Fritz Lang (Cinémagazine 1928)


C’est dans le numéro 7 daté du 17 février 1928 de la revue Cinémagazine que l’on trouve cet article sur Fritz Lang. Il s’agit d’un reportage sur le tournage du film Les Espions.

Photographie de Fritz Lang (Cinémagazine 1928)

Photographie de Fritz Lang (Cinémagazine 1928)

 

Fritz Lang, les grands reportages de Cinémagazine.

Un grand metteur en scène ? Certes, et un grand parmi les grands. Qui de nous n’a aimé Les Trois Lumières (son plus beau film, peut-être, en tous cas, le plus parfait) ? Qui de nous a oublié les images magnifiques des Niebelungen ? Et qui de nous n’a, tout dernièrement, passionnément, discuté Métropolis ? Assurément, l’auteur de telles œuvres ne peut se confondre dans la foule des réalisateurs.

Aussi, lorsqu’une lettre de Berlin me convia à l’aller voir dans la mise en scène d’Espions, son nouveau film, me suis-je joyeusement rendu à cette invitation, certain que j’étais de passer des journées pour le moins intéressantes.
A peine débarqué, je me rendis au studio de Neuedelsberg (à 36 kilomètres du centre de Berlin) et là commença la série des ahurissements qui marquèrent mon séjour en Allemagne.
A côté d’une cité hétéroclite, toute en façade, où voisinent les maisons géantes de Métropolis, un château moyen-âgeux, avec tours, cour et douves, les rues du Faust, de Murnau, une place de Paris (qui voudrait être la place de l’Opéra ! ) et des ruelles chinoises, se dressent de nombreux bâtiments de tailles diverses, studios (petits, moyens et grands), ateliers de tirage et développements, de montage, de décors, de menuiserie, de serrurerie, de photographie ; forges, magasins de décors, de meubles, de costumes ; cantine, etc., ; enfin, une petite ville uniquement consacrée au cinéma.
Fritz Lang, me dit-on, travaille dans le grand studio. Il est immense et en contiendrait aisément quatre de nos plus grands.

Mlle Maurus dans Les Espions de Fritz Lang

Mlle Maurus dans Les Espions de Fritz Lang (Cinémagazine 1928)

 

Après m’être égaré dans une jungle… heureusement grillagée, car il en sortait des rugissements impressionnants (Harry Piel tournait avec des fauves) et avoir erré dans un décor des Mille et une Nuits, d’où il s’échappait une musique suave, je m’apprêtais à abandonner l’espoir de trouver celui que je cherchais, lorsqu’une voix connue me dit en français : « Et que cherchez-vous ici, mon cher ami ? » C’était Volkoff qui se trouvait derrière moi, et depuis un moment s’amusait fort à me regarder faire. Il chargea un de ses collaborateurs de m’amener sur le troisième emplacement, où travaillait Lang.
Ici, régnait le silence le plus grand, troublé seulement par quelques ordres brefs, donnés d’une voix nette. Un peu ébloui d’abord par les lumières, je découvris enfin, dans un coin, les appareils et le réalisateur. Il m’accueillit avec un sourire amical, s’excusant du geste de ne pas interrompre le travail. « On tourne une explosion, me confie en passant l’excellent opérateur Wagner, et, dame ! c’est délicat ! » Je me coulai immédiatement à une place propice et regardai de tous mes yeux.

Fritz Lang donnait aux deux interprètes qui devaient jouer cette scène ses dernières instructions, cependant que Wagner achevait la mise au point des huit appareils qui allaient la tourner. Timidement, je demandai : « Où aura lieu l’explosion ? » — « Ce mur, là-bas… » me répondit-on.
Brrrr ! il est bien près, ce mur ! Et la présence d’un infirmier qui vient d’arriver avec sa boîte à pansements n’est pas pour me rassurer ! Enfin ! puisque je veux voir !…
« Tout est prêt ! Les fumées ! » commande Fritz Lang. Des machinistes passent aussitôt dans le champ, porteurs de plateaux desquels monte une fumée jaune.
— « Assez ! continue Lang, tournons… Attention ! L’explosion… ! » Au même instant, le mur indiqué s’écroule à grand fracas, ensevelissant sous ses décombres les deux acteurs… qui se relèvent heureusement sans la moindre égratignure.
— « On va recommencer, dit le réalisateur, reconstruisez le mur », puis, se tournant vers moi :  « Cela va me permettre de vous consacrer quelques instants, si toutefois vous voulez bien me suivre à la salle de projection, où je dois voir le travail d’hier ? » Si je voulais ? Décidément, on me traite en privilégié ! Et, laissant les maçons (mais oui !) refaire le fameux mur, j’emboîte le pas…

Une scène des Espions de Fritz Lang (Cinémagazine 1928)

Les Espions de Fritz Lang (Cinémagazine 1928)

 

La salle de projection est à l’autre bout de la cité, aux ateliers de montage… cinq minutes de marche, environ. Chemin faisant, j’interroge Fritz Lang :
« Quand pensez-vous avoir fini ce film ? »
— Dans quelques semaines, montage compris. Espions est relativement un petit film, qui ne peut se comparer, comme importance, avec Métropolis.
Pas de grands mouvements de foule, alors ?
— Si, mais aucun rapport avec ceux de Métropolis. Je vous le répète, c’est un petit film, plein d’action, d’ailleurs, et amusant à mettre en scène. Je crois que le public l’aimera…

Puis il me dit son travail acharné, sans répit. Il ne prend pas dix minutes de repos, même pour ses repas ; la journée commence à 9 heures et finit à 23 heures, lui et ses collaborateurs se nourrissent de sandwiches et de fruits qu’on leur apporte au studio ; les électriciens et les machinistes sont divisés en trois équipes, qui prennent leur tour, silencieusement, sans que le metteur en scène s’en aperçoive.
Les artistes acceptent, sans murmurer (car ils adorent tous Fritz Lang et considèrent comme un grand honneur de travailler sous sa direction) la même vie. Il y a là Klein Rogge, qui fut de tous ses films, et qui est un des meilleurs acteurs allemands, Lupu Pick, qui, de réalisateur se fait acteur pour Fritz Lang, Mlles Maurus, une charmante artiste viennoise, Grete Berger et bien d’autres. Lang fait tout, voit tout par lui-même, vérifie le maquillage des femmes (les hommes ne sont pas maquillés) les détails des vêtements, les décors, les ameublements, les accessoires. Il a un œil infaillible, n’a confiance qu’en lui-même… et en sa femme, Mme Thea von Harbou, qui écrit ses scénarios et qui est pour lui une compagne, une collaboratrice admirable. Patiente, intelligente, compréhensive, elle le seconde, le soutient, l’encourage et lui épargne tout ce qu’elle peut de soucis matériels.

J’ai passé huit jours là-bas, et pendant ces huit jours, le travail de Fritz Lang a été exactement ce que sa conversation m’avait fait prévoir.
Comment s’étonner, alors, des résultats obtenus jusqu’ici, et comment ne pas s’attendre à mieux encore ?
Souhaitons qu’Espions ait le succès qu’escompte Fritz Lang et qui ne sera que la récompense méritée d’un travail aussi soutenu.

ROBERT SPA.

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Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

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