MICHÈLE MORGAN OU LE ROMAN D’UNE JEUNE FILLE PAUVRE (Pour Tous 1946) – part2


Il y a donc tout juste cent ans, jour pour jour le 29 févier dernier, que naissait Michèle Morgan, l’une des grandes icônes du cinéma français.

Nous lui avions déjà rendu homage à de multiples reprises ici notamment ici et , mais surtout avec les articles publiés dans Pour Vous entre 1937 et 1939 (cf ici).

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Cette fois-ci, pour célébrer le centième anniversaire de Michèle Morgan, nous vous proposons cette série de quatre articles parus dans la revue Pour Tous. C’était une revue qui parue à la fin de la guerre, durant deux années, de 1946 à 1947, et qui voulait s’inscrire dans la continuité de la célèbre revue des années trente Pour Vous.

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Cette série d’articles intitulée « MICHÈLE MORGAN OU LE ROMAN D’UNE JEUNE FILLE PAUVRE » a été écrit par L. Massar que l’on retrouve également chez Cinémonde.

Fidèle à l’esprit de cette revue, qui se voulait orienté très grand public (trop sans doute), L. Massar n’échappe pas à l’écueil de romancer à outrance la vie et la carrière de Michèle Morgan, article destinée sans aucun doute à faire rêver les futures apprenties comédiennes, lectrices de Pour Tous.

Néanmoins, cette série permet de se remettre en mémoire l’extraordinaire début de carrière de Michèle Morgan.

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Cette série d’articles, que nous publions en deux parties, est un bon reflet de ce qu’était la presse de cinéma commerciale dans l’immédiat après-guerre en France.

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La première partie est à lire ici :

MICHÈLE MORGAN OU LE ROMAN D’UNE JEUNE FILLE PAUVRE (Pour Tous 1946) – part1

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Bonne lecture !

 

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MICHÈLE MORGAN OU LE ROMAN D’UNE JEUNE FILLE PAUVRE – part 3

par L. Massar

paru dans Pour tous du 14 mai 1946

paru dans Pour tous du 14 mai 1946

MICHELE MORGAN vient de retrouver Hollywood et ta vie qu’elle s’v est faite entre la période du 16 octobre 1940, date de son départ initial aux Etats-Unis, et du 29 novembre 1945, date de son retour en France. Notre dernier chapitre nous avait conduits à 1940, au travers de sa sensationnelle réussite en France durant les trois années qui précédèrent la guerre.

Ce troisième chapitre va nous conduire à ce beau jour de F automne passé qui nous ramena Michèle Morgan parmi nous pour un séjour malheureusement pro visoirc. Mais auparavant, nous allons revivre les cinq années qu’elle vécut en Amérique et qui lui ont apporté une nouvelle réussite : celle de sa vie de femme.

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III. – LE BONHEUR EST A HOLLYWOOD

COMME nous l’avons vu. c’est avec un cœur bien gros que Michèle Morgan nous quitta, en 1940, pour aller toute seule dons un monde inconnu, sans même avoir revu sa famille qui était restée à Paris. Aussi ne nous étonnerons-nous pas d’apprendre que son adaptation aux Etats-Unis ne fut pas, psychologiquement, immédiate.

De son propre aveu, elle eut le « cafard », cette sorte de mal du pays si typiquement français qui vous chavire le coeur dès que vous n’êtes plus à l’ombre du clocher qui vous a vu naître ou dès que vous ne voyez pas fleurir le printemps sur les Champs-EJysées.

Pourtant Michéle Morgan fut magnifiquement accueillie. La firme R.K.O. organisa en son honneur plusieurs cocktails, où se pressèrent le tout Hollywood. Une campagne publicitaire fut simultanément entreprise. On répandit dans toute la presse des photos de la « petite française ». Bref, elle fut tout à fait reçue comme l’imaginent les jeunes filles intoxiquées de cinéma, lorsqu’elles rêvent à la gloire accessoire qu’elles voudraient avoir.

paru dans Pour tous du 14 mai 1946

Les larmes du réveillon

MAIS toute cette activité factice n’empêchait pas Michèle de s’ennuyer beaucoup. Entraînée dans ce tourbillon grisant qui fait partie des méthodes de Hollywood, elle le supporta, elle le subit, tant que ces nerfs le purent. Ainsi reçut-elle la presse, ainsi posa-t-elle dans toutes les attitudes et dons tous les costumes — des impressionnantes capes d’hermine au simple maillot de bain — ainsi fut-elle la reine de plusieurs réceptions…

Seulement, quand elle avait un instant de calme, elle réalisait combien elle demeurait seule dens cette foule qui l’entourait. Et alors sa gorge se serrait.

Elle nous a raconté elle-même, en témoignage de cette dépression qui l’envahissait alors, l’histoire du premier réveillon qu’elle passa loin de France, en décembre 1940 :

J’avais été invitée à une réception chez Jack Benny pour ce réveillon-là… Il y avait de nombreuses personnalités : Robert Taylor et sa femme Barbara Stanwick, Gary Cooper, John Payne, Merle Oberon, Ray Milland. Tout le monde était joyeux et la fête charmante. Trop joyeux sans doute pour moi. Je ne faisais que penser à mes parents, à mes amis, à la France. Et je n’arrivais pas à me mettre à l’unisson. Bien au contraire, plus l’heure avançait et plus j’étais la proie d’une insurmontable tristesse. A tel point qu’à minuit juste, au paroxysme de l’allégresse générale, je me suis mise à pleurer comme une fontaine et j’ai dû m’excuser en demandant à ce qu’on me raccompagne chez moi où j’ai continué de pleurer jusqu’à 4 heures du matin !

Cette confidence attendrissante est fort sympathique. Combien de vedettes admettraient-elles ainsi de reconnaître une de leurs propres faiblesses même sur le terrain privé ? D’ailleurs celle que nous évoquons ici avec Michèle Morgan est trop naturelle, trop compréhensible pour qu’elle n’attire pas toutes les sympathies. Et puis elle ne dura qu’un temps très court, car Michèle trouva bien vite le meilleur dérivatif à son ennui : le travail.

Le bonheur viendra tout de suite après.

paru dans Pour tous du 14 mai 1946

Pour Michèle Morgan le travail ne fut pas tout de suite le cinéma. Il lui fallut d’abord se perfectionner en anglais et s’habituer à la vie et aux méthodes américaines. Elle en profita pour étendre ses connaissances allant même jusqu’à étudier la danse et le chant. Cela lui fait dire aujourd’hui :

Je suis maintenant convaincue… Je chanterai faux toute ma vie…

Et nous pensons à son effroi amusé lorsque nous lui suggérions, pour rire, il y a quelques semaines, de chanter quelque chose à un gala où elle devait se produire à Paris… Mais ce n’est qu’une parenthèse.

En coordination avec les progrès rapides que faisait Michèle, la R.K.O. prépara les débuts de sa nouvelle vedette. Successivement, deux films furent annoncés avant que l’on apprenne officiellement, fin 1941, que Michèle Morgan serait finalement l’héroïne de « Joan of Paris ». Un titre symbolique qui cachait mal sa portée et que l’on commenta rapidement en France. Le film fut réalisé par Robert Stevenson avec Paul Henreid, dont c’étaient les débuts, Thomas Mitchell et Alan Ladd qui n’avait qu’un tout petit rôle et qui est devenu depuis une des grandes vedettes masculines nouvelles d’Hollywood.

Les hasards du téléphone

C’EST en marge de ce film que Michèle Morgan devint un peu plus femme, et un peu moins actrice, en rencontrant un garçon qui allait tenir dans sa vie le premier rôle. Et avec tant de « talent » qu’il a comblé tous les voeux, jusqu’alors insatisfaits, de la Michèle intime, celle-là même qui prétendait jusqu’alors que seuls compteraient pour elle sa carrière et son travail et qui, maintenant…

Trêve de commentaires, voici les faits :

Entre deux scènes de « Joan of Paris » aux studios R.K.O., Michèle Morgan voulut un jour téléphoner. Elle se rendit à la cabine et se trouva net à net avec un inconnu qui, lui aussi, voulait téléphoner. Il était grand, blond, avec des yeux rieurs, et il s’empressa de laisser la place à Michèle.

Quand elle eut terminé, elle le retrouva devant la cabine et il se présenta :

William Gérard Marshall, pour vous servir !

Michèle Morgan, en vous remerciant, monsieur…

— Ah ! c’est vous la vedette de « Joan of Paris » ?

C’est moi la « vedette »… Et vous, que faites-vous ici ?

William Gérard Marshall portait un habit de cow-boy et Michèle pensait qu’il tournait un « western ».

— Je fais un essai.

J’espère que ça marchera bien peur vous… Au revoir, monsieur.

Et Michèle regagna son plateau.

Les joies de l’amour

MAIS, le soir même, William Marshall lui téléphonait pour l’inviter à sortir avec lui. Elle prétexta un besoin de repos et refusa. Le lendemain, nouveau coup de téléphone. Nouveau refus. Le surlendemain, même chose, avec, en supplément, un envoi de fleurs.

Bill me téléphona ainsi au moins trente fois, nous a confié Michèle Morgan, en ajoutant : il était si charmant qu’en fin de compte je me vis dans l’obligation d’accepter son invitation. Nous avons donc dîné ensemble un soir… et depuis ce soir-la nous nous sommes vus tous les jours…

— Quand avez-vous réalisé vraiment, avons-nous demandé à Michèle, que vous étiez amoureuse de ce garçon ?

Elle nous a répondu spontanément .

Assez vite… Je me suis rendu compte au bout de quelques mois que « c’était sérieux ». Bill avait tout pour me plaire d’une façon durable… Je le trouve beau, de la beauté même qui correspond à mon idéal, il possède une sensibilité peu commune chez les Américains, de même qu’une profondeur d’esprit attachante. Notre amitié tourna rapidement au flirt, et notre flirt en un véritable amour qui m’a donné et me donne tout ce que je pouvais espérer…

Ne sont-ils pas adorables ces aveux recueillis au moment où Michèle Morgan était précisément séparée de son mari ?

paru dans Pour tous du 14 mai 1946

Leur mariage fut célébré le 15 septembre 1942, et bien que la toute nouvelle Madame Marshall possédât déjà une petite maison quelle s’était fait construire pour avoir un « chez elle », les deux jeunes époux s’installèrent dans une nouvelle demeure sur une des collines de Beverley Hills où leur voisin le plus immédiat est le metteur en scène Joseph Stenley.

Leur lune de miel fut écourtée ou, du moins, interrompue car elle dure toujours, par les obligations professionnelles de Michèle et de Bill. Ce dernier commença à tourner quelques films, augmentant sans cesse son prestige. Et Michèle interpréta son second film : « Two Tickets to London » pour Universal.

Aux côtés d’Alan Curtis, dont la personnalité s’est affirmée depuis, elle incarna dans ce film une chanteuse de cabaret dans la pure tradition américaine, avec une coiffure en hauteur, des gestes félins et des cils longs comme çà ! Elle dut aussi, pour les besoins du scénario, chanter une chanson dans le genre « Marlène », c’est-à-dire murmurant, d’une voix rauque, des paroles sur un fond musical.

Michèle essaya bien de prendre des leçons avec Bill, dont nous n’avons pas encore dit qu’il est un excellent chanteur de la classe de Bing Crosby et qu’il fit partie d’un orchestre de jazz avant de faire du cinéma.

Mais, vraiment, je n’avais aucun sens musical. nous a-t-elle dit depuis en riant. Bill se mettait dans tous ses états et se désespérait, mais tous ses efforts furent vains. Je n’ai même pas pu m’initier à la notion de la mesure…

Une mesure pour rien

En dehors de leurs occupation Michèle et Bill sortirent beaucoup ensemble, à des réceptions ou au cinéma. Tous deux adorent les films policiers et les films d’amour. Bill a d’ailleurs l’ambition, malgré son emploi de chanteur de charme, de jouer un jour les « durs ».

Ils se firent aussi quelques véritables amis, soit parmi les Français que Michèle connaissait, soit encore parmi les compatriotes de Bill. Ainsi Teresa Wright est maintenant très liée avec Michèle Morgan.

Seulement la guerre toucha bientôt l’Amérique et Bill, mobilisé dans l’aviation, quitta Hollywood. Il eut la chance d’être affecté à un camp d’instruction militaire assez proche, duquel il pouvait téléphoner tous les jours à Michèle.

Pendant ce temps, elle tourna un nouveau film pour la R.K.O., le troisième de sa carrière américaine. Cette fois-ci c’était une comédie musicale, quelque chose de tout à fait nouveau pour elle ! Réalisé par Tim Whelan, le film s’appelait « Higher and Higher » et Michèle Morgan y eut pour partenaire le mélodieux Frank Sinatra… La chose évidemment ne manque pas d’imprévu. Elle peut permettre en tout cas quelques constatations. Il s’est créé, en effet, la légende que Michèle Morgan n’a rien fait d’intéressant à Hollywood. Le fait en lui-même n’est pas contestable. Seulement, il faut bien le dire que, si les quatre films que notre compatriote a tournés là-bas ne représentent vraiment qu’une mesure pour rien dans sa carrière, si pleine d’envergure en France, il n’en demeure pas moins vrai que Michèle s’est manifestement adaptée aux particularités du cinéma américain. Il lui faudra maintenant dépasser ce stade initial d’essais successifs. Nous souhaitons qu’elle y parvienne brillamment dans les prochains films qu’il lui sera donné de tourner à Hollywood et sur lesquels nous ne tarderons pas à avoir des nouvelles.

Pour l’instant, précisons sans autre commentaire. que la quatrième apparition de Michèle Morgan dans les studios d’outre-Atlantique eut lieu en 1944 dans un film Warner Bros, de Michael Curtiz : « Passage to Marseille ». Elle s’y vit attribuer un rôle de Française dans une histoire inspirée des événements dont Humphrey Bogart était le héros.

paru dans Pour tous du 14 mai 1946

La femme et l’actrice

Michèle termina juste le film dans les premiers mois d’une première espérance maternelle.

Bill et elle étaient fous de joie à l’idée d’avoir un bébé et en l’attente de sa venue, comme Michèle était naturellement empêchée de travailler, elle suivit son mari dans une tournée que celui-ci fit, sous l’uniforme. Michèle accompagna ainsi son mari à New-York, à Chicago et dans les principales villes où fut jouée la pièce de théâtre qui composait ce spectacle militaire. Il faut dire ici qu’à la fin de l’année précédente, au cours de manœuvres qui avaient eu lieu dans le camp d’instruction où il était affecté, William Marshall avait eu un accident sérieux qui lui valut une longue convalescence et une affectation provisoire dans les services auxiliaires.

C’est le 13 septembre 1944, exactement deux ans après son mariage, que Michèle Morgan donna le jour à un petit garçon que Bill et elle appelèrent officiellement Michael et, intimement, Mike. Cet enfant confirma en Michèle la certitude du bonheur acquis, lui enlevant définitivement toute trace de cette langueur passée que nous avons bien connue chez elle avant guerre et qu’elle conserva à Hollywood avant de rencontrer Bill.

Y a-t-il donc autre chose à dire sur cette époque de la vie de Michèle Morgan ? Cela est difficile d’autant que le bonheur est un mot qui n’a pas besoin de plus de ses sept lettres pour être évocateur !

Cependant, il est de toute évidence qu’il y a eu ces cinq dernières années dans le cas de Michèle Morgan une prédominance de la femme sur l’actrice. Et de son propre aveu elle s’en réjouit.

Comment pourrait-il en être autrement ? Tous les succès du monde ne seront jamais aussi merveilleux qu’un amour partagé et qu’un foyer éclairé par le sourire d’un bébé. Aussi il est compréhensible que la période de 1942 à 1945 est, aux yeux de Michèle, la plus heureuse de sa vie, tandis que pour nous, celle de 1937 à 1940, restera la plus prestigieuse de sa carrière.

Quant au présent et à l’avenir, ils feront sans doute la part des choses en conciliant le bonheur et le succès.

Nous allons pour cette fois-ci laisser encore Michèle Morgan dans le passé tout proche de l’année 1945, au moment où elle se préparait à revenir vers nous et nous faire la surprise de ce rayonnement nouveau, de cette félicité resplendissante qui est désormais en elle, sans que rien pourtant ne porte atteinte à la personnalité étonnante qui fait toujours d’elle la plus attachante de nos vedettes de cinéma.

Nous la retrouverons donc ensemble dans notre dernier chapitre, entre son retour et son nouveau départ…

(A suivre.)

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MICHÈLE MORGAN OU LE ROMAN D’UNE JEUNE FILLE PAUVRE – part 4

par L. Massar

paru dans Pour tous du 21 mai 1946

paru dans Pour tous du 21 mai 1946

Et voici la fin du conte de fées, vécu par Michèle Morgan, que nous évoquons depuis trois semaines déjà, comme pour garder plus longtemps parmi nous la merveilleuse présence d’une des plus attachantes personnalités féminines du cinéma français.

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Lorsqu’en août 1944 la France se retrouva, il ne fut pas question pour Michèle Morgan d’un retour très immédiat en dépit du grand désir qu’elle avait de revenir « chez nous » et de revoir sa famille ! Nous avons vu qu’elle était en l’attente d’un « heureux événement », plus personnel, qui se réalisa le 13 septembre lorsque Michael Marshall fit entendre ses premiers cris.

Mais quelques mois plus tard, lorsqu’elle eut rempli ses premiers devoirs maternels, Michèle put envisager de quitter temporairement son foyer hollywoodien.

Tant de raisons l’y engageaient qu’il lui fallut bien se résoudre à se séparer de son mari et de son fils pour répondre aux multiples propositions qui lui étaient faites de Paris. Et un beau jour…

…Un beau jour on apprit que Michèle Morgan voguait vers nous et que son retour sur le sol natal lui permettrait de faire sa rentrée dans les studios français après cinq années d’absence. On annonça d’abord qu’elle serait la vedette d’une version filmée de « L’Annonce faite à Marie », de Paul Claudel. Ce projet, qui cependant tient toujours, fut supplanté par un autre qui est devenu depuis une réalité : « La Symphonie pastorale », réalisé par Jean Delannoy, d’après l’œuvre d’André Gide.

paru dans Pour tous du 21 mai 1946

Le retour à Paris

Invoquons tout d’abord l’arrivée de Michèle Morgan le 29 novembre 1945. Elle fut accueillie au Havre par des amis journalistes, venus la chercher en voiture, et qui furent les premiers à la retrouver telle que nous l’aimons.

Elle ne voulait pas s’attarder au Havre et, sitôt les formalités remplies, elle demanda à ce qu’on se mit en route. Ce qui fut fait jusqu’au moment où il fallut s’arrêter dans une auberge pour dîner.

Michèle Morgan était très émue, mais son émotion était un peu distraite par toutes les joies nouvelles que lui procurait le rappel de bien des choses…

Les jours suivants, Michèle Morgan s’empressa de redécouvrir Paris…

Cette adaptation fut rapide. Michèle sortit dès les premières heures de son arrivée. On la vit se rendre au Sacré-Cœur, car depuis son mariage elle est redevenue très croyante et son mari, qui est protestant alors qu’elle est catholique, lui donne l’exemple en étant un fidèle pratiquant de sa religion. On vit donc Michèle Morgan visiter le vieux Montmartre ; on la rencontra le soir à l’heure du dernier métro sur la ligne Vincennes-Neuilly : on la vit descendre à la porte Maillot. Certain jour, un des premiers jours après son arrivée, elle fut reconnue dans la rue et assaillie par une foule d’admirateurs qui lui demandèrent des autographes… aussi bien sur leur ticket de métro que sur leur journal !

Elle vit aussi, quelques amis durant ces cinq mois que dura son séjour et nous a confié à ce propos combien sa joie avait été grande d’avoir pu déjeuner une fois avec Françoise Rosay, qu’elle admire tant ; avec Edwige Feuillère, qu’elle trouve si charmante, et avec son amie Lisette Lanvin.

Enfin il fallut songer au travail.

Nous avons dit que c’est pour être l’héroïne d’un film, tiré de la « Symphonie pastorale », le très beau roman d’André Gide, que Michèle Morgan avait été rappelée de Hollywood par les producteurs français. A ce propos, notons qu’il est absolument faux que Gide n’ait pas été satisfait de l’adaptation. Le film fut entrepris dès le 15 janvier en Suisse où le premier tour de manivelle fut donné en extérieurs.

Elle partit en Suisse en compagnie de ses principaux partenaires : Lino Noro, Pierre Blanchar, Jean Desailly, Andrée Clément, Louvigny et du metteur en scène Jean Delannoy.

Tout s’est très bien passé. Les gens qui ont vu quelques projections sont unanimes à louer la création de Michèle. Il paraît notamment que la scène de sa mort est d’une grandeur d’émotion rarement vue à l’écran. Ainsi « La Symphonie pastorale » semble a priori devoir être favorable à la carrière de Michèle Morgan, d’autant que sa collaboration avec Jean Delannoy s’est avérée fructueuse et se renouvellera certainement.

C’est au début de mars que les intérieurs du film furent entrepris aux studios de Neuilly et ils se prolongèrent pendant deux mois.

paru dans Pour tous du 21 mai 1946

La voix de Mike

Souvent elle téléphona de Paris à son mari et, de son côté, Bill en fit autant. A ce propos, Michèle nous confia un jour :

J’ai eu cette nuit une merveilleuse émotion… Bill a fait parler Mike au téléphone ! C’était la première fois que j’entendais la voix de mon fils ! Il me répétait « Mummy » sur tous les tons et cela m’a bouleversée… Je n’ai pas dormi de la nuit et j’ai même eu peur que l’émotion m’ait déclenché la rougeole car ce matin j’étais couverte de rougeurs. Mais le docteur a diagnostiqué que je devais cela à l’émotion…

Car Michèle est très émotive, nous l’avons dit. Par contre, nous n’avons pas encore dit combien la mode française l’avait étonnée à son arrivée et, finalement, conquise. Même les chapeaux contre lesquels elle s’était prononcée à l’origine. Aujourd’hui, de retour à Hollywood, elle avoue être encore sous le charme parisien tandis que les toilettes qu’elle a rapportées ravissent littéralement Bill Marshall. Michèle ne les lui montre d’ailleurs qu’une à une.

Mais revenons encore un peu à Paris et au cinéma, écoutant cette confidence de notre vedette :

Je suis émerveillée par ce que nos techniciens du film arrivent à faire dans les conditions où ils travaillent.

Vraiment leur mérite dépasse celui des cinéastes américains.

Il faut croire que Michèle a su aussi faire la conquête de toute l’équipe qui a travaillé à la réalisation de « La Symphonie pastorale » car tous les machinistes, électriciens et techniciens organisèrent en son honneur une fête charmante et bien émouvante le dernier jour où elle vint au studio, la veille même où elle prit l’avion pour retourner vers son foyer…

C’était le 15 avril dernier.

paru dans Pour tous du 21 mai 1946

Trois projets

Ainsi donc, c’est à Hollywood que s’achève provisoirement le roman de Michèle Morgan, jeune fille pauvre devenue vedette adulée et femme heureuse. Nous venons de recevoir ses premières nouvelles :

« Paris me manque terriblement dans mon bonheur et j’ai hâte d’y revenir. Mais avec Bill cette fois-ci. Je rêve de lui faire admirer tout ce qui est beau en France, autrement dit, toute la France ! Mike est merveilleux ! Il m’étonne chaque jour et j’en viens à croire que nous avons un génie dans la famille ! Je l’ai conduit l’autre jour au studio où tournait Bill. Il était fou de joie. En route, il m’a beaucoup amusée parce que tout en marchant il regardait mon chapeau à fleurs de Balanciaga, disant : « Mummy’s hat pretty flowers… » (chapeau de maman, jolies fleurs) ».

Hollywood… Le bonheur… Voilà tout ce que désirait la petite Simone Roussel de naguère ! Mais que désire aujourd’hui Michèle Morgan ? Tous ses souhaits sont maintenant des réalités, avec cette nuance qu’ils sont parfois des projets. Des projets qu’il est possible de résumer ainsi :

Faire un film en Amérique.
Revenir en France pour y tourner deux films, dont un avec les Tuals.
Avoir une fille qu’elle appellera Tony.
Autrement dit, le conte de fées continue…
Mais notre histoire est terminée.

L. MASSAR

paru dans Pour tous du 21 mai 1946

Source : Bibliothèque du Cinéma François Truffaut via le portail des bibliothèques municipales spécialisées de la ville de Paris.

Pour en savoir plus :

Retrouvez sur le site hommage à Marcel Carné, plusieurs articles sur la carrière de Michèle Morgan, ainsi qu’un entretien téléphonique que nous avions eu le privilège d’avoir en 2009.

La page biographique de Michèle Morgan sur le site de l’Encinémathèque.

En 1993, Michèle Morgan évoque le début de sa carrière et ses partenaires, Raimu, Jean Gabin, etc.

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En 1987, Michèle Morgan évoque sa rencontre avec Danielle Darrieux alors qu’elle était figurante sur le tournage du film « Le Mioche » de Léonide Moguy.

Michèle Morgan, en 1977, invitée de l’émission « Les Oiseaux de Nuit » de la Radio Télévision Suisse évoque Le Quai des Brumes et Jean Gabin.

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Bande annonce du Quai des Brumes chez Carlotta.

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La scène de « T’as de beaux yeux tu sais ».

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