Place nette au vrai cinéma par Julien Duvivier (Pour Vous 1933)


C’est dans le n°261 daté du 16 Novembre 1933 de Pour Vous que paraît cet article de Julien Duvivier assez pertinent sur la place du metteur en scène français à cette époque du début du cinéma parlant. Duvivier prend parti durant la majeure partie de cet article pour le metteur en scène en tant qu’auteur de films, notamment contre les auteurs dramatiques qui souhaitent faire du cinéma parlant, du théâtre filmé. Mais la fin de cet article pourrait être mal interprétée lorsqu’il s’en prend à la place des étrangers dans le cinéma français de l’époque.

 

Signalons que la charge de Duvivier contre les metteurs en scène (et surtout les producteurs) étrangers en France s’entend dans le contexte de l’époque. En effet, suite à l’arrivée des nazis au pouvoir en Allemagne, au printemps 1933, de nombreux juifs et opposants politiques fuient vers la France qui fait face à une dure crise économique (ça vous semble familier ? ndlr).

Duvivier écrit son article en novembre 1933 alors que quelques mois auparavant il a adhéré au Syndicat des Chefs Cinéastes Français dont il est l’un des directeurs au côté de André Berthomieu et… Jean Renoir. Ce syndicat a pour objectif de défendre « la main d’oeuvre française » (même si on y trouve dans ses membres le belge Jacques Feyder).

Peu après le Syndicat des Chefs Cinéastes Français (dissous le 07 mai 1937) fera partie de la Fédération Nationale des Syndicats d’Artisans Français du Film. Mais très vite le syndicat perdra de nombreux membres dont Jean Renoir devant le caractère xénophobe de certains parti-pris. Jean Renoir se rapprochera ainsi du Syndicat général du spectacle (proche de la CGT) en 1934.

Nous vous renvoyons à cet excellent article de la revue 1895 «Le syndicalisme à l’épreuve de l’immigration en France dans la première moitié des années trente » pour plus de renseignements.

 

Nous avons rajouté l’interview que Duvivier accorda au journaliste Nino Frank en 1931 au moment de la sortie de son premier film parlant, David Golder (à lire ici).

 

Duvivier dans Pour Vous du 16 novembre 1933

Duvivier dans Pour Vous du 16 novembre 1933

PLACE NETTE AU VRAI CINEMA par Julien DUVIVIER

Nous avons donné, l’autre jour, la parole au metteur en seine, André Berthomieu. Voici aujourd’hui, à la tribune libre de Pour Vous, Julien Duvivier.
Le metteur en seine de Poil de Carotte imagine une démonstration par l’absurde. Un metteur en scène français, Dormois, s’est livré à des voies de fait contre un metteur en seine étranger, Potomak, travaillant à Paris. Son avocat présente sa défense avec autant de sincérité que de véhémence. Nous laissons la parole — et la responsabilité de ses accusations — à l’avocat sorti de la plume de Duvivier.

Qui est cet homme ? Un metteur en scène, c’est-à-dire un être dont le physique et le moral sont incessamment assaillis et minés comme la jetée d’un port par une mer déchaînée. Voyez ces pupilles jaunies, cet air de lassitude. Le surmenage des studios, les repas hâtifs et irréguliers, les mille obstacles qui brisent les nerfs et usent l’individu au cours de la réalisation d’un film, en sont causes. Voilà pour le physique.

Et quant au moral, quelle étrange situation est la sienne ! Les interprètes d’un film sont-ils mauvais ? C’est lui qui ne sait pas les diriger. La photo est-elle inégale ? Il ignore l’art des éclairages. Les dialogues sont-ils idiots ? C’est lui encore le responsable. Lui, toujours. Mais si le contraire se produit, on louera le talent de tel acteur, la maîtrise de tel opérateur, la facilité ou la profondeur de tel auteur. Et lui, alors, dans le palmarès, on l’oubliera. Il n’existe que pour être vilipendé, honni, lapidé.

Au joli temps du film muet, ce temps heureux où, comme disait quelqu’un, « on pouvait au moins dormir au cinéma », il était la bête noire du producteur. II était celui qui ne veut en faire qu’à sa tête, qui ne rêve que dépenses excessives et ne se plaît qu’à des recherches incomprises de la masse. Son œuvre était taillée, hachée, allongée, raccourcie, truffée de sous-titres et projetée ensuite à des allures vertigineuses.

Il connaissait déjà, lui, artisan français, le mépris de ses compatriotes. Cette étrange disposition d’esprit qui nous porte à décrier tout ce qui est de chez nous, il en supportait plus que tout autre les conséquences. Il s’en consolait en se disant qu’il en est un peu de même partout, que ceux-là qui le moquaient étaient les mêmes qui ne se croyaient bien habillés qu’à la condition de porter des tissus anglais, et il souriait en songeant aux usines de Tourcoing et d’Elbeuf où ces tissus anglais étaient fabriqués. Il se répétait que nul n’est prophète en son pays, que Marlène Dietrich, Allemande, n’est pas appréciée en Allemagne, qu’il a fallu à nombre de nos artistes ou de nos réalisateurs la consécration de l’étranger pour parvenir à la vedette.

Songez, Messieurs, quelle imprudence était la sienne ! II voulait faire des films français ! Et l’on comparait ces films à tous ceux, sélectionnés rigoureusement, qui nous arrivaient d’Amérique ou d’ailleurs. La moindre de ses œuvres était mise en parallèle avec le chef-d’œuvre choisi parmi deux ou trois mille productions étrangères. Et quelles productions !

Ah ! Messieurs, le ciel vous préserve d’avoir à apprécier la production cinématographique courante des autres nations : ces films en série d’une puérilité et d’un vide désarmants qui occupent les écrans d’outre-Atlantique, ceux, agressifs, de mauvais goût, qui font la joie du public d’outre-Rhin. Et nul ne songeait à se dire que, toutes proportions gardées, la France seule arrivait à maintenir un certain niveau.

A tous ces maux persistants, le cinéma parlant devait en ajouter d’autres. Critiqué dans ses travaux, il devait se sentir menacé dans son existence même. La vogue subite et prodigieuse du cinéma parlant devait porter un coup tragique au théâtre. Qu’allaient devenir alors les auteurs dramatiques ? Les scènes de province fermées, les tournées supprimées, il leur restait, pour s’exprimer, pour, disons le mot, gagner leur vie, quelques rares théâtres parisiens. C’est alors que poussés par un intérêt personnel d’où tout souci d’art était exclu, ils se firent aveugles pour ne pas voir.

Ils nièrent le passé de cette merveilleuse invention qu’est le cinéma. Ils oublièrent Forfaiture, Visages d’enfants, Le Joueur d’échecs, La Passion de Jeanne d’Arc, La Chute de la maison Usher, La Terre promise (je cite au hasard, sans choisir) ; ils nièrent l’existence de Zorro, celle de L’Homme aux yeux clairs… Les Pickford, les Talmadge, les Pauline Frederick, est-ce que cela avait jamais existé ? Où étais-tu, Molly ? Charlie Chaplin, n’étais-tu qu’une légende ? Murnau, tu étais bien mort, ton Faust, ton Aurore, aux vieilles lunes ! Puissance sensible des premiers Griffith, sourire un peu amer des comédies de Raymond Bernard, souvenirs épars de lumière si proches encore de nous, ils ne voulurent pas les voir.

Ils décrétèrent :
« Nous sommes les auteurs. Nous écrivons les sujets. Nous présidons au dialogue. Qu’avons-nous à faire de ce rouage inutile : le metteur en scène ? Supprimons-le. Mieux : prenons sa place. »
Que des Delluc, des Lherbier, des Wiene, des Epstein aient œuvré jadis magnifiquement, qu’importe !
« Nous sommes les auteurs. Nous sommes les créateurs. Il n’y a rien sans nous ! »

Ah ! Messieurs ! ces voix qui crient ainsi au soir de cette bataille qui voit l’agonie du cinéma français, ces voix, ne les reconnaissez-vous pas ? N’ont-elles pas déjà frappé vos oreilles ? Ce sont les mêmes qui criaient hier : « Le théâtre français se meurt, le théâtre français est mort. »

Ces hommes qui, dans la bagarre cinématographique, arrivent brandissant comme une massue leur machine à écrire, « ou dressant comme des lances leurs stylos, ce sont les mêmes qui ont mené le théâtre dans l’état de pitié où nous le voyons. Ces hommes qui veulent rénover l’écran, qu’ont-ils apporté à l’exercice de leur profession ? Où sont les grandes œuvres dont peut s’enorgueillir notre scène française ? Qu’ont-ils produit qui les impose ?

Certes, loin de moi l’idée de nier la puissance d’un Bernstein, l’esprit d’un Guitry, la virtuosité d’un Pagnol. Mais où donc est ce grand art populaire qu’ils auraient pu nous donner ? Un Giraudoux, un Vildrac, un Jeanson, un Achard, un Gantillon paraissent, et l’on respire, et l’on espère, et l’on attend. Mais leurs voix, à eux, sont trop faibles dans le tumulte ; elles n’atteignent que quelques privilégiés qui ont su se pousser au premier rang. Elles ne parviennent pas aux foules avides qui ne voient que des fantômes agités au loin, et s’exaspèrent, et se désespèrent.

De même qu’ils veulent maintenant se substituer à celui dont dépend strictement toute valeur artistique du film : le metteur en scène, de même ils ont voulu se passer de lui au théâtre. Ils ont volontairement ignoré celui qui aurait pu donner la vie aux créations de leur esprit, ils ont cru que parce qu’ils avaient créé, ils pouvaient faire vivre, confondant étrangement création et réalisation. Et c’est ainsi que nous avons assisté a la décadence de notre plus grande scène lyrique et que chacun peut critiquer la façon dont sont présentés les spectacles de notre premier théâtre français.

J’ai assisté, moi qui vous parle, Messieurs, il y a deux ans, à Berlin, à une représentation d’Othello.
La salle était bondée de spectateurs, l’enthousiasme était grand. La pièce semblait écrite de la veille. C’est qu’un metteur en scène de talent lui avait insufflé un air de jeunesse. Pareille tentative fut-elle jamais effectuée chez nous ? Un effort quelconque, suivi, régulier, fut-il jamais fait pour présenter les œuvres théâtrales ? Non — et seuls en sont à incriminer les auteurs qui se croyaient plus forts, autant qu’ils se trouvaient plus seuls.
Et je passe volontairement sous silence les travaux d’un Jouvet ou d’un Baty, parce qu’insuffisamment populaires.

Ainsi ceux-là mêmes qui ont tué le théâtre sont ceux qui prétendent maintenant sauver le cinéma et avec les mêmes méthodes ! Ils disent :
« Le cinéma est du théâtre filmé ; le dialogue y prime tout. »

Et forts d’une formule arbitraire, ils partent en guerre et jouent des coudes.
Certes, ils ont raison si le cinéma doit devenir ce moulin à paroles en quoi ils s’essaient à le transformer.

Mais halte-là, Messieurs ! Arrière ! Vous faites erreur ! Ouvrez,les yeux et regardez ! Débouchez vos oreilles et écoutez !

Le cinéma est et doit être avant tout visuel.

Ignore-t-on la puissance de l’image ? Le pouvoir de suggestion du détail visuel ? L’empoignante magie du rythme ? Veut-on se refuser à voir les multiples possibilités de cette merveilleuse mécanique ? Les facilités qu’elle offre à la création des atmosphères ? La virtuosité qu’elle met à vous transporter dans le temps et dans l’espace ?

Et vous voudriez, d’un geste, pour soigner vos petits intérêts, asservir cette machine miraculeuse à la pauvreté des mots, de ces mots qu’Hamlet appelle « les éternels enfonceurs de portes ouvertes » !
En agissant ainsi, Messieurs les auteurs, vous vous faites les médiocres artisans d’un art de remplacement, qui n’est pas, ne sera jamais le cinéma, l’art magnifique en puissance dans les cerveaux des jeunes générations, celui que nous connaîtrons un jour malgré vous et qui compte heureusement encore de nos jours des serviteurs fidèles et des amateurs passionnés.

Il m’est pénible, avant d’aborder la partie vitale de cette plaidoirie, de ne pas ajouter quelques traits au tableau que je viens de vous tracer. Tandis que nos auteurs, bardés de leurs manuscrits, s’élancent à l’assaut du cinéma français, que fait l’étranger ? Il travaille sainement, il cherche, il trouve. Il fait du vrai cinéma. Il dit à l’auteur : « Tu n’es rien ! » Il prend un vieux mélodrame et il en fait Thomas Garner, une œuvre de grande classe, riche en promesses, par la grâce d’un homme, William Howard, un metteur en scène. Il rédige une histoire banale, conventionnelle, puérile, et il en fait Trouble in Paradise. Et l’on salue Lubitsch. Les exemples foisonnent.

Il faut que je m’arrête. Mais je crie : Messieurs les auteurs, ne tuez pas le cinéma comme vous avez tué la théâtre! Plus encore que ce dernier, c’est un art aux arcanes mystérieuses et subtiles. Peu nombreux sont ceux qui les ont pénétrées. Adressez-vous à eux. Collaborez avec eux. Il y va de votre intérêt même…

Telle était la situation du metteur en scène français de cinéma lorsqu’un nouveau péril s’abattit sur lui : l’invasion étrangère.

Brusquement, mon client se vit dépossédé. Venus de toutes les contrées de l’Europe centrale, des hommes, mis dans l’impossibilité de travailler chez eux, arrivaient, s’installaient, et avec cette force de persuasion qui est celle de ceux qui viennent de loin, prenaient toutes les places.
Il y avait peu de travail, la production cinématographique française se débattant dans des difficultés matérielles presque insurmontables. Du jour au lendemain, il n’y en eut plus pour lui. Août 1914 avait vu la ruée des armées ennemies ; août 1933 voyait l’envahissement des studios français par des cohortes aux mille langages. En ce mois-là, sur douze productions en cours en France, huit se trouvaient réalisées par des metteurs en scène étrangers.

Dormois voit cela. Il essaie de réagir. On étouffe sa voix. Il va chez les représentants qui devraient le défendre. Il frappe aux portes des ministères. On ne lui ouvre pas. Dormois sent la rage lui poigner le ventre. Cet homme, ce Potomak, qui, en quelques mois, a réalisé quatre films sur des sujets essentiellement français, qu’a-t-il fait dans son pays d’origine ?
En a-t-il apporté un grand renom ? Point. C’est à peine si par delà les frontières, on le connaît.
Dormois va assister à la présentation du quatrième film de ce concurrent. L’action se passe à Paris. Potomak, bien entendu, n’a rien compris à l’âme de cette ville. Son Paris sent le ghetto. Dormois est révolté. C’est pour en arriver là que lui, un travailleur probe et consciencieux, sans doute sans génie, mais non sans talent, est réduit à la famine ? Dormois veut venger ses frères.

Vous ne laisseriez pas se glisser dans vos livres des phrases qui pourraient porter atteinte à vos goûts, à votre idéal, vous ne pouvez pas non plus admettre que disparaisse de l’écran ce qui fait les caractéristiques de notre race et que les œuvres produites chez nous n’en soient en aucune façon le reflet.
Qu’on ne se dise pas que l’art est au-dessus des patries et des partis. Cela serait vrai, si c’était vrai partout, mais nous savons qu’il n’en est pas ainsi.

J’entends la voix de ceux que des intérêts particuliers détournent du grand idéal. Le cinéma est international. Certes. Surtout s’il reste ce qu’il doit être et s’il n’abandonne pas son essence pour se mettre à la remorque du théâtre. Mais pour être international, le cinéma doit avant tout être national.

Chaque peuple doit avoir un écran qui reflète ses mœurs, ses habitudes, ses aspirations, son esprit en un mot. Le cinéma suédois n’a été grand jadis que parce qu’il était essentiellement suédois, et ce qui fit la fortune du cinéma américain, c’est ce qu’il nous faisait entrevoir des façons de vivre si différentes de la nôtre. Le cinéma français ne peut être grand que s’il est avant tout français, fait par des Français dans un esprit bien français.

Devant la marée menaçante, Dormois se mit à la tête d’une association de défense qui groupait les metteurs en scène soucieux de sauvegarder le cinéma français dans ses manifestations. On l’accusa de chauvinisme, de nationalisme. Certains de ses confrères dirent : « Nous ne faisons pas de politique. Nous ne vous suivrons pas. »
L’un d’eux, et non des moindres, se récusa. Il oublia que si l’étranger l’avait hissé sur le pavois et lui avait donné la gloire, c’est précisément parce que ses œuvres représentaient parfaitement cet esprit français dont je vous parle. Il ne sentit pas la menace.
Il dit : « Je dois tout à l’étranger, aux étrangers ; je ne puis rien faire contre eux. »

Est-ce à dire que mon client et ses amis voulaient faire œuvre de nationalistes étroits ? Loin de là. Ils voulaient seulement que l’écran français ne fût pas uniquement un miroir où l’étranger se mire. Ils voulaient limiter cet apport du dehors. Le limiter. Éliminer les médiocres. Car le talent n’est pas un contingentement suffisant, et il est faux de dire que tout talent trouve toujours à se manifester. Et pouvez-vous ignorer cette cohorte de jeunes, enthousiastes et cultivés, qui portent peut-être en eux le chef-d’œuvre de demain ? Comment ne pas leur faciliter la mise à l’épreuve de leurs qualités ?

Le cinéma, Messieurs, vous le savez, on vous l’a dit et redit mille fois, est un merveilleux outil de propagande. Il agit sur les masses, les façonne progressivement, les a américanisées. Que ne fera-t-il demain ? Peut-on continuer à l’ignorer en haut lieu ? En sera-t-il du cinéma comme du reste ?

Producteur étranger qui travaille en France, que tes capitaux soient ou non de chez nous, sache reconnaître l’hospitalité qui t’est faite. N’en abuse pas. Metteur en scène étranger, ne prends pas la place de ton collègue français, admets qu’il a droit au travail autant que toi, sinon plus, car ce pays qui te reçoit si généreusement, c’est son père, son grand-père qui l’ont fait tel que tu le vois. Ils ont payé le pavé de ses rues, la lumière qui les éclaire et qui t’attire.
Son passé est écrit dans ses livres. Son avenir aussi.
Il ne veut pas qu’ils meurent.

Pour copie conforme : Julien Duvivier.

Tournage de Poil de Carotte de Duvivier dans Pour Vous du 16 novembre 1933

Tournage de Le Petit Roi de Duvivier dans Pour Vous du 16 novembre 1933

Deux ans auparavant Duvivier avait été interviewé par Nino Frank dans le numéro daté du 12 Fevrier 1931 au moment où allait sortir son premier film parlant David Golder avec Harry Baur.

Pour Vous du 12.02.1931

Pour Vous du 12.02.1931

Notre enquête auprès des metteurs en scène : Les confidences de M. Julien Duvivier

paru dans le n°117 daté du 12 février 1931

Vers 1916, j’avais à peine vingt ans, et je jouais, à l’Odéon, quelques rôles secondaires… J’aimais le théâtre, oui, mais je m’ennuyais, je m’ennuyais pour de bon. Cela se passait encore sous la direction Paul Gavault. J’avais connu Daniel Riche, qui faisait répéter une de ses pièces à l’Odéon : il s’était pris de sympathie pour moi, et c’est lui qui me conseilla de faire du cinéma. Pourquoi pas, en effet ? Aussi mes débuts au cinéma furent-ils assez humbles : c’est en qualité de régisseur, et sous les auspices de la Société des Gens de Lettres, plus exactement de Pierre Decourcelle et de Daniel Riche, que j’ai commencé mon apprentissage, car vous vous doutez bien que je ne connaissais rien au cinéma. J’appris, petit à petit… J’avais, bien entendu, interrompu ma carrière d’acteur : et je ne regrette pas le théâtre, non.

Aussi, quand la Société des Gens de Lettres eut cessé sa production, je fis ce que tout le monde fait : je trouvai un commanditaire et, avec un opérateur de mes amis, je dus commencer mes deux premiers films. J’ai encore joué quelques rôles secondaires… Et mes débuts de metteur en scène furent assez bons : malheureusement un incendie, à Bordeaux (où nous avions travaillé), détruisit le négatif de l’un de mes films, et, du même coup, ma petite maison de production… Alors, je suis venu à Paris, et j’ai continué : Les RoquevillardL’ouragan sur la montagne (le premier film dû, après la guerre, à une collaboration franco-allemande), Cœur farouche, Le Reflet de Claude Mercœur, enfin je ne vais pas vous donner une liste complète de mes films : il y en a beaucoup… »

Voilà un passé bien copieux pour un auteur qui a l’air si jeune.

Car la quantité de titres que me cite M. Julien Duvivier ne paraît pas peser sur ses épaules. Il me raconte d’une voix unie et, dirait-on, désenchantée, ses débuts, dans son cabinet de travail tout étoffé de livres bien rangés. Un aspect un peu mutin, peu de gestes et un sourire plein de simplicité, voilà M. Julien Duvivier. Au lendemain de l’achèvement de David Golder, alors qu’il se disposait à prendre des vacances bien gagnées, M. Julien Duvivier dut s’aliter. Et aujourd’hui c’est un convalescent qui répond à mes questions. Faut-il voir là une explication de son désenchantement et de son indulgence à la fois ?
Mon film préféré ? Aucune hésitation : c’est Poil de Carotte. De tous les films que j’ai faits, voilà celui qui m’est demeuré le plus cher. J’aime, par-dessus tout, les films d’atmosphère : Poil de Carotte en est un, je dirais même que c’est le type du film d’atmosphère. Par la suite, Le Mariage de Mlle Beulemans, et aujourd’hui David Golder, rentraient dans le genre que j’aime : aussi les crois-je mieux venus que mes autres films… Que voulez-vous ! On ne peut bien faire que ce qu’on aime : il est vrai qu’il faut tenir compte de tant de facteurs, lorsqu’on prépare un film, que souvent on est forcé de faire ce qu’on aime peu… Poil de Carotte est, je crois, de 1924 : qu’ai-je fait après ? J’ai « stagné », si j’ose dire…

Et maintenant, je vous le répète, David Golder : ce film va passer vers la fin de ce mois. On m’en a dit un grand bien.
C’est mon premier film parlant. Un ami, qui l’a vu, m’a dit qu’il l’aimait parce qu’au moins on y parlait peu : or, on y parle tout le temps…
Je crois donc que l’animation des images, leur changement, permettront au dialogue de passer. Ce dialogue était nécessaire : je défie qu’on y trouve trois phrases qui ne soient pas indispensables. J’ai moi-même composé le dialogue, bien entendu, en m’inspirant constamment du livre de Mme Irène Nemirovski. Quand j’avais lu le roman, et m’en étais enthousiasmé, tout le monde me l’avait déconseillé ; personne ne croyait à ce film. Et à présent... »

L’optimisme encore indécis que laissent voir les paroles de M. Julien Duvivier me paraît significatif. La présentation de David Golder, voici quelques semaines, a obtenu un certain succès. Ce film parviendra-t-il à détroniser Poil de Carotte dans le cœur de M. Julien Duvivier ? Nous le verrons bientôt…

Harry Baur dans David Golder (Pour Vous 1931)

Harry Baur dans David Golder (Pour Vous 1931)

En attendant, je ne peux pas m’empêcher de lui demander s’il est vraiment si enthousiaste de la formule cent pour cent parlant.
Mais pas du tout, cher monsieur. Je suis de ceux qui, au début de l’ère des talkies, en ont pensé et dit du mal. Je me rappelle que je sois allé à Londres exprès pour voir les premiers « parlants » américains : j’ai vu Alibi, je m’y suis ennuyé, j’en ai vu d’autres… Puis, peu à peu, je me suis acclimaté… Aujourd’hui encore, je demeure persuadé que la liaison harmonieuse entre la parole et le son est encore à trouver. Actuellement, on s’égare un petit peu : tous ces chanteurs, ces horreurs en musiquette, — à quoi bon?

Néanmoins, le fait est là : le « sonore et parlant » est, pour le cinéma, un grand progrès technique. Maintenant, si vous voulez mon avis sur la question du « cent pour cent », je vous dirai que je n’en ai pas : ça dépend du sujet. Certains films demandent à être tournés parlants, d’un bout à l’autre ; mais il y en a aussi pour lesquels il faut le moins possible de paroles.

Je vous cite deux exemples : j’avais tourné, dans David Golder, certaines scènes muettes. Eh bien ! il m’a fallu les couper, car elles fichaient tout le film par terre ; d’autre part, le prochain scénario que je vais tourner est Les cinq gentlemen maudits, d’André Reuze (scénario d’aventures et de mystère qui est intelligent et logique, et qui a déjà été tourné il y a quelques années en muet), et je ne pense pas qu’il y aura pas plus de vingt ou vingt-cinq phrases en tout et pour tout… »

M. Julien Duvivier hésite un instant, puis :
Un autre projet que je caresse depuis longtemps et que je ne sais pas si je pourrai réaliser : tourner Poil de Carotte en parlant. Pas de synchronisation, non : refaire complètement le film… Enfin, ne parlons pas de travail : pour le moment, mes projets immédiats sont deux mois de vacances dans le Midi. Je veux vous dire encore une chose : l’évolution du cinéma, la vogue des talkies, tout cela a été une chance pour nous, parce que nous avons été obligés de travailler. La stagnation du film français est terminée : à présent, je vous l’ai dit, on s’égare un peu ; néanmoins, je suis persuadé que le cinéma français parviendra à produire des œuvres de premier ordre. »

Nino Frank

Julien Duvivier sur le tournage de David Golder (Pour Vous 1931)

Julien Duvivier sur le tournage de David Golder (Pour Vous 1931)

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour en savoir plus :

Le site (sommaire) sur Julien Duvivier de la Cinémathèque Française.

Qui êtes-vous Julien Duvivier, une conférence de Noël Herpe sur le site Canal-U.TV.

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