Pierre Chenal et le Réalisme Poétique (Cinémonde 1934)


C’est dans le numéro 277 daté du 08 février 1934 que parait dans Cinémonde l’article de Michel Gorel consacré au film de Pierre Chenal La Rue sans nom dans lequel on emploie pour la première fois le terme réalisme poétique.

photographie de La Rue sans nom de Pierre Chenal (Cinémonde )

photographie de La Rue sans nom de Pierre Chenal (Cinémonde 1934)

 

Des gratte-ciel aux faubourgs parisiens

Armand Tallier fut, il y a dix ans, un des premiers pionniers du cinéma d’avant-garde. Chaque soir, les amateurs de fortes et originales images se donnaient rendez-vous à son petit Studio des Ursulines où l’on était sûr de ne cueillir aucun « navet », où le programme s’écartait toujours de la niaise routine du « monde truqué ». Il nous révéla les premiers essais de René Clair, ceux de Pabst, le gigantesque Greed de Stroheim

L’avènement du parlant porta quelque peu ombrage à la sympathique petite salle de la rive gauche. Plus d’avant-garde ! Plus de tentatives neuves et hardies ! Disparus, les mécènes ! Armand Tallier dut se rabattre sur de bons films « commerciaux » étrangers (M Le Maudit, L’Ange Bleu), renoncer, à contre coeur à cette témérité qui avait été la loi de sa maison…

Aujourd’hui, Tallier prend sa revanche : il a la joie, et cette joie nous la partageons avec lui, de présenter à son public un film français vraiment exceptionnel.

Lucie Derain a déjà parlé, et bien parlé, de La Rue sans nom aux lecteurs de Cinémonde. Ce film, à mon sens, inaugure dans le cinéma français un genre entièrement nouveau : le réalisme poétique et « actuel » (dans le sens où est actuelle, par exemple, la musique de Kurt Weill).

Pourquoi n’aimons-nous pas ce qui passe communément dans nos salles sous le vocable « réaliste » ? Parce que ces bandes artificiellement noires, abondantes en « ficelles », en exclamations faciles, en larmes de glycérine, nous savons trop bien qu’elles datent, qu’elles ne correspondent plus à rien de concret, de réel, de tangible ; de Zola à Ohnet, toute cette vieille littérature péniblement mise en images, en images grandiloquentes et vaines, crie le « chiqué », l’insincérité, le gros théâtre primaire.

Pierre Chenal, lui, a su bousculer tous les poncifs. Dans l’étroit boyau de pierre d’une petite rue provinciale, il a promené son objectif sur des visages incontestablement vrais, il a découvert des passions d’aujourd’hui, des passions qui nous émeuvent directement sans le secours d’une réminiscence littéraire.

Les Italiens déracinés, terrassiers ou maçons, qui soupirent en songeant aux belles femmes qu’ils ne pourront jamais caresser, qui se battent avec la police quand on veut les chasser de leurs masures, qui jouent doucement et âprement de l’accordéon à la tombée de la nuit… Minche, le gros bistrot indicateur, roi désabusé et cynique de la petite rue fangeuse… Manu, le petit vaurien d’après guerre, coiffé d’une « Victoria » de faux sportif, chaussé de jaune voyant, lecteur, sans doute, de malodorantes revues policières… Noa-la-mystérieuse, hier, fille de joie « la sous-maîtresse était très gentille, elle devait me donner la chambre bleue », dit-elle naïvement, aujourd’hui petite fée d’un monde perdu, d’un monde où le soleil ne fait que de courtes apparitions, aussitôt refoulé par la crasse, la vinasse et l’ennui, par le mugissement lugubre des sirènes d’usines…

Tous les personnages de cette chronique désespérée appartiennent à un présent cuisant, à un présent où nous étouffons ; cette rue, cette petite faune humaine tourmentée, c’est un raccourci, et si juste : « Comme ils ont du mal, les hommes, dans leurs usines ! » dit Noa. Voilà qui pourrait servir d’épitaphe au film.

J’ai dit « réalisme », mais j’ai dit aussi « poétique ».

Car, même en traitant ce sujet dur, brutal, Pierre Chenal ne renonce pas à la poésie. Et les scènes les plus belles de son film sont peut-être celles où les personnages, qui s’usent peu à peu comme les pierres des masures où ils sont enfermés, veulent s’évader, les uns par l’amour, les autres par le vin, par l’aventure, par la révolte (ou encore, comme ce timide et pitoyable Jouhanieu, par un long rêve extasié) !

Je sais bien : Chenal a emprunté le sujet émouvant à un roman de Marcel Aymé. Mais en animant des personnages qui semblaient ne pas être faits pour le cinéma, il a affirmé un don de création robuste. Voilà tenues les promesses qu’il nous faisait avec les Petits métiers de Paris, documentaire-romancé où l’on voyait le vieux Paris se dissoudre mélancoliquement à l’ombre des usines !

Je voudrais, après Lucie Derain, louer l’excellence des acteurs, Gabrio, Constant Remy, Azaïs, Fréhel, Pola Illerry, Pierre Labry. Je voudrais dire mon admiration pour la technique sévère et simple. Hélas ! manque de place, manque de temps !

Il ne me reste qu’à signaler que la projection de La Rue sans nom se trouve accompagnée, aux Ursulines, par celle d’un film de montagnes, De Wilson à Roosevelt, qui retrace l’épopée de la prosperity américaine. Nous devons ce document de premier ordre (que présente Eclair-Journal) à l’initiative intelligente de Jacques Beer.

Michel Gorel.

l'article sur La Rue sans nom (Cinemonde)

l’article sur La Rue sans nom (Cinemonde 1934)

 

Cet article fait partie de notre collection personnelle.

 

publicité de La Rue sans nom au Studio des Ursulines

Chronique parue dans La Semaine à Paris, n°610 daté du 02 février 1934.

Chronique parue dans La Semaine à Paris en février 1934

 

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

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