La Passion de Jeanne D’Arc de Dreyer (Pour Vous 1928-1929) 1 commentaire


Pour fêter la projection exceptionnelle lors du festival Lumière à Lyon (le 18 octobre 2015) de La Passion de Jeanne D’Arc de Carl Theodor Dreyer, nous avons décidé de mettre en ligne plusieurs séries d’articles parus à l’époque mettant en évidence la valeur de ce que nous considérons comme l’un des plus beaux films muets de l’histoire du cinéma.

 

Nous commençons cette série par plusieurs articles parus dans la revue Pour Vous en 1928 et 1929.

 

A suivre…

Pour Vous du 15 decembre 1928

Pour Vous du 15 decembre 1928

Quand  Dreyer  tournait  « Jeanne  d’Arc  »…

paru dans le n°4 daté du 15 Décembre 1928.

Une seule ampoule triste émit une lueur traînante de petite gare nocturne puis l’écran nu domina la pénombre de son reflet blême de craie champenoise.
Lorsque Jeanne parut, la stridulation insinuante de l’appareil de projection évoqua aussitôt l’infime crécelle du grillon enivré dans un pré d’ombelles et de jacinthes sauvages.
Car c’est une fille des champs qui venait à nous sous des habits de soldat. Ses pieds, nus naguère ou dans des socques fourrées de paille, ne s’étaient point accoutumés aux bottes.
Le verbe prestigieux de Barrés, au retour de Sparte, a pu nous montrer la plaine lorraine transfigurée de lumière attique, mais cette ronde figure hâlée comme une noisette mûrissante, Falconetti, Dreyer et Maté nous l’ont restituée.

Pour Vous du 15 decembre 1928

Pour Vous du 15 decembre 1928

D’aucuns ont-ils vraiment prétendu que la pastourelle était absente de ce film ? Leur eût-il donc fallu des houlette-girls, menant paître, sur l’air des moutons de La Mascotte, de blancs agneaux chromolithographiés ? Quel sortilège a su créer sur un visage d’actrice parisienne le sourire même de Jeanne de Domrémy, enfant du verger meusien ?
D’être si nette, la prison devenait tellement plus atroce. Au lieu de la paille humide des cachots, une belle litière de seigle, dont on voyait frémir quelques épis intacts. Point d’araignée conculsive au centre de sa toile, ou acrobatique au bout de son câble ténu. La bassine qui recueillit le sang brillait d’un éclat ménager. Les instruments de supplice témoignaient de la patiente fourbissure que reçoit l’outillage des usines modèles. C’est d’un geste presque taylorisé que le geôlier balaya la chevelure sacrifiée. La plus lucide audace avait dépouillé le drame de tout élément nauséeux, régissant jusqu’à l’ordonnance géométrique du bûcher, dressé de rondins égaux.

Nous avions beau connaître la trame inflexible de la Passion, son dénouement inéluctable, lorsque l’ombre si douce de la croix se projeta sur le sol de la geôle, nous en acceptâmes, avec Jeanne rassurée, le consolant présage. Si, contrôlant notre émotion, nous entreprenions de discerner la plus parfaite parmi les inspirations géniales de l’œuvre, peut-être faudrait-il opter pour l’adorable syncope de ce répit…
Synthèse ineffable de la Communion : cloches pascales balancées comme de mélodieux encensoirs, floraison méridienne des rosaces, cathédrales, foi gothique jaillie en flèches ajourées…
Je savais que, surpris par quelques hirondelles de l’écran, l’appariteur avait eu recours à trois sièges condamnés, qui geignaient au moindre mouvement de l’occupant.

« Et quelle sera cette victoire ! » — « Ma mort… »

Pour Vous du 15 decembre 1928

Pour Vous du 15 decembre 1928

J’épiais avec angoisse un craquement possible; à ce moment-là, il eut provoqué une panique : tous les sanglots contenus, voire des cris, eussent jailli à la fois des gorges contractées. Mais on ne percevait que la cadence de l’appareil : devenue inexorable, elle allait inciser plus profondément, temps par temps, la pesante texture du silence, jusqu’à ce que celle-ci cédât, dans le cri clair de Jeanne… Les assistants se retirèrent comme des ombres. Il y avait pourtant là de ces jeunes femmes si soucieuses d’attirer l’attention qu’on s’étonne qu’elles n’aient pas encore imaginé la houpette à poudre à musique et le bâton de rouge explosif.

Cathleen Kay, de Hollywood, qui était restée, pleurait miraculeusement : une partie seulement de ses larmes coulait sur ses joues enfantines ; le surplus partait des prunelles en deux paraboles, comme chez Carlito, à Médrano. Il y eut une grande débâcle de maquillage, dont elle sortit rajeunie de cinq ans, en répétant sans cesse : « Oh ! excusez-moi, je ne croyais pas cela possible ! »

Pour Vous du 15 decembre 1928

Pour Vous du 15 decembre 1928

Aucun de nous, sans doute, n’avait cru cela possible. Mais il fallut bien nous rendre à l’évidence radieuse et reconnaître, à l’allégresse triomphale qui s’empara de nous après tant d’émoi, qu’un chef-d’œuvre venait de nous être révélé.

Si, au lieu de fugitivement impressionner la plus fragile des matières, la Passion de Jeanne d’Arc s’était inscrite dans le marbre, labouré par un ciseau aigu comme un soc, elle garderait à travers les siècles son rayonnant prestige.
Je le dis, sachant que déjà les ronces ont à jamais envahi le jardin de Rodin.

Jean Duren

Pour Vous du 15 decembre 1928

Pour Vous du 15 decembre 1928

A la suite de cet article lyrique, on trouve celui-ci de Georges Charensol.

« Jeanne d’Arc »devant la critique

Nous sommes quelques-uns qui pensons que La Passion de Jeanne d’Arc marque une date importante dans l’histoire du cinéma. En s’efforçant de créer l’émotion par des moyens inédits, Dreyer apporte la démonstration que le film uniquement psychologique est viable.
Ce qui surprendra pourtant, c’est que des hommes habitués à étudier le cinéma d’un point de vue purement esthétique aient été si fort déconcertés par ce film.

Notre stupeur fut grande en lisant un article aussi violemment agressif que celui de Jean Fayard. Hier encore un Jean Prévost, un André Levinson, un Alexandre Arnoux consacraient sur ce film des études sympathiques mais totalement dépourvues d’enthousiasme.
Jean Prévost semble n’avoir nullement été touché par le rythme intérieur qui mène l’action d’un bout à l’autre du film sans la moindre défaillance. Il lui semble qu’il a sous les yeux, dit-il, « une illustration d’un texte plutôt qu’une œuvre d’art qui tient d’elle-même sa cohérence et son équilibre ».
M. André Levinson insiste, lui aussi, sur l’abondance des sous-titres. Il propose ingénieusement de substituer la parole aux textes : « l’imitation tacite du dialogue parlé n’a aucune raison d’être en présence des nouveaux appareils assurant le synchronisme de l’image, et du son ». Peut être. Mais on peut prétendre que La Passion, bien loin d’être produite « à rebours des lois imprescriptibles du genre » tire toute sa valeur des images et non point des textes. Ceux-ci n’étant là que pour suppléer à l’ignorance des spectateurs qui devraient tous savoir par cœur les sublimes répliques de la Sainte, au lieu de ne connaître que la légende simpliste, née, — nous dit Sainte-Beuve, — au lendemain même de sa mort.

Avec Alexandre Arnoux, le malentendu est plus grave ; il n’est pas loin de reprocher à Dreyer son parti pris. Mais précisément des procédés aussi systématiques que ceux-ci ne pouvaient se justifier que par une réussite complète. Or, cette réussite me semble aussi éclatante que possible. Et ce n’est point là une opinion personnelle, puisqu’en tête de l’excellent livre que Pierre Bost a écrit en marge de La Passion de Jeanne d’Arc, nous trouvons des pages enthousiastes de Cocteau, de Lacretelle, de Paul Morand.

Le premier montre que dans ce film « le cœur n’est jamais distrait par l’esprit » et que Dreyer « arrive au tour de force de nous émouvoir et de nous intriguer du même coup ».
Lacretelle évoque le souvenir que lui a laissé la cellule de Philippe II à l’Escurial, et Morand assure : « à quelques signes, on se rendait compte depuis peu de temps que le cinéma français essayait de vivre ; avec Jeanne d’Arc, il est né ».

Remarquons donc sans en chercher les raisons, combien il est curieux que des yeux neufs comme ceux de Cocteau, Lacretelle et Morand, se soient laissés émouvoir par une œuvre qui a laissé indifférents nos meilleurs spécialistes.

 Georges Charensol

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C’est le 26 octobre 1928 que sort en exclusivité La Passion de Jeanne d’Arc  au cinéma Le Marivaux comme nous le montre cet encart paru dans la revue Cinémagazine du 26 octobre 1928.

Critique paru dans le n°6 daté du 27 Décembre 1928

L’effort considérable fait par Carl Dreyer et sa réussite méritent une longue étude. Nous nous contenterons de dire ici que c’est l’un des plus beaux films réalisés cette année. L’un des plus importants aussi ; car il renverse la plupart des règles admises et il convient de l’aborder avec un esprit neuf, libéré de toute son éducation cinématographique.
C’est le procès de Jeanne qui nous est montré et la passion religieuse de la jeune fille est exprimée par une succession ininterrompue de gros plans. Le tribunal prend l’aspect d’un personnage essentiel, tandis que le rôle de Jeanne d’Arc est tenu avec une flamme inégalable par Mlle Falconetti.
M. Silvain est excellent dans le rôle de l’évêque Cauchon.

Roger Régent

Pour Vous du 27.12.1928

Pour Vous du 27.12.1928

Pour Vous du 27.12.1928

Pour Vous du 27.12.1928

Enfin nous avons vu la version intégrale de « Jeanne d’Arc » de Carl Dreyer

paru dans le n°26 daté du 16 Mai 1929

La Passion de Jeanne d’Arc, de Carl Dreyer, est un chef-d’œuvre fatigant, mais dont on ne se lasse pas.

Je viens de le voir, pour la troisième fois, au Studio des Ursulines, où il était projeté, en privé, pour les membres de l’Association de la Critique indépendante et quelques invités.
A vrai dire, ç’a été une véritable révélation ; car personne, encore n’avait assisté au déroulement du film véritable, tel que l’a voulu, conçu et exécuté son auteur.

Malgré ma pratique déjà vieille, je ne puis m’habituer aux lois et coutumes du Cinéma ; c’est un royaume pourri et mûr pour les catastrophes qui, de toutes parts, le menacent. Eh ! quoi ! voilà une bande admirable, un des plus puissants efforts qui aient été tentés, depuis l’invention des frères Lumière, pour traduire, par des procédés purement visuels, libérés de toute littérature, la tragédie du sacrifice et de la sainteté, et le public, à qui on inflige tant de niaiseries impures, ne sera pas admis à participer à la joie profonde et douloureuse que quelques rares élus viennent d’éprouver l’autre jour !

Il a fallu des démarches, des complaisances, des arrangements longuement concertés pour que nous assistions, en petit comité, à un ouvrage de Maître. Il semble véritablement que la conscience et la grandeur soient des crimes et qu’il faille, pour les honorer impunément, le mystère et la clandestinité. Pendant ce temps, cinquante écrans montrent, à grand renfort de réclame, des platitudes ou des ordures dûment visées, censurées, autorisées.

La censure gouvernementale n’est pour rien, du reste, dans les mutilations et tripatouillages qu’a soufferts La Passion de Jeanne d’Arc. L’exploitation commerciale et le souci de ne braver aucun préjugé, de ne déchaîner les foudres d’aucune puissance, encourent seuls la responsabilité du sacrilège. Et cependant je me demande quelle âme, tant soit peu noble, aurait pu se choquer de ce drame prodigieux, traité avec tant de sobriété, de pathétique et, parfois, lâchons ce mot que je n’aime pas employer par crainte d’enflure, de génie ?

J’ai vu trois fois cette bande, mais la révélation ne m’a proprement touché qu’à la dernière. J’avais, jusqu’ici, exprimé des réserves, non que je méconnusse les hautes qualités de l’ouvrage, mais elles me paraissaient parfois liées un peu arbitrairement et d’un caractère trop plastique. La perfection du métier me gênait aussi et me semblait nuire à l’émotion ; il manquait, à mon sens, un peu de naïveté, de grossièreté primitive à ce que je jugeais plutôt une merveilleuse enluminure qu’un poème d’images directement jailli du cœur. Je fais amende honorable et j’avoue mes torts.

Pourtant, je réclame les bénéfices des circonstances atténuantes, qu’on ne me refusera pas, j’espère ; j’ignorais le film total, dans l’intégrité de son montage et de son rythme. Le fléchissement du milieu me décourageait, qui n’appartient pas à Dreyer, mais qui résulte de la suppression de l’admirable et déchirante scène de la communion refusée à Jeanne. L’abondance des sous-titres, au début, me rebutait ; c’est que le mouvement de la version originale ne m’entraînait pas, n’effaçait pas, par sa gradation irrésistible, les difficultés de la mise en marche et ses piétinements peut-être nécessaires.

Charles de Saint-Cyr, enthousiaste de la première heure, à qui je faisais des objections, avait raison contre moi ; il devinait, d’avance, ce qui ne nous était pas encore proposé sur l’écran ; il vaticinait quand je me contentais d’être un critique du réel, et il prévoyait l’invisible, qui confirme ses justes et téméraires opinions.

Certes, La Passion de Jeanne d’Arc, l’épreuve en est définitive, demeurera un classique du cinéma, un de ces classiques à la naissance difficile et contestée, à la gloire d’abord restreinte, à l’universalité lente à s’établir. La simplicité, le parti-pris de la technique, l’absence de pittoresque, le dédain de l’effet, la profondeur constante de l’expression, la pureté de l’émotion, placent cette œuvre au plus haut sommet. Carl Dreyer, artiste danois, a rejoint, par delà les siècles, l’âme même de nos imagiers d’Amiens et de Bourges, a tiré de visages français le sublime familier de notre race et avec une candeur, une sympathie, une patience, une sainteté du métier qui nous forcent à un retour sur nous-mêmes, à l’examen de nos fautes et nos défaillances.

J’espère que la leçon ne sera pas perdue et que parmi les jeunes gens, car je n’ai plus guère d’espoir dans les autres, quelques-uns auront compris.

Le film, l’autre jour, ne comportait pas de musique d’accompagnement, se déroulait dans un silence que soutenait seulement le bourdonnement de la projection. Il faudrait tenter l’expérience devant le public des salles ; je crois qu’elle n’est possible que sur un chef-d’œuvre authentique, qui n’a pas besoin d’être meublé. A coup sûr, il y gagne ; rien ne le voile ou ne le trouble ; le repos absolu de l’oreille augmente l’acuité et l’attention de l’œil ; la sensibilité se fixe entièrement sur la vue et la cadence des images ne se trouve jamais contredite. Il est fort possible qu’il se crée, à côté de la bande sonore ou parlante, dont l’offensive va balayer les orchestres parfois indigents et mal synchronisés,  des bandes intégralement silencieuses. Les talkies, par un effet assez paradoxal nous conduiraient à la réalisation souvent souhaitée, jamais obtenue, du véritable cinéma muet.

Alexandre Arnoux

Pour Vous du 16.05.1929

Pour Vous du 16.05.1929

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Nous avons retrouvé l’article qu’a écrit Alexandre Arnoux dans Les Nouvelles littéraires daté du 17 novembre 1928 qui vous permettra de vous rendre compte de l’évolution de son goût pour ce film de Dreyer. Dans cet article il évoque aussi le grand film de Léon Poirier Verdun, visions d’Histoire, dont nous avons supprimé les plus larges passages de manière à rester sur notre sujet : le film de Dreyer.

La Passion de Jeanne d’ArcVerdun, visions d’Histoire. Voici, à peu d’intervalle, deux films historiques, et qui ont presque le même sujet: l’encerclement, habilement et patiemment conduit, de Jeanne par les théologiens, la passion et la délivrance de Verdun, ville lorraine. Deux films, je me hâte de le dire, afin de me réserver toute licence dans la critique du détail, d’inspiration noble et pathétique, qui ne concèdent rien à la basse sentimentalité, au chauvinisme, à la plate propagande. J’ai la plus profonde admiration pour Carl Dreyer, la plus vive estime pour Léon Poirier. Je supplie ces metteurs en scène de ne pas prendre ombrage de mes réserves. C’est la qualité même de leurs œuvres qui m’y autorise. S’il m’arrive d’insister un peu lourdement sur les objections, l’évidence des beautés me sert d’excuse. Le dépit qu’on éprouve à ne pas se laisser porter par l’admiration jusqu’à l’enthousiasme brut, rend parfois cruel. Me voici donc dégagé de tout devoir de courtoisie, de toute nécessité de louange.

Les médiocres seuls réclament l’indulgence.

Poirier et Dreyer m’obligent, par leur talent même et la franchise plénière de leur art, à cette forme supérieure de l’injustice qui est, peut-être, la perspicacité.

Dreyer a joué héroïquement sa partie. Il a renoncé à tout ce qui pouvait orner, adoucir, égayer, animer son ouvrage, à l’enfance de Jeanne, aux Voix, aux bergeries, aux chevauchées, au Sacre, aux batailles. Il a pris Jeanne à la fin de sa course, dans sa prison, dépouillée de tout appui, abandonnée de son Roi. Il a fait plus. Par gageure presque, il ne nous a montré que des visages, que des premiers plans démesurés qui se succèdent et ne tirent leur variété que de leurs oppositions dans le temps et le rythme, que des angles de prise de vue. Il a eu peur du genre historique — genre horrible — et il a éludé le costume par cet artifice. Tous ces prêtres sont d’aujourd’hui. Jeanne aussi; les gens du peuple ne se distinguent guère de la foule contemporaine, surtout quand on concentre la lumière sur la figure et qu’on laisse l’habit en dehors de l’écran.

Quant à Warwick et aux soldats anglais, qu’il fallait bien élever, au moins par hasard, en silhouette, il leur a prêté le casque et le vêtement modernes, à peine stylisés. Encore les a-t-il, le plus souvent, enregistrés de haut en bas, en raccourci, ce qui abrège et noie les différences obligées. Ainsi donc, les siècles retranchés par l’exclusion de la couleur locale et du pittoresque, Jeanne se trouve tout proche de nous, souffre dans notre âge ; et son calvaire, qui suit pas à pas les étapes de celui de Jésus-Christ, aboutit à un bûcher qui aurait pu la consumer hier, qui nous rend participants, sans séparation de temps, à son supplice, par l’interrogatoire acharné et par le feu.

Et pourtant, il faut bien l’avouer, ce film d’une réalisation magnifique, où tout est mis en œuvre, l’intelligence, la simplicité, la foi, pour nous toucher de près, ce film ne nous émeut guère.

A qui la faute ? Aux interprètes. Non pas. Ils sont tous excellents, si puissamment modelés par le metteur en scène, que nul n’aurait pu se permettre de manquer une expression. A Dreyer lui-même ? Je ne le crois pas. Au sujet ? Oui, j’ose le prétendre, au sujet.

Le drame de Jeanne devant ses juges peut se réduire à une imagerie statique, fresque ou vitrail, proposée à une rêverie que nous conduisons selon notre cadence intérieure. Chacun y trouve, par le propre jeu de son cœur et de son instinct, un motif d’émerveillement. Pour le catholique, c’est la Sainte, pour l’anti-clérical la martyre de l’Eglise, pour le patriote la libératrice, pour le démocrate la cristallisation de la vertu populaire, pour le royaliste la Vierge qui a sacré le roi légitime.

Mais il ne faut pas que la fresque s’anime ; alors, tout s’écroule ; la marche imposée tue celle de notre pensée. La communion avec Jeanne suppose l’immobilité de l’héroïne, la contemplation active du spectateur, l’abscence de mouvements qui nécessiteraient des interprétations, et peut-être contradictoires, le non-développement des caractères qui appelleraient les nuances. Dès que tout ce grand système de formes symboliques est mû par une main étrangère, même géniale, il échappe à notre prise profonde. Une Passion, cela se nourrit en nous d’une manière exclusivement interne; c’est toujours l’allégorie de la défense de notre moi contre le monde qui le presse et le consume, c’est un point de départ et non un aboutissement. L’écran, au contraire, vit d’action, c’est-à-dire, au sens propre, de projection de l’intérieur à l’extérieur. Ainsi Jeanne, au cours du film, s’enfonce-t-elle, du début à la fin, dans une attitude unique qui ne perdrait presque rien à être fixée une fois pour toutes et ne comporte peut-être pas de succession dans l’identité. De plus, des trois drames noués, le politique, le théologique et l’invisible, le dernier, celui qui se joue entre les âmes, au delà des paroles et des attitudes, entre la pureté primitive et la puissante mixture sociale et religieuse, entre l’impondérable et le nécessaire, le dernier seul nous intéresse.

C’est, précisément, l’intraduisible. Il faudrait, peut-être, pour y réussir complètement, une naïveté bornée de l’ouvrier, toute baignée, comme par hasard, de divin, un vocabulaire d’innocent de campagne. Il existe des choses si faciles et si hautes qu’on ne peut les exprimer que par le bégaiement et la maladresse, qu’elles se situent en dehors de l’art. On les manque un peu par trop de sûreté, d’application et d’intelligence. C’est ce qui est advenu, à son honneur, à M. Dreyer.

[…]

Alexandre ARNOUX

Les Nouvelles Litteraires du 17.11.1928

Les Nouvelles Litteraires du 17.11.1928

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

Le lien vers le site du festival Lumière à Lyon pour la projection exceptionnelle le 18 octobre 2015 de La Passion de Jeanne D’Arc, version restaurée.

Un extrait de La Passion de Jeanne D’Arc dans Vivre sa vie de Jean-Luc Godard.

La Bande-Annonce américaine de La Passion de Jeanne D’Arc.


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Commentaire sur “La Passion de Jeanne D’Arc de Dreyer (Pour Vous 1928-1929)

  • Claude Guilhem

    J’avais 9 ans quand on m’a fait découvreir « La passion de Jeanne D’Arc »…
    Mais à 30, 40, ou près de 70 années ce film me hante toujours; cette œuvre reste un mystère. On ne fera jamais plus moderne ni plus audacieux cinématographiquement parlant ( et paradoxe grâce au muet, grâce au silence ).
    Ils sont nombreux les films « silent » mélodramatiques, drôles ou grandioses, pourtant celui-là est unique par son écriture, sa lumière, son montage, et bien sûr son intensité dans l’interprétation de Falconetti.
    J’ai rarement suivi les choix de Godard, mais là je le rejoins sans hésiter quand il revisite cette « Passion… »