Salles de cinéma en Normandie (1934) – (Pour Vous)


En 1934, Pour Vous a lancé une vaste enquête sur les salles de cinéma en France qui a duré plusieurs mois.

Ces articles sont des mines d’or sur tous ceux qui s’intéressent au Cinéma des années 30 et son impact en dehors de Paris.

Riche d’enseignements sur l’état des salles de cinéma en province et dans la banlieue de Paris, du style de spectateurs qui y va et quels genre de films ont leur préférence, nous publions ces articles tout au long de cette année 2018.

paru dans Le Tout Cinéma 1938

paru dans Le Tout Cinéma 1938

La première partie, consacrée à la banlieue Nord et Sud de Paris, se trouve ici :

Salles de cinéma dans la banlieue de Paris (Pour Vous 1934)

 

La seconde partie consacrée aux salles du Sud de la France avec les villes suivantes (Toulouse, Montauban, Agen, Avignon, Nîmes, Montpellier, Carcassonne, Narbonne, Béziers, Sète pour finir par Perpignan) se trouve ici :

Salles de cinéma dans le Sud de la France en 1934 – part1 (Pour Vous)

 

La troisième partie est ici, avec les villes de La Côte d’Azur : Nice, Cannes et Monte-Carlo ainsi que celles de Marseille, Toulon, Aix-en-Provence.

Salles de cinéma dans le Sud de la France en 1934 – part2 (Pour Vous)

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Pour cette quatrième partie, nous allons nous intéresser à la Normandie avec les villes suivantes : Cherbourg, Bayeux, Caen, Lisieux, Evreux. Puis Deauville, Trouville, Paris-Plage et le troisième article est consacré pour finir à Rouen et Le Havre.

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Pour illustrer ces articles, pauvres malheureusement en iconographie, nous avons choisi de reproduire les extraits de l’annuaire professionnel de Tout-Cinéma 1938-1939 relatifs aux villes visités, avec les détails techniques de chacune des salles (existant encore en 1938).

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A suivre…

 

Notre Enquête en province

Villes Normandes : Cherbourg, Bayeux, Caen, Lisieux, Evreux.

paru dans Pour Vous du 28 juin 1934

paru dans Pour Vous du 28 juin 1934

paru dans Pour Vous du 28 juin 1934

Cherbourg

Encastrée entre les falaises et dominée par la montagne du Roule, Cherbourg et ses faubourgs s’étendent dans une belle anse, face à la mer que barre en partie une longue digue coupée de deux passes. Pourtant, si la ville avec ses maisons grises aux toits d’ardoises bleutées et violettes n’a guère subi de modifications, depuis quelques années le port de commerce, par contre, s’est enrichi de la gare maritime la plus moderne qui soit permettant aux gros paquebots du service d’Amérique de faire escale à quai, en eau profonde, quelle que soit l’heure des marées.

Remarquable travail qui a donné à la ville un regain d’activité lui permettant d’être en liaison avec les principales lignes de navigation étrangère, les « gros anglais » de Southampton aux cheminées jaunes, et les deux colosses flottants de la Hambourg l’Europa et le BremenJustement, ce dernier est annoncé, et tandis que les bateaux-pilotes se hâtent pour aller le quérir au large, les curieux se pressent le long des quais malgré la bruine légère qui tombe en tourbillonnant.

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939

Le « crachin », nous explique en souriant M. Grout, directeur du Central Cinéma, jolie salle de 700 places située près du port. Nous y sommes bien habitués, et cette petite pluie fine nous est si familière que l’hiver, lorsqu’elle est remplacée par le vent du nord, nous l’attendons avec impatience pour vaquer à nos occupations. Il est vrai que. sans lui, Cherbourg ne serait plus Cherbourg, et nous serions tous déroutés.

— La pluie n’est-elle pas un excellent auxiliaire pour le cinéma ?
Détrompez-vous ! Ici, les habitants n’y font pas attention, et, sauf pour quelques promeneur, je ne pense pas qu’elle nous attire une nombreuse clientèle, excepté le dimanche. Mais le fond même des spectateurs est presque toujours le même, ce sont des habitués, fidèles, qui reviennent chaque semaine à jour fixe. Je ne vous parlerai pas de ce mois-ci, qui est le plus mauvais moment de l’exploitation ; mais pour le reste, il est facile de diviser l’année en deux parties : septembre à mai d’une part, et juillet-août de l’autre.
« Fonctionnaires, rentiers, commerçants, voilà ma clientèle d’hiver, que je conserve en partie l’été, mais que viennent renforcer les baigneurs. Pourtant, cette année est très dure, car toutes les classes de la société sont touchées par la crise, et si Cherbourg est un grand port d’escale, les relations directes avec Paris ne nous apportent pas un voyageur.
Nous ne devons compter que sur la clientèle locale, qui, je dois le dire, aime bien le cinéma sous presque toutes ses formes : opérettes, comédies, drames, quoique les deux premiers genres semblent l’emporter.

« Voici quelques titres : Les 28 jours de Clairette, L’Abbé Constantin, Le Maître des Forges, Mireille, L’Agonie des aigles. En fait, c’est le film français que l’on me demande, et le grand film.
Certes, il faut en parler à l’avance, si l’on veut obtenir de bons résultats, et la publicité locale sous toutes ses formes est un excellent facteur de réussite.

— Et les vedettes ?
Certaines sont très aimées : Gaby Morlay, Fernandel, Armand Bernard, mais je crois que le titre du film a plus d’importance encore. Remarquez que ce qui touche Cherbourg n’est pas propre à la ville même, et que mon frère, qui dirige deux salles dans les environs, l’Idéal à Tourlaville, le Palace à Equerdreville, ainsi que le Modem à Valognes, vous ferait les mêmes réponses. En bref, c’est le film français qui remporte la palme, et qui est capable de nous amener la clientèle. »

Cette opinion, nous l’avons aussi rencontrée auprès de M. et Mme Carpentier, qui dirigent deux autres salles cherbourgeoises : l’Omnia, bel établissement moderne de 750 places, et l’Eldorado, salle plus populaire de 650 places, donnant l’une et l’autre 10 représentations par semaine.

« Je pourrais vous citer quelques titres, nous dit M. Carpentier : Tire au flanc, Les Misérables (surtout le premier film), Un soir de réveillon. Pourtant, j’ai eu de bons résultats avec Le Signe de la Croix, Kaspa ; et dans l’ensemble, la faveur populaire va vers Bach, Raimu, Murat, Florelle. Mais qu’il est difficile d’établir de bons programmes complets. Je suis obligé de donner deux grands films, parfois, cette semaine, par exemple, en raison des premières parties, si médiocres, pour la plupart, que l’on nous donne en complément. Cela fait des programmes, bien longs, mais c’est l’unique solution, puisque les attractions qui seraient intéressantes et amèneraient des spectateurs sont très difficiles à mettre sur pied, en raison des frais qu’elles occasionnent.

« Depuis quelque temps, nous nous ressentons nous aussi de la crise, et comme la marine, rare maintenant ici en raison du changement de port d’attache de nombreuses unités, ne peut être un élément stable, nous ne devons compter que sur la clientèle locale. Là aussi les affaires difficiles ont causé des vides appréciables. »

paru dans Pour Vous du 28 juin 1934

paru dans Pour Vous du 28 juin 1934

Bayeux

Dans l’antique cité normande, célèbre par sa cathédrale et ce monument artistique du XI° siècle, unique en son genre, la tapisserie de la reine Mathilde, la vie est douce et calme.
Le soleil dore les maisons de pierres et anime les belles prairies environnantes. MM. Marais père et fils nous accueillent avec une parfaite cordialité, et nous font visiter leurs deux établissements, le Modem Cinéma, de 550 places et le Normandy, de 350 places

« Nous avons été obligés de fermer provisoirement cette seconde salle, qui ne répondait pas actuellement aux besoins de la clientèle. Certes, la crise y est pour une part, mais il ne faut pas oublier que le pourcentage des habitants allant au cinéma est très faible, ici, 6 à 7 , pas plus. Une bonne clientèle d’habitués. Mais rarement des visages nouveaux : parfois l’été, il en vient des plages environnantes, quoique ce soit rare. Nous donnons quatre séances par semaine, le samedi, le dimanche et le lundi, puis, avec notre remorque, nous nous mettons en route pour aller donner un spectacle à Blainville, le mardi: un autre à Colombelles, le mercredi, et un troisième à lsigny, le vendredi. Vous voyez que la semaine est assez chargée.

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939

« Dans l’ensemble, notre clientèle de campagne est très fidèle et aime bien le cinéma, avec un certain éclectisme :  Les Deux Orphelines, Les Gaietés de l’EscadronLe Maître des Forges, En bordée, La Dame de chez Maxim, Roger la Honte. Comme vous le voyez, beaucoup de films français ; et dans les doublages que je donne quelquefois, mais qui ne connaissent qu’un succès moindre, je dois faire une exception pour Ben-Hur. Un seul regret : qu’il n’y ait un peu plus de passage à Bayeux. Cela créerait plus d’émulation et peut-être le cinéma gagnerait-il une partie de cette clientèle qui ne veut pas encore accepter tout à fait son existence et que nous voyons ici si rarement. »

Caen

Caen est peut-être la ville de France où le pourcentage des salles de spectacles atteint le maximum sur le terrain du modernisme. Trois établissements, trois palaces, décorés avec goût et art, qui peuvent, toutes proportions gardées, rivaliser avec les plus coquets cinémas parisiens.

En partant du centre de la ville nous trouvons le Majestic, de 1.200 places, à la façade imposante. M. André Martin, en l’absence de son père, nous renseigne avec obligeance :
« Voyez-vous, ce que l’on aime ici ce sont les films gais, l’opérette par exemple. Nous donnons huit représentations par semaine et avons la meilleure clientèle Caennaise. La crise se fait bien. sentir un peu mais la ville est riche, et les autres spectacles si rares que cela nous fournit un excellent élément.
« Toutefois, la faveur populaire va vers le film français, et nos meilleurs programmes ont été Tire au flanc, La Dame de chez MaximLe Maître des Forges. En général, les films de Bach, Raimu, plaisent beaucoup, et Gaby Morlay obtient un franc succès, ainsi que Lilian Harvey. Par contre, les doublages sont faiblement appréciés, à part de rares exceptions.

— Et les films étrangers en langue originale, sous-titrés en français ?
« Je ne crois pas possible de les projeter ici.

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939

Tel est aussi l’avis de Mme Lebeaud, qui dirige le Select, établissement de 1.200 places, dont la décoration intérieure, en dorique grec, rehaussé de tentures grenat foncé, donne à sa salle un cachet très personnel.

« Les versions originales ? Je n’y songe pas. Déjà les doublages, à part Cantique d’Amour, s’avèrent difficiles. Nos meilleurs programmes sont incontestablement des films français. Je puis vous citer : La Bataille, Un soir de réveillon, Matricule 33. Il faut connaître sa clientèle, c’est le premier point. Ainsi, nous donnons huit représentations par semaine, en hiver, et sept en été. Eh bien, la physionomie de chaque soirée est presque invariable. Le samedi et le dimanche sont les jours populaires, le mercredi ce sont les étudiants.
« Je dois dire que les Caennais sont un public fidèle ; j’ai beaucoup d’habitués, que je retrouve à jour fixe, cela n’est-il pas la preuve que le spectacle qu’ils sont venus chercher a été à leur convenance ? Et pourtant, les programmes sont difficiles à établir, à composer surtout. Les premières parties principalement, car la vogue des dessins animés et des documentaires semble un peu passée, et les autres genres, comédies de court métrage, sketches, etc.. sont si mauvais, en fait, que l’on est obligé de donner le double film.

— Et les vedettes ?
C’est assez difficile à situer ; la vogue d’une vedette semble plus fragile avec le film parlant que du temps du film muet. Pourtant, on me demande ici  Meg Lemonnier, Charles Boyer, Henri Garat et Marlène Dietrich, qui connaît un gros succès.

En suivant notre itinéraire, nous trouvons, dans les nouveaux quartiers de Caen, l’Eden, bel établissement de 850 places, à la décoration intérieure artistique et délicate. M. Leboyteux, qui le dirige, entre de suite dans le vif du sujet.
« Il y a différentes façons d’exploiter une salle, mais je crois qu’il faut avant tout animer le cinéma par lui-même et chercher à guider peu à peu le spectateur. Certes, les films populaires donneront longtemps de bons résultats, mais ne croyez-vous pas que des œuvres plus élevées, soit artistiquement, soit intellectuellement, ne puissent être comprises un jour ? C’est une question d’adaptation. Pour ma part, tenez, j’ai obtenu des succès avec des films bien différents :
La Chienne, Jocelyn, Nu comme un ver, Catherine de RussieLa Vie Privée d’Henry VIII, Grand Hôtel, Captive.

— Etes-vous partisan du double programme ?
Cela dépend. Si l’on pouvait avoir de bonnes premières parties, telles que la série des Une
heure d’angoisse, je vous répondrais négativement. Mais, hélas ! il n’en est pas de même et tout ce que l’on nous donne en complément de programme est si mauvais qu’il faut se résigner aux deux films.

— N’aviez-vous pas fondé le Studio 27 ?
Si, il y a quelques années. Mais j’avais une trop grande salle, et. pour ce genre de choses, ce n’est pas un avantage. Je ne faisais qu’un spectacle par mois et donnais des films sortant de l’ordinaire. Malheureusement, le mouvement n’a pas été suivi, et pourtant ! »

Gardant le silence un instant. M. Leboyteux poursuit :
« Puisque nous parlons de cette tentative, je vous avoue que je ne l’ai pas tout à fait abandonnée et que j’y songe toujours, très sérieusement même. Mais n’anticipons pas. »

Lisieux

Coquette ville normande. Lisieux nous accueille gaiement, offrant aux regards ses vieilles maisons de bois sculpté, au cachet si particulier.
Deux salles se partagent la clientèle.
Le Majestic, de 700 places, est un bel établissement moderne ouvert en mars dernier, et qui donne 5 représentations par semaine. M. Herembrood, qui en est l’administrateur délégué, nous expose la situation en quelques mots.
« Nous avons ici 13.500 habitants et peu d’industries locales. Ville agricole et peuple de petits rentiers, Lisieux ne peut compter que sur ces deux éléments, car les pèlerins ne forment pas un élément pour ma salle. Venus le matin, ils repartent la plupart du temps le soir, et notre ville n’étant pas, comme Lourdes, par exemple, un centre d’excursions, mais plutôt un passage, nous ne pouvons compter que sur la clientèle locale. C’est ce qui vous explique que je ne donne que 5 représentations par semaine. Pourtant, la 
ville et les alentours aiment le cinéma, et, le dimanche, la campagne vient le soir en automobile.

« Mes meilleurs films ? En bordée, La Margoton du bataillon, Le Capitaine Craddock, Le Congrès s’amuse, L’Agonie des aigles, Ben-Hur, les Croix de bois. Mes vedettes ? Bach, Armand Bernard, Jean Murat, Gaby Morlay, Lilian Harvey, Annabella. »

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939

Au Select Cinéma, salle de 350 places, nous trouvons le directeur, M. Gallien, qui affiche dans son hall les différentes pages de notre hebdomadaire. Et comme nous ne pouvons nous empêcher de l’en féliciter, celui-ci nous en explique les raisons.
« Pour Vous est très apprécié dans notre ville ; de nombreux spectateurs s’y intéressent vivement, et vos photos sont si jolies ;
« D’ailleurs, on aime bien le cinéma à Lisieux. Ma clientèle est moyenne, mais fidèle, mi-villageoise, mi-citadine. L’opérette, le mélo, voilà les deux genres les plus appréciés. Il convient de les varier et de donner quelquefois des oeuvres policières ou d’aventures, mais en petit nombre cependant. Dans l’ensemble, je crois que le titre est un facteur de succès et qu’un film comme Le Maître des Forges
, qui m’a donné des résultats excellents, le doit en grande partie à son passé littéraire et à sa vedette féminine : Gaby Morlay. »

Evreux

Ville de passage aussi, sur la route de Deauville, Evreux, qui possède deux salles, vit de sa clientèle locale et sur celle des environ.

« La campagne vient très fréquemment, surtout le dimanche, nous explique M. Dussari, qui, avec M. Devaux, dirige le Novelty, salle nouvelle de 1.200 places, ouverte en mai dernier. En été, nous ne donnons que 6 représentations ; mais, par contre, en hiver, il est facile de faire 8 représentations, et nous changeons même de programme deux fois par semaine. Tous les genres plaisent ainsi, 600.000 francs par mois, Théodore et Cie, Le Maître des Forges et Les Misérables ont été de bons succès. Nous tâchons de donner nos films le plus rapidement possible après leur sortie à Paris, afin de profiter de la publicité, qui est faite dans les journaux de la capitale. Tout de même la crise se fait sentir depuis quelques mois. »

La crise, M. Denuit, qui dirige en association le Victor-Hugo Palace avec M. Henriou, nous en parle lui aussi :
« Nous la subissons par contrecoup, dans la campagne, lorsqu’il y a une exploitation industrielle. Deux usines des environs ayant fermé, nous avons perdu la clientèle des ouvriers ; cela a
 été surtout sensible pour les places à bon marché. Pourtant, il y a un courant de clients fidèles, puisque, avec mes 700 places, je donne trois soirées, et deux matinées le dimanche. Ici, tous les genres plaisent, mais principalement les comédies telles que Le Roi des resquilleurs, Thaïs, Arthur, En bordéePourtant, je dois dire que la vedette a un grand rôle, car Aprés l’amour a été un succès pour Gaby Morlay, et Accusée, levez-vous pour Marcelle Chantal. Naturellement, comme vous le voyez par le programme de cette semaine, Vacances et Le Roi bisje donne souvent deux grands films, malgré que, le dimanche, avec les deux représentations permanentes, cela charge quelquefois le programme. »

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939

Ne terminons pas cette excursion cinématographique en Normandie sans mentionner deux salles dans la pittoresque cité d’Honfleur, l’Excelsior et le Casino, une salle à Trouville, le Palace, et de nombreux casinos sur les plages échelonnées depuis l’embouchure de la Seine jusqu’à la pointe de Barfleur.

Cependant, ces casinos sortent un peu du cadre de notre enquête, puisqu’ils fonctionnent uniquement pendant la période d’été et que les films projetés ne tiennent parfois l’affiche pas plus d’une représentation. On ne peut donc les situer sur un plan de comparaison utile avec les autres salles.

Pour conclure, si Cherbourg semble avoir été touchée plus toute autre ville de Normandie, en raison du commerce maritime principalement, l’exploitation dans les centres agricoles s’avère beaucoup plus favorable. Certes, le pourcentage des habitants clients des cinémas est faible dans chaque ville, et souvent la campagne fournit, le dimanche par exemple, le plus important noyau de spectateurs. Mais, dans l’ensemble, la Normandie garde ce caractère paisible et hospitalier qui lui est propre, et dans les riantes cités, le cinéma a conservé de fervents amateurs.

Gaston Biard


Notre Enquête en province

Plages de la Manche : Deauville, Trouville, Le Touquet, Paris-Plage

paru dans Pour Vous du 09 août 1934

paru dans Pour Vous du 09 août 1934

paru dans Pour Vous du 09 août 1934

Le spectateur en vacances

Je débarquai. Trois heures auparavant, javais quitté Paris la tête pleine de réminiscences cinématographiques. Quarante-neuf semaines d’assiduité dans les salles obscures me portaient à considérer le cinéma comme une des activités essentielles de ce monde.
A raison de trois séances par semaine (chiffre minimum), 735.000 mètres de pellicules s’étaient déroulés depuis un an devant mes yeux, suggérant à mon esprit une foule de sensations, d’idées, d’émotions : il était assez naturel que j’en conservasse l’empreinte, et qu’à la suite de cette longue épreuve la vie m’apparût, pour ainsi dire, à travers l’écran et son langage.
Mais voilà que le train m’emportait loin des boulevards et des Champs-Elysées. Miracle : le paysage se colorait. Les horizons blancs et noirs qui peuplaient mon cerveau se paraient soudain des plus éclatantes couleurs. Le vrai soleil se substituait aux nuances de la panchromatique. L’écran s’élargissait. Le contour de chaque objet se précisait dans l’atmosphère. Le monde des ombres fit place au monde matériel. La pesanteur reprit ses droits. Et le cinéma céda la place à la vie comme un rêve s’évanouit dans la splendeur du matin.
Sur la plage, c’était l’heure du bain. La mer, en se retirant, avait abandonné sur la grève un banc de jolies baigneuses qui exposaient leurs corps aux ultra-violets en attendant que la mer vienne les reprendre. Les jeunes hommes, sveltes et musclés s’adonnaient à des exercices harmonieux. Et devant tant de jeunesse et de beauté, les derniers spectres qui me hantaient, celui de Marlène, de Weissmuller, de Clark Gable, de Katharine Hepburn disparurent à leur tour.

Je compris alors ce que signifiait le cinéma pour un spectateur en vacances qui s’abandonne à la douceur de vivre : un divertissement auxiliaire, une façon, entre beaucoup d’autres, de tuer de longues heures de loisirs sans trop se fatiguer l’esprit. Ce n’est plus la distraction nécessaire de la grande ville.

Le cinéma à Deauville ou de la pluie et du beau temps

On ne va pas à Deauville pour aller au cinéma. On n’y va point pour jouir de la mer. Au fait, pourquoi va-t-on à Deauville ? Pour exhiber, sur les planches, ses toilettes de plage, pour se faire voir, pour battre, sur la route, des records de vitesse, pour dépenser de l’argent, pour jouer, pour perdre, pour gagner, pour entretenir sa réputation. Deauville, c’est le casino, les fêtes de nuit, le baccara, la roulette, le golf, le polo, les courses.

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939

Parmi cette abondance de distractions, le cinéma n’aurait plus qu’à fermer ses portes s’il ne devait compter que sur la clientèle des snobs.
Mais la crise a fait baisser les prix, attirant un monde plus bourgeois qui ne dédaigne pas de mettre les pieds dans une salle obscure. Et puis, en marge des estivants, il y a les commerçants, les employés qui travaillent dans les magasins et les hôtels et qui ont besoin, le soir, de se changer les idées.

Très divers est donc le public de l’Eldorado, l’unique salle de cinéma de Deauville. L’Eldorado, ancien music-hall, est attenant au Casino et administrativement rattaché à cet établissement qui possède en outre un théâtre, un music-hall, un luxueux restaurant ou chaque semaine de grands galas sont organisés.
De tous ces spectacles, le cinéma est le premier à ouvrir ses portes.

« De Pâques à fin septembre, nous dit M. Augier, directeur de la salle, nous fonctionnons en soirée, en matinée et à raison de deux ou trois programmes par semaine. Ce fréquent renouvellement est indispensable ici. Il m’arrive souvent de donner un premier programme le vendredi et le samedi, un second le dimanche et le lundi, un troisième pour le restant de la semaine : plus le spectacle est varié, plus on a de chance d’attirer les gens.
« Ainsi les gens chics : ils viennent au cinéma par désœuvrement et ne se montrent pas difficiles quant à la nouveauté du spectacle qui leur est offert. Ils connaissent déjà la plupart des films, mais veulent revoir ceux qu’ils aiment : pour les satisfaire je choisis, parmi les succès de l’année, les meilleures productions. Ainsi je vais donner, en version originale,
La Vie privée d’Henry VIII, Kid from Spain, Back Street, La Symphonie inachevéePeut-être aussi reprendrai-je, en version anglaise, Chercheuses d’or que j’ai déjà donné, en doublage, au début de la saison. C’est que la clientèle n’est pas la même au printemps et en été. Durant les premiers mois nous recevons surtout les gens du pays. Les Parisiens, les étrangers n’apparaissent alors qu’à de courtes périodes, à Pâques, à la Pentecôte, pendant les « week-ends ». Quand la grande saison commence, à la fin de juillet, notre public se modifie. Les Deauvillais, trop occupés, s’abstiennent et nous voyons venir à nous le public « select », celui des planches. Il arrive que Mlle Joséphine Baker ou M. Zographos s’installent dans nos fauteuils. C’est la période héroïque. Puis la saison s’achève et de nouveau les Deauvillais apparaissent tandis que les boutiques et les hôtels dressent l’inventaire de fin d’année. Entre temps nous recevons la visite des gens des environs, de Villers, de Blonville, d’Honfleur.

— En somme, vous faites de grosses recettes ?
Hum ! grosses… c’est-à-dire… Non, voyez-vous, nous sommes terriblement handicapés, et notre concurrent, le voici ! »
M. Augier me montra le soleil.

« On ne va pas au cinéma quand il brille ou quand les nuits sont douces et peuplées d’étoiles. On préfère les promenades sur la plage, au clair de lune, l’air embaumé des jardins… Le cinéma, à Deauville, dépend essentiellement de la pression atmosphérique.
« Néanmoins je ne suis pas mécontent de ce commencement de saison. Il y a une augmentation sur l’année dernière que j’attribue à ma nouvelle installation sonore. »

paru dans Pour Vous du 09 août 1934

paru dans Pour Vous du 09 août 1934

Trouville, ou l’esprit d’épargne

« Film Au-delà du Rhin :
« Le public est averti que le nudisme passe à la fin du programme afin de permettre aux personnes que ce spectacle n’intéresse pas de ne pas y assister. »

Malgré cette annonce qui devrait exciter les curieux, les spectateurs font défaut au cinéma du Casino de Trouville. Il est vrai que s’il s’agit de s’initier au nudisme, la plage a plus d’attraits que le cinéma. Mais là n’est pas la question : on ne va pas au cinéma parce qu’on fait des économies. La clientèle de Trouville, petite bourgeoisie en majorité, a été touchée par la crise, impressionnée par les événements politiques. Elle prend des vacances mais ne s’accorde aucune dépense superflue.

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939

Le directeur du Casino de Trouville s’arrache les cheveux :
« Je leur change le programme deux fois par semaine, je leur donne
Le Signe de la Croix, Le Père prématuré, Ah quelle gare !, Chanteuse de cabaret, Kadetten des bons films, quoi !j’organise le jeudi des matinées pour les enfants : L’Heure joyeuse de Mickey, suivie d’un bal, rien n’y fait. Les baigneurs restent dans l’eau. Quant aux Trouvillais, ils sont trop occupés pendant la saison pour sortir le soir. »

Et toujours le facteur météorologique :
« A moins qu’il ne pleuve, évidemment. En ce cas nous faisons matinée et les gens viennent. »

Au Cinéma-Palace, près du pont qui relie Trouville à Deauville, même situation. La jeune directrice de cette importante salle de 1.000 places nous l’affirme :
« Tout est bouleversé ! L’année dernière encore nous faisions des recettes régulières. Comme nous restons ouverts toute l’année nous nous efforcions de satisfaire au goût de notre double clientèle en offrant, l’hiver, aux Trouvillais, un spectacle de famille, l’été, aux estivants, des films qui tiennent encore à Paris l’exclusivité.

« Depuis huit ans nous n’avions pas à nous plaindre. Voici que cette année tout s’effondre. Les recettes baissent de 50 %. Nous avons beau montrer les meilleurs films : L’Epervier, La Bataille, Le Grand Jeu, Le Scandale, L’Or, Ces Messieurs de la Santé, faire venir des attractions coûteuses comme les Fratellini, le public est rétif. »

La raison ? La crise, évidemment (dont se ressentent davantage encore les cagnotes des Casinos) et puis l’inquiétude de l’avenir. Les événements de février  y sont pour quelque chose.

Jean Vidal

Le Touquet, plage très britannique

Ville double, avec son centre balnéaire, grouillant de vie et de caractère, débordant d’une population éphémère tournée tout entière vers la « grande bleue » et ses plaisirs de plein air, iodés et vigoureux. Avec aussi ses retraites sylvestres harmonieusement éparpillées dans la forêt aux senteurs balsamiques qui va planter les colonnades de ses pins jusqu’aux limites mêmes de la Manche ourlée d’écume…
Ville « cinématographique » parce que son « climat » très spécial, où se mêlent, savamment dosés, le snobisme et la bonne franquette, le luxe et l’aimable laisser-aller, compose pour les visiteurs une atmosphère de rêve et de réalité éminemment propice aux réactions psychologiques, une atmosphère exceptionnelle et vraie, infiniment plus dyna
mique que l’atmosphère « sophistique » des studios artificiels…

Le « jardin de la Manche » constitue, de l’aveu même de ceux qui le fréquentent, un décor rêvé pour le développement logique des scenarii charmants et désinvoltes, qui enchantent de nos jours la clientèle assidue des salles obscures. C’est le Paradis terrestre de l’élégance sportive et du romantisme rajeuni, très 1934. Plus d’un metteur en scène en a convenu d’ailleurs.

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939

On pourrait croire, par conséquent, que Le Touquet-Paris-Plage tient dans la vie du cinéma français une place de choix. Il n’en est rien, si nous nous en rapportons aux dires des gens idoines.
Au Touquet, l’industrie cinématographique est représentée par quatre salles de spectacles — éminemment saisonnières — qui se partagent, de mai à octobre, la clientèle estivale.

J’ai pu saisir au bond, malgré ses nombreuses occupations, M. Moles, directeur artistique du Casino de la Forêt et du Casino de la Plage.

« Je vous dirai tout de suite, m’a-t-il déclaré, qu’en ce qui concerne nos établissements, l’exploitation d’une salle de cinéma ne peut être qu’une fantaisie, qu’un appoint sur lequel nous ne pouvons pas compter.
« La clientèle est une clientèle de grand luxe qui s’intéresse uniquement au jeu, au sport et aux belles représentations lyriques ou de comédie.
« Le cinéma est considéré comme une distraction d’essence un peu inférieure par la catégorie d’estivants à laquelle nous nous adressons.
« Pour nous, le cinéma est un simple palliatif, qui nous permet de meubler les jours creux et de compléter notre programme de spectacles quotidiens.

— Mais, en dehors de cette clientèle très spéciale, plus sensible aux attraits du baccara et de la roulette qu’aux productions du septième art, il existe tout de même, au Touquet, bon nombre de baigneurs qui ne demandent pas mieux que de s’asseoir confortablement en face d’un écran sonore ?
Naturellement. Mais cette clientèle plus simple, moins férue de spectacles extraordinaires, est arrêtée à la porte du Casino de la Forêt par une mesure que je qualifierai volontiers de disciplinaire : ici, à partir de 8 heures du soir, la tenue de soirée — smoking et robe décolletée — est obligatoire, et vous comprendrez immédiatement que cette loi draconienne — mais absolument nécessaire en l’occurrence — fait reculer une bonne partie du public sur lequel nous pourrions compter.
« Aussi — je n’ai pas peur de vous le déclarer tout net — le cinéma n’est-il pas, en ce qui concerne le Casino de la Forêt, une source de revenus.
« Les 600 places de notre salle ne sont presque jamais occupées, malgré la qualité des programmes que nous sommes obligés d’offrir au public pour soutenir notre réputation.
« A chacun son métier. Les circonstances nous interdisent, dans un établissement spécialisé comme le nôtre, de nous poser en véritables directeurs de cinéma.
« Encore une fois, nous ne jouons ce rôle qu’à titre exceptionnel.

— Et pour le Casino de la Plage ?
C’est différent. D’abord, dans cet établissement, la tenue de soirée n’est jamais obligatoire, et cette licence y attire beaucoup de « baigneurs moyens » qui ont horreur du fla-fla et des cérémonies. Le cinéma devient alors le moyen, pour cette partie du public, de passer une soirée en marge des exigences du protocole.
« C’est pourquoi nous portons tous nos efforts vers cette salle obscure. Les films que nous y projetons sont « triés sur le volet » et loués pour deux visions. Après avoir été applaudis au Casino de la Plage, ils passent au Casino de la Forêt.
« Des titres ? Eh bien, je vous citerai, pour cette saison.
Le Roi des resquilleursl’inépuisable succès de Milton, La Bataille, La Vie privée d’Henry VIII, La Symphonie inachevée, Roman scandals.

— La clientèle étrangère -— anglaise surtout — qui fréquente Le Touquet, vous incitet-elle à projeter des versions originales avec sous-titres français ?
Non. Nous ne donnons que des versions doublées, pour une bonne raison d’ailleurs : les Anglais qui passent ici leurs vacances se désintéressent complètement du cinéma.

— En somme, la situation n’est guère brillante ?
Non, pour le cinéma, dans notre ressort. Le seul moyen d’attirer le grand public serait peut-être de choisir le moment où des vedettes de l’écran séjournent chez nous — le cas est fréquent — pour organiser un gala au cours duquel ces vedettes se produiraient sur scène, « en chair et en os », suivant une expression consacrée.
« Malheureusement, il nous est impossible de prévoir d’avance l’arrivée des stars et de composer notre programme cinématographique en conséquence.
« Voici, du reste, une constatation qui résume les données du problème : la clientèle de luxe ne vient pas au Touquet pour aller au cinéma… »

Paris-Plage, clientèle française

A deux pas du Touquet, négligemment éparpillée dans sa forêt de pins, Paris-Plage déploie son éventail de villas pressées les unes contre les autres. A côté de la campagne une campagne où le pittoresque s’allie au confortable le plus raffiné du monde — voici la ville, son animation fiévreuse, ses rues bordées de magasins qui portent des noms célèbres à Paris et dans la France entière. Deux cinémas : le Select et le Moulin-Rouge.

M. François, administrateur du Syndicat français des directeurs, qui préside aux destinées du Select, a bien voulu, au cours d’un entretien, me fournir quelques renseignements sur les résultats de son exploitation.
« Parlons d’abord des difficultés que nous rencontrons dans l’exercice de notre profession.
« Nous nous heurtons à une incompréhensible limitation des moyens publicitaires dont nous devrions normalement disposer : circulation de voitures munies de panneaux-réclames, emplacement d’affichage, permission de faire distribuer des prospectus, tout cela nous est avarement mesuré au compte-goutte.
« D’autre part, nous estimons que les charges de toutes sortes qui nous incombent sont absolument disproportionnées avec nos bénéfices, surtout en cette période de crise.
« Mon collègue, M. Bourbier, directeur du Moulin-Rouge, et moi-même, avons fait une démarche corporative auprès de la mairie et du Bureau de bienfaisance pour obtenir la suppression de la taxe municipale et une diminution de 50 pour cent sur le droit des pauvres. Inutile de vous dire que nous n’avons pas encore obtenu satisfaction.
« Songez qu’il s’agit, dans notre cas, d’une exploitation saisonnière et qu’il faut bien que nous arrivions à équilibrer notre budget.
« La clientèle qui fréquente mon établissement — bien que différente de celle qui fréquente le Casino de la Forêt, par exemple — est une clientèle très chic, originaire de Paris et des grandes villes du Nord, à laquelle, par conséquent, je ne puis offrir des bandes médiocres ou périmées.
« J’ai fait des salles combles avec
L’Ami Fritz, Chanson d’une nuit, L’Epervier. Par contre, L’Oncle de Pékin, malgré le nom d’Armand Bernard qui figure en tête de distribution, est tombé littéralement à plat.
« Je vais projeter incessamment
La Banque Nemo, Lac aux dames, Poliche, L’Agonie des Aigles. Mais, devant l’attitude du public, j’ai dû renoncer au succès de gros comique comme Faut réparer Sophie ou Plein aux asJ’ai dû renoncer également aux versions originales de films étrangers, anglais et américains notamment : les Anglais ne vont pas au cinéma quand ils sont en France. On a dû vous le dire déjà.

— En somme, vous avez affaire à un public difficile ?
Très difficile et très exigeant. Pour le contenter, il faut que l’entrepreneur de spectacles consente parfois de lourds sacrifices pécuniaires.
« Ah ! si les pouvoirs publics voulaient avoir la main un peu moins lourde. »

Arnauld de Corbie

A la fin de cet article, Pour Vous annonce la suite avec les villes suivantes (Dieppe, Cabourg, Saint-Malo, Dinard, Berck et Wimereux) mais malheureusement celui-ci n’est jamais paru.


Notre Enquête en province : ROUEN, LE HAVRE

paru dans Pour Vous du 10 mai 1934

paru dans Pour Vous du 10 mai 1934

paru dans Pour Vous du 10 mai 1934

Rouen

Peut-on encore décrire, en quelques lignes, le charme si prenant et si caractéristique de cette vieille cité, joyau de la Normandie qui s’étend majestueuse sur une boucle de la Seine, encadrée de collines riantes ! Comment dépeindre ces dentelles de pierres, ces maisons aux façades ouvragées, ces rues aux couleurs si vives que fréquentent les touristes.
Pourtant, Rouen, « ville musée » comme on s’est plu à juste titre à l’appeler, n’est pas que cela, c’est encore la ville industrielle, commerciale et maritime. Et si l’on veut étudier le problème du cinéma rouennais, c’est vers ce second visage qu’il faut se tourner. 
Malheureusement, là les couleurs sont plus sombres et, de l’avis unanime, l’avenir parait fort chargé…

paru dans Pour Vous du 10 mai 1934

paru dans Pour Vous du 10 mai 1934

A Rouen, une chose frappe au premier abord. A part une salle située sur la rive gauche de la Seine, les autres cinémas se trouvent inscrits dans un quadrilatère formé par les rues Jeanne-d’Arc, de la Grosse-Horloge, de la République et les quais.

Une façade brillamment illuminée nous attire, et dans un bureau directorial nous sommes aimablement accueilli.
« Certes, je ne vous cacherai pas que, à l’heure actuelle, l’exploitation des films est dominée, à Rouen, par la crise industrielle et commerciale que nous subissons fortement, nous explique franchement M. Crousse, qui dirige le Select, jolie salle d’exclusivité de 700 places, nichée près de la « Grosse Horloge ».
« Ensuite, nous sommes très près de Paris, et, de ce fait, nous perdons fatalement une partie de la clientèle rouennaise qui fréquente les salles des Champs-Elysées ou des boulevards. Bien que nous passions les films le plus rapidement possible, le handicap est très dur à supporter. Pourtant, j’ai obtenu cette année quelques jolis succès, puisque des films comme
Cavalcade, La Maternelle, L’Epervier, Back Street, J’étais une espionne font deux semaines, que Bach millionnaire, Nu comme un ver ont atteint leur troisième semaine, et que Tire au flanc est resté à l’affiche un mois entier. Mais nous sommes loin, hélas ! des résultats des années 1931-32 par exemple.

— Passez-vous des versions originales avec sous-titres ?
Rarement… C’est assez difficile. Pourtant, je compte donner
Henry VIII en version anglaise, en raison de la personnalité de Charles Laughton qui peut être difficilement dialogué au doublage, quoique celui de ce film-là soit fort bien fait.

— Et le doublage ?
Très variable ! De bons résultats avec les uns, des semaines moyennes avec les autres : tout n’est qu’en fonction du film, car c’est là la clef du problème. Dans notre ville, c’est bien rarement la vedette qui compte, mais plutôt la qualité du film. La publicité ne nous sert qu’à attirer les spectateurs les deux premiers jours, et… ce sont les conversations particulières qui font le reste. Si le film a plu, la clientèle elle-même nous fait la meilleure propagande qui soit. Pourtant, on me demande parfois quelques artistes, et s’il fallait vous donner un choix, je citerais : Bach, Raimu, Charles Boyer, Murat, Annabella, Gaby Morlay. »

Ce classement est, à quelque chose près, celui que nous fournit le directeur de l’Omnia, la plus grande salle rouennaise, appartenant au circuit Pathé-Natan et qui vient de passer en première vision les deux succès actuels de province : Le Maître de forges et Les Misérables,

« Pour Les Misérables, nous avons obtenu à Rouen les plus fortes recettes de notre exploitation, mais toutes les semaines ne sont pas semblables et si, quelquefois, le défaut de qualité des films peut être une cause d’échec, il nous faut lutter surtout contre les taxes et les prix de l’électricité. »

Nous faisant visiter son établissement, le directeur de l’Omnia nous montre en outre son installation électrique.
« Le taux en est trop élevé et il est impossible d’obtenir un barème dégressif en fonction de la force et de la quantité. Aussi, j’envisage de produire moi-même ma lumière, puisque je dispose de deux machines « ad hoc ». Mais, malgré cela, le problème redoutable des taxes demeure. Naturellement, je ne parle pas de la taxe d’Etat, égale pour tous, mais seulement des taxes municipales que, dans d’autres villes, les exploitants, plus heureux que nous, ont pu faire supprimer ou alléger partiellement. D’ailleurs, tous mes collègues vous parleront eux aussi de l’action commune que nous avons entreprise à cet effet. Interrogez-les ! »

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939

De fait, M. Missika, administrateur directeur de l’Eden, à qui nous avons posé la question, est aussi affirmatif.
« Les taxes, mais elles vont tout simplement supprimer les salles de cinéma, voilà tout ! Comme cela, la question sera résolue. C’est très joli de parler de la crise, si personne ne veut y mettre du sien, comment voulez-vous que nous puissions baisser le prix de nos places tant que quarante pour cent au moins de nos recettes passeront en taxes diverses. Pour ce qui touche l’Etat, nous comprenons bien qu’une demande est difficile à formuler en raison du budget actuel, mais pourquoi, dans les municipalités, y a-t-il deux poids et deux mesures ? Comme on vous l’a dit, nous avons fait une demande pour la suppression des taxes municipales, et si l’on ne veut pas comprendre la situation, il faudra alors envisager la fermeture pendant les mois d’été, c’est-à-dire de juillet à septembre. Nous y sommes bien décidés tous, et cette mesure sera d’autant plus regrettable que notre saison d’hiver est assez courte au fond, en raison de la Foire Saint-Romain, qui se déroule chaque année en octobre et dure six semaines. Cette foire, excellente pour le commerce rouennais, est cependant une grande concurrence pour les cinémas. »

Après un léger silence, M. Missika reprend :
« C’est d’autant plus regrettable que le public aime de plus en plus le cinéma et que seule la question budgétaire l’oblige à se restreindre. Ainsi, cette année,
Le Sexe faible, La Bataille, La Symphonie inachevée, que j’ai passé en version allemande avec sous-titres en français, furent des succès, mais quel regret que ces films ne soient pas passés, par exemple, pendant la saison 1931-32 ! Enfin, l’heure présente seule compte, et je vous avoue que je l’envisage avec un certain pessimisme. »

Cette opinion, nous l’avons rencontrée aussi au Palace Opéra, jolie salle de première vision où M. Gosselin, le chef de poste, en l’absence du directeur M. Tabet, a bien voulu nous renseigner.
« Oui, nous sommes loin des succès passés, avec
Tarzan par exemple, quoique notre clientèle nous soit restée fidèle… Mais elle est forcément obligée de se restreindre et choisit ses films. Pourtant, je vous citerai quelques titres intéressants : Belle de nuit, Je suis un évadé, Mata-Hari, Fra Diavolo. Il en est de même pour les vedettes comme Garbo et Ramon Novarro, qui conservent leur popularité malgré le doublage.

— Passez-vous le double programme ?
Très facilement, les spectateurs aiment les longs spectacles (trois heures au moins) et préfèrent deux films aux premières parties assez difficiles à obtenir de bonne qualité. »

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939

Que ce soit premières ou secondes visions, on retrouve le même goût populaire pour les comédies dramatiques ou les films de classe. Mme Moch, en l’absence de son mari, nous le confirme pour l’Olympia, salle de 1.200 places faisant huit représentations par semaine. Elle inscrit à son programme : Bach millionnaire, L’Homme à l’Hispano, CavalcadeLes MisérablesFra Diavolo et les versions allemandes de La Symphonie inachevée et de Jeunes filles en uniforme.

Cette enquête serait incomplète si nous passions sous silence quatre salles de seconde vision à Sotteville qui, avec des programmes à peu près identiques, passent avec succès toute la gamme des films populaires. Citons au hasard de la plume : Les Misérables, au Majestic ; Fedora, au Jean-Jaurès ; Paprika, au Voltaire, et Le Crime du bouif, au Ciné Trianon.

Le Havre

paru dans Pour Vous du 10 mai 1934

paru dans Pour Vous du 10 mai 1934

Peut-être plus touchée encore que Rouen, Le Havre connaît des temps difficiles en raison du ralentissement des transactions maritimes. Or, peut-on s’imaginer Le Havre sans navigation ? La vie de la ville n’est-elle pas fonction directe de l’activité de son port ? Depuis le jour où les cargos désarmés attendent, hauts sur l’eau, le fret qui leur permettra de reprendre leur dur travail sur les océans, Le Havre s’est engourdi peu à peu, entraînant dans sa gêne la presque totalité de son commerce local.
Comment lutter contre cet état de choses ?
La solution n’est pas du domaine des exploitants qui, malgré leurs efforts incessants pour attirer vers eux une clientèle plus rare, se défendent difficilement, luttant contre la concurrence, l’impôt trop lourd et les nombreux frais qui grèvent les salles.
La ville, très étendue, possède en effet un nombre assez grand de cinémas qui, à rencontre de Rouen, ne se trouvent pas groupés dans le même quartier. Suivons donc un itinéraire sans nous occuper des classifications.

Tout d’abord, près du port, se trouve le Kursaal, fréquenté en grande majorité par les commerçants. M. Cartier, un des plus anciens directeur havrais, qui le dirige, nous résume clairement les difficultés de l’heure et les remèdes à y apporter.
« Nous reverrions assez facilement notre clientèle de jadis si nos charges n’étaient pas si lourdes, car le public havrais aime le cinéma. Tenez, voici mes meilleurs titres :
Le Chemin de la vie, La Maternelle, CavalcadeCe qu’il faut donner, ce sont de bons films et des films abondants. Ainsi suis-je partisan du double programme lorsque l’on peut grouper deux bonnes productions. Mais tant que nous aurons de lourdes taxes, qu’espérer ?… »

Le double programme. M. Englebert, le nouveau directeur de l’Empire, bel établissement d’exclusivité de 1.500 places, en est plutôt adversaire.
« Cela est très difficile avec les premières visions, d’autant que les films en seconde vision passent trop rapidement après les exclusivités, et nous perdons une partie des spectateurs qui se déplaceraient s’il leur fallait attendre plus longtemps pour revoir le film dans leur salle habituelle. Que voulez-vous, malgré de bons succès comme
La Bataille, L’Epervier, Le Sexe faible, La Vie privée d’Henry VIII, tout le problème réside actuellement dans la question des taxes et du tarif du courant électrique, et tant que nous n’aurons pu obtenir un arrangement plus favorable, nous ne pourrons rien faire d’utile. Remarquer que tout le monde y gagnerait, puisque nous baisserions le prix des places, seul facteur susceptible de nous ramener les spectateurs que la crise a éloignée de nous. »

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939

Les taxes, l’électricité, ces deux mots se retrouvent dans toutes les bouches et peuvent fournir le « leitmotiv » de cette enquête, et si M. Boursier, qui dirige les deux salles Pathé-Natan, le Select de première vision et l’Eden de seconde, est satisfait de l’exploitation des Misérables, du Maître de forges, d’Il était une fois, de La Dame de chez Maxim, par exemple, il ne peut que nous confirmer l’urgence même d’un arrangement qui s’impose.

En fait, les bons films ont connu la faveur du public. A l’Alhambra, salle de première vision que dirige M. Maleyran, ce sont : Un soir de réveillon, Tire au flanc, Le Signe de la Croix ; et au Carillon, où M. Chassain, son directeur, pratique le double programme, nous trouvons : Son homme, La Rue sans nom, IF1 ne répond plus, Tout pour l’amour, Scarface (en version anglaise). N’est-ce pas la preuve d’un certain éclectisme chez les spectateurs ?

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939

D.R. Le Tout-Cinéma 1938-1939


Ainsi le genre comique alterne avec la comédie dramatique, et Bach, Milton, Fernandel, Murat, Boyer, Gaby Morlay, Garbo, Florelle, Annabella forment certainement liste type des vedettes aimées du public.
Citons encore, dans différents quartiers, quelques salles de seconde vision, comme le Ciné-Palace, le Normandy — nouvel établissement — Le Royal, ainsi que plusieurs cinémas à Sanvic et Sainte-Adresse ; mais revenons à la base du problème dans ces deux villes de la Seine-Inférieure. Certes, la crise, indéniable, a diminué fatalement les ressources des spectateurs. Mais pourtant, et quoique d’aucuns se plaisent à dire le contraire, le cinéma est toujours en grande faveur auprès du public. Alors, pourquoi l’en éloigner en ne voulant pas comprendre que si une réforme est nécessaire dans la production des films, un allègement des charges fiscales de toutes sortes est obligatoire et urgent si l’on veut éviter une crise plus profonde.

Le jour où l’impôt devient hors de proportion, la matière imposable disparaît peu à peu, et nous ne pensons pas que ce soit le désir du législateur.
Mais les pouvoirs publics voudront-ils le comprendre et accepteront-ils de se rendre compte que chacun contribue pour son humble part à l’édifice. Ne tuons pas, petit à petit, les salles de cinémas par une foule de taxes qui viennent se greffer sur les impôts d’Etat déjà lourds !
Il faut réduire la fiscalité si l’on veut ne pas voir disparaître ceux qui luttent encore. Est-ce là un désir insensé ? Nous ne voulons pas le croire, car il n’est que le reflet d’une juste nécessité.
Mais sera-t-il entendu un jour prochain ?

Gaston Biard


Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

sauf « Le Tout-Cinéma 1938-1939 » Collection personnelle Philippe Morisson

 

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