Interview de Myrga (le Studio des Ursulines) dans Pour Vous 1929


Dans la lignée de notre hommage à La Pagode qui a fermé hier (cf notre page ici), nous nous intéressons aujourd’hui à une autre salle emblématique de la cinéphilie parisienne : Le Studio des Ursulines (10 Rue des Ursulines, 75005), toujours actif de nos jours.

C’est dans le n°26 de la revue Pour Vous daté du 16 mai 1929 que l’on trouve cet interview de (Laurence) Myrga, l’une des deux co-directeurs du Studio des Ursulines(toujours en activité). Elle évoque aussi le deuxième cinéma dont ils s’occupent, les Agriculteurs (8 Rue d’Athènes, 75009) inauguré le 16 mai 1929 (et fermera en septembre 1962 cf ce lien)

Signalons que quelques mois avant, Myrga et son alter égo Armand Tallier ont sélectionné et décidé de projeter le premier court-métrage de Marcel Carné, Nogent Eldorado du dimanche.

Pour Vous daté du 16 mai 1929

Pour Vous daté du 16 mai 1929

Une interview de Myrga, rue des Ursulines…

RUE des Ursulines, il y avait, jadis, un couvent : la Révolution le jeta bas.
Ce n’est pas un bien beau titre de noblesse pour une petite rue dont les alentours immédiats ont gardé le souvenir de Victor Hugo, de Pasteur et d’autres gloires tout aussi distinguées ; n’importe, cela vaudrait mieux que rien… s’il n’y avait eu les « Ursulines » qui — mais est-il nécessaire de rappeler le magnifique curriculum vitae de la petite salle « inventée » par Mlle Myrga et M. Armand Tallier ?

On y venait, autrefois, en curieux ; on n’était pas beaucoup dans la salle ; tout se passait avec la plus grande discrétion. La clientèle venait en grande partie du Quartier Latin. Aux entr’actes, on mâchait des cacahuètes, on sortait prendre une bouffée d’air. Les spectateurs, qui poussaient jusqu’à la rue Gay-Lussac, se reconnaissaient à un air de complicité, les pommettes un peu rouges, la cigarette fumée vite. Depuis…

Depuis, il y a eu Les Rapaces, Jazz et surtout A girl in every port. Aujourd’hui, la petite rue des Ursulines ne parvient pas à contenir toutes les autos qui y sont à demeure de neuf heures à minuit, les phares mi-éteints. Quant à la salle, elle est remplie, et bien remplie. Cela sent le tabac américain, les parfums les plus piquants, les sourires de bonne compagnie et l’optimisme que procure un bon dîner. Il serait exagéré de prétendre que tous les spectateurs des « Ursulines » sont des fervents du cinéma le plus neuf ; mais les rires, les toux malignes, n’y sont jamais indiscrètes : on les entend en sourdine et personne ne songerait à contredire bruyamment. A la fin du spectacle, tout le monde est d’accord. Est-ce un mal ? Sûrement pas. Et comme la vogue ne paraît avoir guère corrompu les « Ursulines », il faut admirer la clairvoyance, le tact et même la malice de Mlle Myrga et de M. Armand Tallier.

Or, les journaux annoncent que Mlle Myrga et M. Armand Tallier vont assumer également la direction artistique du Cinéma des Agriculteurs, à l’autre bout de Paris. Magnifique occasion pour les féliciter. Mais où les trouve-t-on ? Pas facile, et pour cause : les « Agriculteurs », nouvelle direction, donnent le premier de leur spectacle le 16 mai.
Le préparer, ce n’est pas peu de chose. Cette corruption savante du goût du public, à laquelle se livrent quelques directeurs de salles parisiennes, — afin de le détacher des petites histoires qui ne tirent pas à conséquence et où tout est beau, « artistique » et sentimental — doit être préparée avec la plus grande attention. Aussi faut-il que je rende hommage à la bonne grâce de Mlle Myrga qui a bien voulu trouver, au beau milieu de l’une de ses soirées, un quart d’heure à me consacrer.

D’ailleurs, c’était assez bizarre. Au-dessus de la salle des Ursulines, dans la même maison, un bureau large et froid, presque plus grand, voudrait-on dire, que le cinéma… La direction des « Ursulines » : et il arrivait, très nettement, la musique de l’orchestre, en même temps que le bourdonnement continu et énervant de la manivelle. Je pouvais suivre, sans l’avoir jamais vue, la projection de Rose d’ombre ; il m’était loisible de tout deviner, l’amour, la violence, la douleur, car la musique reflétait à la perfection, j’imagine, les images du film…
Une fourrure qui lui cachait à moitié la figure, un petit chapeau baissé jusqu’aux sourcils et un sourire mi-ironique mi-mutin, Mlle Myrga devait s’amuser de mon bien-être, qu’un fauteuil magnifique rendait encore plus grave. J’en eusse oublié toute ma curiosité professionnelle…

Mais une idée me tracassait. Comment Mlle Myrga et M. Armand Tallier, qui ont été les interprètes habiles de Jocelyn et d’autres films de Léon Poirier, ont-ils pu abandonner tout à fait les studios ?
Nous aimons le cinéma, tout ce qui touche au cinéma nous passionne. A un certain moment, j’ai estimé que je pouvais rendre de plus grands services à la cause que nous aimons en m’improvisant directrice d’une salle de projections. La chance nous a protégés — et nous avons pu bien travailler. Aujourd’hui, nous ne songeons plus aux studios… La mise en scène ? Jusqu’àprésent, cela ne m’a pas intéressé. Je ne sais pas du tout si dans l’avenir…

Mlle Myrga a un sourire pointu, un peu malin : ne dirait-on pas qu’elle n’aime pas les interviews ? Elle m’a bien déclaré qu’elle pèserait mes questions avant d’y répondre : il est vrai qu’en ce temps de lock-out la plus grande discrétion est de rigueur. Et pourtant Mlle Myrga m’affirme qu’elle n’a pas du tout remarqué, dans la production américaine de ces derniers mois ce fléchissement de la qualité, ou plutôt cet arrêt dans le progrès, que d’aucuns ont cru remarquer… Il est vrai que le sort, aux « Ursulines » a été spécialement favorable, ces temps-ci, aux bandes américaines : A girl in every port, Solitude.

A ce propos, un petit point d’histoire éclairci : A girl in every port a été bel et bien découvert par les « Ursulines », qui ne l’ont pas repris, comme on l’a dit, après des salles de quartier où il avait passé inaperçu.
Mais nous ne préférons pas le film américain, ou le film allemand… Nous ne sommes sensibles qu’à la qualité : aucun pays n’a le monopole de la bonne. Dites les Allemands alourdis par tout ce qu’ils ont derrière eux : mais vous ne pouvez pas les effacer d’un trait de plume. Voyez Rose d’ombre : il durera jusqu’à la fin de la saison. La vérité est que nous aimons tous les films, pourvu qu’ils soient bons. Et je crois que nous n’avons pas tort : peu à peu nous avons vu se former tout autour de nous un public fidèle, qui nous est sympathique. Pensez que chacun de nos derniers films a été vu par 20 à 25.000 personnes.

Ce qui est curieux, c’est que l’élément jeune prédomine chez nous : il se peut qu’il y ait aussi là une sorte d’influence du quartier où nous nous trouvons, de l’atmosphère qui nous entoure. Peu à peu, nous amenons notre public à accepter des choses audacieuses, neuves : il est rare qu’on proteste. Nous avons décidé, une fois pour toutes, de ne pas effaroucher le public, mais de le persuader. Aussi ne vous étonnez pas si je vous dis que « les Ursulines » demeurera notre enfant gâté. »

Il doit y avoir mort violente ou long baiser sur l’écran : la musique frémit, pleure, crie. Mais je suis seul à m’en émouvoir, ici : il est vrai que Mlle Myrga doit connaître trop bien Rose d’ombre et son accompagnement musical…
Quant aux « Agriculteurs », nous voulons en faire une sorte de répertoire de l’écran : je ne dis pas un musée. Nous aurons, je pense, des spectacles alternés, à deux ou trois jours d’intervalle, et composés de films du répertoire et de bandes d’essai, comme nous en donnons souvent ici, inédites. Cela ne nous empêchera pas de présenter, de temps en temps, un film nouveau, un spectacle entièrement neuf, que nous laisserions libre de parcourir sa carrière… Mais il y a tant de films qu’on ne revoit plus et qu’il faudrait revoir… Nous sommes contraints de fermer deux ou trois jours : quelques améliorations à y apporter ; et après, le 15 mai, l’inauguration. Mais il serait prématuré de parler de la composition de ce premier programme, car rien n’a pu être encore décidé…

Je ne saurai pas du tout comment se poursuit Rose d’ombre, ou du moins la musique qui l’accompagne. M. Armand Tallier, grand, blond, grave, vient sauver Mlle Myrga de mon indiscrétion.
Rue des Ursulines, quelques chauffeurs discutent avec le sergent de ville préposé à la quiétude du cinéma des Ursulines. Ils parlent de Rose d’ombre.
Nino Frank

Myrga (Pour Vous daté du 16 mai 1929)

Myrga (Pour Vous daté du 16 mai 1929)

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la programmation du Studio des Ursulines du 17 au 23 mai 1929

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la programmation des Agriculteurs du 17 au 23 mai 1929

l'Ange Bleu au Studio des Ursulines (la semaine à Paris du27.02.31)

l’Ange Bleu au Studio des Ursulines (la semaine à Paris du27.02.31). Personnellement, je rêverais de voir la version française de ce film de Sternberg…

 

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour en savoir plus

le site du Studio des Ursulines

leur page Facebook

le Studio des Ursulines sur le blog Ciné-Façades et celui de Celine Ronte (ex-Allo Cine), sur le site de l’Association Française des Cinémas d’Art et Essai.

 

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