteux, car il s’agissait là d’un film de propagande qui, n’ayant plus sa raison d’être en temps de paix, fut modifié au début même de sa réalisation. Rose France fut accueilli par un nombre incalculable de sifflets, mais me valut une commande de la maison Gaumont, Le Bercail, de Bernstein. Ma formation, le milieu dans lequel je vivais aux côtés de Canudo, de Salmon, — la belle époque de
l’Avant-Garde ! — tout me faisait estimer offensant une adaptation de Bernstein. Je devais cependant faire L
e Bercail, mais je ne l’ai jamais signé.

Et puis, il me permit de réaliser El Dorado


JEAN RENOIR

Cinémagazine d'octobre 1933

Cinémagazine d’octobre 1933

Nous surprenons Jean Renoir en pleine réalisation de Madame Bovary. Il tourne aujourd’hui la pharmacie de M. Homais, à Yonville-l’Abbaye, et les machinistes doivent modérer leur ardeur pour ne point briser de délicieux petits pots Empire tout couverts de fioritures vertes et roses, d’anges enlacés, des boîtes d’onguent et des bocaux dont les magnifiques inscriptions latines font la joie de Max Dearly, qui cite Diafoirus. L’atmosphère, mi-romantique, mi-Restauration, est propice aux confidences et, assis dans le fauteuil de Charles Bovary, Jean Renoir nous conte l’histoire des premiers travaux de celui que l’on appelle maintenant « le meilleur metteur en scène réaliste » :

— Voyez-vous, j’ai toujours adoré le cinéma. J’y allais très souvent, à l’occasion deux fois dans la même journée, mais je ne pensais guère devenir metteur en scène. Je travaillais dans la poterie d’art. Cependant mon premier métier n’est pas si éloigné qu’on pourrait le croire de mes occupations actuelles. Il y a plus d’une similitude, plus d’un point commun entre ces deux carrières. Le résultat, par exemple… Quand vous avez modelé un vase et que vous le faites cuire, c’est un peu comme la réalisation d’un film après le découpage du scénario, vous ne pouvez jamais être sûr de ce qu’il en sortira.
Par hasard plus que par volonté, en allant voir des amis, je fréquentais peu à peu les studios et, au bout de peu de temps, le cinéma me parut l’une des formes les plus intéressantes de l’activité intellectuelle de notre époque.

Je ne fus ni assistant, ni opérateur, ni décorateur, j’étudiais les méthodes de travail, j’apprenais le cinéma en le voyant fabriquer. Un jour, j’ai cru pouvoir débuter moi-même et j’ai tourné La Fille de l’eau. Le métier est passionnant. Je ne pouvais plus ne pas continuer…

André Robert

(Au prochain numéro, nous donnerons les réponses de Mme Germaine Dulac, de MM. Abel Gance, Julien Duvivier et Jacques de Baroncelli.)

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

**

Pour en savoir plus :

La Sirène de Georges Méliès (1904)

Extrait de L’Inhumaine de Marcel L’Herbier (1924)

Sur un air de Charleston de Jean Renoir (1927)

 

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *