Les entretiens de Pour Vous avec Jean Gabin en 1939


Suite de notre hommage à Jean Gabin à l’occasion de la rétrospective que lui consacre la Cinémathèque française qui débute ce jour, du 16 mars au 30 mai 2016.

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En 1939, Jean Gabin ne tourne que deux films : Le Récif de Corail de Maurice Gleize et Le Jour se lève de Marcel Carné. Justement dans le numéro du 29 mars 1939, Pour Vous publie un portrait de Marcel Carné par Jean Gabin intitulé : « Le Môme Carné » que nous avions déjà mis en ligne sur notre site hommage à Marcel Carné à cette adresse.

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Les trois articles publiés cette année dans Pour Vous le sont tous sur une courte période entre le 19 juillet et le 06 septembre 1939.

Dans le premier, alors qu’il est tournage à Brest pour Remorques de Jean Grémillon,  Gabin évoque une fois de plus son souhait de tourner prochainement « Casque d’Or » et pense qu’il n’a plus que « deux ans de grand succès » car « le public se lasse vite », à lire ici.

Le second, toujours lors du tournage de Remorques, est un court entretien avec sa partenaire Madeleine Renaud qui a accepté de tourner ce film pour Prévert. Gabin lui semble presser d’aller à la chasse et à la pêche après ce film, à lire .

Pour finir le troisième est un article un peu surréaliste à lire alors que la France est rentré en guerre contre l’Allemagne trois jours avant. En effet, il s’agit d’évocations gastronomiques par diverses personnalités dont  Jean Gabin et Madeleine Renaud. Nous avons hésité à le retranscrire par la légèreté de son propos mais finalement c’était aussi ça la presse cinéma de l’époque. C’est à lire ici.

A suivre.

 

Pour Vous du 19 Juillet 1939

Pour Vous du 19 Juillet 1939

A BREST, OÙ L’ON TOURNE  » REMORQUES  »
« Quand je serai « fini » je ferai de la mise en scène » nous dit JEAN GABIN

paru dans Pour Vous du 19 Juillet 1939

DE passage à Brest avec le Tour de France, je lis, au tableau de service de l’hôtel où je suis descendu : « Demain matin, 5 h. 30, prêt à tourner : Jean Gabin, pas rasé, mine fatiguée… ».
Je le trouve au restaurant, fort bien rasé et le visage très reposé. Il a vraiment une belle gueule, notre acteur numéro 1, avec ses cheveux blonds argentés, peignés à la diable, ses yeux clairs, ses pommettes de marron sculpté et sa lèvre gouailleuse et légèrement dédaignarde.
Il est en train de discuter passionnément du Tour de France avec André Leducq, énumérant sans se tromper tous les gagnants du Tour depuis 1919 !
C’était un gars, tu sais, le môme Dédé, me dit-il lorsque Leducq est parti. Des coureurs comme lui, on n’en fait plus. Figure-toi…

Ce qu’il me raconte est fort intéressant, mais, pour les lecteurs de « Pour Vous », j’aimerais mieux des confidences plus en rapport avec le septième art.
— Quels sont tes projets ?
La pêche. Tu sais que j’ai une petite propriété dans l’Eure. Qu’est-ce que je peux pêcher comme gardons ! Des grands comme ça !… Le Gabrio m’a appris à les attraper à la graine, et hop !…

— Oui, bien sûr ! Formidable ! Mais après?
Après ? Eh bien, en octobre, je rejouerai chaque dimanche au football. On a fondé un club entre copains, avec Marcel Thill, Séra Martin et des anciens comme Langillier. Préjean se joindra à nous. Le mois dernier, on a été à Reims. Pense, mon vieux, qu’on nous offre déjà des six mille francs par déplacement. Bien sûr, on les donne aux bonnes oeuvres. Moi, je joue ailier droit, mais, tu sais, je ne garde pas le ballon longtemps !

— Ecoute, j’aurais bien voulu…
Dès que je vois s’avancer sur moi un type trop méchant, bonjour, monsieur, je lui tire mon chapeau et je passe au centre !

La pêche et le sport, il ne pense plus qu’à ça. Pas moyen de l’en faire sortir. A la fin, tout de même, j’arrive à l’aiguiller sur ce qui vous intéresse. Dès qu’il aura fini « Remorques », avec Grémillon comme metteur en scène et Michèle Morgan pour partenaire (non, non ! inutile de me pousser, je ne parlerai pas de sa vie privée…), il se reposera puis tournera « Casque d’Or » et ensuite un nouveau film avec Jean Renoir, qu’il admire beaucoup, bien qu’il peste un peu contre l’autocratie des metteurs en scène, qui n’admettent pas que les acteurs discutent le coup.

Et ceci nous amena à ce qu’il me fît la sensationnelle déclaration suivante :
Moi, tu comprends, j’en ai encore pour deux ans de grand succès. Le public se lasse si vite, il aime tellement changer d’idoles. Un jour, plus prochain qu’on ne le croit peut-être, les jeunes premiers beaux et pommadés et charmants reprendront leur vogue.
— Mais, risqué-je, toi, tu dureras encore très longtemps.
Moi comme les autres, tu m’entends ? Deux ans que je me donne, pas plus !
— Alors, que feras-tu ? Tu vendras des cacahuètes ?
Non. A ce moment, je ferai de la mise en scène et je ne jouerai plus. Sans prétention, je crois qu’avec la petite expérience que j’ai, je pourrai mettre en scène aussi bien qu’un autre. Et je te jure bien que je laisserai les acteurs avoir voix au chapitre.

Une heure sonnait. Son producteur, inquiet de le voir veiller si tard, vint le prendre par le bras pour le mener au pageot.

Serge Veber

Pour Vous du 23 Août 1939

Pour Vous du 23 Août 1939

MADELEINE RENAUD et JEAN GABIN avant une grande scène de « REMORQUES « 

paru dans Pour Vous du 23 Août 1939

Sous le maquillage discret de Mme Laurent, légitime épouse du capitaine André Laurent, commandant le remorqueur Cyclone, Madeleine Renaud dissimule le hâle heureux que viennent de lui donner trois jours de repos au grand air, près de son petit garçon, dans sa belle propriété de Pennedepie. Sa poitrine haute et menue est prise dans la plus chaste des chemisettes en mousseline blanche brodée à pois.
Je vais, dit-elle, jouer la scène la plus importante de mon rôle de Remorques. Après la pause ! Avant je n’ai qu’une phrase à dire… et ce répit ne me déplaît pas.
— Question classique et qui n’est bébête qu’en apparence : aimez-vous votre rôle ?
Pour avoir voulu attendre un scénario intelligent, j’ai attendu deux ans… Pour tourner ce scénario de Prévert — j’avais toujours eu envie de tourner du Prévert — pour me retrouver sous la direction de Jean Grémillon et à côté de Jean Gabin, j’ai renoncé à mes vacances. Cette réponse vous parait-elle suffisamment claire ?

Pour Vous du 23 Août 1939

Pour Vous du 23 Août 1939

— Tout à fait claire. Gabin, pourtant, vous remercie bien mal ! J’ai comme une idée qu’il vous fait souffrir ?
Au point que je mourrai, ce qui m’arrive pour la première fois, d’amour et de tristesse. Mais il ne profitera pas de ma mort pour vivre avec Michèle Morgan : il retourne à la mer et à son bateau, ses seules vraies amours, au fond…
— En somme, Remorques et la mer vengent Gabin de votre infidélité sur le fleuve dans la Belle marinière.
Eh oui ! cette fois, c’est lui qui n’est pas gentil avec moi… Mais dans le film seulement. Car, dans le travail, j’ai retrouvé le même camarade épatant que j’ai toujours connu, identique à lui-même… Non seulement il ne coupe ni un effet… ni un profil… à ses partenaires, mais encore il guide au mieux et conseille dans l’intérêt du film… Et ce n’est pas, croyez-le bien, parce qu’il n’a pas besoin de tirer la couverture à lui : cela arrive à des gens célèbres et pleins de talent !… Non, c’est parce qu’il a tout à la fois le sens du cinéma, de la caméra et de la camaraderie…

Oh ! dis, ça va !… interrompt Jean Gabin qui arrive, réclame aussitôt et avec une grande autorité une cigarette, mais se laisse brosser avec une docilité merveilleuse par sa fidèle Micheline qui fulmine parce qu’il s’est appuyé au décor frais et est tout taché de peinture non moins fraîche.

Pour Vous du 23 Août 1939

Pour Vous du 23 Août 1939

Gabin est d’humeur charmante. Il n’a pas cessé d’avoir le sourire malgré la pluie et les tempêtes de Brest, malgré les heures longues, depuis que Remorques est commencé. Il avait même le sourire d’avance, car c’est un rôle qu’il aime et je me souviens qu’au cocktail « inaugural », il raconta qu’il avait volontiers renoncé à 200.000 francs pour tourner précisément cela, et que, de son côté, le producteur déclara qu’il avait volontiers donné un million pour l’avoir précisément, lui, Gabin. Ce qui semble indiquer que l’on peut toujours s’entendre lorsqu’on a une opinion objective sur les valeurs, qu’on sait ce qu’on veut et pourquoi on le veut.

— Après Remorques, qu’est-ce que vous comptez faire ?
Comment, ce que je compte faire ? La chasse et la pêche, vous trouvez que ça n’est rien, vous ? J’ai la ferme intention d’aller à la chasse et à la pêche tant que je pourrai ! J’ai pris un petit coin près de Montfort-l’Amaury… Et puis je vais m’occuper de mes chiens… Gabrio me réserve un jeune cocker… et on va me ramener d’Egypte un bouvier des Flandres magnifique…

Thérèse Delrée

Pour Vous du 6 Septembre 1939

Pour Vous du 6 Septembre 1939

Souvenirs  gastronomiques de Jacques Baumer, André Lefaur, Yvonne Printemps, Jean Gabin, Madeleine Renaud

paru dans Pour Vous du 6 Septembre 1939

Où peut-on être mieux ?… S’il s agit de bien manger, où serait-on mieux qu’en France ?… Ce n’est ni chauvinisme ni vanité, c’est une vérité cent fois confirmée autant par les aborigènes que par les aubains ! Quittant Paris, George Raft s’extasiait sur notre « nice food », notre nourriture agréable. Sitôt à table de Normandie, Madeleine Carroll se sent heureuse, délicieusement « en France »…
Oui, dit Jacques Baumer, qui est sceptique et que son voyage outre-Atlantique pour le film Paris-New-York a confirmé dans une opinion déjà faite, oui… mais il n’en faut point conclure que ces visiteurs pleins de bonne volonté sont des connaisseurs !…
» En passant chez le père Point, à Vienne (Isère, bien entendu !), j’ai entendu à la table voisine de la nôtre un Américain qui passait sa commande… Il choisit avec conviction un bordeaux rouge de grande année… quelque chose de magnifique et de ruineux !… Et puis, toujours avec la même conviction : « Mettez-moi ça à la » glace », dit-il. Le père Point n’en croyait pas ses oreilles.
— Comme ça, le bordeaux ruineux était ruiné…
On ne peut pas leur en vouloir, poursuit Baumer, que ce sujet passionne. Ils sont habitués, là-bas, à boire du pernod (approximatif) avec la sole dite normande, du lait caillé avec le rôti, du café avec le fromage, et on finit par l’eau minéràle… Tout ça ne s’appelle ni manger ni boire…
René Fleur, que tout a enchanté pendant ce voyage, proteste en riant. Et Baumer enchaîne :
Vous connaissez la Provence ?
— Ça n’a aucun rapport…
Oh ! non ! vous avez raison… Aucun rapport !… Ce que c’est bon, un ailloli bien réussi…

*

André Lefaur, qu’une étroite amitié liait avec l’excellent Pauley, gourmands et gourmets tous les deux, explose :
Si encore on ne dépensait pas mille francs par jour, on pourrait essayer de se résigner…
Claude Heymann s’amuse follement :
Figurez-vous qu’on lui a recommandé un restaurant français « épatant ». Comme son déjeuner lui avait déplu, il y est allé avec l’espoir de dîner comme un roi. Il avait même mis son habit, parce que ça se passait sur un toit et qu’il était très impressionné… En arrivant, il a tout de suite compris son erreur… mais la carte l’a réconforté : il y avait du filet mignon et dix autres choses succulentes… « Donnez-moi tout ! », a dit cet ogre. On lui a tout apporté… Sur une seule assiette… Le filet mignon était grand comme une pièce de deux sous !… »

*

Gisèle Préville — elle a vingt ans — partage l’enthousiasme sans restriction de René Fleur.
Les ice cream soda l’ont transportée d’aise et elle a emmené Claude Dauphin et Rosine Deréan goûter à ces délices. En insistant auprès du serveur pour qu’il apporte le plus savoureux. Ce qu’il fit avec autant de solennité que s’il présentait sur son plateau les Perles de la Couronne.
Infect ! dit sobrement Claude Dauphin qui, depuis qu’il est au régime et à l’eau, a le palais particulièrement difficile…

*

Même en France, soupire Yvonne Printemps, on n’obtient pas de salade verte.
Ce disant, elle contemple avec mélancolie les feuilles blanches et tristes qui encombrent son assiette, tout ce qui reste de la magnifique salade verte qu’elle apporta le matin au studio, tout exprès, et que l’habilleuse a soigneusement épluchée, réduite à cette pâleur d’endive… tout exprès, elle aussi !

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Qui est-ce qui va se taper un petit café ? C’est le père Gabin !…
Grémillon vient de donner le signal de la pause, et les protagonistes de Remorques, Jean Gabin et Madeleine Renaud, se dirigent avec allégresse vers la cantine. Ce sont d’excellents camarades qui tournent ensemble pour la quatrième fois.
Crois-tu qu’on a pu mal bouffer dans des patelins ! ! !
Je me souviens d’une anecdote qui me fut contée au temps que, avec Grémillon, Jean Gabin tournait Gueule d’amour à Berlin. On sait qu’il est assez porté sur la bouche et qu’il envisage avec sérénité l’heure où (qu’il dit !) il devra, ayant pris un petit ventre bien rondelet, jouer les notaires. Cet emploi lui permettrait de passer trois ou quatre jours à Paris pour chaque film, puisque ces rôles ne sont jamais bien longs, et le reste du temps, il pourrait cultiver son jardin, pêcher, chasser et déguster en paix le produit de cette triple activité.

Donc, ayant pauvrement déjeuné, Gabin voulut, à la pause, « se taper un sandwich pépère ». A l’aide des deux mots d’allemand qu’il possède et de gestes nombreux, Gueule d’Amour expliqua qu’il voulait un sandwich au fromage. Et même deux. Ce fut long à venir. Enfin, et tandis qu’il commençait à la fois à désespérer et à rager, les sandwiches arrivèrent : le pain était oint d’une couche épaisse de crème rosâtre…
Gabin fulmina, s’emporta, puis, comme il avait très faim, mordit tout de même dans la peu attirante matière… et tout aussitôt bondit vers le garçon qui s’en allait, mine déconfite :
Un autre, deux autres, tout pareils !…
Car c’était une découverte : la pâte faite de fromage, de beurre et de moutarde mêlés et liés se révélait une merveille…
C’est encore au Canada, pendant Maria Chapdelaine, qu’on a le plus mal mangé… A Berlin, à la Pension Impérial, ça peut encore aller… Mais au Canada, on ne peut vraiment pas dire qu’ils ont le palais délicat. Je n’ai jamais rien dégusté qui ressemble à ce qu’on m’a offert à Honfleur
— Comment, à Honfleur ? s’indigne Madeleine Renaud, qui possède une belle propriété à Pennedepie, connaît les ressources de la Normandie et les vertus de la cuisine normande.
Pas au tien, ma belle, pas au tien ! A Honfleur, Canada. Tu n’étais pas avec nous. On a boulotté de l’original fumé, et ce n’est pas un truc tellement recommandable, mais quand nous avons demandé à l’excellente dame qui nous servait s’il n’y avait pas du vin pour faire passer ça, elle a eu un sourire affirmatif et ravi… .et elle est allée quérir du quinquina !…
» Tiens ! à New-York, on a été contents tout plein quand un chef français nous a fricoté une petite bouillabaisse qui n’était pas si mal que ça ! Et sur le paquebot, on s’est sentis revivre… »

A propos de Maria Chapdelaine, inévitablement, on parle de Duvivier.
Pauvre Dudu, qui est parti se balader à Bâli… C’est là qu’il va mal bouffer ! Je lui ai dit que son foie allait souffrir…
Et je me souviens qu’à leur retour de Hollywood, Fernand Gravey et Jane Renouardt, qui étaient les voisins du ménage Duvivier, me racontaient que les uns et les autres s’arrangeaient pour manger chez eux, bourgeoisement, des plats familiaux dont Mme Duvivier et Mme Gravey étaient tour à tour responsables. Aux jours les plus nostalgiques, le pot au feu maison et le lapin à la casserole par le physique réconfortaient le moral…

*

C’est Azaïs qui raconte la meilleure anecdote gastronomique :
C’est en France qu’on mange le mieux, ça ne fait pas de doute ! Mais chez Horscher, à Berlin, ça n’est pas mal du tout. Il suffit d’allonger approximativement 300 balles par tête et de ne pas choisir les spécialités du cru. Le saumon fumé hollandais y est fort bon, mais un peu cher. Les huîtres sont parfaites. Pour un mark.
— Un mark, ça fait grosso modo huit francs ?
Ça n’en faisait même que six lorsque nous tournions là-bas, Pierre Blanchar et moi… Forts de nos connaissances financières, nous commandons chacun une douzaine et demi d’huîtres, ce qui est normal pour un Français…
Paul Azaïs prend un temps et conclut avec une sérénité totale (car l’histoire a déjà quelques années et le calme est revenu dans son âme) :
Les huîtres coûtaient un mark pièce !

Claude Eloin

Jean Gabin est en couverture de Pour Vous pour le film Remorques de Jean Grémillon qui ne sortira qu’en 1941.

Pour Vous du 6 Septembre 1939

Pour Vous du 6 Septembre 1939

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour en savoir plus :

La page consacrée au cycle Jean Gabin sur le site de la Cinémathèque française.

La carrière de Jean Gabin en 100 affiches sur le site de la Cinémathèque française.

Le site du Musée Jean Gabin à Mériel.

https://www.youtube.com/watch?v=9e-XGzvM6wo

La bande annonce de Remorques de Jean Grémillon avec Jean Gabin, Madeleine Renaud et Michèle Morgan.

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