Verdun, visions d’histoire de Léon Poirier (Cinémagazine 1928)


Alors que nous célébrons le centenaire de la Bataille de Verdun, nous avons voulu nous aussi nous associer à cette célébration à travers les articles parus dans la presse de l’époque à propos du film Léon Poirier,Verdun, Visions d’histoire, paru pour les 10 ans de l’Armistice de 1918, en 1928 donc.

Voici pour commencer les articles parus dans la revue Cinémagazine en 1928.

 

 Cinémagazine du 9 Novembre 1928

Cinémagazine du 9 Novembre 1928

Verdun, visions d’histoire par Léon Poirier

paru dans Cinémagazine du 9 Novembre 1928

«A tous les martyrs de la plus affreuse des passions humaines : la Guerre. »
M. Léon Poirier a tenu à inscrire cette émouvante dédicace en exergue de son film Verdun, Visions d’histoire.
Ce ne sera donc pas sur l’écran « la guerre fraîche et joyeuse » ; ce sera Verdun, une bataille acharnée sans étendards et sans fanfares. De l’héroïsme, de la souffrance, la mort dans l’obscurité humide et froide des bords de la Meuse, dans la fumée des explosions, ou plus cruelle dans les nappes de gaz toxiques… Voilà ce que M. Léon Poirier a voulu nous montrer…

Verdun… J’en appelle à tous ceux qui y furent. Quels souvenirs ! Et j’en appelle à ceux qui embarquèrent un soir de février dans les camions automobiles en Champagne ou ailleurs pour partir en renfort. Verdun, en quelques heures, avait pris sa sanglante signification… Et l’arrivée en pleine bataille.

Les chasseurs de Driant massacrés au bois des Caures, Driant lui-même tué, Samogneux abandonné et l’attaque de Bras et celle de Douaumont ; la côte du Poivre quatre fois enlevée, quatre fois reprise, mais tenue une cinquième fois… Puis ce fut Vaux, les furieuses attaques de juin sur Froide-Terre, Souville et la Chapelle Sainte-Fine… Et toujours le bombardement s’exaspérant le soir aux heures de fatigue et la nuit aux relèves et aux ravitaillements. Verdun ce fut l’Enfer…

 Cinémagazine du 9 Novembre 1928

Cinémagazine du 9 Novembre 1928

Il y eut la première Marne ; il devait y avoir le Chemin-des-Dames et la seconde Marne ; mais Verdun demeure.
C’est l’enlacement furieux de deux armées également vaillantes, une bataille dont dépendait le sort de la guerre et dont il a dépendu.
Huit cent mille hommes tués et combien de blessés !
Pour tous ceux qui ont fait Verdun, ce nom est demeuré le symbole de la souffrance engendrée par la guerre.
M. Léon Poirier était à Verdun, il n’a pas oublié.

Cinémagazine du 9 Novembre 1928

Cinémagazine du 9 Novembre 1928

Cependant, Verdun, Visions d’histoire n’est pas une oeuvre de haine. C’est l’écho du cri des tranchées qui se matérialisera sur l’écran vierge, et M. Poirier, dont la sensibilité a souffert, n’a pas fait un film contre l’Allemagne, mais, comme il l’a dit lui-même, contre la guerre !
Verdun, Visions d’histoire vient à son heure. C’est le tribut d’un poète à l’œuvre de paix entreprise par les Briand, les Chamberlain, les Stresemann, les Kellogg et qu’en août dernier ces hommes de bonne volonté cherchaient à concrétiser en signant le pacte de Paris.

Mais M. Léon Poirier a tenu à ce que son œuvre fût vraie et il a réussi à créer une ambiance allemande. Il a trouvé, en effet, en Allemagne, où là aussi on a compris, les concours nécessaires. D’anciens combattants des armées impériales ont accepté de tenir les rôles qu’ils avaient tenus… à la guerre. Beaucoup d’entre eux et même des officiers ont figuré dans les scènes du château des Tilleuls, du kasino de Stenay, de l’abri d’un colonel devant Douaumont… Et lorsque M. Léon Poirier tourna les combats des 11 et 12 juillet 1916, d’authentiques combattants allemands furent conduits à l’assaut du fort de Souville par l’adjudant Karl Freund blessé au même endroit douze ans auparavant jour pour jour en entraînant sa section du 1er régiment de la Garde.

Cinémagazine du 9 Novembre 1928

Cinémagazine du 9 Novembre 1928

M. Léon Poirier a aussi tourné à Berlin et un Allemand, le lieutenant Heinz von der Laucken (Lancken. ndlr), a rendu hommage dans une lettre émouvante à l’effort du réalisateur. C’est un témoignage qu’il convient de citer :

Berlin-Charloltenburg, Ulhaustrasse 194

Cher monsieur Poirier,
J’espère que vous ne m’en voudrez pas de venir vous déranger dans votre travail.
Je voudrais vous demander, en souvenir du travail que j’ai eu l’honneur de faire avec vous, à Berlin, quelques photos se rapportant aux scènes du film où j’étais moi-même.
Vous vous rappelez certainement que j’étais le lieutenant de uhlans au kasino de Stenay et j’insiste sur ce fait que j’ai accepté de figurer dans votre film, non pas comme acteur de cinéma, que je ne suis pas, mais bien en ma qualité d’officier prussien et comme volontaire pour ce cas spécial.
Je me mets à votre disposition pour vous rendre service de quelque manière que ce soit…

Signé: HEINZ VON DER LAUCKEN.

Cinémagazine du 9 Novembre 1928

Cinémagazine du 9 Novembre 1928

La figure symbolique du soldat allemand fut composée par Hans Brausewetter, l’artiste que nous avons vu dans de nombreux films. Brausewetter redoutait, il l’a avoué depuis, de tourner aux lieux mêmes où les siens étaient tombés. En arrivant à Verdun, il voulut visiter le champ de bataille. Ses camarades français furent ses guides. La promenade dura tout le jour. Bouleversé par tant de souvenirs, Hans Brausewetter rentra à son hôtel et s’enferma dans sa chambre. Le « Soldat Allemand» du film pouvait tourner ; il avait compris, il était dans l’ambiance lui aussi et il écrivait à M. Léon Poirier après la réalisation du film cette lettre émouvante :

Berlin-Charlottenburg, Ioorstrasse 77.

Cher monsieur Poirier,
Je voudrais vous remercier très cordialement pour le travail si intéressant que j’ai eu avec vous à Verdun.
Je suis intimement persuadé que votre grand film fera beaucoup pour l’idée de paix et contribuera à rapprocher la France et l’Allemagne, qui apprendront au spectacle de leurs communes souffrances à mieux se connaître.
Ce faisant, vous aurez rendu un grand service aux deux pays.
Laissez-moi vous remercier encore de m’avoir permis de collaborer à une telle œuvre et espérer que ce n’est pas la dernière fois que je travaille avec vous…
Signé : HANS BRAUSEWETTER.

Cinémagazine du 9 Novembre 1928

Cinémagazine du 9 Novembre 1928

Les nôtres n’eurent pas à faire un gros effort pour retrouver cette ambiance.
Anciens combattants pour la plupart, ils savaient la signification du paysage lunaire qu’est encore la terre autour des forts célèbres…
M. Léon Poirier expose plus loin dans quel esprit il a conçu les figures symboliques qui animent son œuvre.
Il a trouvé en Suzanne BianchettiJ. Marie-Laurent, Maurice SchutzThomy Bourdelle, André Nox, Albert Préjean, Mendaille, Jean Dehelly, Pierre Nay, Antonin Artaud, Hans Brausewetter des artistes qui ont compris leurs personnages. Tous ont voulu faire vrai.

Assisté de conseillers techniques, qui furent à Verdun comme lui-même, M. Léon Poirier et son assistant Thomy Bourdelle, qui tient le rôle de l’officier allemand, ont eux aussi voulu faire vrai. N’hésitant pas à faire sauter de véritables obus dans des conditions particulièrement périlleuses ou à placer ses acteurs dans les conditions mêmes du combat, le réalisateur nous a donné une œuvre dépouillée de paraphrases, un témoignage de la douleur des combattants. Cruelle chose, cruelle mais belle, palpitante de sincérité !

Dix-huit mois M. Léon Poirier est demeuré à Verdun, attendant que les saisons aient transformé le décor de son film divisé en trois parties : le bois des Caures, l’Enfer, le fort de Vaux ! Tous ses artistes, ses opérateurs se sont dépensés sans compter, pour rapporter de là-bas une œuvre de Vérité.
En exposant cette vérité, ce film de guerre sans cocarde proclame mieux que bien des discours la sauvagerie et l’atrocité de la guerre pour solutionner les conflits entre les peuples. Luttant les uns contre les autres, les combattants, fidèles à leur drapeau, font leur devoir, tout leur devoir ; mais, dans leur malheur commun, les uns et les autres n’aspirent qu’à la Paix. Nous pouvons en témoigner, nous autres qui furent de la bataille… Que de cette Tranchée des Baïonnettes, des milliers de tombes, des terres bouleversées encore, monte le grand appel vers un monde meilleur.
C’est ce qu’a voulu M. Léon Poirier.
Puisse-t-il être entendu !

Cinémagazine du 9 Novembre 1928

Cinémagazine du 9 Novembre 1928

Au printemps dernier, allant comme beaucoup revoir Verdun, j’aperçus dans une ancienne tranchée, à l’est du fort de Vaux, un églantier solitaire dont les fleurs roses venaient d’éclore. Sur cette terre inhumaine, il semblait un rappel de l’âme de la nature qui — comme l’âme des hommes — peut retrouver après les pires tourments un peu de fraîcheur. Ces églantines teintées de sang étaient comme un symbole. Haïr la guerre mais ne pas oublier…
L’œuvre immense de Léon Poirier permettra de le mieux comprendre.

Jean Marguet

Cinémagazine du 9 Novembre 1928

Cinémagazine du 9 Novembre 1928

Les Figures Symboliques de LÉON POIRIER par Léon Poirier

Il n’y a pas de rôles dans Verdun, Visions d’histoire. Il ne peut pas y en avoir, car ici les événements dominent les hommes, ceux-ci n’agissent pas : Ils sont actionnés. Ce sont de petits jouets dans une grande tempête. Leur vie privée ne saurait intéresser personne, donc pas d’intrigue romanesque, pas de rôles à jouer.

Mais à côté des personnalités historiques représentées dans le film par des documents authentiques, un certain nombre de figures symboliseront chacune une idée, donneront des expressions humaines aux forces en jeu.

S’il s’agissait de rôles au sens théâtral du mot, ce seraient en vérité de très petits rôles, de bien fugitives silhouettes, mais nous ne sommes pas plus ici dans le théâtre que dans le roman. Nous ne sommes même pas dans la vie, mais au-dessus d’elle: dans l’Histoire.

L’Histoire ne décalque pas les hommes, elle les agrandit ; ce qui serait petit rôle devient grand symbole. Cela, une pléiade d’artistes, pour la plupart anciens combattants, l’ont compris et, renonçant à toute préséance, se sont groupés autour de moi, pour m’aider à réaliser mon œuvre dans le large esprit où je l’ai conçue, car ils se sont laissé entraîner les yeux bandés hors des sentiers battus, à travers un sujet inconnu de tous.

Ces artistes, qui ont renoncé à se maquiller, à rechercher la grande scène, à préparer leurs effets, à imiter les vedettes américaines, qui ont accepté de tout faire, au contraire, pour ne pas se détacher de la fresque épique, mais bien de s’y incorporer, ces courageux artistes, il faut les nommer ici.

Et il faut les nommer à un double titre : d’abord ils ont collaboré à une œuvre hardie, sans d’autre souci que de la faire aussi grande que possible, et cela n’est déjà pas banal ; ensuite ils ont été parmi les premiers à s’engager dans une voie où s’enfoncera sans doute beaucoup plus avant le cinéma de demain : le remplacement de l acteur « vestige de théâtre » par « le visage humain », reflet de la vie.

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LE SOLDAT FRANÇAIS Composé par Albert Préjean.

Un cerveau qui comprend, un cœur qui vibre. Atteint l’héroïsme par l’initiative. Fait le sacrifice de sa vie pour l’idéal qu’il s’est créé. Chevaleresque, gouailleur. Suit ses chefs jusqu’à la mort quand il les aime. L’homme qui souffre pour la Liberté qu’il adore. Celui à qui la France doit d’être restée la France.

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LE SOLDAT ALLEMAND Composé par Hans Brausewetter.

Rouage solide du matériel humain. Atteint l’héroïsme par la discipline. Fait le sacrifice de sa vie pour l’idéal qu’on lui a enseigné. Loyal, consciencieux. Suit par devoir ses maîtres jusqu’au bord du gouffre.
L’homme qui dans la souffrance découvre la Liberté. Celui qui engendrera l’Allemagne nouvelle.

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L’OFFICIER ALLEMAND Composé par Thomy Bourdelle.

L’orgueil. La Force. Philosophie de Nietzsche. Doctrine de Von Bernhardi : « La guerre et le courage ont fait plus de grandes choses que l’amour du prochain ». Fidèle à la foi jurée, à l’Empereur, à l’Empire. Homme de fer. Machine à conduire les hommes et à les broyer.

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LE VIEUX MARÉCHAL D’EMPIRE Composé par Maurice Schutz.

Le fantôme de la vieille Allemagne romantique. Personnification de la mystique de la guerre. Apôtre de la doctrine de la force. L’âme lourde de toutes les gloires et de toutes les vies humaines qui forment l’auréole des conquérants. Vieil arbre que couche par terre le vent de la défaite et l’avènement irrésistible des temps nouveaux.

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LA MÈRE Composée par Jeanne Marie-Laurent.

Toutes les mères, celles qui attendent, veillent, prient. Celles dont le cœur souffre la guerre à chaque minute, dont la pensée accompagne les fils dans le danger, ne les quitte pas dans la mort. Celles qui se souviendront quand tous auront oublié.

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LE FILS Composé par Pierre Nay.

L’âme des mères, comme leur sang, est dans l’être de tous les fils, et le mot « maman » est le premier et le dernier cri des hommes.

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LA FEMME Composée par Suzanne Bianchetti.

Elle aussi peut mourir car elle peut devenir « La Veuve » et ce serait comme si une autre femme continuait sa vie.

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LE MARI Composé par Daniel Mendaille.

Combattant grave et douloureux, l’homme du présent. Celui qui fait le sacrifice de ce qu’il possède : bonheur, amour, foyer. Renonce à la vie en la connaissant. Le sacrifié total.

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LE JEUNE HOMME Composé par Jean Dehelly.

Celui qui frôle la mort en pensant à la vie. Héritier de l’héroïsme des Marie-Louise de 1813. Insouciance. Voit toujours un sourire féminin à travers la fumée des batailles. Fait la guerre en songeant à la paix qui est au bout. L’avenir…

LA JEUNE FILLE Composée par une jeune Meusienne anonyme

L’espérance… Ombre souriante du jeune homme. Garde en son cœur le talisman des joies de la vie pour que ceux qui reviendront puissent la trouver encore digne d’être vécue.

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LE VIEUX PAYSAN Composé par José Davert.

Incarnation de la terre. Déchiré par elle, bouleversé comme elle, lourd comme elle, immuable comme elle. Considère la guerre comme un fléau aussi inévitable que le gel et la grêle. Résignation la rage au cœur, souffrance les poings serrés.

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L’INTELLECTUEL Composé par Antonin Artaud.

Celui que révolte la stupidité de la guerre et qui meurt sans avoir compris.

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L’AUMONIER Composé par André Nox.

Au-dessus des horreurs humaines. La Pitié. La Prière. Celui qui au milieu des obus vit dans le royaume de la paix : le royaume qui n’est pas de ce monde.

LÉON POIRIER

Le film sera chroniqué une première fois dans le même numéro de Cinémagazine dans la rubrique Les Films de la semaine.

Cinémagazine du 9 Novembre 1928

Cinémagazine du 9 Novembre 1928

VERDUN, VISIONS D’HISTOIRE, Réalisation de LÉON POIRIER.

L’apparition de Verdun, Visions d’histoire est profondément émouvante.
Verdun c’est la guerre, et le film de Léon Poirier est en effet un film de guerre.
Cet artiste, qui est aussi un poète, a souffert de la guerre. Il n’a pas voulu que l’oubli monte, car dès que les hommes ne se souviennent plus des enseignements du passé, ils sont à nouveau tentés de se battre ! Comme l’a dit M. Briand modifiant le vieux dicton : « Si tu veux la paix, prépare la guerre ! »
Verdun, Visions d’histoire, plus qu’aucun autre œuvre de l’esprit prépare cette paix chère aux peuples.

La répétition générale a eu lieu trop tard — mercredi 7 novembre — pour qu’il nous soit possible d’en rendre compte aujourd’hui. Le Tout-Paris intellectuel réuni à l’Opéra a salué comme elle le mérite cette production magnifique et unique. Le gala du 8, au cours duquel le film fut présenté et dont toute la recette a été versée intégralement à l’Association d’aide aux veuves de guerre, fut un long triomphe.

Nous parlerons de Verdun, Visions d’histoire, mais déjà nous souhaitons que beaucoup le voient ou à l’Opéra ou dans les salles et que beaucoup aussi emportent de cette âpre vision l’horreur « de la plus affreuse des passions humaines : la guerre ».
« Si tu veux la paix, prépare la paix. » Et M. Léon Poirier a contribué à la préparation de cette paix. Il dut en être loué, comme il dut être loué du film qui fait tant honneur par sa technique et son inspiration au cinéma français.

L’HABITUÉ  DU  VENDREDI.

C’est donc dans le numéro suivant (daté du 16 novembre 1928) que paraît la critique du film par Jean  Marguet.

 Cinémagazine du 16 novembre 1928

Cinémagazine du 16 novembre 1928

Critique de VERDUN, VISIONS D’HISTOIRE

paru dans Cinémagazine du 16 novembre 1928

Nous avons signalé dans notre dernier numéro l’émotion profonde ressentie par les spectateurs de la présentation du grand film de Léon Poirier : Verdun, Visions d’histoire. Le succès avait été
grand et spontané. Lors de la représentation de gala à l’Opéra, donnée au profit de l’Association d’Aide aux Veuves de Guerre, le même succès accueillit ce film de guerre qui est la guerre même dépouillée de tout artifice romanesque.

Léon Poirier a dit comment il a voulu donner à tous l’horreur de la guerre, et il faut reconnaître qu’il y est parvenu, car son Verdun, Visions d’histoire, en la présentant telle qu’elle fut, et telle qu’elle est, a réussi la tâche qu’il s’était imposée. Le réalisateur nous montre la vie héroïque des soldats de Verdun non seulement dans la bataille, mais au cantonnement où « il faisait bon vivre » et jusque dans leur famille, pendant les rares permissions de « détente ». Élargissant sa vision, fouillant l’âme de ses héros, c’est leur psychologie tout entière qu’il montre en d’émouvantes images. Léon Poirier a su créer l’ambiance — ambiance française, ambiance allemande.

Les personnages qui se détachent aux premiers plans de la fresque sont vraiment, avec une puissante sincérité, les figures symboliques de ceux que nous avons connus. N’avons-nous pas coudoyé maintes fois ce soldat français qu’incarne Albert Préjean et n’avons-nous pas rencontré ce paysan de France que José Davert a puissamment composé, et la femme française, telle que Suzanne Bianchetti nous est apparue à l’écran, n’est-elle pas celle qui au cantonnement fut inlassablement dévouée aux soldats ?

Mais tous ces artistes s’effacent devant Verdun ; par rapport au sujet principal, ils n’ont pas plus de valeur, pourrait-on dire, que le Colonel Driant, dont on ne voit guère qu’un bras ou une ombre, pas davantage que les forts de Vaux et de Douaumont, dont la résistance et l’agonie sont restituées d’une manière si formidablement émouvante, bataille effroyable, la guerre est avant tout, la grande vedette de l’œuvre…

D’intrigue point, de la vérité. Et si certains esprits chagrins ont prononcé le mot de « documentaire », ils lui ont décerné involontairement le plus bel hommage qui pouvait être rendu à cette œuvre si humaine.
C’est en véritable historien que Léon Poirier a retracé chronologiquement la bataille de Verdun. C’est d’abord le quartier général du Kronprinz à Stenay, où apparaît l’empereur Guillaume II., où de grands « événements se préparent » et c’est l’attaque. Le bouleversement de nos tranchées par l’artillerie allemande, le sublime sacrifice des chasseurs de Driant, la prise de Douaumont, la défense héroïque du fort de Vaux. Puis, pour faire mieux saisir le mécanisme de la bataille, c’est un aperçu des troupes anglaises montant aux tranchées de la Somme et c’est enfin la victoire, Douaumont repris par les hommes de Mangin et Vaux abandonné par les Allemands sous le pilonnage de nos canons. La victoire et le retour du soldat français, l’écroulement de l’Allemagne impériale.

Léon Poirier n’a pas manqué d’évoquer en de saisissantes images, le sacrifice de nos infirmières, et il s’est souvenu de ces volontaires Américaines qui venaient sur leurs Ford chercher nos blessés jusque sous le feu. Nous avons vu aussi sur l’écran les figures des chefs qui commandèrent à Verdun : Joffre, Pétain, Nivelle, Mangin, et ceux qui organisèrent la victoire : Clemenceau et Poincaré qui fut chaleureusement acclamé. Mais pourquoi avoir oublié le général de Castelnau qui, envoyé par Joffre, ordonna la résistance sur la rive droite la de Meuse ?

Nous avons vu aussi Guillaume II, le Kronprinz et le maréchal Hindenburg, mais Léon Poirier n’a pas fait œuvre de haine.
Il nous a présenté le soldat allemand brave et tenace, fidèle à son idéal et à son Empereur. Il l’a fait avec tact et mesure. Maurice Schutz qui a composé la figure du vieux maréchal d’Empire, qui fut « porte-drapeau en 1870 », symbole de la vieille armée allemande, et Thomy Bourdelle, qui fut l’officier allemand, ont été vrais toujours comme fut vrai Hans Brausewetter, le soldat allemand.
Mais on doit insister tout particulièrement sur la réalisation de Verdun, Visions d’histoire. Ceux qui y furent ont retrouvé l’aspect de la bataille, les bombardements et les attaques — ah ! ces Allemands « s’infiltrant » à la grenade dans nos lignes ! — ou ce terrain désolé de l’enfer que fut le champ de bataille.

Les artistes n’ont pas cherché à jouer en composant des rôles ; ils ont fait abnégation de tout effet théâtral et ils doivent en être loués sans réserve et, à ceux déjà cités, il faut ajouter les noms de Jeanne Marie-Laurent, Jean Dehelly, André Nox et son fils, Pierre Nay, dont c’est, je crois, le début à l’écran. Citons encore Daniel Mendaille et Antonin Artaud.

Pourquoi des éloges ?
Un seul doit suffire, ils furent dans le film ceux de Verdun, comme les personnages qu’ils incarnaient furent ceux de Verdun dans la réalité.

Léon Poirier a fait œuvre d’artiste, mais il a fait aussi œuvre de poète et de visionnaire et de « moraliste » dans la meilleure acception du terme. « Souvenons-nous ! » a-t-il écrit dans un des sous-titres, nul de ceux qui auront vu son film n’oubliera. Et n’est-ce pas l’hommage que l’on doive lui rendre ?

Jean  Marguet

Cinémagazine publie dans ce même numéro en cahier central ces quatre photographies du film :

Cinémagazine du 16 novembre 1928

Cinémagazine du 16 novembre 1928

Cinémagazine du 16 novembre 1928

Cinémagazine du 16 novembre 1928

Cinémagazine du 16 novembre 1928

Cinémagazine du 16 novembre 1928

Cinémagazine du 16 novembre 1928

Cinémagazine du 16 novembre 1928

Cinémagazine publie dans le numéro suivant, daté du 23 novembre 1928, en cahier central ces quatre photographies du film avec la légende suivante : « La Guerre ne tue pas l’Amour ; la tendresse devient plus forte d’être née parmi les désastres. »

La figure symbolique du Soldat Français composée par Jean Dehelly.

La figure symbolique de la Jeune Fille composée par une jeune Meusienne anonyme.

Cinémagazine du 23 novembre 1928

Cinémagazine du 23 novembre 1928

Cinémagazine du 23 novembre 1928

Cinémagazine du 23 novembre 1928

Cinémagazine du 23 novembre 1928

Cinémagazine du 23 novembre 1928

Cinémagazine du 23 novembre 1928

Cinémagazine du 23 novembre 1928

Verdun, visions d’histoires sort en exclusivité à la Salle Marivaux ce 23 novembre 1928 comme le montre cet extrait des projections de la semaine.

Cinémagazine du 23 novembre 1928

Cinémagazine du 23 novembre 1928

De nouveau dans le numéro daté du 30 novembre 1928, Cinémagazine publie ces quatre nouvelles photographies :

Cinémagazine du 30 novembre 1928

Cinémagazine du 30 novembre 1928

Cinémagazine du 30 novembre 1928

Cinémagazine du 30 novembre 1928

Cinémagazine du 30 novembre 1928

Cinémagazine du 30 novembre 1928

Cinémagazine du 30 novembre 1928

Cinémagazine du 30 novembre 1928

Nous vous proposons également l’entretien avec  Suzanne Bianchetti, l’une des actrices du film qu’a publié Cinémagazine pendant le tournage de Verdun, visions d’histoires.

SUZANNE BIANCHETTI nous parle de « Verdun »

paru dans Cinémagazine du 5 Juin 1928

Cinémagazine du 5 Juin 1928

Cinémagazine du 5 Juin 1928

J’ai été voir Mme Bianchetti afin de savoir si la récente Grande Catherine était satisfaite du rôle qui lui échut dans Verdun. Je la trouve dans son boudoir, vêtue d’une élégante robe d’intérieur rouge qui fait valoir son teint éclatant de blonde. Elle m’accueille fort aimablement et répond avec chaleur :
« Dites, oh ! dites comme je suis heureuse. Dans Verdun, que bientôt vous verrez, je ne régnerai pas sur des millions d’êtres, je n’habiterai pas de féeriques palais. L’ambition ne me fera pas accomplir de hardis coups d’Etat et je ne retiendrai pas de force auprès de moi un amant célèbre et volage. Non, l’époque des splendeurs est pour un temps close.
« Je vais être une femme, une simple femme, la Femme française. Je suis infiniment satisfaite de mon rôle. Après tant de grandeurs, il m’est doux d’être un personnage plus simple, plus nu dans son humanité douloureuse et quotidienne. Après avoir tant de fois paru sur tant d’écrans souveraine parfois hautaine et despotique, je me réjouis à la pensée de régner sur la salle plus profondément encore peut-être sous l’aspect familier d’une épouse qui aime et souffre. Je me rapproche du public et mon cœur lassé d’étiquette et de gloire, battra simplement le rythme quotidien d’une vie semblable à la sienne et qu’il reconnaîtra aisément.

« C’est en février que j’ai travaillé surtout. Nous sommes tous partis à Verdun. Car la cité meurtrie a le premier rôle et la première place dans le film. La majeure partie de l’action est située en la ville ou sous ses murs. Le film n’a aucune tendance agressive. Il y aura « Verdun » la ville martyre et les souffrances qu’y endurèrent sous ses murs les deux armées. Les familles des combattants des deux pays y paraîtront cruellement frappées dans leurs affections les plus chères. Mère, femme, jeune fille, sœur pleureront le père, l’homme, le fiancé, le frère. Une immense protestation contre la guerre et ses ruines s’élèvera de ces images. C’est une œuvre de pitié et d’amour ; un cri jeté au Monde pour qu’il nous évite le retour de ces jours de cauchemar, un appel à l’Entente et à la Paix. Mais nous en reparlerons et je vous donnerai plus tard un récit plus précis et, je l’espère, des photos. »

Et la conversation continue. Nous parlons — évidemment — du cinéma qu’elle aime et qu’elle sert avec tant de simple ferveur et d’amour vrai. Elle me conte des anecdotes, toujours animée et aimable, jamais méchante ni même moqueuse. Quelle excellente camarade… Si je devais tourner un jour, c’est avec Suzanne Bianchetti que j’aimerais débuter. Elle vous met à l’aise de suite. Elle est bonne, douce et cordiale. Jamais elle ne dénigre et avec quelle chaleur elle parle de ceux auxquels elle a accordé son amitié. Mosjoukine, ce jour-là, les oreilles durent vous tinter ; car nous avons parlé de vous. Nous avons dit, l’une comme l’autre, des choses qu’il vous aurait été doux et réconfortant d’entendre. Elles auraient prouvé en tous cas, que la bonne camaraderie et la sincère amitié peuvent exister chez nous aussi bien qu’ailleurs.

Nous parlons des derniers films parus.
Suzanne Bianchetti m’exprime son admiration pour Métropolis, poème de la « Ville » future. Quelle œuvre admirable. Le meilleur et le pire s’y coudoient parfois, c’est vrai. Mais le meilleur l’emporte et de beaucoup.
Nous bavardons intarissablement. Quelques anecdotes à propos de Madame Sans-Gêne me sont contées que je raconterai à mon tour un jour peut-être. Puis, ne voulant pas abuser d’une telle bonne grâce, je me retire. Et je laisse Mme Bianchetti dans cet intérieur intime et charmant tout animé par l’âme de la maîtresse du logis.

Le cinéma français compte nombre de charmantes artistes. Les citer serait une tâche bien longue quoique attrayante. Mais peu de femmes ont en apanage ce que possède au suprême degré Mme Bianchetti, belle et bonne, ce rayonnement puissant et doux qui nous enchante et nous retient prisonniers dociles de sa beauté, de sa voix harmonieuse, de sa bonté , et de ce pouvoir suave et magique qui émane de son cœur chaleureux : le charme.

Lucienne Escoube

Cinémagazine du 5 Juin 1928

Cinémagazine du 5 Juin 1928

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

Pour en savoir plus :

L’Analyse du film sur le site DVDClassik.

Une page biographique sur Léon Poirier sur le site de l’Encinémathèque.

Le générique de Verdun, visions d’histoire.

Un extrait deVerdun, visions d’histoire, version sonore de 1931 par Les Documents Cinematographiques.

https://www.youtube.com/watch?v=mywXIsJmd9s

Le documentaire « Verdun, Le Cauchemar » pour vous permettre d’approfondir ce qu’a été la Bataille de Verdun.

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