Les entretiens de Max Ophüls dans Pour Vous (1935-1939) 1 commentaire


Depuis le 29 novembre, la Cinémathèque française rend hommage au réalisateur Max Ophüls à travers une large rétrospective qui court jusqu’au 31 décembre 2017.

C’est toujours un bon prétexte pour ressortir des archives ces vieux articles que nous affectionnons.

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Nous avons ainsi retrouvé trois entretiens que Max Ophüls donna à la revue Pour Vous tout au long des années trente. Ils correspondent aux films : La Signora di tutti (La Dame de tout le monde ), Werther et De Mayerling à Sarajevo.

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Nous avons rajouté deux autres articles à la suite en rapport avec De Mayerling à Sarajevo. Il s’agit tout d’abord d’un article au début du tournage autour de sa principale héroïne Edwige Feuillère (à lire ici). Puis nous terminons par un entretien avec le dialoguiste du film, André-Paul Antoine, qui avait déjà collaboré avec Max Ophüls plusieurs fois en France sur les films La Tendre Ennemie (une adaptation de son roman du même nom) et Sans lendemain dont il était l’un des scénaristes. Dans cet entretien,  André-Paul Antoine évoque la suite du tournage du film alors que la seconde guerre mondiale vint de débuter, que Max Ophüls est « engagé aux tirailleurs et ne viendra en permission que dans quelques jours », et que du coup c’est lui qui dirigea Gilbert Gil pour tourner l’une des scènes phares du film (à lire ).

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Signalons que samedi prochain seront projetés à la Cinémathèque française : De Mayerling à Sarajevo (à 15h) puis Le Roman de Werther (à 17h).

Quant à La Signora di tutti il reste une projection, le 23 décembre à 21h.

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Bonne lecture !

Max Ophüls nous parle du cinéma italien

paru dans Pour Vous du 3 Janvier 1935

Pour Vous du 3 Janvier 1935

Pour Vous du 3 Janvier 1935

Le cinéma italien a tenu une grande place aux environs de 1914. C’est d’Italie que sortirent les premières reconstitutions historiques. On se souvient peut-être encore de ces tableaux grandioses et d’une réelle beauté : Cabiria, Jules César, Quo Vadis On se souvient peut-être aussi de ces artistes émouvantes et passionnées qui s’appelaient Pina Menichelli, Almirante Manzini, Francesca Bertini (celle-ci n’a pas cessé de tourner).

Depuis cette époque brillante, nous n’avons guère vu venir d’Italie que des productions éparses : Théodora, La Nef de Gabriele d’Annunzio, réalisé par le fils de celui-ci avec Ida Rubinstein ; récemment, le parlant nous apporta de Milan une comédie charmante : Les Hommes, quels mufles ! Aujourd’hui nous arrive La Femme de tout le monde, que l’heureux réalisateur de LiebeleïMax Ophüls, a tourné à Rome.

Max Ophüls croit à une renaissance du cinéma italien.
« Chaque chose doit venir en son temps. Bien que le Duce s’intéresse énormément au cinéma, le gouvernement fasciste n’avait pas jusqu’à ces derniers temps établi de plan précis pour rajeunir l’industrie cinématographique italienne. A présent, c’est fait. Le comte Ciano, qui est déjà à la tête de la presse, a été chargé de prendre en mains le cinéma, et de véritables petits miracles n’ont pas tardé à se produire. Aujourd’hui en Toscane, à Terrenia, près de Livourne, s’élèvent les bâtiments des plus beaux studios d’Europe. Sous une lumière admirable est en train de naître un Hollywood méditerranéen qui, à mon avis, sera un paradis pour les cinéastes.

— Y a-t-il déjà un programme de production établi ?
Je le crois, mais les studios sont à peine achevés et je ne sais ce que l’on y tournera après avoir fait la version cinématographique des
Cent Jours, la pièce de Benito Mussolini.

Pour Vous du 27 décembre 1934

Pour Vous du 27 décembre 1934

— Ce n’est pas à Terrenia que vous avez réalisé La Signora di tutti ?
Non, c’est à Rome où je dois retourner en mai pour porter à l’écran Le Barbier de Séville. Ce n’est pas non plus pour la nouvelle organisation, en quelque sorte nationale, que j’ai fait La Signora di tutti, mais pour un producteur nouveau, qui est un grand éditeur de Milan et qui possède un grand nombre de journaux. C’est en voyant le succès obtenu par le roman de Salvator Gotta, paru dans une de ses publications, qu’il a eu l’idée d’en tirer un film et que j’ai été appelé à le mettre en scène. J’ai travaillé d’ailleurs dans les meilleures conditions et j’ai pu garder auprès de moi mes collaborateurs habituels. D’autre part, j’ai trouvé à Rome une organisation parfaite qui a énormément facilité ma tâche : en particulier en ce qui concerne l’engagement des acteurs.

« Vous savez comme c’est difficile, quand on n’est pas du pays, de faire le choix de ses interprètes. On est prêt à s’enthousiasmer à faux sur la première figure venue, de même qu’on a tendance à se montrer sévère pour des artistes qui sont populaires depuis des années, mais que l’on n’a pu voir sous un jour favorable. A Rome, en huit jours, j’ai connu tous les acteurs d’Italie, grâce à la merveilleuse organisation de la corporation des artistes.

« Le système corporatif a du bon : plus d’agents qui cherchent à saigner à la fois l’acteur et le producteur, plus de perte de temps et d’erreurs ; la corporation vous fournit dix noms pour chaque rôle prévu dans votre distribution, elle vous donne tous les renseignements utiles sur ses membres et leurs états de service et ne vous impose jamais telle personne plutôt que telle autre. De plus, on reste libre d’engager n’importe quel débutant ou artiste non encore affilié à la corporation. Ainsi je n’ai été nullement gêné pour donner à une jeune artiste dont le nom était encore mal connu, Isa Miranda, le rôle principal de La Femme de tout le monde. Pour les rôles secondaires ou épisodiques, je n’ai eu que l’embarras du choix.

« Chez tous ceux qui m’ont entouré, j’ai trouvé une inépuisable bonne volonté, même quand j’exigeais des travaux techniques particulièrement difficiles à exécuter. Il y a, du reste, d’excellents techniciens là-bas, mais le matériel n’est pas aussi moderne qu’à Londres, Berlin ou Paris. Mais, je vous l’ai déjà dit, l’effort nécessaire est d’ores et déjà fourni pour rattraper le temps et le rang perdus. C’est peut-être d’Italie que viendront les productions les plus intéressantes du cinéma d’ici à quelques mois. Au cinéma, quand il a un bon outil et de bonnes équipes pour s’en servir, le réalisateur a des ailes. Ce qui est à souhaiter, c’est qu’une collaboration commerciale et artistique s’établisse bientôt entre la France et l’Italie, grâce à ce renouveau. Qu’en pensez vous ?

— Je pense que rien ne s’y oppose. » 

J.G. Auriol

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AUX SONS D’UNE MUSIQUE VIENNOISE
Max Ophüls nous parle de « Werther »

paru dans Pour Vous du 1 Juin 1938

Pour Vous du 1 Juin 1938

Pour Vous du 1 Juin 1938

L’autre jour j’ai vu Max Ophüls. Je lui ai demandé de me parler de… Werther. Il se montra réticent et peu loquace, tout d’abord. Il préféra parler d’autre chose… De son amour pour la musique, la littérature, tout ce qui est beau… De sa courte carrière journalistique.

Enfant, il apprit le piano, et il avait déjà acquis une certaine virtuosité lorsqu’un jour il sentit qu’il ne serait jamais un grand pianiste. Alors pourquoi continuer ? Du journalisme, il en fit pendant six mois. Après, il commença la mise en scène de théâtre qui finit par l’amener au cinéma.

J’aime mon métier, il faut toujours aimer son métier ou, alors, faire autre chose… Vous aimez le journalisme ? C’est bien ça.

— Et Werther ?

Ne parlons pas de Werther, voulez-vous ? On m’a donné aujourd’hui à lire un livre qui sera peut-être le scénario de mon prochain film, lorsque Werther sera terminé : c’est une chose assez curieuse… Mais ne voulez-vous pas aller prendre un verre ?

A Montmartre, en descendant la rue Pigalle, des enseignes lumineuses rouges, bleues, or nous invitent… Nous pénétrons dans un établissement de nuit où l’orchestre joue aussi bien les rumbas et tangos à la mode que la musique viennoise. Et là, aux sons d’une valse de Strauss qui nous rappelle l’atmosphère de Liebelei, Max Ophüls me parla de Werther.

C’était mon rêve depuis toujours : faire un jour un film qui s’inspirerait de l’œuvre de Gœthe. Voyez-vous, Werther ne pourra pas être un mauvais film, car il y a à la base une des plus belles histoires que le génie humain ait crées. L’amour de Werther pour Charlotte est une chose si pure, si douce, si humaine. Une histoire qui peut nous arriver à nous, comme elle arriva jadis au jeune Gœthe, amoureux de Lotte Buff, la femme d’un ami.

La lumière tamisée incite Ophüls aux confidences. Comme je lui dis que j’ai cherché dans ses autres films le metteur en scène de Liebelei, il me répond :

Moi aussi, je l’ai cherché.

» Celui de mes films que j’ai beaucoup aimé en dehors de Liebelei, c’est la Tendre ennemie. Savez-vous pourquoi ce film a des qualités ? Parce qu’il y a à la base un bon scénario : André-Paul Antoine a écrit une jolie chose. On ne fera jamais un grand film avec un mauvais sujet.

» Il s’agit pour le metteur en scène de savoir interpréter sans trahir le sujet. Essayer d’exprimer par les images ce qu’un Schnitzler, ce qu’un Goethe ont écrit, voilà qui est magnifique. Mais il ne faut jamais changer le sens. Si on croit pouvoir faire mieux qu’un Goethe, alors pourquoi faire de la mise en scène ? Autant écrire… Un Toscanini se contente d’interpréter Mozart ou Wagner. S’il croyait pouvoir faire mieux que ses illustres maîtres, il composerait.

» Vous connaissez Werther ? Sans doute, mais s’il y a longtemps que vous l’avez lu, relisez-le : vous y découvrirez de si jolis passages… Tenez, quand Werther et Charlotte se rencontrent pour la première fois, ils croient se reconnaître.

— Je vous connais depuis longtemps, lui dit-il, et vous aussi vous me connaissez…

— Oui, mon petit frère m’a parlé de vous…

— Mais non, nous nous connaissons depuis longtemps…

C’est que l’amour est né entre eux… Mais Charlotte qui n’est pas libre ne veut pas admettre son penchant. Tandis que Werther pense avoir enfin trouvé celle qu’il avait attendue depuis toujours.

» Et les silences, ces silences qui en disent long. Vous lez verrez avancer côte à côte sous le ciel de printemps, dans la campagne, parmi les fleurs et les arbres baignés par la pluie…

» J’ai trouvé en Alsace des coins merveilleux, une vieille église où seront publiés les bans d’Albert et de Charlotte, l’hôtel de ville avec son beffroi d’où les cloches carillonnent l’ancienne mélodie :

— Comment pourrais-je, oh cher amour / Cesser de t’aimer un jour.

» Et les petites maisons si rapprochées d’où l’on se parle de fenêtre à fenêtre, derrière les pots de géraniums rouges et blancs…

» Vous voulez bien que nous buvions cette dernière coupe à Werther et à ses interprètes : Pierre Richard-Willm, Annie Vernay et Jean Galland ? »

Marguerite Bussot

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Nous avons trouvé cette photo tirée du film Werther dans le numéro du 14 décembre 1938 de Pour Vous, avec Annie Vernay et Pierre-Richard Wilm.

Pour Vous du 14 décembre 1938

Pour Vous du 14 décembre 1938

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Aux environs de Senlis, on tournait, en extérieurs, « De Mayerling à Sarajevo »

paru dans Pour Vous du 13 Septembre 1939

Pour Vous du 13 Septembre 1939

Pour Vous du 13 Septembre 1939

Edwige Feuillère et John Lodge évoquaient, dans ce film de Max Ophuls, les événements de juillet 1914..

Après avoir traversé Senlis, nous suivons une route qui se déroule entre des haies de roses ; sur la  gauche, de grands bois coupés de clairières ; l’auto suit alors une avenue ombreuse et voici le château où Max Ophüls tourne De Mayerling à Sarajevo.

Edwige Feuillère court en riant sur les pelouses ; elle est coiffée d’un haut de forme auquel s’enroule un voile bleu, serrée dans un costume de cheval, et fouette l’air embaumé des tilleuls à coups de cravache ; sa joie de vivre et ses dons d’expression semblent encore avivés par le cadre de nature où elle se meut : ses yeux de velours ont un regard attendri sous les ombrages, sa voix mordante semble chargée de caresses :
— Voyons ! Mesdemoiselles !

Les cinq archiduchesses accourent ; elles ont coiffé le tricorne de chasse et balancent leurs boucles dans le vent : Jacqueline Marsan caracole, saute de cheval en souplesse et présente un ravissant visage de brune aux yeux bleus ; elle a dix-sept ans ; Monique Clariond suit, et toutes les cinq s’abattent sur la pelouse sur un signe de Max Ophüls.
John Lodge apparaît en costume de hussard à brandebourgs.

C’est l’archiduc François-Ferdinand, explique Jean Faurez, assistant ; son père, le vieil empereur, désire le marier et c’est pour cela qu’il séjourne au château de Presbourg, parmi les archiduchesses !
Mais il est épris de Sophie Chotek, déclare Max Ophùls. En effet, l’archiduc s’incline, s’empresse et vient se poster à la droite d’Edwige Feuillère.

Salvator a eu une drôle d’idée de la prendre comme dame de compagnie de ses filles (Salvator-Aimé Clariond est le père des cinq amazones) ; enfin, il paraît qu’un photographe veut prendre ce tableau pour la postérité et une scène burlesque s’ensuit. Un homme, cravaté de foulard à pois, s’avance, enfouit son visage sous un voile noir, braque son appareil et donne des signes de ravissement.
Nous sommes en juillet 1914… murmure Marcel Blitstein (Marcel Blistène.ndlr).
Le beau couple ! disent les machinistes ; et ils projettent des écrans éblouissants sur l’archiduc et la tendre Sophie ; Lefèvre, opérateur, sifflote l’air célèbre de Misraki.

John Lodge paraît gigantesque et Edwige Feuillère déclenche ses courants : le photographe veut que « ce soit symétrique », galope, s’élance, les déplace, jongle avec les altesses.
Deux à droite ! trois à gauche !
Une… deux… attention ! Altesse !…
Mais qu’il est drôle, ce photographe ! dis donc ! cousin ? dit Jacqueline Marsan qui a le fou rire.

Les archiduchesses s’ébrouent et filent, rieuses, vers leur pur sang ; Edwige Feuillère s’éloigne après un gracieux :
Vous permettez ? à l’archiduc.

Pour Vous du 13 Septembre 1939

Pour Vous du 13 Septembre 1939

A cette seconde, John Lodge lui assène un regard chargé d’amour.

Les événements De Mayerling à Sarajevo se poursuivent dans une atmosphère excessivement amoureuse et M. John Lodge, que nous avons applaudi dans Koenigsmark et l’Impératrice rouge, est venu tout exprès de Hollywood pour faire sa cour à la comtesse Sophie Chotek (Edwige Feuillère) ; ils continuent à se donner rendez-vous dans les paysages les plus variés et tournent en ce moment au bord de la Méditerranée.

Parmi ces aventures accompagnées par la musique de Strauss, nous verrons François-Joseph (Jean Worms) et Marie-Thélézia (Gabrielle Dorziat) dans des tableaux fabuleux de la Cour des Habsbourg ainsi qu’Aimos, Colette Régis, Marcel André, etc.
Le scénario est de Marcelle Maurette et Luckmayer.

Confions enfin aux lectrices de Pour Vous qu’Edwige Feuillère, l’héroïne de ce film, adore la musique, et qu’elle parvient à travailler son piano, forger du Chopin et du Falla, malgré les rôles mouvementés qu’elle joue sans désemparer depuis 1931 (lors de son premier prix du Conservatoire, classe Duflos) ; elle aime lire les classiques, Stendhal en particulier, mais chérit aussi l’œuvre de Giraudoux ; elle dort dans une chambre vert pomme, apprend ses rôles dans son salon Second Empire, capitonné de satin blanc, et étudie déjà son nouveau personnage de Faux Jourqu’on répétera prochainement au théâtre de l’Œuvre.

A.-P. Barancy

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Nous ajoutons à ces trois entretiens, cet article sur le début du tournage de « De Mayerling à Sarajevo », qui ironiquement commence quelques semaines avant le début de l’autre Guerre Mondiale, celle de 39-45.

EDWIGE FEUILLÈRE à la cour des Habsbourg

paru dans Pour Vous du 2 Août 1939

Pour Vous du 2 Août 1939

Pour Vous du 2 Août 1939

L’aigle bicéphale des Habsbourg ne savait pas qu’il était photogénique. Après Rodolphe, tous les archiducs vont y passer, et nous allons voir à l’écran, une à une les plus mystérieuses et les plus éclatantes aventure de cette singulière famille : celle de l‘énigmatique Jean Orth, l’archiduc de la pampa ; celle du dément qui arrivait nu, sur son cheval, au café Sacher ; ou l’aventure suprême, celle du mélancolique Hamlet de Schônbrunn, qui a été l’empereur Charles.

Aujourd’hui, c’est le tour de François-Ferdinand et de la comtesse Chotek, sa femme : pas de fantaisie ni d’humour dans leur histoire, mais la terrible rumeur de la fatalité en marche. Le drame de Sarajevo, auquel aboutit leur histoire — et le film que tourne en ce moment Max Ophüls — marque aussi bien la fin d’une dynastie que la fin des temps où régnait encore la douceur de vivre.

De Mayerling à Sarajevo, c’est surtout Sophie Chotek, c’est-à-dire Edwige Feuillère. Et, au studio où on le tourne, on ne devine pas encore la grande ombre noire du destin. Quand j’y arrive, j’y suis accueilli par le sourire calme et un peu ironique d’Edwige Feuillère ; mais l’ironie disparaît aussitôt que la caméra commence à fonctionner. Le visage d’Edwige Feuillère n’est plus que douceur : car elle est entourée de ses trois enfants — les enfants de la comtesse Chotek — et leur fait, avec l’aide de la lanterne magique, un petit cours d’histoire et de géographie, tantôt grave et tantôt gai. Aimos, majordome débonnaire, fait passer les vues, les mains gantées de blanc. Cette paisible soirée en famille s’écoule tendrement : si on ne voyait pas les arbres de Schônbrunn par la fenêtre, on pourrait se croire ailleurs que dans la famille d’un archiduc. Et je crois que cette simplicité et ce charme sont le leitmotiv psychologique du film…

Comme le charmant Max Ophüls et son premier opérateur, Curt Courant, mettent au point avec une méticuleuse attention le « transparent » qui permet de photographier le faisceau lumineux de la lanterne magique, je m’approche d’Edwige Feuillère. Elle porte une robe que je suis incapable de décrire, mais qui me paraît tout bonnement merveilleuse ; elle rit de mon admiration pour sa taille de guêpe (je crois qu’on dit ainsi) et pour sa hautaine douceur. Puis elle se rembrunit :
Encore un film où je vais mourir, à la dernière bobine : comme dans
Sans lendemain, comme dans L’Emigrante…

Pour Vous du 2 Août 1939

Pour Vous du 2 Août 1939

Mais son sourire reparaît aussitôt : le phénix n’est pas seul à renaître avec une narquoise rapidité de ses cendres. Et je crois bien qu’Edwige Feuillère se propose de renoncer, pour ses prochains films, à ces tragiques décès.

Voilà François-Ferdinand, l’archiduc sage : il est grand, très grand, comme seul John Lodge peut l’être, et, sanglé dans son uniforme, il sourit sous sa mince moustache. Sarajevo est encore loin à venir… Et le sévère Aimé Clariond, ainsi que l’empereur Jean Worms, ne sont pas là, avec leur soucieuse austérité.

Nino Frank

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Nous ajoutons également celui-ci sur la fin du tournage de « De Mayerling à Sarajevo », alors que la guerre a éclaté, que Max Ophüls a été mobilisé et remplacé par André-Paul Antoine, que John Lodge est reparti à Hollywood et que Gilbert Gil a obtenu une permission pour tourner ses scènes.

On achève « De Mayerling à Sarajevo »

paru dans Pour Vous du 27 Décembre 1939

Pour Vous du 27 Décembre 1939

Pour Vous du 27 Décembre 1939

Billancourt. Deux plateaux sont occupés : sous la direction de Jacques Feyder, Michèle Morgan tourne un raccord de La Loi du Nord. Dans quelques jours, elle sera sur la Côte d’Azur pour tourner le film de Julien Duvivier, Untel Père et fils.

Et, sous la direction d’André-Paul Antoine, recommencent les prises de vues de François-FerdinandJamais encore je n’ai vu André-Paul Antoine sous les espèces d’un metteur en scène : c’est comme scénariste, dialoguiste et metteur en ondes que je le connais.
Vous ne m’étonnez pas ! Il y a quinze ans que je n’ai plus fait ce métier, que j’aime pourtant. Et si je suis ici aujourd’hui, c’est que Max Ophüls, qui a dirigé déjà la plus grande partie du film, est engagé aux tirailleurs et ne viendra en permission que dans quelques jours…
» Contemplez ce décor de grange, et avouez qu’il est balkanique en diable ! »
C’est un décor de grange avec des fagots, des cages vides, des tonneaux. Mais particulièrement balkanique ?… Pourquoi ?

Voilà, voilà…
Sur le mur du fond, l’accessoiriste vient de fixer une planche où se trouve, peinte en noir, une silhouette marquée de cercles blancs au front et au cœur : c’est une cible sur laquelle des conjurés vont s’exercer… L’atmosphère, en effet, s’orientalise sérieusement et, quand pénètrent des comitadjis bosniaques, en fez, blouse rouge, culotte et veste soutachée, les Balkans entrent avec eux.

François-Ferdinand paraissait, de tous les films commencés avant la guerre, celui qui serait le plus difficile à terminer : John Lodge, vedette masculine et qui incarne l’archiduc, avait dû regagner l’Amérique dès le début des hostilités.
Peut-être pourra-t-il revenir… Nous avons reçu un câble nous donnant son accord et le
clipper fait vite entre les Etats-Unis et l’Europe, mais, par ailleurs, nous sommes pressés par le temps… Il faut toujours espérer que les choses s’arrangeront au mieux : sans optimisme, on ne fait pas de cinéma !

» Je voudrais vous signaler que la partition, fort brillante, est due à Oscar Strauss, véritable ami de la France, Viennois naturalisé, comme vous le savez, et plus fier de sa rosette d’officier de la Légion d’honneur que de son plus grand succès musical. Maintenant, si vous voulez voir Gilbert Gil, qui a obtenu quelques heures pour tourner de courtes scènes indispensables, profitez de ce qu’il n’est pas encore sur le plateau : après cela, toutes ses minutes seront comptées. »

Mince en son veston noir usagé, le visage transformé par la cravate lavallière et les cheveux coupés à la mode d’il y a vingt-cinq ans, voici Prinzip, l’étudiant de qui le coup de revolver déchaîna l’autre guerre…
Je ne sais vraiment plus comment j’ai vécu cette armée
1939, avoue Gilbert Gil. Je finissais Nuit de Décembre et combien j’ai aimé ce rôle mélangé de jeunesse, de gaieté insouciante, de violence, de tendresse et de drame ! — lorsque j’ai commencé mon service militaire.

» Peu de mois plus tard, le rôle de Prinzip me fut offert dans François-Ferdinand, rôle très court, où je suis presque seul, la plupart du temps, sauf, bien entendu, lorsque je tue Edwige FeuillèreSophie Chotek et John Lodge-l’archiduc. J’obtins une permission régulière d’une semaine : c’était plus qu’il ne m’en fallait. Pendant deux jours, je tournais sans arrêt à Romans, sous la direction de Max Ophuls… et puis je fus rappelé. Du service militaire je passais à la mobilisation, comme tous les camarades de mon âge. »

Claude Eloin

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour en savoir plus :

La notice biographique de Max Ophuls sur le site de l’Encinémathèque.

La Rétrospective Max Ophüls à la Cinémathèque française jusqu’au 31 décembre 1937.

« MAX OPHÜLS, L’ÉPRIS DE VERTIGES » sur le site de Libération.

Max Ophuls – Bande-annonce from La Cinémathèque française sur Vimeo.


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Commentaire sur “Les entretiens de Max Ophüls dans Pour Vous (1935-1939)

  • Guilhem Claude

    C’était une autre époque pourtant pas si lointaine, en 1974 Edwige Feuillère au cours d’un entretien télévisé m’avait brusquement interrompu pour me dire, ou plutôt m’ordonner : « appelez moi Madame ! »…
    Rappel à l’ordre bien nécessaire, elle avait 39 ans de plus que moi.