Michèle Morgan par Marcel Lapierre (Paris-Soir 1938)


Il y a un peu plus de deux ans, le 20 décembre 2016, nous quittait Michèle Morgan. Nul besoin d’insister sur l’une des plus grandes stars du cinéma français.

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Il y a toujours de bonnes occasions de lui rendre hommage. Ainsi, lors de recherches récentes pour une émission spéciale sur Le Quai des brumes à laquelle nous avons participé sur France Culture (Les Chemins de la philosophie), nous sommes tombés sur cet article de Marcel Lapierre, paru dans le quotidien Paris-Soir, qui revient sur les débuts de Michèle Morgan à un moment clé de sa carrière, c’est-à-dire avant la sortie du Quai des brumes

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Du coup, nous avons recherché tous les articles intéressants sur Michèle Morgan que nous avons trouvé dans ce grand quotidien des années trente en 1937 et 1938 dont un entretien de Marcel Achard, le scénariste du film Gribouille, dans lequel le premier rôle principal est tenu par Michèle Morgan. Il explique pourquoi il l’a repéré et pourquoi elle lui « semble promise à un bel avenir ». A lire ici.

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Pour terminer, nous vous avons sélectionné un entretien qu’elle accorda à ce journal en juillet 1938 dans lequel elle évoque sa soudaine notoriété et ses prochains projets.

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La semaine dernière, sur France Culture, l’émission Les Chemins de la philosophie a consacré ce début d’année aux films de Marcel Carné qu’il a réalisé en collaboration avec Jacques Prévert : Carné et Prévert, la poésie à l’écran.

Cliquez sur chacun des liens pour écouter l’émission en podcast.

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Nous avons ainsi participé à la quatrième émission consacrée au Quai des Brumes dont le podcast se trouve ici.

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Bonne lecture et à suivre…06

 

« Le REVE de MICHELE MORGAN, petite Française de 17 ans à l’assaut de la gloire »

par MARCEL LAPIERRE

paru dans Paris-Soir du 12 février 1938

paru dans Paris-Soir du 12 février 1938

paru dans Paris-Soir du 12 février 1938

Dans un appartement bourgeois, dans une rue discrète de Paris, vit, avec ses parents et son frère une grande fille timide qui, déjà, menace la renommée des Garbo et des Dietrich.

— Simone, Simone !
Rien ne répond dans la cave, rien au grenier. En vain Mme Roussel entrouvre la fenêtre et interroge la plage déserte où ne bougent que les vagues de la Manche dans leur agonie d’écume.

— Cette fillette a l’art de disparaître comme par enchantement, marmotte la bonne dame.
Et elle entreprend l’inventaire de toutes les cachettes possibles sans omettre un seul placard. Vide la buanderie, vide le cabinet de toilette, vide le débarras.

Enfin, à bout de fausses hypothèses, inquiète, elle pousse la porte de sa propre chambre. L’enfant terrible est là, au milieu d’un invraisemblable déballage de robes et de chapeaux, frileusement roulée dans un boa défraîchi, surmontée d’une vieille toque à plumes, munie d’un sac à main du soir dont se régalaient les mites et d’une ombrelle annamite, presque réduite à ses baleines, dangereusement juchée sur des souliers à talons hauts, et poudrée comme une marquise d’opérette.

paru dans Paris-Soir du 12 février 1938

paru dans Paris-Soir du 12 février 1938

— Simone. Qu’est-ce que tu fais ?
Tu le vois, maman. je reçois. Veux-tu que je te présente mes invités ? 
» Voici le marquis de Carabas ; voici Riquet à la houppe ; voici les demoiselles de Salsepareille ; voici cette chère Mme Salamandre.

A mesure elle désigne un fauteuil Empire, un palmier nain, deux candélabres et la salamandre.

— Et ton frère, ou’est-ce que tu en as fait ?
Mon frère ? Ah ! tu veux parler du vicomte ? Il est allé me chercher des fleurs.

Juste à cet instant le petit entre avec, entre ses doigts, la maigre végétation des dunes, et il assiste, désolé, à l’écroulement du beau rêve. Simone se lave jusqu’à faire luire ses joues, les accessoires regagnent le haut de l’armoire, et Mme Salamandre n’est plus qu’un quelconque appareil de chauffage. Mais maman ne sait pas tout. Ce soir, quand elle dormira bien fort et qu’il n’y aura plus, dehors, que le bruissement de la mer qui s’empêtre dans ses traînes vertes, les deux enfants se lèveront. Il fera clair de lune.

Simone s’approchera du miroir et se regardera longtemps, immobile. Elle se regardera en se persuadant que cette fillette en chemise de nuit qui se trouve au delà de la glace est une fillette très malheureuse, sans maman, sans maison, sans rien à manger. Et son frère ne bougera pas, comme s’il assistait à quelque chose de sacré. Elle plaindra de tout son cœur son reflet aux boucles blondes et s’attendrira au point de verser de vraies larmes.

Et son frère aura une boule dans le gosier qui l’étouffera, comme un sanglot qui refuse d’éclater. Alors l’émotion sera à son comble. La houle, au large de Dieppe, se lamentera, et le vent tourmentera la girouette. Ce sera comme si la nuit entière était déchirée de douleur. Et puis, le sacrifice accompli, grisés de leur émotion, les tragédiens clandestins se recoucheront. Il n’y aura plus personne derrière le miroir.

L’ESCAPADE AUX ETOILES

— Non, Simone, tu n’iras pas au cinéma ! Encore un zéro en calcul, c’est inadmissible.
Mais, papa.
— Il n’y a pas de mais.

La fillette adresse un regard suppliant à sa mère. Mais sa mère ne peut que hausser les sourcils dans un mouvement qui veut dire : « S’il n’y avait que moi, ma petite, tu irais au cinéma, mais papa a raison et je ne suis qu’une faible femme. » Allons, la partie est perdue.

Et tout ça c’est la faute à un maudit problème sur deux trains qui ne voulaient pas se rattraper. Ah ! si elle tenait celui qui a inventé les mathématiques ! En attendant mieux vaut prendre congé, le plus dignement possible et aller cacher son chagrin ailleurs.

Bonsoir papa, bonsoir maman.

Ah ! qu’elles sont amères les larmes que l’on verse sans le faire exprès. La nuit n’est plus complice et tout vous semble hostile, la mer aussi bien que le vent.
Mais, soudain, deux mains froides se posent sur vos tempes brûlantes. Il y a un complice dans l’ombre et la peine, d’être partagée devient douce. C’est un complice au nez retroussé, aux ongles marqués de taches blanches qui sont autant de mensonges ; c’est l’autre tragédien, c’est le frère.

— Ecoute, Simone, chuchote-t-il, en roulant de gros yeux soupçonneux, on va tout de même aller au cinéma, cassons la tirelire, habillons-nous, éteignons, et tu verras.

Leurs cœurs battaient très fort et s’affolaient ensemble quand les pas des parents, suivant les craquements du parquet, faisaient mine de se rapprocher. Enfin on n’entendit plus rien. Jamais la croisée de derrière n’avait grincé de cette façon lugubre pour s’ouvrir, et jamais les volets n’avaient autant gémi. Encore un saut sur le tas de bois, encore une dégringolade et l’on se trouve sur la plage avec tout le ciel devant soi, crible de sable d’or, et tout l’espace qui s’ouvre à deux battants. Libres.

On paye deux « réservées » avec des paquets de gros sous et l’on s’installe dans l’obscurité. Etait-ce John Gilbert ? Etait-ce Greta Garbo ? C’étaient d’énormes visages traversés de passion et que la petite Simone pouvait confondre avec sa propre image. Elle s’imaginait que l’écran n’était qu’un miroir grossissant et, de cette manière, participait plus intimement au drame. Elle n’avait pas le temps de suivre le fil de l’intrigue tant elle était préoccupée par tous ces jeux de muscles qui reconstituent l’émotion.

Et, déjà, dans l’ombre propice, elle serrait les mâchoires, fronçait les sourcils, entr’ouvrait sa bouche, s’essayait à cette langue du cœur dont chaque article est un frémissement, chaque verbe une attitude, chaque adjectif un sourire. Le vent pouvait se lever, les volets battre, les croisées tout trahir dans un grand fracas de vitres. Simone s’en moquait. Elle vivait là, en quelques minutes, toute une semaine d’avance, et cela seulement comptait. Au retour, la main dans la main, on longeait la mer au plus près. On évitait, de justesse, ses coups de langue. On recevait, parfois, ses gifles d’embrun. Le frère parlait du traître, du père noble, de l’héroïne persécutée, il développait à perte de vue le dénouement, s’occupait du sort des comparses dont s’était désintéressé le scénariste et prolongeait le film d’au moins trois fois sa longueur. Mais Simone ne comprenait rien à l’histoire. Elle la voyait aussi mal que si elle y avait été mêlée. Elle savait seulement qu’elle avait vécu, dans sa chair, tous les rôles à la fois, avec leurs clins d’œil et leurs mouvements de menton. Elle était brisée comme une grande actrice après une première.

paru dans Paris-Soir du 12 février 1938

paru dans Paris-Soir du 12 février 1938

LES FANTOMES DU GRENIER

Le vent eut la bonne idée de ne pas se lever cette nuit-là, les volets ne bronchèrent pas, les vitres gardèrent leur intégrité et l’escapade ne fut pas trahie.

Elle resta, entre la sœur et le frère, comme un secret plus cher que tous les autres, ne fût-ce qu’à cause de l’auréole du danger. Il est vrai de dire que, prise de remords tardifs, la petite Simone soigna désormais ses devoirs de calcul, mais cela ne changea rien aux notes. Elle avait le démon du cinéma. Pas celui de la mathématique, au grand désespoir de son père, employé de commerce, qui ne vivait que dans les chiffres.

Cependant, l’escapade nocturne de Dieppe eut des conséquences beaucoup plus importantes qu’on n’aurait pu, dès l’abord, le soupçonner. Ce ne furent ni la fessée, ni la soudaine application de Simone aux problèmes les plus ardus. Ce fut la gloire. Du moment que l’on avait réussi en petit, pensèrent les deux alliés aux joues roses, il n’y avait pas de raison que l’on ne réussisse pas en grand. Il n’y en avait pas, en effet. Alors, commencèrent des minuits de fièvre qui, quoiqu’il advînt du projet, payaient bien, en eux-mêmes, des insomnies. Peu importe ce que l’on prépare la joie des préparatifs se suffit, surtout quand ces préparatifs prennent allure d’une chose interdite, silencieuse, traversée de souris, de peurs subites, de palpitations.

La maison des Roussel connaissait maintenant deux fantômes familiers en longue chemise blanche qui hantaient le grenier. Simone et son frère avaient découvert, parmi les toiles d’araignées, deux vieilles valises poussiéreuses qu’ils emplissaient, petit à petit, de tout ce qu’il faut pour un merveilleux voyage.

J’emporte ma poupée, chuchotait la fillette.
— J’emporte Robinson Crusoé, chuchotait le garçon.

Hélas ! Ce qui devait arriver arriva.
Une fois la maman se réveilla et prit un bougeoir pour aller voir ce qui se passait au-dessus de sa tête. Ce qui se passait ?
Les deux fantômes bouclaient leur malle.

— Mais vous êtes fous ! commença la maman. Que signifient tous ces secrets ?

Puisque l’affaire était découverte, Simone pensa qu’il fallait risquer le tout pour le tout.

Ce n’est rien, répondit-elle. Nous nous apprêtons à partir pour Paris.
— Pour Paris ? Mais tu as à peine seize ans, et ton frère n’en a pas quatorze !
Je veux devenir vedette.
— Alors, tu crois qu’on devient vedette comme ça ?
Non, justement. C’est pourquoi je veux aller apprendre. Nous t’aurions laissé une lettre, nous avons l’argent pour le train, nous serions allés chez grand’mère.
— Et papa ?
— Eh bien ! tu lui aurais expliqué ma vocation.
— Si tu étais chic, entreprit le garçon, tu fermerais les yeux, tu ferais comme si tu ne savais rien. Demain soir nous arriverions à Paris. Tu t’arrangerais pour calmer papa et, surtout, pour que  les gendarmes ne nous poursuivent pas. Et moi, je t’écrirais tous les jours.
D’ailleurs, tu sais, quand les enfants ont quelque chose en tête, mieux vaut ne pas les contrarier. Nous serions bien capables de partir malgré tout.
— Voyez-moi ça, le petit homme.

Est-ce cette dernière raison qui décida la maman au grand cœur ? Je crois plutôt que ce fut l’assaut concerté de caresses et de baisers qui vint ensuite. Le fait est que, le lendemain, on pouvait voir dans la salle des pas-perdus de la gare de Dieppe une toute jeune fille et un déjà grand garçon qui pliaient, chacun, sous le poids d’une énorme valise démodée.

paru dans Paris-Soir du 12 février 1938

paru dans Paris-Soir du 12 février 1938

LE TRAIN DU REVE

— Deux allers pour Paris, en troisième, s’il vous plaît.

Simone, en alignant la somme, songeait à tout ce que ces quelques francs représentaient de sacrifices : collection de timbres-poste vendue, restrictions sur les sucres d’orge, cache-nez tricotés à dix francs pièce, billes cédées à la centaine, commissions pour les baigneurs, etc. Et si c’était pour rien ? Si on allait ne pas vouloir d’elle dans les studios ? Après tout, elle n’était pas si jolie. Elle n’était peut-être pas très jolie, mais elle pouvait rire et pleurer « sur commande », faire rire et faire pleurer et, comme le répétait son frère, c’était cela qui comptait. Cela et la volonté tenace de réussir.

Naturellement, le train avait du retard, et pendant que la demoiselle surveillait l’horizon, son jeune cavalier ne quittait pas des yeux la porte d’accès aux quais avec la crainte de s’y voir profiler la silhouette bien connue du père. Et puis, pourquoi l’homme au drapeau rouge les regardait-il de travers ? Après tout, ce n’étaient que deux voyageurs comme les autres. Comme les autres ? Hum ! Avec ce costume marin, cette robe à fleurs et ces colis poussiéreux. « Pour le rassurer, se dit Simone, je vais prendre l’air très triste. » La pauvre, on aurait dit qu’elle était au bord des larmes. L’employé dut penser qu’elle se rendait avec son frère au chevet de quelque proche gravement malade, et s’en émouvoir à ce point que, tout à l’heure, il allait aider les pseudo-orphelins à s’installer dans un compartiment non fumeurs. Enfin, le convoi démarra.

— Pourvu que le mécanicien ne dise rien, murmura le garçon. Tu as vu les yeux qu’il nous faisait ?
Bah ! répliqua Simone, ce n’est pas parce qu’on a la figure noire qu’on est forcément un méchant homme.

Et ce fut le défilé du paysage. La plaine succédait à la plaine dans le cadre de la portière. « On dirait le cinéma », pensa l’apprentie vedette, et elle s’aperçut que les choses, elles aussi, avaient un visage, que ce pommier en fleur ressemblait à un sourire et cette source à des pleurs. Puis elle ferma les yeux. Blottie dans son coin, la petite Simone cherchait à se représenter les mystères du studio. Elle voyait des forêts de décors, d’immenses rideaux pourpres, des soleils, des foules bariolées. Son expérience de la comédie s’arrêtait au collège de Dieppe quand, vêtue d’une robe à traîne et portant perruque, elle animait les soirées du patronage.

Qu’elle aimait cet éclairage cru qui vous empêche de voir plus loin que vous-même, qu’elle aimait ces fausses perles, ces couleurs violentes, qu’elle aimait la poudre de riz et les souliers à talons hauts. Le cinéma ce devait être quelque chose comme ça, mais multiplié par dix, par cent, par mille. En somme, elle se l’imaginait comme un conte de fées.

— Eh bien ! Simone, nous sommes arrivés.

paru dans Paris-Soir du 24 mai 1938

paru dans Paris-Soir du 24 mai 1938

DANS LA JUNGLE DES STUDIOS

Il faisait presque nuit. On pataugeait dans des flaques de lumière. Les deux fugitifs retrouvaient le Paris de leur prime enfance. Ils firent un long détour pour passer dans les Tuileries que traversaient encore des vols de pigeons comme des restes de clarté. Ils arrivèrent, fourbus, chez leur grand’mère et s’endormirent à table avant d’avoir rien pu lui raconter.

Et, dès le lendemain, on se mit en quête. La chère vieille dame était l’indulgence même. Elle adorait cette Simone turbulente qui n’avait jamais fini de lui en faire voir de toutes les couleurs. Et puis, à vrai dire, elle était capable de tout pour garder le plus longtemps possible ses petits-enfants auprès d’elle.

Même de s’occuper de cinéma. Elle feuilleta l’annuaire, donna des coups de téléphone à droite et à gauche, perdit ses après-midi dans des antichambres pleines d’affiches et finit par faire engager sa chérie pour figurer dans « Mademoiselle Mozart ». C’était un commencement. Simone, quand le plateau ne la réclamait pas, traînait le nez en l’air, derrière les bâtis, parmi ce brouillamini de câbles qui lui faisait penser aux amarres d’un vaisseau de rêve, et c’est ainsi qu’elle vint buter contre M. Ivan Noé. Elle devint toute rouge, bredouilla. Ivan Noé souriait de son embarras, de sa blondeur, de ses yeux limpides. Il lui donna une adresse et lui dit : « Allez chez ce monsieur. C’est un ami. Il vous fera travailler la comédie. Et, surtout, ne changez pas trop. »

Ce monsieur, en effet, donnait des leçons de mimique et de diction. Pendant dix-huit mois, la petite Simone suivit ses cours. C’était dans un petit salon du quatrième étage, quelque part sur les boulevards extérieurs et, parfois, le métro aérien vous interrompait, à grand fracas, au beau milieu d’un effet dramatique. Il y avait beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles, beaucoup d’espoirs. Celui-ci adorait Gary Cooper, celle-là Bette Davis.

Et ça se voyait. Entre temps, Simone Roussel tourna dans le Mioche, de Leonide Moguy, et dans deux ou trois autres films. Elle avait pris le nom de théâtre de Michèle Morgan.

VICTOIRE !

Mme Vitta, une « script girl », la présenta à Marc Allégret et à Marcel Achard qui préparaient la distribution de « Gribouille ». On lui fit faire un bout d’essai.

— Bien, mademoiselle, on vous écrira.

Peut-être allait-elle obtenir un petit rôle ? Qui sait ?
Elle attendit.
Un matin, elle fut éveillée par une visite.

— Michèle, vite, quelqu’un pour toi.

C’était un assistant de Marc Allégret qui venait lui annoncer qu’on l’avait choisie pout être la vedette de « Gribouille ».

Vedette de « Gribouille » !, partenaire de Raimu, interprète d’Achard, à dix-sept ans ! Elle avait bien raison de croire que le cinéma c’était un genre de conte de fées. Quant à la bonne maman et au petit frère, ils se rengorgèrent comme si c’étaient eux les étoiles. Michèle tourna donc le rôle de Nathalie Roguin, et on sait que ce fut un triomphe. Aussitôt l’Amérique s’intéressa à cette révélation sensationnelle. Mais la jeune fille, préféra attendre. Elle interpréta, dans « Orage », au côté de Charles Boyer, le personnage de Françoise, créé à la scène par Gaby Morlay.

En ce moment, elle joue dans « le Quai des brumes », aux côtés de Jean Gabin et de Michel Simon, sous la direction de Marcel Carné. Il fallait la voir dans un décor de fête foraine, avec son petit manteau à carreaux, bousculée parmi les attractions, ouvrant grands ses yeux transparents, où passent parfois des nuages, et secouant ses mèches de soleil. Son frère est là, sur une passerelle, derrière une porte, parmi la foule des techniciens et, de temps en temps, il lui fait un clin d’œil complice.

L’Amérique ? Non ! Michèle n’ira pas.

C’est trop loin de Paris, et puis c’est trop grand et puis elle se sent si bien, ici, parmi des camarades qu’elle aime, dans une atmosphère qui ressemble exactement à celle qu’elle avait imaginée. Et puis, pour tout dire, partir avec un contrat en poche, officiellement, au milieu de photographes, ce n’est pas drôle.

Michèle veut rester l’enfant terrible du cinéma.

Marcel Lapierre

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Mais revenons, un peu avant, en 1937, pour voir comment Paris-Soir rend compte de l’ascension de Michèle Morgan si rapidement.

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Nous avons ainsi retrouvé les propos de Marchel Achard sur Michèle Morgan lors de son premier film « Gribouille » (de Marc Allégret dont il avait écrit le scénario). Il explique les circonstances dans lesquelles elle a été choisie pour incarner le rôle principal au côté de Raimu.

Ces propos ont été publiés dans Paris-Soir du 22 mai 1937, recueilli par Alexandra Pecker.

paru dans Paris-Soir du 25 mai 1937

paru dans Paris-Soir du 25 mai 1937

Le premier de mes films qui doit sortir est inspiré de la légende poétique de Gribouille qui se jette à l’eau pour ne pas être mouillé par la pluie.

» Dans ce film, Raimu sera un marchand de bicyclettes dont le hasard aura fait un juré. Tout le procès se tasse à l’intérieur, c’est-à-dire vu selon l’angle de visée du juré. C’est de là que vient l’histoire. Je ne puis en dire davantage sans déflorer mon sujet. Mais je puis ajouter que Gribouille marquera les débuts à l’écran d’une comédienne de dix-sept ans, qui semble promise à un bel avenir : c’est Michèle Morgan, une découverte. 

— Comment avez-vous fait cette découverte ?
D’une façon simple et bizarre à la fois. Ma secrétaire m’a recommandé une débutante. Elle est venue me voir et m’a paru intéressante. Nous lui avons fait faire un essai en vue de lui distribuer un petit rôle. A la projection, elle s’est révélée si étonnante que Marc AllégretAndré Daven et moi-même sommes immédiatement tombés d’accord pour lui confier le principal rôle féminin.

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Alors que Gribouille n’est pas encore sorti en salles, paraît cet article le 1 août 1937 annonçant le départ prochain de Michèle Morgan à Hollywood (avec Mireille Balin et Blanchette Brunoy).

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MICHELE MORGAN, LA POSSESSION DU DIABLE

paru dans Paris-Soir du 1 août 1937

paru dans Paris-Soir du 1 août 1937

paru dans Paris-Soir du 1 août 1937

Cette espèce de « possession du diable » qu’illustra l’adolescence de Mireille Balin, c’est peut-être le signe d’une gloire future ? Michèle Morgan, bien différente pourtant de sa future compagne de voyage, fut, elle aussi, une enfant extraordinaire.

A trois ans, Michèle, qui découpait déjà dans les revues et les journaux toutes les têtes d’artistes, disparut un jour mystérieusement de la villa de ses parents, à Cayeux. On s’affole. On ne la retrouvera que le soir, toute fière de cet exploit, assise sur un banc à l’autre bout de la ville et menant avec autorité toute une bande de polissons qui jetaient des pierres aux passants.

A dix ans, comme son caractère ne se matait point, un de ses oncles voulut la mettre à l’épreuve :

— Puisque tu n’as peur de rien, lui dit-il, tu seras acrobate.

L’enfant sauta de joie. Sans la plus légère angoisse, elle se jeta dans des exercices périlleux, qu’elle répéta avec succès au casino de Dieppe.
Pour la première fois, elle apprenait le goût enivrant de la gloire.

Et quatre ans s’étaient à peine passés — elle était devenue follement jolie avec ses yeux pâles, ses cheveux blonds — qu’elle abandonna un beau matin la maison de ses parents pour « faire sa  vie et aller à Hollywood ». Cette fugue, d’ailleurs, ne la menait pas bien loin. Elle se contenta de traverser Paris et d’aller frapper à la porte de sa grand’mère, qui chérissait cette petite-fille pas  comme les autres.

— Que veux-tu ?
Que tu m’aides, grand’mère, à devenir une vedette !

paru dans Paris-Soir du 1 août 1937

paru dans Paris-Soir du 1 août 1937

La demande était peu banale. Mais comment résister, à une petite fille si charmante ? Michèle entra au cours de René Simon, l’acteur de la Comédie-Française qui enseignait la déclamation à une cohorte de petites filles studieuses. Séduit par son ardeur, par les qualités qui brillaient sur son front, René Simon mit la petite Michèle à l’épreuve en lui confiant des rôles lourds, comme celui de Sonia, de Crime et Châtiment. Michèle y triomphait avec tant de facilité que le maître voyait déjà, sur ce jeune destin, se lever l’étoile du succès.

Ce succès, il fallut l’attendre deux ans encore pourtant. La jeune fille était près de désespérer, quand une de ses amies, nièce de Jean Gabin, dut tourner avec Moguy. Michèle regardait son amie en souriant, mais avec quels grands yeux tristes. Le jour du premier tour de manivelle, malgré son bon cœur, elle était tout près de pleurer quand le téléphone sonna :

— Je suis malade, disait là petite amie. Va me remplacer. J’ai prévenu Moguy.

C’était le départ de Michèle qui, d’emblée, eut un rôle, puis tourna avec Ivan Noé, puis avec Marc Allégret, grâce à Mme Vita (Jeanne Witta. ndlr), une « script girl » qui, au cours d’une minime prise de vues, avait remarqué ce visage plein de mystère et de flamme. Michèle, vedette de Gribouille, était lancée.

Cette jeune fille de dix-sept ans, par les studios de Hollywood, sera, dans une pièce de Bernstein, la partenaire de Charles Boyer. Le miracle d’une volonté d’enfant a conquis cette gloire insigne.

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Quelques mois plus tard, le 9 septembre 1937, dans Paris-Soir paraît cet encart célébrant l’arrivée de Michèle Morgan à l’occasion de la sortie de Gribouille de Marc Allégret.

paru dans Paris-Soir du 9 septembre 1937

paru dans Paris-Soir du 9 septembre 1937

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Finalement, Paris-Soir nous apprend le 9 décembre 1937 que Michèle Morgan ne partira pas à Hollywood tout de suite car elle doit tourner dans… Le Quai des Brumes.

paru dans Paris-Soir du 9 décembre 1937

paru dans Paris-Soir du 9 décembre 1937

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Entre temps, Michèle Morgan a joué son second rôle principal dans Orage de Marc Allégret avec l’une des grandes stars internationales de l’époque, Charles Boyer.

paru dans Paris-Soir du 06 février 1938

paru dans Paris-Soir du 06 février 1938

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Finalement, quelques jours avant la sortie du Quai des Brumes, paraît cet encart.

UN GRAND FILM FRANÇAIS
« LE QUAI DES BRUMES» VA INAUGURER LA SAISON DE PARIS

paru dans Paris-Soir du 12 mai 1938

paru dans Paris-Soir du 12 mai 1938

paru dans Paris-Soir du 12 mai 1938

La semaine prochaine, un grand film français va être présenté dans la plus parisienne des salles du boulevard, C’est dire que LE QUAI DES BRUMES sera à l’affiche du MARIVAUX.

Une oeuvre forte, âpre, violente, d’où se dégage une atmosphère qui jamais encore n’avait été dépeinte dans aucun film français. voilà LE QUAI DES BRUMES dont on peut dire que l’ambiance évoque celle du « Mouchard » (de John Ford. ndlr).

C’est d’après le roman de Pierre Mac Orlan que Jacques Prévert adapta LE QUAI DES BRUMES, qui connaîtra au cinéma un succès au moins égal à La Bandera, une autre œuvre de Pierre Mac Orlan.

Pour réaliser LE QUAI DES BRUMES on fit appel à Marcel Carné qui, dès son premier film, « Jenny » se signala à l’attention du public par son talent vigoureux et sûr. La grande vedette française Jean Gabin a trouvé dans LE QUAI DES BRUMES un rôle puissant qu’il campa avec l’autorité que l’on connaît à cet incomparable acteur.

LE QUAI DES BRUMES n’est pas qu’un film d’atmosphère, c’est aussi la plus belle histoire d’amour et l’on ne pouvait trouver interprète plus émouvante que Michèle Morgan qui après « Gribouille » et « l’Orage » a trouvé dans LE QUAI DES BRUMES un rôle complet où elle peut déployer toutes les ressources de son tempérament dramatique.

Dans des scènes avec Jean Gabin, elle fait preuve d’une frémissante sensibilité et se classe définitivement comme une des plus grandes vedettes du cinéma français.

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Pour terminer ce post, cela nous a paru intéressant de vous retranscrire cet entretien, deux mois après la sortie du Quai des Brumes, dans lequel Michèle Morgan évoque sa soudaine notoriété (elle n’a que 18 ans rappelons-le) et son prochain film qui deviendra L’Entraineuse d’Albert Valentin.

Michèle Morgan qui va tourner dans « Tabarin » ne veut pas imiter telle ou telle grande vedette mais rester simplement elle-même

paru dans Paris-Soir du 10 juillet 1938

paru dans Paris-Soir du 10 juillet 1938

paru dans Paris-Soir du 10 juillet 1938

Un amateur de chiromancie le lui avait prédit, alors qu’elle était encore une enfant : « Cette petite deviendra vedette de théâtre ou de cinéma ! »

La petite Michèle Morgan est devenue vedette et sa destinée se poursuit sur un rythme étonnant.

En un an, elle a joué trois grands rôles. On l’a vue dans Gribouille avec Raimu, dans Orage avec Charles Boyer, dans Quai des Brumes avec Jean Gabin.

Lorsque jeune écolière, elle traversait les rues de Dieppe, elle s’arrêtait à la porte des cinémas, et rêvait devant les affiches multicolores où s’inscrivaient en énormes lettres des noms d’artistes prestigieux. Elle entrevoyait, comme des reines lointaines, les Greta Garbo et les Marlène Diétrich. Enviait-elle leur sort ? Je ne le crois pas. Elle se sentait sûre de celui qui devait être le sien, elle savait que la prédiction s’accomplirait, elle en était certaine.

On a cent fois raconté son histoire. C’est une toute jeune fille et déjà elle a sa légende ! Aujourd’hui c’est son nom que l’on voit en lettres capitales sur les affiches multicolores.

Deux films nouveaux

Je l’ai rencontrée l’autre jour, aussi simple, aussi rougissante qu’à ses débuts. Elle a gardé les étonnements et les enthousiasmes de l’enfance et il suffit encore de peu de chose pour que sonne son rire frais et clair.

Je vais tourner, me dit-elle, dans « Tabarin », un film Raoul Ploquin et sous la direction du metteur en scène Valentin (Albert. ndlr).
» Je jouerai le rôle d’une petite entraîneuse de dancing dont le cœur est resté pur. Ce rôle m’enchante, car il a été écrit spécialement pour moi. Mes partenaires seront Tramel, Gilbert Gil, Gisèle Préville, Andrex, Jeanne Lion, Bergeron et Fréhel. Les dialogues sont écrits par Charles Spaak. Après-demain déjà, nous partons pour la Bretagne ou se situent de nombreux extérieurs.

» J’aurai ensuite à tourner dans « Le Récif de corail », film adapté du beau roman de Jean Martet, où je retrouverai avec joie mon camarade Jean Gabin et où je jouerai pour la première fois avec Pierre Renoir. C’est Maurice Gleize qui guidera la mise en scène. »

Il faut travailler

Et Michèle Morgan de me dire ses espoirs et ses craintes.

Il ne suffit pas de voir le succès vous sourire, ajoute-t-elle, il faut travailler, beaucoup travailler pour se « garder en forme » et acquérir dans le métier d’artiste de cinéma les connaissances indispensables et nécessaires pour perfectionner le jeu et accentuer la personnalité.

» Ah ! cette personnalité. Elle m’a valu bien des soucis, bien des angoisses ! C’est ainsi que j’ai reçu de nombreuses lettres de spectateurs et surtout de spectatrices. Les uns me louent, les autres me blâment.

» On me compare à telle ou telle grande vedette américaine ou on me conseille de les imiter.

paru dans Paris-Soir du 10 juillet 1938

paru dans Paris-Soir du 10 juillet 1938

Je veux être moi-même !

» Je suis encore une trop mince étoile pour supporter ces comparaisons et trop indépendante pour suivre des conseils qui ne peuvent m’apporter que des désillusions. Car je ne veux être ni celle-ci, ni telle autre, je veux simplement rester Michèle Morgan.

» On m’a reproché dans certains journaux, après « Quai des Brumes », de ne pas me renouveler ! Cela m’a fait un peu de peine. Comment se renouveler au troisième film ? Pourquoi même tenter de le faire alors que le rôle vous est confié parce que votre voix, vos gestes, vos attitudes vous ont fait choisir pour incarner un personnage dont la silhouette et la psychologie correspondent aux vôtres dans l’esprit de l’auteur.

» Jusqu’à présent, j’ai fait de mon mieux, et je ferai encore de mon mieux dans « Tabarin ». Et si j’ai fait des progrès, le public — seul juge avec la critique — saura bien me le faire comprendre. »

Georges Bateau

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Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

La page biographique de Michèle Morgan sur le site de l’Encinémathèque.

L’entretien téléphonique avec Michèle Morgan que nous avions réalisé le 23 avril 2009 et retranscrit sur le site hommage à Marcel Carné.

Vous pouvez retrouver plusieurs articles de 1938 retranscrit sur ce site à l’adresse suivante, dont celui de Roger Régent paru dans Pour Vous en janvier 1938 :

1938 – le fameux article de Roger Régent (Pour Vous. janvier 38)

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« Michèle Morgan en cinq rôles » via le site du Monde.

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Michèle Morgan, en 1977, invitée de l’émission « Les Oiseaux de Nuit » de la Radio Télévision Suisse évoque Le Quai des Brumes et Jean Gabin.

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Bande annonce du Quai des Brumes chez Carlotta.

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La scène de « T’as de beaux yeux tu sais ».

 

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