Ce que la presse disait des frères Lumière (Pour Vous 1930)


C’est dans le numéro 84 daté du 26 juin 1930 que parait dans la revue Pour Vous ce texte de Nino Frank sur l’accueil par la presse de l’époque du Cinématographe des frères Lumière.

Ce que la presse disait des frères Lumière (article)

Ce que la presse disait des frères Lumière

La première présentation publique du « cinématographe » de Louis et Auguste Lumière, au début de 1895, ne parut pas toucher les journaux, que d’autres questions passionnaient. Ce n’est que vers la fin de l’année et au début de 1896, que l’on commence à prêter attention à cette invention nouvelle, si pareille à ces « curiosités scientifiques » que les hommes de la fin du dix-neuvième siècle aimaient tellement. Néanmoins, on ne jugeait pas ce « cinématographe » aussi intéressant et instructif que d’autres trouvailles scientifiques, dont on ne parle plus beaucoup… Il peut même paraître étonnant que les journaux aient prêté si peu d’attention à l’événement qui se formait : or, le 28 décembre, ainsi que je l’ai dit, le «cinématographe » commençait à être présenté en séance publique, au Grand Café du Boulevard des Capucines.

Ajoutons, pour excuser les journaux, que c’était là une époque remplie d’événements politiques du plus grand intérêt : la guerre des Boers, les discours de Guillaume II, les pourparlers de Crispi et la campagne italienne en Abyssinie… En France même, le scandale des papiers Arton, l’affaire Lebaudy, le voyage du tsar à Paris, la préparation de l’Exposition Universelle de 1900. Pouvait-on attacher beaucoup d’importance à ces bizarres petits spectacles qui se donnaient dans les sous-sols d’un café ?

Ce n’est que vers la fin de février que quelques journaux commencent à annoncer, quotidiennement, à leur rubrique des théâtres, le « cinématographe Lumière. » Le Figaro, mal informé, l’annonce, au début, parmi les spectacles dramatiques ; quelques jours après, ayant obtenu un supplément d’information (ou, peut-être, à la suite des protestations des théâtres étonnés qu’on pût leur accoler cette salle d’étranges spectacles), le « cinématographe Lumière » est transporté plus loin, parmi les cafés-concerts.

Le 26 avril 1896, l’Intransigeant de Rochefort publie une note curieuse :
le « cinématographe Lumière », prie le public de ne pas le confondre avec des maisons concurrentes qui viennent de surgir, et annonce que l’on ne peut assister aux spectacles cinématographiques que dans les endroits suivants : les Salons Indiens du Boulevard des Capucines, au premier étage de l’Olympia, à l’Eldorado et à la Salle des Fêtes des Magasins Dufayel.

Or, dans l’Illustration du 30 mai 1896, nous lisons dans le Courrier de Paris, que signe « Rastignac », une ligne révélatrice : « … M. Lumière, le cinématographiste en route vers les millions… ». Ironique puisqu’elle fait partie d’une « chronique parisienne ».
Cependant, dans l’Illustration aussi, ce même mois, on peut lire un article du Docteur Félix Régnault, dont il faut citer plusieurs passages :

« Son succès a précédé celui de la voyante et durera davantage. Les voix de la rue du Paradis se tairont bien avant que les images du cinématographe aient cessé d’amuser le public, petit et grand, attiré par une plus saine curiosité. Jamais spectacle nouveau n’a conquis plus rapidement une vogue plus éclatante. Vous intéressez-vous au cinématographe ? On en a mis partout, dans les sous-sols des grands cafés des boulevards et dans les dépendances des music-halls ; dans les théâtres, où on l’intercale dans les revues ; dans les salons, où les maîtres de maison offrent à leurs invités, en séance privée, le divertissement à la mode…
Répéterons-nous ce qui a été dit maintes fois sur le naturel et la vie des scènes que nous représente Lumière : la partie de piquet, où un des deux partenaires fume ; on voit la fumée s’échapper et monter d’un mouvement réel; la bière que verse le garçon de café mousse naturellement ; les verres se vident quand les buveurs boivent.
La locomotive arrive, d’abord petite, elle apparaît immense comme si elle allait écraser la salle ; on a le sentiment de la profondeur et du relief, bien qu’une seule image se déroule devant vous. Aux bains de mer, les vagues déferlent et se crêtent, les enfants plongent et nagent : on croirait y être.

Tout est-il dit pourtant ? Sommes-nous arrivés à la perfection ? Loin de là. La pellicule agrandie montre ses défauts; de temps à autre, des points lumineux choquent l’œil. L’isochronisme n’est pas encore parfait, certaines scènes papillotent, des interruptions brusques coupent le sujet. Il faut, pour obtenir un bon résultat, que la scène soit lentement mimée; les mouvements rapides ne donnent pas une impression satisfaisante. La pellicule n’a guère plus de treize mètres de long, le spectacle s’arrête au plus beau moment…

Et puis qui sait ce que nous réserve l’avenir. L’image sera colorée, ce sera alors l’exacte nature. Et les archives de l’avenir ne se composeront plus d’écrits fastidieux, mais le passé revivra, ouï et vu par le phonographe et le cinématographe… ».

Quatre mois après, Méliès commençait à tourner, à Montreuil.
Nino Frank.

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour aller plus loin :

Le site consacré à Nino Frank.

Le Cinématographe Lumière sur la page de l’Institut Lumière.

Le contexte historique du Cinématographe Lumière sur le site L’Histoire par l’image.

L’exposition au Grand Palais : Lumière ! Le cinéma inventé (27 Mars 201514 Juin 2015).

« Mémoire des Frères Lumière, les souvenirs du petit-fils de Louis » sur le site Culturebox.

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