Panthéon et salle de classe : le ciné-club (Cinévie 1946)


Cela fait longtemps que nous voulions vous proposer cet article non signé paru dans la revue Cinévie qui évoque l’essor après-guerre des Ciné-Clubs.

Dans les années qui vont suivre, ce grand mouvement d’ampleur va engendrer ce que l’on appellera la Cinéphilie et dont les fervents partisans vont fonder des revues comme PositifLes Cahiers du cinéma et bien sûr certains deviendront même cinéastes.

Ainsi, dans cet article nous allons croiser André Bazin, Henri Langlois, de nombreux anonymes passionnés et même Joseph Kosma !

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L’article évoque également la fameuse et puissante Fédération française des ciné-clubs qui éditera un bulletin ambitieux et passionnant, Ciné-Club, et regroupera jusqu’à 150 000 membres et 180 clubs répartis dans toute la France. Signalons qu’elle fut créé à l’initiative de Jean Painlevé ce que l’article ne nous dit pas.

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C’est donc un témoignage rare sur les débuts de la Cinéphilie en France et plus particulièrement à Paris que vous allez pouvoir lire ci-dessous. Nous avons rajouté à la fin la programmation des films projetés dans les plus importants Ciné-Clubs parisiens, parue dans ce même numéro de Cinévie.

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Mais bien sûr n’oublions que les Ciné-Clubs existaient déjà auparavant et connurent leur premier âge d’or dans les années 20 et au début des années trente, même s’il s’agissait essentiellement d’un mouvement parisien avec des figures comme Louis Delluc, Léon Moussinac, Jean Tedesco et bien d’autres.

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Bonne lecture !

Panthéon et salle de classe : le ciné-club

paru dans Cinévie du 6 février 1946

 Cinévie du 6 février 1946

Cinévie du 6 février 1946

Pour 100.000 spectateurs, le Septième Art est une sorte de religion, dont M. Bardonnet est le grand-prêtre.
Inspirateur clandestin sous l’occupation, de la Fédération des Ciné-Clubs, M. Bardonnet la préside aujourd’hui dans la liberté retrouvée.

 Cinévie du 6 février 1946

Cinévie du 6 février 1946

Il a ses diacres, les soixante animateurs des soixante Ciné-Clubs de France, ses chapelles où l’on projette dans le recueillement les grands classiques. Ses martyrs — Delluc, Vigo et Canudo. Ses prédicateurs, ses apôtres — Moussinac. Bessy — et, bien entendu, ses fidèles.

Son évangile a ses commandements et ses impératifs :
— Le public tu initiera au bon cinéma seulement.
— Les mauvais films tu proscrira et les sifflera vaillamment.
— Concurrence point ne fera aux distributeurs-exploitants.

Subventionnés par la Direction générale du Cinéma, protégés par le ministre de l’Education nationale, les ciné-dubs, ne sont pas des associations à but lucratif.
Ils se proposent au contraire de défendre les œuvres de qualité contre l’oubli ou les marchands de soupe, de créer une élite de spectateurs avertis, de déceler enfin des talents nouveaux parmi les adhérents.
Étroitement spécialisés, s’adressant à un public défini, ils ont chacun leur caractère propre et leur physionomie particulière. Ils s’adressent à tous les milieux et à tous les âges.

Cinévie du 6 février 1946

Cinévie du 6 février 1946

C’est ainsi que les clubs Cendrillon et Ciné-Jeune présentent chaque semaine aux enfants des films interdits aux grandes personnes.

Cinévie du 6 février 1946

Cinévie du 6 février 1946

Le Cercle Technique du Cinéma est destiné, comme son nom l’indique, aux techniciens : salle attentive, grave. C’est un cercle d’études.

Les apprentis-cinéastes, cheveux longs, vestes longues, « Camel » à la bouche, l’air lointain, fréquentent Forces Nouvelles, qui leur présente des oeuvres de qualité, et les élèves des cours de cinéma qu’ils auront peut-être à diriger demain.

Les étudiants ont leur Club Universitaire. Ils ne manquent pas de chahuter le conférencier. Fanatiques pour la plupart, du septième Art, ils rencontrent au Club Français ou dans l’une de ses trente sections de province, des employés, des médecins, des avocats, des journalistes, et même des acteurs. Il y a autant de styles que de groupes. Le Cercle du Cinéma, qu’anime, avec une nonchalance spirituelle et désinvolte H. Langlois, fondateur de la Cinémathèque, se consacre à une rétrospective des grands classiques, et s’adresse à un public déjà formé.

Cinévie du 6 février 1946

Cinévie du 6 février 1946

C’est le point de ralliement des esthètes du boulevard Saint-Germain et des zazous d’Auteuil. On admire au commandement, on se pique d’existentialisme, parce que l’existentialisme est à la mode, et que l’admiration est le lot des disciples.

Langlois soumet à son public de curieux questionnaires qui procèdent du professeur Freud et de Marie-Claire. Personnalité attachante et brouillonne, mais qui fait beaucoup pour l’intelligence du cinéma.

Cinévie du 6 février 1946

Cinévie du 6 février 1946

Les Jeunesses Cinématographiques, le plus important des ciné-clubs, qui réunit environ 3.000 membres, ambitionnent d’éduquer des jeunes venus de tous les horizons sociaux. Projections commentées, visites de studios, conférences, débats publics, les J. C. ne négligent aucun mode de vulgarisation. Leurs adhérents travaillent par petits groupes de dix, dirigés par un responsable. Ils croient à leur mission, sont réfléchis et convaincus.

Cinévie du 6 février 1946

Cinévie du 6 février 1946

Il y a aussi le Ciné-Club de Paris, et ses débats publics, qui dégénèrent en pugilats verbaux. Le Moulin à Images, le Cercle Septième Art, les innombrables clubs d’amateurs.
Ces amateurs trouveront demain un public dans les soixante chapelles du cinéma que sont les ciné-clubs.

Et peut-être de la ferveur commune naîtra-t-il un nouveau Capra, un nouvel Eisenstein, un nouveau René Clair ?

Non signé

 

Le Cinéma est leur cathéchisme

Cinévie du 6 février 1946

Cinévie du 6 février 1946

Programme des Ciné-Clubs (semaine du 6 février 1946)

Source : Collection personnelle Philippe Morisson

Pour en savoir plus :

Nous avions déjà publié ces articles qui évoquent ce mouvement des Ciné-Clubs dans les années vingt :

Interview de Myrga (le Studio des Ursulines) dans Pour Vous 1929

Le Ciné-Latin, salle de cinéma (Cinémagazine 1928)

Signalons la sortie cet automne du livre de Léo Souillés-Debats : La culture cinématographique du mouvement ciné-club : Une histoire de cinéphilies (1944-1999) paru chez l’AFRHC (l’Association Française de Recherche sur l’Histoire du Cinéma).

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En 2003, Olivier BARROT présente le livre de Antoine de BAECQUE « La cinéphilie. Invention d’un regard, histoire d’une culture. 1944-1968 » (Fayard).

 

 

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