Au Lapin-Agile avec Bill Bocketts et Charlot (Pour Vous 1930)


Cette semaine nous allons nous intéresser à un acteur de second plan du cinéma français des années trente : Bill Bocketts.

On le vit dans Les Deux Timides, de René Clair et Les Nouveaux Messieurs, de Jacques Feyder en 1928. Puis il tourna beaucoup tout au long des années trente avec Henri Diamant-Berger, Pabst, Jean Boyer, et même Jean Grémillon. Puis peu à peu il disparut des écran, non sans avoir fait partie de la distribution des Enfants du paradis ! C’est l’un des figurants des scènes au Théâtre des Funambules.

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L’intérêt de cet article est de nous parler d’une anecdote intéressante dans la carrière de Charlie Chaplin, lorsque celui-ci se rendait au célèbre cabaret de Montmartre, Le Lapin Agile, là où il rencontra Bill Bocketts.

La légende veut que ce soit là que Chaplin entendit la chanson « Je cherche après Titine » qu’il contribua à populariser en la chantant dans son film Les Temps modernes.

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Puis, nous avons retrouvé un autre article dans lequel Bill Bocketts est interviewé alors qu’il part à Berlin tourner dans les studios (de la UFA ?) dans le film de Robert Wiene : Le procureur Hallers, toujours en 1930.

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Pour finir, nous reproduisons un article sur un différent qui opposait Bill Bocketts à un clown radiophonique qui s’appelait Billboquet, ce qui nous permet d’affirmer que son nom de famille n’est pas Bontemps mais Stoessel (cf ici).

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Bonne lecture !

 

Au Lapin-Agile avec Bill Bocket et Charlot

paru dans Pour Vous du 23 janvier 1930

paru dans Pour Vous du 23 janvier 1930

Minuit passé. Il pleut sur la Butte. C’est un autre jour qui commence. Mais la nuit sera longue encore à l’enfanter. Ce n’est un jour nouveau que pour le calendrier. Ceux qui vivent ou qui veulent se prouver qu’ils vivent en faisant la fête ne songent pas encore à la fraîcheur du silence dans les chambres toutes noires. C’est l’heure où les malades sortent de leur sommeil et regardent si l’aube n’émeut pas les vitres de son premier sourire. La nuit continue à tisser ses entrelacs d’ombre. Les becs de gaz, entre deux rafales pluvieuses, échangent des signaux avec les plus proches étoiles.

Un petit homme monte vers le « Lapin Agile ». Si vous l’aviez vu un quart d’heure plus tôt, je gage que vous auriez été passablement surpris. Il sortait d’un de ces hôtels pour milliardaires, à cuisine internationale, où la chambre (avec salle de bain et petit salon, monsieur) coûte mille francs par jour et le sourire du portier cinq louis. Une auto, allongée sur l’asphalte comme un lévrier ventre à terre, l’attendait devant le tambour. L’homme a fait un petit signe qui voulait dire non. Il est parti seul, à pied, regardant son ombre élastique courir devant lui ou le suivre à trois pas derrière, comme un chien fidèle. La pluie tambourine une petite chanson triste sur son chapeau melon.

L’homme arrive au « Lapin Agile ». La porte accueillante l’avale. Un sourire à Paulo qui fume sa pipe au comptoir. Un signe amical à Frédé. Une table, une chaise. L’homme s’assied et commande quelque chose. « C’est lui », murmure-t-on à droite et à gauche.

Qui donc est « Lui » ?

Je ne vois qu’un petit homme aux souliers ruisselants, les yeux perdus entre de longs cils que la lumière paraît blesser. Ses tempes grisonnent déjà, tandis que sa bouche, malgré un pli d’amertume, conserve une expression d’enfance. On dirait le sourire d’une petite fille courageuse qui a envie de pleurer mais qui retient son chagrin et ses larmes.

Bill-Bocket chante quelqu’une de ses chansons préférées :

Nous étions cinq, six bons bougres débarquant à Concarneau… (source)

Ou bien :

A Gennevilliers y a de si tant belles filles ;
mais y en a une si parfaite en beauté… (source)

Ou encore :

Au bois je suis allé
pour cueillir la noisille…
Ah ! oui maman, je me suis endormie
Mais de ma vie,
]e ne m’endormirai… (source)

paru dans Pour Vous du 23 janvier 1930

Bill-Bocket sent ses chansons. Il les vit. Sorti du peuple comme elles, de ce peuple qui tire du plus profond de lui-même des paroles et des airs qu’on qualifie de naïfs parce qu’ils expriment simplement la poésie instinctive d’âmes simples. Bill-Bocket est un des cinq ou six gars de Concarneau qui débarquèrent si gaillardement ; il est l’amoureux de tant belles filles de Gennevilliers et l’ingénue qui s’est endormie en cueillant des noisilles. Il l’est si bien, que tout le monde le voit sous ces fuyantes apparences.

Mais celui qui le comprend le mieux est le petit homme aux yeux tendres. Il l’accompagne en sifflotant les airs, en les pianotant de ses doigts féminins sur la coiffe sonore de son chapeau melon. Il oublie tout ce qui n’est pas cette musique. Les autres spectateurs sont partis. Les deux derniers s’en vont. On met les volets. L’étranger ne part point. Les chansonniers, Bill, Fredé, Paulo viennent lui serrer la main, boire avec lui. Il prend le violon de Fredé. Il joue du Josquin des Près, du Couperin, du jazz ; il imite les miaulements des chats de gouttières, les grincements d’une auto fatiguée, les glapissements d’une concierge qui réclame en vain — pour la dix-septième fois — le loyer d’une chambre meublée. Avec une vieille écharpe, un pardessus et sa canne, il représente à lui tout seul une course de taureaux, le toréador, la bête, les belles spectatrices, les chevaux, la foule. Il se multiplie, se dédouble, se détriple, change dix fois de peau en cinq minutes.

Mais voici, tout à coup, une expression qui ne trompe pas, une façon de marcher, un sourire qui dénoncent leur homme, le livrent. Vous avez reconnu Charlie Chaplin.

paru dans Pour Vous du 23 janvier 1930

Lors de ses deux séjours à Paris, en 1923 et 1926, Chaplin fréquenta assidûment le « Lapin Agile ». Il était parfois accompagné d’Edna Purviance, qu’il ne cessait de regarder tendrement et qui, depuis…

Sa présence a laissé au « Lapin » des souvenirs qui ne disparaîtront pas. Quand il y passa sa dernière soirée, il dessina sur le livre d’honneur son chapeau, sa canne et ses légendaires croquenots. Ni le vieux Frédé, ni Paulo, ni Bill-Bocket n’ont oublié le pouvoir extraordinaire de sa présence, Bill moins que tout autre.

Depuis qu’il fait du cinéma, son admiration pour Chaplin s’est encore accrue. Il a vu les difficultés du métier, il connaît les traîtrises de la caméra, les heures grises du studio. Après avoir accompagné Préjean à la guitare, dans de courtes bandes sonores, il a joué des rôles importants dans Le Capitaine Jaune et dans Sous les toits de Paris, actuellement en cours de production. Sa carrière cinématographique ne se terminera pas là. Son visage expressif, sa voix, son art du chant aplanissent singulièrement la route devant lui.

Et peut-être qu’un jour, Chaplin pourra voir son vieil ami de la Butte vivre, souffrir; aimer sur la feuille blanche de l’écran.

paru dans Pour Vous du 23 janvier 1930

Les « copains » du « Lapin Agile » attendent impatiemment son prochain voyage en Europe.

Dans les coins de la salle dorment des échos qui ne s’éveilleront qu’à l’heure tardive où, toujours aussi mélancolique, aussi fol, il franchira le seuil qu’ont usé tant de pas.

Au bois je suis allé
Pour cueillir la noisille…

Louis Delaprée

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Bill-Bocket part pour Berlin

paru dans Pour Vous du 3 Juillet 1930

paru dans Pour Vous du 3 Juillet 1930

Le cambrioleur de Sous les toits de Paris, le redoutable docker du Capitaine Jaune, le sympathique Bill-Bocket est venu nous voir.
« Bill » va partir pour Berlin où il doit tourner le rôde de Grunspecht dans
Le procureur Hallers.
Comme par hasard, je joue encore un rôle de « mauvais garçon », nous dit-il. Je crois que je suis condamné à interpréter perpétuellement les bandits.

paru dans Candide du 05 mai 1932


— Que préféreriez-vous donc jouer?
Non, ne croyez pas que cela m’ennuie d’être un « villain » à l’écran. J’aime beaucoup mieux cela que de jouer les amoureux. Vous ne pensez pas que ce doit être difficile de tourner une scène tendre avec une femme qui ne vous plaît pas ? Ah ! si vous avez un petit penchant pour elle, ce doit être différent… mais s’il fallait aimer toutes ses partenaires il faudrait un cœur d’artichaut…

— Vous êtes donc fidèle ?
Mais, certainement, nous répond Bill avec le plus grand sérieux. Enfin, pour le moment, je ne songe qu’à mon prochain départ pour la capitale du Reich. C’est une vieille camarade, je l’ai connue dans des moments assez mouvementés, en
1917, Ça me fait plaisir de la revoir…

— Eh bien, bonne chance, cher vieux Bill, et bon voyage, vous verrez certainement Berlin dans des conditions plus agréables cette fois.

— B.

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paru dans Le Grand écho du nord de la france du 08 avril 1936

Lors de nos recherches, nous sommes tombés sur cet article dans lequel Bill Bocket est attaqué par un homonyme Bilboquet, un clown à la radio.

Cet article confirme l’erreur que vous pouvez trouver sur Wikipédia (et ailleurs) c’est-à-dire que François Julien Bontemps n’est pas Bill-Bocketts mais bien ce clown radiophonique.

Du coup nous apprenons que le vrai nom de famille de Bill-Bocketts est Stoessel.

Malheureusement, nous n’en saurons pas plus sur Bill Bocketts.

Le cinéma dans la vie : Bilboquet contre Bill Bockett’s

paru dans La Liberté du 6 mars 1932

paru dans La Liberté du 6 mars 1932

Connaissez-vous Bill Bockett’s ?
Ce pseudonyme américanisé cache la personnalité d’un excellent artiste de cinéma, bien connu des amateurs du septième art : et, dans l’Opéra de Quatre sous, Sous les Toits de Paris, Autour d’Une enquête, etc., dans le Sergent X, qui passera prochainement sur nos écrans, M. Stoessel, dit Bill Bockett’s, a eu maintes occasions d’affirmer son talent. C’est d’ailleurs un ancien dans le métier, puisque, depuis douze ans, les producteurs et les metteurs en scène le connaissent.

Mais, à notre époque où la propriété est si menacée, on ne peut même plus être sûr de conserver le nom sous lequel, depuis d’aussi longues années, on se consacre à la scène ou à l’écran.
Bill Bockett’s, en effet, a des difficultés : et c’est à Bilboquet qu’il les doit,

Connaissez-vous Bilboquet ?
Si vous avez le malheur ou la chance de posséder chez vous un de ces appareils bizarres, qui hurlent lorsqu’on tourne inconsidérément leurs manettes de commande et qu’une abréviation devenue courante désigne sous le nom de T. S. F., vous avez certainement entendu M. Bontemps, dit Bilboquet, clown radiophonique. Bilboquet fait avec un partenaire, la joie des enfants  et même de certaines grandes personnes. Et Bilboquet vient d’envoyer du papier timbré à Bill Bockett’s.

Un directeur de cinéma, en toute bonne foi, passait récemment à Vitry le film Paris la Nuit, dans lequel Bill Bockett’s remplit un rôle. L’affiche annonçant le spectacle aurait dû mentionner  » Bill Bockett’s du Lapin Agile ». Horreur ! Elle portait l’indication suivante : « Bilboquet de la Radio ».

Inde irae… Bilboquet ne l’entendit pas de cette oreille-là. Et il assigna Bill Bockett’s, nous dit la Dépêche cinématographique, en 50.000 francs de dommages et intérêts.

A quand l’amusant procès de Bilboquet contre Bill Bockett’s ?

R. D’AST

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Source :

Pour Vous = Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

le reste = gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

Chaplin chante Je Cherche Titine dans Les Temps Modernes.

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Andrex chante Je Cherche Titine. La musique est de Léo Daniderff et les paroles de Bertal-Maubon et Henri Lemonnier.

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On entend Je Cherche Titine dans les Vitelloni de Federico Fellini.

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La version originale de Je Cherche après Titine par Léonce.

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Extrait de Sous les toits de Paris de René Clair (1930).

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