Avec « Gribouille », André Deed (Boireau), sur les bords de la Marne (Paris-Soir 1932)


Le week-end dernier, nous avons eu le plaisir de programmer divers films dans le cadre de la seconde édition du Festival Paradisio dans un petit village de Seine-et-Marne, Flagy.

Ainsi, en plein air nous avons pu projeter en 35 mm le vendredi soir Fetiche 33-12 de Lalislas Starewitch (qui était honoré tout au long du week-end avec notamment une très belle exposition dans l’église de Flagy) et Partie de Campagne de Jean Renoir. Puis le samedi soir, Hôtel du Nord de Marcel Carné. En journée, outre des documentaires et du cinéma amateurs datant d’avant 1960, nous avons projeté en 16mm Circonstances Atténuantes de Jean Boyer et La Belle Equipe de Julien Duvivier.

Mais, nous voulions absolument également évoquer le cinéma muet et notamment rendre hommage à ces pionniers du burlesque français d’avant-guerre, bien oubliés de nos jours. Dans l’impossibilité de projeter ces bandes en argentiques, nous nous sommes tournés vers le numérique.

Ainsi, les spectateurs ont pu voir ces courts qui firent la célébrité de Max Linder, Prince-Rigadin, Fouinard et le premier d’entre eux André Deed.

En effet, André Deed fut le premier comique français connu à l’international, avant Max Linder.

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Car c’est un fait largement oublié de nos jours mais avant les Burlesques américains et Charlie Chaplin, ce sont les français qui furent les premieres vedettes comiques dont les films se vendaient partout dans le monde autour des années 1910. On parlait surtout à l’époque du trio André Deed, Prince et Max Linder.

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De son vrai nom André Champais, André Deed débuta sa carrière chez Georges Méliès (!!) dans La Dislocation Mystérieuse en 1901.

Puis, il continua sa carrière au Music-Hall où il fût repéré par Charles Pathé au Théâtre du Chatelet.

André Deed commença alors sa carrière chez Pathé en 1906 où il créa le personnage de Boireau.

Son succès était tel qu’il reçut une proposition de la compagnie Itala, pour partir en Italie en 1909 où il créera un autre personnage célèbre, Cretinetti (connu en France sous le nom de Gribouille). La place laissée vacante chez Pathé fut prise par Max Linder ce qui lança la carrière de celui-ci.

André Deed revint en France en 1911 où il reprit son personnage de Boireau avec sa compagne Valentina Frascorelli. Le premier film qui signera son grand retour s’appellera justement : « Gribouille redevient Boireau« , que nous avons justement projeté le week-end dernier au Festival Paradisio.

Mais en 1914, la déclaration de guerre et l’essor d’autres comiques comme Max Linder mit fin à son heure de gloire.

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Nous vous proposons donc plusieurs articles dont celui-ci dans lequel le journaliste de Paris-Soir a retrouvé André Deed à Joinville-le-pont en 1932.

Ensuite, nous vous proposons un article biographique paru dans Cinémagazine en 1923.

Nous avons rajouté deux articles écrit par André Deed.  L’un en défense du cinéma français :  » Pour le Ciné Français, SVP » (1922) pour Le Petit Journal et « Un plaidoyer – Pour le film comique » paru dans Comoedia en 1923.

Pour finir, vous pourrez lire un article de Marcel Lapierre paru dans son livre, indispensable, Les cent visages du cinéma (Grasset, 1948) consacré aux trio André Deed, Prince et Max Linder.

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Bonne lecture et bonne rentrée !

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paru dans Le Petit Journal du 27 novembre 1912

paru dans Le Petit Journal du 27 novembre 1912

P.S

Les films avec André Deed que nous avons projetés dans le cadre du Festival Paradisio 2019 sont :

Boireau à l’école (1907), Boireau au harem (1912), Boireau bonhomme de pain d’épices (1913), Boireau a mangé de l’ail (1908), les incohérences de Boireau (1912) et Gribouille redevient Boireau (1912).

Avec la participation de la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé.

 

 

Avec « Gribouille » sur les bords de la Marne.

paru dans Paris-Soir du 6 juillet 1932

paru dans Paris-Soir du 6 juillet 1932

paru dans Paris-Soir du 6 juillet 1932

André Deed, alias « Boireau » et « Gribouille », qui fut, avec Max Linder, le premier grand comique français de l’écran, vit aujourd’hui retiré et pauvre à Joinville-le-Pont.

Succès, triomphe, notoriété mondiale, adulation des foules, Puis, soudain, pour une raison quelconque, la chance tourna, l’oubli vint. Tel est le sort commun à bien des vedettes du théâtre et de l’écran.

Tel a été le destin de celui qui, pendant des années, fit, aux premiers temps du cinéma, la joie des générations d’avant-guerre, en compagnie de Max Linder et de Prince-Rigadin.

« Gribouille » fut celui dont les cachets atteignaient un plafond inconnu alors, il fut la vedette qui la première, gagna de l’or. Aujourd’hui « Gribouille » vit à Joinville-le-Pont, dans un état voisin de la pauvreté.

Débuts d’une carrière

Qui croirait, nous dit l’artiste, que ce sont des prêtres qui ont, sans s’en douter, guidé mes premiers pas dans le théâtre ? En effet, j’ai été élevé au séminaire de Nice, ma ville natale. Des matinées récréatives étaient données par les « Amis de la Jeunesse », société dont je faisais partie. Et, un jour, comme dans les contes, je fus remarqué par un imprésario, qui me proposa de m’engager au Casino des Fleurs. Vous pouvez croire que je ne refusai pas. Quelque temps plus tard, je passais dans un tour de chant.

» Le métier me plaisait. Ce fut Marseille et les bouis-bouis du port. Je joignais à mon tour de chant quelques exercices d’acrobatie : barre fixe et saut périlleux. Tout cela pour 10 francs par jour.

» Enfin, je fis le tour de France : Casino d’Enghien, Paris. Engagé au Chatelet pour la pantomime dans la troupe Price, je jouai Tom Pitt, roi des voleurs. Nous étions alors en 1905. 

Le cinéma naît

Pendant ce temps, le cinéma venait de faire sa première apparition, à la salle Dufayel.

— Comment demandons-nous alors à M. Deed (c’est le nom du célèbre acteur), avez-vous eu l’idée de « faire du cinéma » ?
C’est encore le hasard qui m’a guidé. Le chef de la figuration arrive un jour au Châtelet et me propose un travail — intéressant, paraît-il — à Vincennes. J’accepte et je tourne.. La perruque de la comtesse. Trois cachets à 8 francs. 

» Les qualités comiques qu’on voulut bien me reconnaître me firent bientôt augmenter, et après quelques bandes de 120 à 150 mètres — vendues 1 fr. 25 le mètre, vous vous rendez compte ! ce fut la série des « Boireau », en compagnie de Capellani, le père de Paul Capellani.

Un minimum de 100 francs par semaine pour un film tous les huit jours. C’est le succès qui vient !

Premiers triomphes

Deed, qui, un instant, s’est arrêté de parler, recueille ses souvenirs. La France l’a fait connaître, l’étranger vient à lui.

Ce fut une firme de Milan qui me fit les premières propositions : 1.000 fr. par mois, 50 films par an. Les autres pays ne tardèrent pas a venir me chercher à leur tour : Espagne, Allemagne, Angleterre, Russie. Je peux dire qu’à ce moment-là le monde entier me connut.

» Mais, vous savez, pour nous — et, je crois, pour tous ceux qui y ont vécu, il n’y a qu’une ville au monde : Paris. J’y revins, et là je tournai bientôt le premier. film parlant. Et nous ne sommes qu’en 1908. On me donne alors 50.000 francs par an.

» Ce film parlant — grâce à l’adaptation du gramophone à l’écran — nous étions trois à l’interpréter : Prince-Rigadin (mon voisin à Joinville-le-Pont), ce pauvre vieux Max Linder (mon ami des débuts) et moi. Ça s’appelait : Chouron, nègre a la gomme. C’était magnifique de grotesque. 

» 1909. Je commets une bêtise : je change de costume et de nom. Aussitôt — vous voyez bien que l’habit fait le moine — je suis obligé de chercher un travail nouveau.

» Je pars en tournée de music-hall en Amérique du Sud : 1.000 francs par jour, 500 par matinée.

» Sans fatuité, je peux dire que j’obtint un triomphe.

» Mieux encore : à Madrid — lors de mon retour — j’étais engagé pour huit jours, j’y reste six semaines. Puis je tourne un peu partout. On commence un film à Buenos-Aires, on le termine à New-York. »

paru dans Paris-Soir du 6 juillet 1932

paru dans Paris-Soir du 6 juillet 1932

Le déclin

Deed s’interrompt encore. Je l’interroge du regard. Il sourit, boit une gorgée :

J’arrive en 1914. Nouvelle tournée… Un contrat qui, pour l’époque, était fabuleux : 1.000.000 par an, la Suisse, l’Europe centrale, Lucerne, la guerre, la fin. Ma taille exiguë, il faut bien l’avouer — me fait classer auxiliaire.

» Les années passent. Je retourne en Italie, on tourne, et ce sera le dernier grand film de la production italienne, Les bottes du Brésilien. Max Dearly fait partie de l’interprétation.. Puis, l’effondrement du cinéma italien me force à  revenir en France. Et, pour moi, ça va plutôt mal. J’ai vieilli… Cependant, je joue encore de temps en temps : Bilboquet, dans Thao d’Arnould Galopin, en 1922 ; en 1927, Le Pirée, dans Phi-Phi.

» Après, plus grand’chose. »

— Et depuis ?
Depuis j’ai été machiniste, puis chef costumier.

— Mais vous l’être toujours ? m’a-t.-on dit ?
Non, car j’ai, si l’on peut dire, repris un peu de poil de la bête. J’ai recommencé à tourner, avec Charles Vanel, dans Affaire classée, film grand-guignolesque. Puis, Alex Nalpas m’a appelé pour jouer le rôle du régisseur dans « Léon », une production sur les coulisses du music-hall ; enfin, j’interprète, dans « Monsieur de Pourceaugnac », un film de Gaston Ravel, le rôle du deuxième médecin. Mais cela ne nourrit pas toujours son homme. Aussi voyez. »

Et « Gribouille » me montre une carte de chômage.

Il s’est tu.

Dans l’auberge où il vit, entouré de la sollicitude de l’ancienne vedette du sport pugilistique Denis, devenu patron de restaurant, le soleil vient, dorer les apéritifs.

Sans amertume, plein d’une sereine philosophie, André Deed me reconduit et, en passant dans la salle, me montre dans un coin un attirail de pêche :

La Marne n’est pas loin, me dit-il, et chaque matin, je vais pêcher.

Heureusement, intervient le patron en riant, car sans cela, je me demande quel poisson mangeraient mes clients. »

V. A. Campana

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NOS VEDETTES : ANDRE DEED

paru dans Cinémagazine du 16 février 1923

paru dans Cinémagazine du 16 février 1923

Vous le connaissez depuis longtemps car il est un des pionniers du cinéma.

Sous le nom de Boireau et de Gribouille, il fut vite populaire. Malgré son pseudonyme d’apparence anglaise et quoiqu’il ait beaucoup tourné en Italie, ne le croyez pas étranger. Il s’appelle, en effet, André de Chapais et il est né au Havre. Il fit d’abord d’excellentes études, mais il dut les interrompre en seconde classique, à la mort de son père qui était fonctionnaire de l’Etat.

Livré à lui-même, sans fortune, il tente la chance dans plusieurs administrations mais en vain. Sa nature indépendante, son amour de la liberté le décident à entrer au théâtre et bientôt il débute dans le répertoire, à Nice, comme comique, puis, toujours en province, passe au concert.

Il se rend alors à Paris, mais très jeune, inconnu, il vit à cette époque les jours les plus pénibles de son existence. Doué d’une agilité surprenante, il parvient à se faire engager comme mime-acrobate pour les pantomimes burlesques des « Price » et des « Orner » — qui faisaient fureur en ce temps-là. C’est ainsi qu’il est applaudi aux Folies-Bergère, puis au Châtelet. C’est à ce théâtre que l’on vint un jour lui proposer de faire du cinéma, et, un beau matin d’hiver, il joue chez Pathé Frères le rôle d’un petit pâtissier dans un scénario comique de M. André Heuzé, intitulé La Course à la Perruque.

paru dans Cinémagazine du 16 février 1923

André Deed se passionne pour ce métier nouveau, il a l‘intuition qu’il pourra faire valoir ses qualités d’acteur, de sportsman et d’acrobate. Les poursuites comiques succèdent alors aux poursuites comiques, les courses d’autos défonçant tout sur leur passage, les chutes de bicyclette, de cheval, les cascades dans les devantures de marchands de vaisselle, les dégringolades du haut des échafaudages, les plongeons dans la Seine, etc., tout cela devient son travail quotidien. C’est l’apprentissage d’un métier dur, périlleux, car, à cette époque, on ne connaît ni les mannequins, ni les contrefigures ; et tous les jours, du matin au soir, été comme hiver, souvent sans avoir déjeuné, et quelquefois, hélas ! pas toujours bien traité, André Deed persévère.

Un jour, M. Albert Capellani, directeur du studio de Vincennes, le remarque et lui fait interpréter le premier rôle dans un film comique qui porte le titre des Apprentissages de Boireau. C’est la fin des malheurs de Deed qui désormais jouera toute la série des films qui portent le nom de Boireau.

Plus tard il reçoit des offres alléchantes de l’étranger et part pour l’Italie où il est engagé par « Itala-Film » pour jouer une nouvelle série de comiques. Dans cette maison pas de scénarios, pas de metteurs en scène spéciaux. Deed compose alors ses sujets lui-même, il en dirige l’exécution, tout en interprétant le principal rôle, c’est la série des films comiques que nous avons applaudis sous le titre des « Gribouille ».

paru dans Cinémagazine du 16 février 1923

Nous sommes en 1912. André Deed, de nouveau engagé par Pathé Frères, revient à Paris pour reprendre la série des « Boireau ». Entre temps, autorisé par cette maison, Deed, à l’instar de Max
Linder, fait des tournées théâtrales en Espagne, en Argentine, au Brésil, en Suisse, tout en continuant sa production de films comiques, car il a encore avec lui ses opérateurs et sa troupe d’artistes.

En 1914, Deed est mobilisé et reste sous les drapeaux pendant la durée de la guerre.
A la signature de la paix, il est engagé en Italie pour interpréter le rôle comique
de deux ciné-romans dont il est l’auteur et le metteur en scène et qui portent les titres, le premier de Le Document Humain et le second de L’Homme Mécanique. De retour tout dernièrement en France, il vient d’être engagé par la société Pathé-Consortium pour interpréter le rôle de « Bilboquet » dans un ciné-roman de M. Arnould Galopin qui portera le titre de Taô.

Après ce long effort, la plus belle satisfaction de André Deed dans un métier qu’il exerce depuis quinze ans, soit comme artiste, soit comme directeur, est que du plus petit au plus grand, tant en France qu’à l’étranger, il ne compte que des amis.

Ralph

paru dans Cinémagazine du 16 février 1923

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Pour le Ciné Français, SVP par André Deed

paru dans Le Petit Journal du 13 octobre 1922

paru dans Le Petit Journal du 13 octobre 1922

paru dans Le Petit Journal du 13 octobre 1922

Je passais l’autre jour devant la porte d’un de nos cinémas, lorsque soudain je reçus un formidable coup de coude dans l’estomac qui me coupa net la respiration ; je cherchais la cause de cet arrêt brutal de mes facultés lorsque baissant la tête j’aperçus un tout petit individu qui pérorait avec volubilité.
« Mais oui, je suis Gribouille, disait-il, vous vous rappelez bien, avant la guerre, voyons, Gribouille ! »…

Mais, dit-quelqu’un, on ne vous voit plus au cinéma, pourquoi!.»
A cette question la figure de Gribouille s’attrista, puis se retournant vers un gros personnage placé près de lui et que je reconnus comme étant le directeur du Cinéma devant lequel nous nous trouvions :

« Oui, c’est vrai, monsieur, pourquoi ne projetez-vous plus les films comiques français qui vous ont tant amusés, vous et vos petits enfants. Nous étions fiers à cette époque, nous les comiques de France de faire naître le rire sur les bouches vermeilles de vos bambins. Les grands aussi s’amusaient à nos films car les pièces que nous représentions sur l’écran étaient pleines de finesse, ce qui n’empêchait pas la note burlesque.

Aujourd’hui nous sommes remplacés sur tous les écrans par des artistes américains qui ne font pas toujours rire aussi bien que nous, mais qui nous condamnent tous à l’inaction, nous, les artistes comiques, clowns, acrobates et tous les ouvriers du film comique français, inaction qui a pour conséquence inévitable la misère, tandis que les comiques étrangers sont riches, car dans leur pays on ignore la réciprocité, et, jamais on ne projette de films français. Trouvez-vous que cela soit  juste ? »…

Puis, s’adressant à deux enfants qui passent :

« Ecoutez, mes petits, il faut demander dans le cinéma où vous allez les jour de congés que l’on vous fasse voir des films comiques français; cela sera une bonne action, car voilà ce qui est arrivé l’autre jour, à un artiste qui vous fit souvent rire.

Cet amusant acteur, qui s’appelait Bobo possédait un bon chien, caniche nommé Caro. Ne trouvant plus à jouer de films comiques. Bobo et son toutou tombèrent dans la misère. Le pauvre chien qui lui aussi avait paru dans bien des films mourut de froid et de faim… Deux jours après la mort de son fidèle compagnon, son maître, abandonné de tous entrait à l’hôpital et mourait lui aussi. ».

A ces paroles de Gribouille je vis des larmes briller dans les yeux des auditeurs, le directeur disparut dans son cinéma, se promettant sans doute de faire dorénavant un peu de place aux films comiques français, sur son écran surchargé de films étrangers. Mais le groupe était devenu foule, un agent se présenta : « Circulez ! ! » La foule s’éloigna promettant à l’artiste de réclamer des films comiques français.

Alors, Gribouille joyeux se mit à danser comme un énergumène, l’agent s’avança : « Etes-vous fou ? mon garçon ? »
« Oui mon brave, cria Gribouille, je suis fou de joie. Mais ne me conduisez pas au poste, car on croirait que : nous « tournons » un film. »

André Deed

paru dans Le Petit Journal du 13 octobre 1922

paru dans Le Petit Journal du 13 octobre 1922

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Un plaidoyer – Pour le film comique par André Deed

paru dans Comoedia du 4 mai 1923

paru dans Comoedia du 4 mai 1923

paru dans Comoedia du 4 mai 1923

Pour créer le théâtre de cinématographie comique, il faut d’abord écarter la pièce théâtrale cinématographiée et le film interprété par une seule vedette, puis réunir les éléments suivants :

1° Des scénarios d’auteurs connus, écrits spécialement pour le cinématographe ;

2° Des artistes fantaisistes, réunis en troupe homogène et spécialisés dans ce genre de production ;

3° Des types amusants, véritables caricatures, dont, seule, l’apparition sur l’écran doit déclencher le rire ;

4° Des femmes élégantes et gracieuses ;

5° Collaboration de spécialistes lorsque nous aurons besoin de représenter et de prendre des caricatures de personnages vivant dans un milieu inconnu du metteur en scène ;

6° Paysages, décors, ameublement choisis avec goût ;

7° Technique photographique impeccable, truquages nécessaires pour certains effets inattendus, tournés par un maître du métier ;
et
8° Pour terminer cette longue liste, une dernière chose très importante qui consiste de la part du metteur en scène, à avoir une transposition instantanée de ce qui se passe devant l’appareil avec son effet comique sur une salle remplie de spectateurs.

Des scénarios écrits spécialement pour le cinématographe.

paru dans Comoedia 15 juin 1912

En effet, je ne suis pas partisan de l’adaptation au ciné de la pièce théâtrale, parce que l’auteur a écrit sa comédie pour le théâtre, avec, dans le cerveau, la vie factice de la scène, les intonations des acteurs, les silences, les bruits divers, le cadre et les décors restreints, les effets de la rampe, etc. C’est pourquoi des comédies qui avaient obtenu au théâtre maints éloges, au ciné ont perdu tout leur charme ; il ne restait plus sur l’écran que le squelette d’une chose gaie, malgré le rembourrage des titres, dont les paroles souvent tirées de la pièce, prononcées d’une certaine façon, faisaient rire, tandis que lues à l’écran elles perdaient toute leur saveur.

C’est pourquoi il est de toute nécessité que les auteurs écrivent des pièces cinématographiques et ceci en collaboration avec un cinématographiste qui indiquera à l’auteur la manière dont il s’y prendra pour traduire sur la pellicule, la pensée, la trouvaille née dans le cerveau de l’écrivain.

Ici, l’auteur devient le « sujettiste » et le metteur en scène, le compositeur de cette musique des yeux qu’est le cinématographe.

Une troupe homogène d’artistes fantaisistes spécialistes du cinéma.

Le metteur en scène a besoin d’avoir sous la main cet élément précieux, artistes habitués à lui, types divers dont il connaît les défauts et les qualités, spécialistes eux aussi du rire qui doivent être les véritables collaborateurs de l’auteur et du metteur en scène, qui doivent savoir ce qu’ils font, ce qu’ils jouent, chose trop souvent négligée au ciné.

Il est nécessaire de faire aux acteurs la lecture du scénario avec les explications et les observations, comme cela se fait au théâtre, et ceci plusieurs fois au cours de l’exécution du film.

paru dans Ciné-Journal du 25 décembre 1915

La troupe homogène ne coûte pas plus cher que la troupe au cachet, si le metteur en scène a su préparer son travail de façon à ne pas laisser chômer ses artistes ; cette dépense supplémentaire est regagnée largement par la qualité dans l’interprétation entièrement à la disposition du directeur de scène, par la vitesse dans l’établissement du film, par l’économie dans la pellicule. Plus de longues répétitions, plus d’explications oisives, car l’artiste habitué à ses camarades, à son metteur en scène, est entraîné, comprend à demi-mot ; c’est fait en un clin d’œil, c’est tourné, bien tourné, sans tâtonnements, du premier coup, sans gâchage de film. Et dans une année de production, c’est une forte économie.

L’artiste cinématographique ne doit pas avoir à penser à son théâtre, à sa répétition, à son rôle, à ses costumes, etc., il ne doit pas craindre de s’enrhumer, de perdre sa voix et c’est pour toutes ces raisons que le metteur en scène doit se les attacher par un contrat. Bref, l’artiste de ciné doit être artiste de ciné, pas autre chose, et cela est déjà très difficile..

Des types amusants, des caricatures ; mais attention, pas des infirmes, et j’ai vu commettre souvent cette faute, choisir par exemple un homme hydropique pour en faire un personnage rigolo. C’était une erreur et c’était très triste, parce que le malheureux agissait péniblement, au lieu de faire rire, cela faisait pleurer, car il aurait fallu à cet endroit un homme très gros, d’accord, mais  de figure réjouie, alerte, respirant la graisse, la bonne santé, la bonne chair et non la maladie.

Ces types amusants doivent faire rire rien que par leur apparition, mais toujours rester naturels, ne pas essayer de jouer la comédie, à moins, bien entendu, que ces natures ne soient artistes de métier, mais cela est très rare.

La femme doit être présentée toujours très jolie, élégante ; ne jamais l’enlaidir, elle doit être même dans un scénario comique, un régal pour les yeux. Je ne vois pas de caricatures féminines ou extrêmement rarement.

Les paysages, les décors, les meubles, etc., devront être choisis avec goût — comme pour le drame — je vois aussi l’emploi des enfants, mais à condition de les laisser naturels, de ne pas les forcer à jouer la comédie.

La documentation par des spécialistes est tout indiquée, ce n’est pas parce que nous faisons une chose amusante que nous devons négliger l’instruction et le savoir. Donc, nécessité de spécialistes lorsque notre action se passera dans un milieu ignoré du metteur en scène.

paru dans Comoedia du 09 octobre 1913

Photographie et technique impeccables.

Le film comique a besoin d’être tourné par un maître du métier, connaissant à fond le truquage cinématographique, trucs auxquels le metteur en scène aura souvent besoin de faire appel pour des chutes de personnages, des accidents, des apparitions, des ralentissements ou accélérations d’images, etc., et, pour terminer, de la part du metteur en scène, une transposition instantanée  de ce qui se passe devant l’appareil, avec le rendement de son effet comique sur une salle remplie de spectateurs. Je m’explique.

On a cherché au cinématographe à remplacer la verve, l’intonation drôle de l’artiste par plusieurs moyens, dont le principal, appliqué fréquemment en Amérique, est le petit détail comique inattendu, la trouvaille instantanée, tels que le chien qui se gratte philosophiquement pendant que le mari jaloux menace sa femme coupable, la manière comique d’allumer un cigare, d’ouvrir un robinet en faisant gicler l’eau dans la figure, etc.. Car sur la scène, lorsqu’un acteur comique sent la salle se refroidir, c’est-à-dire, le rire se calmer, la fantaisie de l’artiste s’exalte immédiatement et, soit par la voix, soit par le geste, ou par le jeu de physionomie, il remet les spectateurs en bonne humeur, le comédien s’échauffe, la salle avec lui, il y a communication directe par-dessus la rampe entre l’acteur et le public. ,

Mais au ciné, l’artiste joue les oreilles bouchées, les yeux bandés, il faut donc pour obtenir l’effet certain, sans gâcher des kilomètres de pellicule (car nombre de directeurs de scène se servent de ce moyen, tournant toutes les bêtises qui leur passent par la tête, ajustant le tout ensuite au montage, mais à quel prix !) il faut donc que le metteur en scène s’extériorise, devienne public placé devant l’écran pour savoir d’avance, à coup sûr, si les effets qu’il fait tourner devant lui au studio ou dans la rue sont drôles ou non. Car ce sont ces petits détails comiques qui, bien souvent, autant que l’intrigue elle-même, font fuser à jet continu le rire du spectateur.

Ce genre de metteur en scène sera un des principaux tuteurs de succès de la cinématographie comique.

Tout cela ne coûtera pas cher, si le metteur en scène, avant d’engager sa troupe, a su préparer tout ce qui lui est nécessaire et si, au cours de l’exécution, il ne gâche pas la pellicule comme le font certains de nos célèbres directeurs en scène qui, pour établir un drame de deux mille mètres, usent une trentaine de kilomètres de film, pour ensuite, au montage, choisir ce qu’il y a de bon dans le tas.

Le génie du ciné c’est de faire un chef-d’œuvre de 2.000 mètres avec 6.000 mètres de film.

André Deed

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André Deed, Prince et Max Linder par Marcel Lapierre

paru dans Les cent visages du cinéma (Grasset, 1948)

paru dans Les cent visages du cinéma (Grasset, 1948)

paru dans Les cent visages du cinéma (Grasset, 1948)

Les trois comédiens que l’on peut considérer comme; les premières « vedettes » du cinéma français — sinon du cinéma mondial — sont André Deed, Prince et Max Linder.

Le premier s’appelait en réalité André de Chapais. Sous le nom d’André Deed, il était un mime acrobate très applaudi aux Folies-Bergère et au Châtelet.

Nous avons dit que les artistes de music-hall étaient recherchés pour l’interprétation des films-poursuites.
Deed fit ses débuts à l’écran chez Méliès puis fut le petit pâtissier de la Course à la perruque. Il devint ensuite Boireau et fut le héros de mille aventures prodigieusement truquées.

Il fut aussi Gribouille, dans des histoires presque aussi nombreuses et du même ordre fabriquées en Italie. Il tourna de nouveaux « Boireau » et reparut, après la guerre, dans le roman-cinéma Tao sous le nom de Bilboquet — ne pas confondre avec le clown Bilboquet, ni avec Bill Bocket, du Lapin Agile, qui fit aussi du cinéma.

André Deed a été l’une des figures les plus populaires du vieux cinéma. Ses exploits étaient ébouriffants. Dans un film, il écrasait un bonhomme entre un mur et un battant de porte. L’homme étant bien aplati, il le roulait comme un tapis et l’emportait sous son bras. Dans un autre, il descendait d’un toit en passant par l’intérieur d’un tuyau de gouttière…

paru dans Les cent visages du cinéma (Grasset, 1948)

paru dans Les cent visages du cinéma (Grasset, 1948)

Charles Petitdemange, qui jouait aux Variétés sous le nom de Prince, fut à l’écran le fameux Rigadin.

Il a tourné entre 500 et 600 films, à la cadence de deux ou trois par semaine. Rappelons-en quelques-uns : la Garçonnière de Rigadin, Rigadin ténor, Rigadin mange à bon compte, Rigadin et la poudre d’amour, Rigadin galant commissaire de police, les Perruques de Rigadin, Rigadin ne veut pas se faire photographier, etc.

Rigadin, dont le sourire préludait aux exhibitions dentaires de Saint-Granier et de Fernandel, était « le gars qui n’avait pas de chance », l’ahuri de bonne humeur. Dans ses films, la cocasserie des poursuites faisait insensiblement place à un « comique de situation ». Ça n’était pas d’une finesse remarquable : c’était, si l’on veut, du vaudeville mis à l’échelle du cirque.

Dans un de ses films — détail historique — il eut pour partenaire Mistinguett.

S’il était toujours le pauvre garçon poursuivi par la guigne, Rigadin n’abandonnait jamais une espèce d’optimisme communicatif. De là son succès dans le monde entier.

On raconte que les dames de l’Afghanistan l’appréciaient beaucoup. A telle enseigne qu’elles auraient dit à leurs maris :
— Ah! si vous étiez comme lui ! on ne s’ennuierait pas à mourir comme on le fait avec vous !

Les maris afghans prirent mal la chose et quand Prince vint se promener en Turquie ils lui envoyèrent une délégation chargée de lui faire un mauvais parti. Par bonheur — tout comme s’il se fût agi d’un film de Rigadin — le drame tourna au burlesque.

La notoriété de Rigadin, très grande jusqu’en 1914, se maintint faiblement jusqu’à la fin de la guerre. Ensuite, elle déclina. La réapparition de l’artiste, qui frisait la soixantaine, dans quelques films parlants n’eut rien d’une résurrection.

paru dans Les cent visages du cinéma (Grasset, 1948)

paru dans Les cent visages du cinéma (Grasset, 1948)

Gabriel Leuviel, dit Max Linder, était d’une classe supérieure. Il jouait au théâtre des Variétés lorsque, sur les conseils de Nonguet, il alla proposer ses services chez Pathé. On l’engagea sur la base de 20 francs par cachet. Ça n’était pas beaucoup… mais ça dura plusieurs années.

Le premier film de Max Linder fut la Sortie d’un collégien. Le jeune homme tourna ensuite dans les Contrebandiers, la Mort du toréador et le Poison, qui étaient des drames affreux.

Heureusement, il réintégra aussitôt le genre comique dans les Débuts d’un patineur. Ce fut très réussi car, en vérité, Max ne savait pas patiner. Les débuts étaient donc réels et, sur la glace du lac Daumesnil, l’acteur ramassa quelques bûches qui étaient de bonne qualité. Il était venu là sans méfiance, avec un magnifique pantalon, une jaquette de coupe excellente et un chapeau dit haut de forme de fière allure. Le pantalon fut déchiré, la jaquette aussi et le chapeau aplati. Le patineur improvisé perdit des boutons de manchettes qui étaient en or. A vingt francs le cachet, l’opération était déficitaire.

Soyez tranquilles : Max toucha une petite indemnité. On lui devait bien cela car le film eut un succès fou.

Par la même occasion, l’artiste avait trouvé sa « silhouette » : haut de forme et jaquette.
Il y fut fidèle.

Il tourna successivement le Premier cigare et de nombreux films courts, puis des « pièces » plus importantes : le Duel de Max, Max toréador, Max pratique tous les sports, N’embrassez pas la bonne, etc.

Vers 1910, il signa avec Pathé un contrat qui lui garantissait un minimum de 150.000 francs par an pendant trois ans.

Un exemple donnera une idée de la « manière » de Max. Dans le Mariage de Max, on explique au public que le héros est marié à l’insu de son oncle. Mais il doit aller passer quelques jours chez celui-ci. Et il ne faut pas qu’il se sépare de sa femme. Et pour rien au monde l’oncle ne doit soupçonner l’existence de cette personne. C’est bien compliqué.
Max emporte sa femme dans une grande valise et s’installe chez son parent. Dès qu’il est dans sa chambre, il libère sa compagne. Hélas! l’oncle vient le voir à chaque instant et, bien entendu, le jeune homme doit toujours cacher l’épouse clandestine : il la pousse dans la cheminée, il la recouvre d’un tapis pour la transformer en banquette, etc.

Vous voyez le système, le mécanisme du comique.

Max Linder fera mieux, et plus fort. Nous en reparlerons.

Mais déjà vous comprenez pourquoi et comment notre Max a donné des idées et un exemple à celui qui deviendra le plus grand artiste de l’écran : à Charlie Chaplin.

Marcel Lapierre

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Et en 1927 parait cette annonce dans L’Intransigeant le 28 novembre. André Deed tente toujours de poursuivre dans le cinéma.

 

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

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Pour en savoir plus :

André Deed: Le premier comique, sur Le blog cinéma où le silence est d’or.

Lire le numéro spécial de la revue 1895 : « Aux sources du burlesque cinématographique : les comiques français des premiers temps » paru en 2010.

André Deed et le Studio Pathé de Montreuil sur le blog Vincennes au cinéma en 1900.

André Deed dans « Les Incohérences de Boireau » (1912) réalisé par Henri Gambart.

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André Deed en Boireau dans Le Costume Blanc (1906).

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Troppo bello! avec André Deed en Cretinetti (1910)

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