Jean Gabin : « Quand je revois ma vie » part2 (Pour Vous 1935) 2 commentaires


Suite de notre hommage à Jean Gabin à l’occasion de la rétrospective que lui consacre la Cinémathèque française qui dure jusqu’au 30 mai 2016.

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Du 5 septembre 1935 jusqu’au 10 octobre 1935, la revue Pour Vous va publier les souvenirs de Jean Gabin en 6 parties sous l’intitulé « Quand je revois ma vie » tels qu’ils ont été retranscrits par Didier Daix.

Vous retrouvez les deux premieres parties de cette série à l’adresse suivante :

Jean Gabin : « Quand je revois ma vie » part1 (Pour Vous 1935)

Sur cette page nous publions les troisième et quatrieme parties.

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Dans la première, Gabin évoque son père et comment il commença dans une revue aux Folies-Bergères en faisant le « bec de gaz dans le lointain ».

Dans la seconde, Gabin poursuit en continuant ses souvenirs des années music-hall lorsqu’il part en tournée en Amérique du Sud, lorsqu’il joue avec son père à nouveau dans  et parle de son entrée dans le cinéma et de sa rencontre avec Julien Duvivier avec qui il vient de tourner La Bandera d’après Mac Orlan qu’il espérait jouer depuis longtemps.

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Signalons que 1935 sera l’année où Jean Gabin devient une véritable star avec le film de Duvivier : La Bandera qui sortira au cinéma alors que ces souvenirs sont en train de paraître (le 20 septembre 1935), Gabin n’est donc pas encore une véritable star au moment de la rédaction de ces lignes mais son statut est suffisamment important pour que Pour Vous lui consacre cette série d’articles.

Par la suite il confirmera bien évidemment son statut dans les années trente avec Marcel Carné (Le Quai des brumes, le Jour se lève), Jean Renoir (La Grande Illusion, La Bête Humaine, Les Bas-Fonds), Jean Grémillon (Gueule d’Amour, Remorques).

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A suivre.

Pour Vous du 19 Septembre 1935

Pour Vous du 19 Septembre 1935

Jean Gabin : « Quand je revois ma vie » – part3

paru dans Pour Vous du 19 Septembre 1935

Je suivis mon père. Il ne rechignait pas à la besogne. La vie ne l’avait pas gâté. Son existence mériterait, elle aussi, d’être contée. A l’âge où les mioches n’ont pas fini d’être mouchés, il vivait déjà sans l’aide de personne et subvenait tout seul à ses besoins. Il avait abandonné le toit paternel à la suite d’une algarade et déjà rêvait de théâtre. C’est au concert qu’il débuta. Il s’était fabriqué lui-même un tour de chant, grâce à quelques chansons entendues au hasard des coins de rues et, dès que l’âge le lui permit, il commença à auditionner.

Rien ne le lassa. Les insuccès, les rebuffades, les longues stations dans les antichambres directoriales, tout glissait sur son magnifique espoir, comme l’huile sur le marbre. Sa foi théâtrale était inébranlable. Son rêve était tenace. Il vainquit toutes les difficultés et petit à petit le succès lui sourit. Après cela, tout le reste ne fut plus que du bonheur pour lui. L’ancien paveur qu’il était connaissait trop la cruauté de la vie pour ne pas en apprécier de tout son cœur la moindre beauté.

Sa stupéfaction fut grande lorsque je refusai de le suivre sur les planches. Elle devint bien vite de l’indignation. Il mettait à portée de ma main ce qu’il avait eu tant de mal à acquérir et j’en faisais fi. Cela le dépassait. Il n’admettait pas que je pusse ne pas aimer ce théâtre qu’il vénérait. Mais avant de me parler métier, il tint à faire l’impossible pour me donner une instruction impeccable. Il se rendait compte que l’école de Mériel ne m’avait pas appris grand-chose et, après la guerre, lorsque les affaires théâtrales reprirent normalement leur cours et qu’il recommença à jouer régulièrement, il me fit entrer comme pensionnaire au lycée Janson-de-Sailly.
Ce fut en pure perte.
La vie de collège me plaisait d’autant moins que je me trouvais seul pour la première fois de ma vie, incorporé à un milieu qui n’était pas le mien. J’étais prisonnier et mon cœur sonnait le glas des grands bois frissonnants, de mes grasses prairies rayonnantes, de toute la verdure, de tout l’or de mon Mériel natal que je ne revoyais plus qu’en passant, de loin en loin, lorsque je n’étais pas puni.

Le souvenir le plus vif que je garde de cette période terne est celui d’une solide correction que j’administrai le jour de mon arrivée, pour je ne sais plus quel motif, à un autre pensionnaire. Ce ne fut pas la seule. La terre de la campagne collait encore à mes souliers, son soleil brillait encore dans mes yeux. Un fossé me séparait des autres. Il me fallut un certain temps pour reconnaître mes têtes et choisir ceux qui devaient être mes complices. Je dis complices car nos jeux consistaient surtout en batailles. La vie rude, que j’avais menée jusqu’alors, m’avait donné des goûts rudes. Il me fallait de la brutalité. J’aimais ça. Lorsqu’il n’y eut plus d’adversaires parmi ceux de notre âge, il fallut bien escalader le mur pour aller en provoquer chez nos aînés. Je m’ennuyais trop au lycée pour ne pas chercher à me distraire de quelque façon que ce fût, et surtout en essayant de ressusciter les jeux d’autrefois dont la saveur me remontait au cœur.

Naturellement, les punitions pleuvaient sur moi comme grêle en mars. Rares étaient les dimanches où je pouvais aller revoir le vieux Mériel. La plupart du temps j’étais « collé » et obligé de rester au « bahut ». Ça ne pouvait pas durer. Dès que ma décision fut prise, ce ne fut pas long. Une semaine à ronger mon frein, tout seul, à étonner mes professeurs par mon zèle et mon assiduité et, libre de toute punition, je pus partir enfin pour ne plus jamais revenir.
J’étais honteux d’être aussi studieux et aussi appliqué. J’étais aussi inquiet, car je me disais qu’on allait finir par trouver que ce n’était pas naturel et qu’il allait se passer quelque chose. Il n’en fut rien. Mais il se passa quelque chose, en effet, puisque cette semaine inoubliable fut la dernière que je passai au lycée.

C’est alors que je commençai à me mettre courageusement au travail et que se place ma grande brouille avec mon père, brouille dont ce sacré théâtre était la cause. C’était bien la peine de faire tant de peine au père pour en arriver là. Il est vrai que je me suis rattrapé depuis. Mes premiers succès sur la scène et à l’écran furent, je le sais, une des plus grandes joies de sa vie. Mais je ne pense pas sans émotion que c’est à lui, à son entêtement que je dois tout.

Pour Vous du 19 Septembre 1935

Pour Vous du 19 Septembre 1935

Je dois dire que lorsqu’il m’emmena, par surprise, voir son ami Fréjol, je ne me doutais pas de ce qu’il m’offrait sans le savoir. Pas davantage, lorsque je figurais humblement dans la grande revue qui me voyait débuter, je n’imaginais pas que j’étais à l’aube d’une carrière dont, au fond, je n’ai pas à être fier puisque je ne l’ai pas désirée et que je n’ai rien fait tout d’abord pour l’aider à éclore. Elle était très belle, cette revue, très luxueuse, comme toujours aux Folies-Bergère, très éclatante et cela éblouissait un peu le sauvage que j’étais encore. Je ne savais rien faire, ni marcher en scène, ni prononcer un mot convenablement. Mais cela n’était pas nécessaire pour ce qu’on m’avait confié. Je faisais, comme on dit, les « bec de gaz dans le lointain »… N’importe, je me souviens avoir été assez ahuri et bien maladroit.

Heureusement, j’eus la chance de trouver des amis. Bach, ce vieux Fernand qui était un grand ami de mon père, m’aida autant qu’il put. Ce n’était pas facile, car je n’y mettais pas beaucoup de bonne volonté. J’étais encore furieux du tour que m’avait joué l’autorité paternelle et, surtout, je ne pensais pas persévérer dans le métier. Je ne pensais qu’à une chose : trouver, entre temps, un emploi de mon goût pour fuir les planches, les coulisses et tout le tremblement.

Le sort ne le voulut pas ainsi. Après ce terne début, je pus aller faire une apparition, non moins obscure, dans une revue de Rip au Vaudeville, avant que ce beau théâtre ne devînt le Paramount.
J’avais des « partenaires » de marque. Ecoutez-moi ça : Signoret, Spinelly, Vilbert, Marguerite DevalMorton, Piérade, Georgé, Iris Rowe, Quinault.

J’étais noyé. C’était toujours les « becs de gaz ». S’ils étaient un peu moins dans le lointain, c’était uniquement parce que la scène était plus petite et la revue moins « à grand spectacle ».
Mon père, à cette époque, se désintéressait complètement de moi. Il m’avait donné un coup d’épaule au départ, à moi de me débrouiller ensuite. Il était heureux de me savoir dans « la partie » et ne se souciait plus de me trouver du travail. J’étais comédien, c’était pour lui le principal. Ce qu’il avait fait jadis, je pouvais bien le faire à présent.

Je le fis, en effet. Je connus, plus souvent qu’à mon tour, le chômage, la course au « cacheton », les interminables attentes dans les antichambres directoriales, les espoirs vite déçus, les auditions désespérantes.

Pour Vous du 19 Septembre 1935

Pour Vous du 19 Septembre 1935 : Jean Gabin et sa femme Doriane

Ce fut d’ailleurs à la suite d’une audition que Je fus engagé aux Bouffes-Parisiens, pour jouer mon premier rôle. On préparait la création de l’opérette La Dame en décolleté, de Maurice Yvain, et l’on me confia, sinon un grand rôle, du moins le moyen de m’essayer et de m’attacher à mon nouveau métier. Ce n’était pas grand-chose et pourtant le théâtre commençait à me séduire réellement, Marthe Davelli, Edmond Tirmont, Dranem, Lucien Baroux étaient les vedettes du spectacle. Mais déjà, mon nom figurait — en tous petits caractères, il est vrai — au bas de l’affiche. Ça aussi c’était un commencement.

Le régiment m’appela sur ces entrefaites. J’y allai avec quelque appréhension. J’avais raison de ne pas avoir d’enthousiasme, car je dus faire, à la libération, trois mois de « rabiot ». Mon tempérament batailleur avait encore fait des siennes au détriment de la « bobine » sympathique d’un quartier-maître qui me le fit payer cher. Je fus attaché au bataillon des fusiliers-marins de Lorient. Mon plus beau souvenir, je le dois à Marcel Thil, aujourd’hui champion du monde, mais qui se contentait alors du titre de champion de la marine. Il bataillait alors dans les poids lourds. De Cherbourg où il était attaché, il vint à Lorient conquérir ce titre qui le mena, plus tard, dans une catégorie inférieure, aux plus hautes destinées de son sport. Mon goût de la boxe et des boxeurs me fit sympathiser tout de suite avec Marcel et nous n’avons jamais cessé de nous revoir depuis.

Je passe sous silence les longs mois que je passai alors, entre ciel et terre, et les aventures malheureuses qui m’advinrent. Cela serait trop long à raconter. Heureusement, je pus terminer mon service à Paris où je fus attaché au ministère de la Marine.
Je couchais à la Pépinière, dans des hamacs, en bon marin, et j’avais trouvé là quelques braves camarades en la compagnie desquels je ne m’ennuyais pas. Bref, ce fut un moment moins pénible. Mais rien ne vaut la vie civile, et lorsqu’elle revint vers moi je l’accueillis avec joie, malgré tout le cortège de misères qu’elle traînait à sa suite et que je devinais fort bien.

Pour Vous du 19 Septembre 1935

Pour Vous du 19 Septembre 1935

Il y avait encore de la place pour moi aux Bouffes-Parisiens lorsque, redevenu libre, je pus reprendre le métier que mon père m’avait choisi. Etre comédien, même lorsqu’on n’aime pas ça, c’est le paradis pour celui qui sort de la caserne et qui a payé pour savoir ce qu’il en coûte. De plus, je commençais à aimer les planches et les coulisses. La vie était belle.

Quand je me représentai rue Monsigny, on s’apprêtait à répéter Trois Jeunes Filles nues, de Raoul Moretti. Il y avait un rôle pour moi. On me le donna. Il s’agissait d’un des trois officiers de l’opérette — le moins important, bien sûr — autrement dit rien du tout. Mais j’avais du travail, cela seul importait. J’étais « paré » pour un moment.

Et puis, j’avais une autre satisfaction. Mon père faisait partie de la distribution et j’allais pouvoir jouer à ses côtés. Il en était plus fier que moi, je crois. C’était la première fois que nos noms voisinaient sur la même affiche. Ce ne devait pas être la dernière puisque, quelques années plus tard, Arsène Lupin, banquier, nous le permit à nouveau.

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Comoedia du 08 décembre 1925 : Le père de Gabin joue le commandant Le Quérec, Gabin lui n’est pas mentionné bien sur.

 

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Comoedia du 26 octobre 1926 : Cette fois-ci, Gabin (il joue Marcel) est cité dans la distribution de même que son père (le Commandant).

 

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Lorsque Trois Jeunes Filles nues termina sa carrière aux Bouffes, je fus à nouveau « sur le sable ». Rien à faire et pas d’engagement à l’horizon. Je décidai de monter un tour de chant et d’essayer de le caser pour tenter ma chance. Ce fut alors la course à la bonne chanson à travers des maisons d’éditions et les répétitions passées à chanter trente-six fois la même chose pour bien se mettre dans la tête l’air et les paroles. On ne se doute pas du travail que réclame la mise au point d’un tour de chant. Aujourd’hui, des amis me demandent pourquoi je ne m’y remets pas. Ils ont la bonté de m’assurer que je pourrais y trouver succès et profit. C’est possible, mais vraiment je ne me sens pas le courage de recommencer.

Ceux qui ne l’ont pas fait ne peuvent pas savoir combien c’est difficile, combien c’est fastidieux et à quel point c’est ingrat. J’aime trop ma tranquillité pour refaire ce métier-là. Et puis quel trac, s’il fallait recommencer ! J’en tremble déjà ! Oh ! non, cent fois non !

Pour Vous du 19 Septembre 1935

Pour Vous du 19 Septembre 1935

Pourtant, alors, il me permit de subsister, ce tour de chant, et j’étais bien content de l’avoir tout prêt. Il est vrai que je courais après le bifteck. Je fis ainsi de nombreuses boîtes, à droite et à gauche, à Paris, en banlieue et en province. Jusqu’au jour où l’on m’offrit une tournée pour l’Amérique du Sud. Un beau voyage, pas trop mal payé, c’était mon affaire. Deux cents francs par jour pour voir un beau pays — et aussi pour jouer la comédie, bien sûr — c’était plus que je n’espérais. Décidément, le métier de mon père commençait à avoir du bon.

(A suivre.) J. G.
(Souvenirs recueillis par Didier Daix)

Pour Vous du 26 Septembre 1935

Pour Vous du 26 Septembre 1935

Jean Gabin : « Quand je revois ma vie » – part4

paru dans Pour Vous du 26 Septembre 1935

Mais ce fut du travail. La préparation d’une pareille tournée n’est pas une cure de repos. On n’a jamais fini d’apprendre ses rôles. Et il y en a !
Les répétitions ne sont jamais tout à fait au point, car il y a trop de pièces à travailler. On mélange forcément ses entrées, ses sorties, le détail des accessoires utiles et les costumes qu’il faut endosser à tel moment, dans tel acte de telle pièce. Il faut bien caser tout cela au fond de sa mémoire et le savoir plutôt deux fois qu’une.

Naturellement, les répétitions se poursuivent sur le bateau, bien qu’on n’en ait guère envie. Un marin comme moi, ne pouvait se permettre de découvrir la mer et sa grandeur. Mais j’avoue que, vue d’un navire comme celui sur lequel nous voguions, elle n’est pas la même que du haut d’un cuirassé. La mer que j’ai connue sous le col bleu et le pompon rouge, ne m’attirait plus. Celle-ci avait une autre allure. Je l’admirais sans regrets, sans parti pris et de tout mon cœur.

Dois-je ajouter que ce fut un beau voyage? Il se poursuivit sur terre dans les mêmes conditions. Découvrant l’Amérique du Sud, ses beautés différentes de celles que nous aimons chez nous, et goûtant, pour ma modeste part, au succès de nos spectacles, je vécus là une existence heureuse et que j’avais toujours ignorée.
Ce qui est nouveau est toujours plus ou moins grisant.

Le retour fut marqué par un incident qui n’a peut-être pas assez d’intérêt pour devoir être commenté longuement. En deux mots, il s’agissait d’un différend avec notre imprésario qui prétendait nous faire attendre huit jours un paquebot anglais sans entendre parler de rétribution. C’était de l’aberration pure. Mais nous fûmes obligés de le lui faire comprendre péremptoirement pour qu’il saisisse, comme il le fallait, la déraison de son projet. Il dut s’exécuter.
De ce voyage, je rapportais, en somme, de beaux souvenirs, un grand amour des longs voyages, quelques économies et l’obligation de chercher, sans retard, un nouvel engagement.

Que faire ? Des démarches, bien sûr. Elles restent, hélas ! trop souvent sans résultat. Ou des auditions.

Au fait, j’ai toujours mon vieux tour de chant qui est là, tout prêt, et qui ne demande qu’à être rajeuni un peu pour servir encore. Utilisons-le. Et voilà l’ancienne vie qui recommence.

Pour Vous du 26 Septembre 1935

Pour Vous du 26 Septembre 1935

Sur ces entrefaites, j’apprends que Jacques-Charles prépare une tournée pour l’Amérique du Sud — encore ! — et qu’il fait passer des auditions. Voilà mon affaire. Je bondis au Moulin-Rouge, mes formats sous le bras, pour faire apprécier mes modestes talents. Mes modestes talents plaisent. Pourtant je n’avais aucune conviction, aucun espoir. Nous étions bien vingt-cinq ou trente à attendre notre tour et qui passions sur scène l’un après l’autre. Je fus engagé.

Mais Mistinguett était dans la salle qui écoutait, elle aussi, et préparait sa prochaine revue.
Et ce ne fut pas Jacques-Charles qui m’engagea. Ce fut elle.

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Comoedia du 05 janvier 1929 : Gabin est cité dans cette revue menée par Mistinguett.

 

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Me voici donc au Moulin-Rouge. Mon premier grand engagement. Douze cents francs par mois. Dites donc, ça commence à compter.
Répétitions. Comme elles sont longues, fastidieuses, les répétitions de music-hall ! Rien que pour cela je lui préfère le cinéma. Mais alors je n’avais pas le choix.

C’est à cette époque que je fis la connaissance de Dandy, le Dandy des bons et des mauvais jours. Dès lors, nous ne nous quittâmes plus, même pour aller à la caisse réclamer des acomptes. Nous y allions ensemble. On nous avait donné la même loge et cela était bien pratique pour ne plus nous quitter. Dans la revue, nous jouions les mêmes scènes, et notamment celle, fameuse, du lion que l’on nous fit reprendre plus tard en « numéro » lorsque le Moulin-Rouge devint théâtre de Variétés.

Me voilà donc créant la revue. J’ai des rôles, cette fois. Quel chemin parcouru depuis mes débuts aux Folies-Bergère ! Je ne peux m’empêcher d’y songer. Je me revois, figurant maladroit, ne sachant même pas marcher en scène. Aujourd’hui, je chante des chansons, devant la boîte du souffleur, pour un public innombrable.

J’ai le trac, mais un trac ! A part ça, ça ne va pas trop mal.
Si, il y a une chose qui va mal. Les finances.
Douze cents francs, c’est bien lorsqu’on vous les propose un jour que vous êtes particulièrement inquiet sur l’équilibre de votre budget, mais au bout de quelque temps, lorsque la chance vous a rendu gourmand, on s’aperçoit qu’au fond ce n’est pas lourd.

C’est pourquoi, un beau soir, Mistinguett eut la surprise de me voir entrer dans sa loge.
« Qu’est-ce que tu veux ?
— Miss, je m’en vais.
Tu t’en vas ? Pourquoi ?
— Je ne gagne pas assez. Je vais chercher autre chose.
Attends. Je vais m’occuper de ça. »

Et je fus augmenté. Mes appointements sautèrent de douze à quinze cents francs. Ils ne bougèrent plus jusqu’à la fin de la revue. Ils enflèrent encore un peu à la revue suivante. Elsie Janis en était la vedette. Et puis, une fois encore, en quittant le Moulin, je refis mon tour de chant, jusqu’à ce que je fus engagé aux Bouffes-Parisiens où l’on me confia un rôle, un vrai, dans Flossie.
Après avoir été un jeune pasteur amoureux dans cette opérette, je fus le complice d’Arsène Lupin, dans Arsène Lupin banquier. Ce fut la deuxième et la dernière pièce que je jouai avec mon père. Ce fut aussi la dernière fois que je parus sur la scène.

Déjà une société allemande m’avait fait des propositions au cours des représentations. J’avais dû refuser cette offre, ne pouvant pas partir pour Berlin alors que je jouais la comédie à Paris.
Mais quand Arsène Lapin eut quitté l’affiche, plus rien ne m’empêcha d’accepter l’offre d’Emile Natan.
C’est ainsi que je tournai Chacun sa chance. Cela me valut un engagement chez Pathé-Natan.

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La Semaine à Paris du 3 mars 1932

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Depuis lors, j’ai tourné pour ainsi dire sans arrêt et, par contre, je ne suis plus jamais remonté sur les planches. Je n’ai pas souvent fait ce que j’ai voulu. J’aurais aimé — et je suis sûr que tous mes camarades sont comme moi — ne tourner que de bons films, mais il est bien difficile — sinon impossible — de choisir.

Tout de même je crois ne pas avoir, souvent, interprété de « navets ». Quand je pense à Cœur de Lilas, à La Belle Marinière, aux Gaietés de l’escadron, à Tunnel, à Maria Chapdelaine, à Golgotha, à Variétés qui, je crois, sera très réussi, et au dernier en date, La Bandera, j’ai l’impression de ne pas avoir perdu mon temps et d’avoir le droit d’être content.

Pour Vous du 26 Septembre 1935

Pour Vous du 26 Septembre 1935

A présent que, peu à peu, je suis arrivé à me faire une place au soleil cinématographique — les sunlights, quoi ! — j’espère pouvoir ne tourner désormais que de belles choses, ou tout au moins des rôles qui me plairont. Déjà, je peux revendiquer la paternité de La Bandera.

Il y a bien longtemps qu’est née en moi l’envie de tourner le rôle de Gilieth. J’ai lu et relu je ne sais combien de fois le roman de Pierre Mac Orlan, jusqu’au jour où j’ai rencontré Julien Duvivier, qui a tout de suite compris l’admirable film qu’il contenait. A la longue, Pierre Gilieth était devenu un ami pour moi, un frère, je le voyais. Aujourd’hui, mon rêve est réalisé et j’ai pu être enfin ce personnage qui m’était devenu si familier.

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Paris-Soir du 17 octobre 1931 : l’un des premiers films de Gabin, à droite sur l’affiche.

 

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Mais revenons à mes débuts. Malgré le contrat signé chez Pathé-Natan, je n’ai pas tourné souvent pour la firme joinvillaise. Ce fut d’abord Gloria, à Berlin, avec Brigitte Helm; puis à Joinville, Tout ça vaut pas l’amour, avec Marcel Levesque, Mady Berry et Josseline Gaël, Jacques Tourneur mettait en scène. Sous la direction de son père, Maurice Tourneur, j’ai tourné ensuite Les Gaietés de l’escadron et ce fut tout.

Mais, entre temps, je fus engagé par différentes autres firmes, pour Paris-Béguin où je fus le partenaire de Jane Marnac ; La Foule hurle, en Allemagne ; Cœur de Lilas, avec cette pauvre Marcelle Romée, qui devait mettre fin à ses jours peu après, et La Belle Marinière avec Madeleine Renaud et Pierre Blanchar. J’avais été engagé pour jouer le rôle de Sylvestre dans ce film tiré de l’adorable comédie de Marcel Achard. Mais on ne trouvait pas d’interprète pour le rôle du captain. C’est alors qu’on pensa à Pierre Blanchar pour jouer Sylvestre et qu’on me demanda de lui laisser le rôle pour prendre l’autre. Malgré un contrat dûment signé, je n’hésitai pas à m’effacer devant Pierre. C’est ainsi que je devins le captain.

Je garde de cette rencontre avec Pierre Blanchar le souvenir d’un des plus gentils garçons, d’un des plus chics types que j’aie jamais rencontrés. D’ailleurs, je le considère comme un des grands champions de notre profession et j’espère avoir l’occasion de tourner à nouveau avec lui et aussi avec Annabella qui fut pour moi, à deux reprises, une partenaire tout à fait charmante.

Ayant rompu mon contrat avec Pathé-Natan, je fus appelé en Allemagne pour tourner L’Etoile de Valencia et Adieu les beaux jours, dans lesquels je fus le partenaire de Brigitte Helm. Puis ce fut, à Paris, Du haut en bas, sous la direction de Pabst et, à Munich, Le Tunnel.

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Paris-Soir du 15 octobre 1931 : Gabin joue dans le premier film de Jacques Tourneur.

 

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Toute cette période, pendant laquelle je commençai peu à peu à faire mon trou dans le vaste monde cinématographique, fut laborieuse, tumultueuse et turbulente. C’était nouveau pour moi tant de diversité, tant d’obligations et d’activité. Ça l’est encore parfois et, souvent, je m’arrête sur le chemin que je n’ai pas fini de parcourir, et je me retourne vers mes premières années en me demandant si tout cela n’est pas un rêve. Mais non. Il faut retourner au studio ou partir en voyage. Il faut étudier des propositions, débattre des conditions, signer des contrats. La vie continue et nous emmène Dieu sait où.

Comme je suis loin déjà de Mériel et de ses bois pleins d’oiseaux ! Que de voyages déjà j’ai faits en quelques années ! Evidemment cela n’est pas pour déplaire à un ancien marin. Et puis, je me souviens d’une tournée théâtrale qui m’emmena en Amérique du Sud. Mais au cinéma, ce n’est pas la même chose. Plus de répertoire à apprendre, de répétitions à poursuivre. On part très vite vers les endroits les plus divers. J’ai vu Berlin pour Gloria et La Foule hurle, les Baléares pour L’Etoile de Valencia, l’Espagne pour Adieu les beaux jours, Munich pour Le Tunnel.
Et ça ne faisait que commencer. Julien Duvivier devait me faire faire bien d’autres « excursions ».

Car c’est à cette époque que j’ai rencontré Julien Duvivier. Je devais tourner Mademoiselle Docteur — un film qui n’a jamais vu le jour — quand il me proposa de tourner Maria Chapdelaine. Je partis avec lui pour le Canada où nous sommes devenus des copains. Duvivier a la réputation d’avoir un très mauvais caractère. Ce n’est pas mon avis. Je dois dire que je ne m’en suis jamais aperçu et que nous nous entendons très bien. Peut-être est-ce parce que j’ai, moi aussi, un sale caractère.

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Paris-Soir du 22 septembre 1935

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

C’est sur le bateau que notre amitié est née. Elle n’a fait que s’accroître par la suite lorsque nous nous sommes retrouvés pour Golgotha et La Bandera.
C’est grâce à elle que — malgré les déboires que nous procura la température — notre séjour fut charmant dans ce Canada splendide où nous avons mangé si mal, d’autant plus mal que nous nous étions enfoncés loin dans le bled pour tourner avec les Peaux-Rouges.
Mais nous nous sommes rattrapés à New-York — sur le chemin du retour — où nous avons mangé de la bouillabaisse. Mats oui, vous avez bien lu : de la bouillabaisse ! Etait-elle bonne ? Elle nous a paru excellente. Un mois de conserves et de soupe aux pois nous avait accordé, sans doute, toute l’indulgence gastronomique qu’il fallait.

(A suivre.) J.G.
(Souvenirs recueillis par Didier Daix)

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour en savoir plus :

La page consacrée au cycle Jean Gabin sur le site de la Cinémathèque française.

La carrière de Jean Gabin en 100 affiches sur le site de la Cinémathèque française.

Le site du Musée Jean Gabin à Mériel.

La bande annonce de La Bandera de Julien Duvivier sorti au moment de la parution de ces souvenirs de Jean Gabin.


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2 commentaires sur “Jean Gabin : « Quand je revois ma vie » part2 (Pour Vous 1935)

  • Claude Guilhem

    Je ne rêve pas, en lisant cela. Déjà au milieu des années 30 « le Jean » disait donc : « Je me retourne vers mes premières années en me demandant si tout cela n’est pas un rêve ».
    Quarante années plus tard, en 1974, Jean-Loup Dabadie et Françis Lai lui feront chanter :
     » Et aujourd’hui, les jours où j’me retourne
    j’regarde la terre où j’ai quand même fait les 100 pas
    Et j’ne sais toujours pas comment elle tourne ![..]
    Il y a 60 coups qui ont sonné à l’horloge
    Je suis toujours à ma fenêtre, je regarde, et j’m’interroge ?
    Maintenant je sais, je sais qu’on ne sait JAMAIS !  »

    Il lui restait deux ans à peine…

    • Philippe M. Auteur de l’article

      Tout à fait Claude, c’est pour ça (entre autres) que cette série d’articles est intéressant. On a l’impression qu’il trouve en 1935 (alors qu’il n’a pas tourné encore ses grands films des années trente, enfin juste La Bandera) qu’il arrive presqu’au bout de sa carrière et qu’il pense déjà à l’après. S’il avait su ce qui l’attendait….