Un genre presque disparu : Les Films Comiques (Cinémagazine 1923)


Pour débuter la rentrée 2019, nous avons commencé par un long post consacré à l’un des premiers comiques français d’avant-guerre : André Deed (Boireau, Gribouille et Cretinetti).

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Cela nous a donné l’idée de consacrer un autre post au Cinéma comique français d’avant-guerre.

Ce genre du cinéma français fût florissant à cette période où le cinéma était encore un art forain et faisaient concurrence à la société Le Film d’art, spécialisée dans les adaptations théâtrales et les reconstitutions historiques tel L’Assassinat du duc de Guise (1908).

Ces comiques, dont la notoriété à l’international était grande, allaient influencer bon nombre de comiques étrangers d’après-guerre dont le premier d’entre eux Charlie Chaplin.

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Ils furent les premières vedettes du Cinéma comique français et lui donnèrent ses lettres de noblesse.

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Voici donc en 1923 un premier état des lieux d’un « genre presque disparu »  : Le Cinéma comique français d’avant-guerre, paru dans Cinémagazine.

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Bonne lecture !

 

Un genre presque disparu : Les Films Comiques

paru dans Cinémagazine du 24 août 1923

paru dans Cinémagazine du 24 août 1923

La France est-elle toujours le pays du Rire et de la bonne Gaieté française ? On pourrait en douter si l’on fréquentait assidûment les cinémas à l’heure actuelle.
Partout on donne des films comiques… On rit toujours entre deux grands drames, mais, hélas, ces productions ne sont pas de chez nous. Charlie Chaplin, Harold Lloyd, Larry Semon, Fatty Arbuckle, Clyde Cook, Buster Keaton, Al St-John et tant d’autres ont des admirateurs, contribuent à attirer le public dans les salles, mais tous ces artistes sont Américains, et le pays qui vit naître Rabelais, Molière, Feydeau et Courteline, ne possède pas à l’heure actuelle un seul artiste vraiment comique (je ne parle pas de Max Linder, l’as de toujours, dont nous applaudissons les productions pleines d’humour et de verve, mais, elles aussi, tournées outre-Atlantique).

Oublie-t-on que le cinéma français fut, dès ses débuts, en grande partie, composé de film comiques ? Comiques plus ou moins intelligents, certes, mais qui faisaient rire tout de même et, sans parler de L’Arroseur arrosé, petite scène comique, je pourrais citer les innombrables « courses » : La Course au Mari, La Course aux Citrouilles, La Course à la Belle-Mère, La Course aux perruques, La Visite de la Douane, Ah, quel malheur d’avoir un gendre! Les Méfaits d’une Mouche, et le fameux Coup de Vent, un des premiers films de Louis Feuillade, avec Roméo, qui fut tiré à quatre cent quatre-vingts copies !

Puis les héros comiques firent leur apparition et devinrent rapidement populaires. Soit chez Pathé, soit chez Gaumont, soit à l’Eclair, ils tournaient en grand nombre et leur public pouvait les applaudir deux ou trois fois par mois !

Ce fut la période où devinrent célèbres les noms de Little Moritz, Zigoto (Bataille), Calino (Migé), Fritzigli (Séchan) que nous reverrons sous peu dans Pour marier Gaétan, Gribouille-Boireau (André Deed), Onésime (Bourbon)…
Tous ces personnages comiques évoluaient avec frénésie, renversant des maisons, faisant crouler les décors les plus divers et combien fallait-il d’efforts, de plaies et de bosses pour faire rire le pu
blic ? Les réalisations, il est vrai, ne se prolongeaient pas trop. Souvent un jour suffisait à l’achèvement du film… en « en mettait »… Cela n’empêchait pas le public, grand enfant, d’applaudir et de ce déclarer satisfait.
A côté de ces « casse-cou », trois artistes se firent particulièrement remarquer dans un genre aussi comique mais plus spirituel, plus étudié, moins clownesque…
Ce furent Max Linder, Prince-Rigadin, Nick Winter

paru dans Cinémagazine du 24 août 1923

Affublé de son éternel haut de forme, sanglé dans une impeccable jaquette, Max Linder fut bientôt le grand favori. Il sut, dès son apparition au studio, comprendre le cinéma, s’y adapter, créer un genre, et le succès ne fut pas long à venir. De Max prend un bain à L’Etroit Mousquetaire, les applaudissements ne se sont pas atténués et Charlie Chaplin lui-même se vante de s’être inspiré souvent de notre grand comique.

Avec Prince-Rigadin, nous vîmes paraître à l’écran un genre Labiche aux héros un peu bébêtes et dont la niaiserie et les avatars suffisaient à distraire le public. Rigadin se marie, Rigadin a tué son frère,  La belle-mère de Rigadin et tant d’autres.
Les œuvres de Labiche et de Bisson adaptées à l’écran, toujours avec Prince : Le
Contrôleur des Wagons-Lits, Les Trente Millions de Gladiator, Trois Femmes pour un Mari, etc.. eurent leur succès, mais l’engouement du public s‘affaiblit pendant la guerre pour cette sorte de comique et, depuis quelques années, toujours infatigable pour partir en tournées théâtrales, Prince n’aborde plus l’objectif. Il demeure néanmoins une des silhouettes les plus typiques du cinéma français d’avant-guerre.

Nick Winter connut, lui aussi, une célébrité méritée. Détective amateur, nanti d’une inséparable bouffarde, n’ayant pas son pareil pour se déguiser en femme, il multiplia les exploits les plus extraordinaires.
Nick Winter et les faux monnayeurs, Nick Winter a retrouvé la Joconde, Max Linder contre Nick Winter demeurent présents à toutes les mémoires et, si le sympathique détective-amateur semble avoir abandonné l’interprétation, il n’a pas pour cela déserté le cinéma et sa précieuse collaboration auprès de René Leprince et chez Pathé contribua à nous faire admirer maints films artistiques.

Maurice Chevalier, Dranem, Galipaux (dans Le Médecin volant), Cazalis, Lucien Rozenberg, Girier abordèrent à leur tour l’écran et divertirent bien des salles.
Chez Gaumont, Lorin campait avant la guerre un type de « vieux beau » fort comique : Oscar, tandis que Léonce Perret interprétait son amusante série des « Léonce » qui appartient plutôt au genre de la comédie cinématographique, si dédaignée, elle aussi, en France depuis la guerre.

Les « jeunes » n’avaient pas hésité à suivre leurs aînés. Le petit Willy, à l’Eclair, rivalisait d’entrain et d’espièglerie tandis que chez Gaumont le petit Abélard, Bébé (actuellement soldat) se faisait applaudir par les petits et les grands, puis vint Bout de Zan (René Poyen) qui va reparaître ces temps-ci à l’écran, et dont la popularité s’affirma pendant plusieurs années consécutives.

paru dans Cinémagazine du 24 août 1923

N’ayant que peu tourné avant la guerre, Marcel Levesque devint, aux heures sombres du conflit mondial, un des artistes préférés du public. Sa silhouette irrésistiblement comique, ses gestes abracadabrants le mirent de suite en vedette. Après L’Hôtel de la Gare, Somnambules, Le Gendarme est sans culotte, etc., il interpréta une multitude de ciné-vaudevilles de Louis Feuillade : L’Escapade de Filoche, Le Sosie, Les Fiançailles d’Agénor, Le Coup du Fakir, etc.. Dans Les Vampires, où il fut Mazamette, le croque-mort policier, et dans les deux séries de Judex où il créa Cocantin, le détective-amateur, il fut tout particulièrement applaudi, et, pendant la période 1915-1917, on peut, certes, affirmer qu’il fut un grand favori des foules avec Pearl White et Musidora. Depuis, il tourna la série Serpentin bien différente de ses créations précédentes. Nous le reverrons sous peu dans : Un héritage de Cent Millions.

Charles Lamy venu déjà à l’écran dans L’Illustre Mâchefer, de Louis Feuillade, et Son Excellence, de Léonce Perret, créa, par la suite, d’amusants personnages coniques dans Mlle de la Seiglière, L’Empereur des Pauvres, Les Mystères de Parts, Un bon petit diable, etc..

Plouf (Rivers) amusa également avec sa série drolatique, puis, peu après, Georges Biscot, déjà vu dans Tih Minh et Barrabas, conquit les faveurs du public avec Les Deux gamines et L’Orpheline. Il eut son époque, lui aussi, et à l’heure actuelle, après Parisette, après Le Fils du Flibustier, avant Vindicta, ses admirateurs sont toujours très nombreux, surtout dans les salles populaires.

Amusante et pittoresque, Jane Rollette créa dans la plupart des productions précédentes et dans la série « Belle Humeur », de Louis Feuillade, des personnages pleins de verve et de gaieté.

Ces temps derniers, productions et acteurs comiques se sont faits de plus en plus rares. Chalumeau (Bernier) a paru dans quelques films et il est fort probable que nous ne le reverrons pas.

paru dans Cinémagazine du 24 août 1923

Après avoir interprété Planchet dans Les Trois Mousquetaires, Armand Bernard incarna de cocasses personnages dans Les Deux Pigeons, avec Germaine Fontanes ; L’Homme inusable et Décadence et Grandeur, avec Paulette Berger, nouvelle et amusante ingénue.

Tramel, l’amusant « Bouif », et Thérèse Kolb déridèrent pendant un an le public qui regrette l’arrêt d’une série aussi humoristique que spirituelle.

Depuis, les films comiques peuvent facilement se compter. (Je ne parle pas des fantaisies de Saidreau, Pierre Colombier et Diamant-Berger qui sont, surtout, des comédies.) Les types populaires de jadis ont,  pour la plupart, cessé d’exister, et les artistes américains règnent en maîtres sur nos écrans et font la joie des spectateurs.

Certes, il serait périlleux de chercher à égaler Chaplin, Harold Lloyd ou Larry Semon, mais ne pourrait-on pas trouver en France des scénarios et des acteurs amusants et intéressants capables de distraire le public ? Il me semble qu’un pays qui compte dans son passé cinématographique un si grand nombre de succès comiques ne devrait pas abandonner ce genre peu coûteux et très populaire.

Rire n’est-il pas « le propre de l’homme » et nos auteurs ne font-ils pas assaut de verve et d’humour pour amuser Français et étrangers. L’esprit français se serait-il réfugié sur les planches et dans les livres et aurait-il abandonné l’écran ? J’ai peine à le croire ! Quand on songe que nous avons vu paraître quelques comiques allemands plus que ridicules, que nous subissons parfois des séries de films comiques abracadabrants d’outre-Atlantique où les « Ford » règnent en maîtresses sans apporter beaucoup d’amusant et de spirituel, ne serait-il pas préférable de les voir remplacer par quelques films originaux réalisés en France ?

paru dans Cinémagazine du 24 août 1923

Certes, il y a place sur nos écrans pour tout le monde, mais une vingtaine de bonnes productions comiques et spirituelles de chez nous seraient, j’en suis certain, fort goûtées, chaque année, des amateurs de cinéma. Sans faire de tort à Chaplin et aux comiques américains, elles prouveraient que nos réalisateurs, souvent heureux dans les productions dramatiques, sont également capables de nous montrer d’excellents films comiques où se distingue l’esprit français.

Albert Bonneau

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque française

Pour en savoir plus :

L’article « 1913 : année comique ? » de Thierry Lefebvre paru dans la revue 1895 en 1993.

« Onesime horloger » (1912) réalisé par Jean Durand, scénario de Louis Feuillade avec Ernest Bourbon (Onésime).

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« Le chapeau de Max » (1913) avec Max Linder.

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« Patouillard a une femme jalouse » (1911) de Roméo Bosetti avec Paul Bertho.

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« BOUT DE ZAN vole un éléphant » (1913) de Louis Feuillade avec René Poyen.

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« Les timidités de Rigadin » (1910) avec Prince-Rigadin et Mistinguett.

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« Arthème opérateur » (1910) de et avec Ernest Servaès.

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André Deed dans « Les Incohérences de Boireau » (1912) réalisé par Henri Gambart.

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