Textes de Jacques Becker + entretiens (L’Ecran Français 1945-1947)


Alors que l’hommage au cinéaste Jacques Becker continue jusqu’au 29 avril 2017 à la Cinémathèque française, nous voulions vous proposer ces rares entretiens publiés dans L’Ecran Français, la grande revue de cinéma de l’immédiate après-guerre, entre 1945 et 1947. Avec le recul, il est étonnant de le voir nier à Orson Welles sa « formation technique », par contre il affirme son intérêt pour le cinéma de Hitchcock et David Lean. D’autre part il clame sa passion pour Greed de Eric Von Stroheim et La Foule de King Vidor et dit « craindre la couleur ». Mais je ne veux pas déflorer le contenu de ces deux entretiens et je vous laisse les découvrir.

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Nous en avons profité pour ajouter les articles qu’il a écrit pour cette revue : « Film doublé = film trahi » (1945), son « hommage à Robert Bresson » (1945) et le fameux « L’Auteur de films ? Un auteur complet » (1947).

Signalons que ces textes sont également disponible dans le livre indispensable (mais épuisé) de Claude Naumann, Jacques Becker (Collection Ciné-Regards, BIFI/Durante) paru en  2001.

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Nous avions précédemment publier ce premier hommage à Jacques Becker à propos de son second film : Goupi Mains-Rouges.

Goupi Mains-rouges de Jacques Becker (1942)

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Bonne lecture !

 

Dialogue avec Jacques Becker par Jean Queval

paru dans L’Ecran Français du 12 Juin 1946

L'Ecran Français du 12 Juin 1946

L’Ecran Français du 12 Juin 1946

Nous parlons d’abord des amateurs de génie, des veaux à cinq pattes et des tremblements de terre symboliques qui secouent périodiquement le cinéma tout entier. En un mot, nous parlons surtout d’Orson Welles, qui est le réfractaire numéro 1 d’Hollywood. Orson Welles, l’un de ces naïfs Américains qui ambitionnent de peindre une satire totale de la société, de bourrer cette satire de toute la dynamite qu’ils sont capables de secréter, et qui reprennent volontiers tout à zéro. On peut l’apparenter à Upton Sinclair pour sa tendance sociale et plus ou moins aux cinq grands de la jeune littérature américaine — Steinbeck, Caldwell, Hemingway, Faulkner, Dos Passos — pour l’ambition de trouver son ton personnel dans une objectivité sans concessions.

Orson Welles, dit Jacques Becker, fait de parti pris ce qui n’a pas été fait avant lui. Imaginez un paysan du Danube à la Chambre des Députés. Il proclamerait la nullité et la fatuité de tout le Parlement, Mais il ferait tout de même le boulot assez mal parce qu’il lui manquerait la formation technique.

— N’avez-vous pas été tenté vous-même quelquefois de rompre avec toutes les idées reçues ?
Pas à la manière d’Orson Welles. Imaginez que je veuille m’affirmer à tout prix dans un art qui me soit entièrement neuf — c’est en somme ce qu’a voulu faire Orson Welles du cinéma — et que j’entreprenne d’écrire un roman. Peut-être bien trouverais-je un procédé d’écriture qui nourrirait un succès de curiosité assez grandi ou bien un sujet assez scandaleux, ou bien un sujet connu mais traité en vue de provoquer le scandale. Mais, si j’entreprenais au contraire de prendre rang parmi mes confrères en m’efforçant à dire ce que j’ai à dire de mon mieux et sans forcer mon talent, je ne parviendrais sans doute pas à concentrer l’attention sur moi. On dirait : « Ce n’est pas mal, mais…. »

— Puisque nous parlons des amateurs, ou tout au moins des œuvres en marge du cinéma dramatique habituel, je voudrais vous demander ce que vous pensez des films surréalistes.
J’éprouve surtout pour eux de la curiosité. Ils m’ont intéressé en passant. Toutefois, j’ai beaucoup aimé Le Chien andalou.

Jacques Becker se lève, fait des gestes, s’exprime en revenant sur ses mots pour trouver l’expression, juste. Il a le teint bronzé, de petites oreilles, le nez fort, une chevelure solidement plantée et qui ondule, et une petite moustache qui ne parvient pas à lui donner l’air hollywoodien.
J’ai travaillé pendant dix ans avec Renoir, dit-il. Je suis influencé par le style des autres, comme un écrivain ou un peintre peut l’être par le style de ses confrères. Je suis du bâtiment et de la tribu.

— Avant de devenir metteur en scène, vous n’avez travaillé qu’avec Renoir ?
Oui. King Vidor, en 1928, voulait m’engager comme acteur. Mais je voulais être assistant. Nous avons longuement parlé ensemble. Finalement il était décidé à me demander d’aller le rejoindre en Californie comme assistant Mais je vous l’ai déjà dit, c’était en 1928. Je n’étais pas bien vieux en 1928. Mes parents n’ont pas voulu me laisser partir pour la Californie.

L'Ecran Français du 12 Juin 1946

L’Ecran Français du 12 Juin 1946

Je demande à Jacques Becker quels sont ceux de ses confrères étrangers — les metteurs en scène français n’aiment point trop parler des autres metteurs en scène français, non point par mauvaise confraternité, mais parce que les artistes sont une gent susceptible — ceux auxquels il accorde les plus hauts mérites.

Vous me prenez complètement au dépourvu. Je préfère les conversations à bâtons rompus au palmarès. Je puis vous dire que j’ai revu, tout récemment, les Rapaces, d’Eric von Stroheim. C*est un film encore tout neuf et qui m’a communiqué les mêmes sentiments exactement que lors de sa première vision. Celui des étrangers avec qui je me sens peut-être le plus en confiance quand je le vois travailler c*est l’Anglais Hitchcock. Il est le metteur en scène de Rebecca, qui est une chose bien extraordinaire. Je crois qu’il est actuellement le meilleur à Hollywood. Il a subi l’influence de Fritz Lang, qui est sensible dans l’admirable première séquence de L’Ombre d’un doute. Mais c’est surtout un excellent narrateur et l’un des plus habiles dans le récit elliptique par l’image. Vous vous souvenez comme il a su montrer l’amour s’emparer du personnage du détective, au moment même où il entreprend de faire parler la jeune fille. Un fondu, un enchaîné, deux gros plans, deux éclats de rire, dix paroles.

Un autre Anglais pour qui j’éprouve beaucoup d’admiration, c’est David Lean, le metteur en scène de Brief encounter, le film mis en scène d’après un scénario de Noël Coward. C’est la première fois qu’on voit à l’écran des gens qui sont comme tout le monde. Il y a aussi Laurence Olivier. Nous parlions d’Orson Welles. Laurence Olivier est comme lui un excellent acteur et un excellent metteur en scène, mais il ne veut pas tout avaler.

— Et les Américains ?
On n’a pas vu beaucoup de films américains depuis la libération. Je crois à un réveil du cinéma américain. La division du travail et la multiplicité des avis avaient fini par le scléroser complètement. Mais les Américains ont compris l’erreur d’une division du travail aussi implacablement pratiquée dans le plus petit détail. La réussite des indépendants a attiré leur attention sur l’inévitable faillite à terme des méthodes employées jusque-là. Mais ce qui est toujours déconcertant, c’est la superstition de la fin heureuse, à laquelle il n’y a pour ainsi dire pas de dérogation. D’importants cinéastes américains ne m’ont pas caché que ce dogme interdit une longue carrière à Falbalas, mon dernier film. »

Nous parlons inévitablement de la couleur. Et Jacques Becker :
La couleur me fait peur. Elle permet d’aborder des domaines inexplorés par le noir et le blanc, mais elle interdit certaines de ses commodités esthétiques. On ne peut plus changer de plan aussi facilement : on est tenu par une longueur minimum des plans. Je prends un exemple, John Ford, qui possède comme personne la syntaxe du cinéma, a fait en couleurs un film intitulé La Piste des Mohawks. Le découpage n’a pas pu être aussi rapide qu’en noir et blanc. Le déroulement du film est même très lent. Mais d’autre part, la couleur accélère le rythme apparent des images. Vous me comprenez !

— Pas très bien.
C’est simple. Des raisons techniques empêchent de donner au film en couleurs un rythme aussi rapide qu’au film en noir et blanc. Mais un film en noir et blanc découpé comme l’est un film en couleurs apparaîtrait plus lent encore que le film en couleurs parce que la couleur confère aux images une impression de rapidité supplémentaire.

— J’ai compris. Pensez-vous que la couleur mettra fin au cinéma en noir et blanc, comme le sonore, puis le parlant, ont tué le cinéma muet, de nos jours abandonné de tous, même de Charlot ?
Je ne le crois pas. Je suis persuadé qu’on reviendra au noir et blanc pour certains sujets. Enfin, je veux dire que je ne le crois pas pour l’instant. Tout dépendra des perfectionnements qui seront apportés à la couleur.

— Pensez-vous que le cinéma français soit appelé à prochainement concurrencer l’étranger dans le domaine technicolor ?

D’autres questions plus pressantes encore sont posées au cinéma français. Nous avons des hommes de premier plan. Pour cette raison, et pour cette raison seulement, je crois que nous garderons une place de premier plan.

Jean Queval

L'Ecran Français du 12 Juin 1946

L’Ecran Français du 12 Juin 1946

Le Cinéma français devant une alternative : peindre la réalité ou lui tourner le dos ?

paru dans L’Ecran Français du 21 Octobre 1947

L'Ecran Français du 21 Octobre 1947

L’Ecran Français du 21 Octobre 1947

En dépit de l’air nouveau qu’apportent des oeuvres comme La Bataille du Rail, Le Café du Cadran, Antoine et Antoinette, la plupart des films français continuent à ignorer la vie réelle, l’existence de chaque jour, les événements qui ont marqué les peuples et les individus. Ils restent à côté — ou en dehors des grandes questions de notre temps : le retour au foyer des prisonniers et des démobilisés, leur réadaptation à la vie civile, la crise du logement, la reconstruction, le marché noir, l’enfance dévoyée, etc. Cette carence est-elle la conséquence d’une crise d’inspiration ?Ou faut-il penser que le cinéma français est dans une impasse, qu’il est limité par les servitudes économiques, les difficultés financières, les problèmes politiques qui l’enserrent, à des recherches purement esthétiques ? Telles sont les questions, que nous avons posées à quelques-uns de nos scénaristes et de nos réalisateurs les plus notoires.

Jacques BECKER

Réalisateur ; Dernier Atout, Goupi-Mains-Rouges, Falbalas, Antoine et Antoinette.

JACQUES BECKER, qui fait de la mise en scène avec un physique de jeune premier, préambule en précisant ses positions : préférence marquée pour les films anglais ; David Lean est un grand type et Brève Rencontre, tout à fait neuf ; Rossellini est absolument original, et Hitchcock (L’Ombre d’un Doute) est plus révolutionnaire (techniquement) que Dmytryk par exemple, ou Welles.

« Chez nous, disserte Becker, les directives commerciales et politiques sont peu envahissantes, et, en définitive, nous sommes beaucoup plus libres qu’ailleurs. Si nous n’abordons pas plus souvent, à l’écran, certains problèmes sociaux d’actualité, c’est qu’ils sont insolubles ; nous vivons en pleine anarchie, tout va à la dérive, à quoi bon proposer quand on sait à l’avance que rien ne sera fait ? Nous souffrons d’autre part, d’une inadaptation totale à l’évolution technique. »

Réalité, esthétisme ? Becker biaise :

« Une des servitudes majeures du cinéma ; le facteur mémoire. On n’oublie pas ce qu’on a vu. On subit des influences contradictoires. D’ailleurs, je ne crois pas à l’alternative. Il n’y a pas d’écoles, mais des gens qui s’aventurent à faire des films avec un certain tempérament. En fait de réalisme, en tout cas, qui dépasse aujourd’hui le Vidor de La Foule ou Greed de Stroheim ? Il est surtout question d’hommes et non de tendances ; loin de pousser les réalisateurs à s’engager dans telle voie ou telle autre, il faut au contraire les supplier de travailler suivant leur tempérament et non celui des autres. On n’impose pas un choix, mais ceux qui ne savent choisir ne sont pas intéressants. »

Le cinéma français est-il dans une impasse ?

« Non, trouve Becker, mais il est conformiste, et c’est naturel. Au cinéma, comme partout, on veut avant toute chose, se mettre à l’abri — on creuse des galeries pour s’y loger, et dès que l’une d’elles est assez large pour permettre d’y respirer, on vise à l’enjoliver sans chercher plus avant. »

Les chefs-d’œuvre classiques ?

« Ce sont, juge Becker, de fort séduisantes tentations — mais dangereuses. — L’intéressant serait de recréer un souvenir heureux, L’Ile au Trésor, par exemple, qui nous plut tellement, étant enfants. Ainsi a fait Cocteau avec La Belle et la Bête. Voici une voie : les contes merveilleux folkloriques. Le Petit Poucet, Riquet à la Houppe, toutes les lectures de notre jeunesse. Autrement, il est très difficile d’adapter un roman célèbre à l’écran, ou alors il faut imiter Stroheim qui a suivi, avec Greed, le roman de la première ligne à la dernière intégralement.

« Quand une œuvre ne comporte pas de descriptions psychologiques, et se compose d’événements anecdotiques, comme Les Trois Mousquetaires, par exemple, ça peut aller, car alors, on peut prendre des libertés avec ces éléments, en retrancher ou en ajouter. Autrement, non. L’idéal serait un bouquin dont l’adaptation intégrale durerait une heure et demie. Mais malheureusement, on se trouve frustré pour la plupart des cas en établissant le scénario, le sujet se rétrécissant singulièrement sous l’angle visuel. Il semble que les notions temps et action soient très différentes au cinéma et en littérature. Une grande nouvelle détaillée du type Caldwell ou Faulkner constituerait un point de départ intéressant. »

Propos recueillis par Grisha Dabat

L'Ecran Français du 21 Octobre 1947

L’Ecran Français du 21 Octobre 1947

« Film doublé = film trahi » par Jacques Becker

paru dans L’Ecran Français du 11 Juillet 1945

L'Ecran Français du 11 Juillet 1945

L’Ecran Français du 11 Juillet 1945

Il y a beaucoup de spectateurs de films qui savent cela, qui l’ont senti ; il y a peu de gens de cinéma qui s’en rendent exactement compte. Lorsque le « cinéma parlant » a fait son apparition, la voix humaine, cette chose bouleversante que nous n’avions jusqu’alors pu entendre que par le truchement des phonographes, s’est fait entendre dans les salles obscures. Cet inquiétant phénomène pouvait provoquer des catastrophes ; mais, après une période affreuse, génératrice de productions informes, le film parlant s’est ossifié, vertébré, il est venu au monde.

En Amérique, il est né Américain ; en France, il est né Français.

Les Américains ont entendu nos acteurs s’exprimer dans notre langue, et nous, nous avons entendu les Américains parler américain… jusqu’au jour où on s’est aperçu que le film parlant n’était pas venu au monde seul : un inquiétant jumeau retardataire, une sorte de monstre était né en même temps.

J’ai nommé le FILM DOUBLE.

Grâce à l’initiative criminelle de quelques commerçants, les acteurs américains se sont mis à parler français par la bouche d’acteurs français hâtivement engagés par les entrepreneurs de doublage avides de conquérir ce nouveau marché qui s’offrait : Or, le fait de doubler un film, c’est-à-dire de remplacer la voix d’un homme ou d’une femme dont on voit les images sur un écran par la voix d’un autre homme ou d’une autre femme, est un ACTE CONTRE NATURE, un attentat à la pudeur. Qu’en résulte-t-il ? Un monstre !

Il faut tuer le monstre, il est encore jeune, il est né en 1931.

Il n’a donc que quatorze ans, il est impubère. Tuons-le avant qu’il ne se reproduise.

MORT AU DOUBLAGE !

Je suis de plus en plus frappé de l’inconscience dont les gens de cinéma de ce pays font preuve vis-à-vis de ce danger qui vient de renaître après une éclipse de cinq ans, pendant laquelle les films américains doublés avaient disparu, et pour cause, de nos écrans, (Il y avait bien des films allemands doublés, mais ils étaient si mauvais que, doublés ou non, personne n’avait envie de les voir.)

Les cinéastes étrangers, eux, ont l’excuse de l’ignorance. En Amérique et en Angleterre, par exemple, on n’a que très exceptionnellement vu représenter dans les salles des monstres de ce genre : deux ou trois films français et autant de films russes doublé en anglais en quinze ans.

Mais nous enfin, nous qui avons été envahis, abrutis, crétinisés et volés pendant dix ans par ces malfaiteurs conscients ou non que sont les commerçants franco-américains du film doublé ; nous nous n’avons pas d’excuse, nous ne devrions pas pouvoir garder notre sang-froid. Ce genre de sang-froid-là s’appelle paresse, imbécillité, lâcheté.

Qu’on ne vienne pas me dire que le film en langue étrangère avec sous-titres en français est inexploitable en dehors des Champs-Elysées. Je n’ai jamais accepté l’argument que les gens de l’exploitation m’ont servi chaque fois que j’ai eu l’occasion de discuter de cette question avec eux. Ces gens-là prétendent que seul le film étranger doublé en langue française (ils appellent ça « un film étranger parlant français ») est accepté par le « public des quartiers » et le « public de province ».

Il faut entendre avec quelle intonation méprisante ils prononcent ces mots-là : « public de quartier », « public de province ». C’est-à-dire public vulgaire, ignorant, public ouvrier, public paysan.

Et quand ils disent que ce public ne veut que des films doublés, ils mentent, l’expérience a été faite plusieurs fois avant la guerre.

Dans plusieurs salles du 18*’ arrondissement, certains directeurs s’étaient hasardés à présenter à leur public des films en version originale. Leur spectacle a été accueilli tout d’abord avec réserve, j’entends par là que quelques zigotos se sont amuses à crier par-ci par-là : « En français !… en français! » sur l’air des lampions pour épater leurs femmes ; puis cela s’est admirablement tassé ; la preuve en a été fournie par la courbe des recettes de ces salles du 18° (courbe que j’ai eu l’occasion de vérifier) et la persistance marquée par les directeurs en faveur de cette nouvelle politique de programmation.

Si le film américain doublé (appelons-le par son nom) continue à s’introduire tranquillement dans nos salles, le FILM FRANÇAIS DISPARAÎTRA FATALEMENT.

Il sera broyé, liquéfié, absorbé, digéré et déjecté par ce doryphore cinématographique spécial : le film américain doublé en français. Et cela pour l’excellente raison qu’il se loue deux fois moins cher que le film français, parce que déjà amorti en Amérique.

Nous sommes quelques-uns à avoir tenté de convaincre les dirigeants officiels du cinéma français de la nécessité de lutter avec rage contre cette plaie, nous l’avons fait plusieurs fois…

Lecteurs, public, je vous en supplie, ne vous laissez pas avoir, ne vous laissez pas prendre au piège du film doublé, du « film américain dialogué en français », AIDEZ LE CINÉMA. N’allez pas voir ces films.

Lorsque vous allez voir Greta Garbo ou Gary Cooper, lorsque vous allez voir Charlot, entendre leur voix, entendre leur respiration… RECEVEZ DIRECTEMENT leur jeu, ne vous exposez pas à entendre la voix des doubleurs, la triste voix des pauvres acteurs qui, pour des salaires affligeants, parlent devant le micro à la place des INTERPRÈTES DIRECTS que vous deviez entendre, que VOUS AVEZ LE DROIT D’ENTENDRE…

ABANDONNEZ LES SALLES OU PASSENT DES FILMS DOUBLES : DE TRISTES MONSTRES VOUS Y ATTENDENT, PRETS A JAILLIR DU HAUT-PARLEUR, DE DERRIERE L’ECRAN, PRETS A SORTIR DE L’ECRAN ENTRE LES LEVRES DES ACTEURS ETRANGERS QUE VOUS AIMEZ.

VOUS VOUDRIEZ ENTENDRE LEUR VRAIE VOIX MAIS VOUS NE L’ENTENDREZ PAS : VOUS N’ENTENDREZ QUE LA VOIX DERISOIRE ET FAUSSE DES DOUBLEURS. INTRODUITE EN CONTREBANDE PAR LES ENNEMIS DU CINEMA.

Jacques Becker

L'Ecran Français du 11 Juillet 1945

L’Ecran Français du 11 Juillet 1945

Hommage à Robert Bresson par Jacques Becker

paru dans L’Ecran Français du 17 Octobre 1945

L'Ecran Français du 17 Octobre 1945

L’Ecran Français du 17 Octobre 1945

Nous avons dit, dans la critique que nous avons publiée sur « Les Dames du Bois de Boulogne » ce que nous pensons de ce film. Nous avons formulé, sur l’esprit dont il procédai les réserves qui nous paraissent nécessaires. Si nous revenons sur cet ouvrage très discuté, ce n’est pas pour rectifier notre Jugement, mais dans un souci d’équité. On peut ne pas aimer le film de Robert Bresson ; on doit cependant reconnaître sa valeur d’art. C’est pourquoi nous publions cet article de Jacques Becker, le réalisateur de « Goupi-mains-rouges » et de « Falbalas ».

Certains penseront qu’un metteur en scène ne devrait pas se mêler de publier ses impressions sur l’ouvrage d’un confrère, même si elles sont favorables. Ils auront peut-être raison ; j’ai l’air de vouloir faire de la « critique cinématographique », ce qui n’est pas mon affaire. Pourtant, je ne résiste pas au désir d’écrire, en partie (car la place me manquerait), ce que je pense du film de Robert Bresson Les Dames du Bois de Boulogne, dialogué par Jean Cocteau.

J’aime ce film, je l’aime, parce que Bresson a VOULU son film comme il a VOULU Les Anges du péché, son œuvre précédente.

…Parce que pour vouloir faire un film qui soit un film, c’est-à-dire une chose ronde, entière, neuve, qui ne doive rien à personne, rien à un autre film, il faut de nos jours avoir le cœur bien accroché et la volonté tendue ; ce n’est pas fréquent. Et c’est pourquoi j’aime Bresson. Quant à ceux qui ne veulent rien, je ne parviendrai jamais à m’intéresser à leur travail : ils sont trop…

Les critiques, les techniciens et une grande partie du public se plaignent, à longueur d’année, de l’insuffisance et de la niaiserie de notre production nationale qui ne comporte, il est vrai, que trop de films plats et imbéciles… Mais que l’on tourne un film comme Les Dames du Bois de Boulogne, c’est-à-dire une oeuvre aux antipodes de la vulgarité, et peu de gens lui rendent vraiment justice. Certains sont surpris, décontenancés…

« Quoi ! Qu’est-ce que ce film ? se demandent-ils. Que nous importent les préoccupations de l’héroïne, son amour pour son amant ? Puis sa haine quand il ne l’aime plus ?… Pour s’en venger, elle lui présente une jeune fille ravissante qui a couché avec tout le monde… l’amant infidèle ignore ce détail et son ex-maîtresse le lui cache soigneusement jusqu’au jour où l’homme étant devenu très amoureux de la jeune fille, il se décide à l’épouser… Après la cérémonie, l’héroïne du film lui révèle le vrai passé de sa femme. Douleur de l’homme ! Triomphe de l’héroïne qui s’est vengée de son abandon ! Vous vous rendez compte ?… De nos jours, un homme qui, croyant épouser une femme vierge, s’apercevrait qu’il a, en réalité, introduit une roulure dans son lit ne s’en formaliserait pas tellement ?… On voit ça tous les jours…

» Que nous fait tout cela ?… Est-ce là un bon prétexte de film ?…

» Qu’est-ce que ces gens qui vont et viennent, qui. entrent, qui se regardent, s’asseyent, se lèvent, ressortent (en passant par la porte encore !…), montent et descendent des escaliers, prennent l’ascenseur, échangent de laconiques propos dans un langage étrange ?… Ce n’est pas du cinéma, ce n’est pas du théâtre photographié non plus, puisque ce n’est pas tiré d’une pièce, mais, à coup sûr, ce n’est pas du cinéma, etc. etc. »

Voilà ce que j’ai entendu dire à beaucoup de gens et ce que, à mon sens, on a écrit un peu rapidement à propos de ce film.

L'Ecran Français du 17 Octobre 1945

L’Ecran Français du 17 Octobre 1945

Les spectateurs dont je parle ont surtout été impressionnés par l’étrangeté de rintrigue, par ce qu’elle peut avoir de suspect lorsqu’elle est considéré par des contemporains un peu pressés. J’aurais préféré qu’ils protestassent plutôt contre la moralité des personnages du film qui, de ce point de vue, ne brillent pas particulièrement. Mais ce n’est pas là ce qui m’occupe ici.

Je pense, moi (si j’ose ainsi m’exprimer), que ce film présente un extraordinaire intérêt -PARCE QU’IL A UN STYLE et qui, plus est, UN STYLE ABSOLUMENT NEUF.

J’admire le parti pris absolu de mise en scène des Dames du Bois de Boulogne comme j’avais admiré celle des Anges du péché. C’est une joie pour les yeux et l’esprit que de suivre les personnages de Bresson dans leurs déplacements sur l’écran.

Quant, au récit, il est conduit avec une rigueur inhabituelle au cinéma, tant la succession des scènes s’opère harmonieusement.

J’admire le parti-pris absolu de Bresson dans le choix de son sujet qui lui a permis la description d’un curieux petit univers aujourd’hui mal connu : celui des gens héréditairement doués de cette sorte d’éducation particulière que donnent la fortune et l’indépendance, quand elles sont transmises à travers des générations.

Cela est peu commun et intéressant à voir, ne serait-ce que pour s’en divertir !

Pour corollaire, je puis dire que Bresson a choisi ce milieu parce qu’il lui permettait d’y dérouler avec souplesse et vraisemblance les anneaux de l’histoire qu’il avait empruntée à Diderot.

C’est précisément cette transposition qui était difficile et Bresson l’a en très grande partie réussie. Ce faisant, il nous a donné une nouvelle preuve de son exceptionnel talent de « montreur ». Pour finir, je répéterai que le mérite principal de son film réside dans la nouveauté de son style : je l’ai dit, c’est un style absolument neuf, comme nous apparut jadis celui de l’Opinion publique et, plus tard, celui de Back Street.

Le grand public a compris Bresson, je le sais, et j’ai pu m’en assurer dans une grande salle des Boulevards où quelque trois mille spectateurs suivaient ce film dans un silence attentif.

C’est cela seul qui compte, car c’est, en vérité, à ce public-là qu’il faut s’adresser avant tout.

Jacques Becker

L'Ecran Français du 17 Octobre 1945

L’Ecran Français du 17 Octobre 1945

 

« L’Auteur de films ? Un auteur complet » par Jacques Becker

paru dans L’Ecran Français du 4 Novembre 1947

L'Ecran Français du 4 Novembre 1947

L’Ecran Français du 4 Novembre 1947

L’AUTEUR d’un film parlant raconte une histoire avec des images, des paroles et des sons.

Jean Cocteau, qui connaît bien les choses, a écrit, un jour, ceci : « …Le jour où le metteur en scène comprendrait que le rôle de l’auteur ne se borne pas au texte (à écrire) — le jour où l’auteur mettra lui-même en scène — la langue morte du cinéma deviendra une langue vivante. »

Je pense comme lui : on ne peut bien raconter à l’écran qu’une histoire à soi. On peut emprunter à autrui, mais alors il faut l’aimer tellement qu’à force d’y penser, d’y travailler, on finisse par oublier qu’elle a appartenu à un autre.

Je crois cela parce que le passé le prouve : Chaplin, Stroheim, Griffith, King Vidor, Lubitsch, etc., chez les Américains… Eisenstein, Pudovkine, Nicolas Ekk, etc., chez les Russes… Murnau, Fritz Lang, Pabst, etc., chez les Allemands… Abel Gance, Jean Renoir, René Clair, etc., chez nous…

Tous les grands hommes de cinéma que je viens de citer, qui ont fait de cet art un art merveilleux, ont toujours préparé leurs histoires PERSONNELLEMENT ET A FOND avant le tournage.

On nous nomme « metteurs en scènes » non pas parce que nous indiquons seulement des jeux de scènes aux acteurs, mais parce que nous METTONS des histoires EN SCÈNES CINÉMATOGRAPHIQUES.

Tous les réalisateurs qui se contentent de tourner des films préalablement mis en scènes par d’autres personnes ne sont pas des auteurs de films, ce sont des contre-maîtres, des contre-maîtres plus ou moins habiles et voilà tout.

Je ne les méprise pas, mais je les plains, car ils vont au studio en laissant leur cœur à la maison. Plusieurs scénaristes que je connais ont eu souvent envie de tourner leurs sujets eux-mêmes, mais ils sont restés sur leur envie et ne sont pas passés à l’exécution. Je le regrette profondément, l’exemple d’un homme comme Clouzot aurait tout de même dû les impressionner..

L’auteur de films ne mérite ce titre que s’il est un auteur complet, et je pense que, sauf cas exceptionnels, le dialogue de son film doit venir de lui. En effet, une scène dialoguée est pour ainsi dire déjà mise en scène puisque déjà CONSTRUITE. Le fait d’en abandonner la construction à un autre implique de la part du cinéaste une relative abdication de paternité vis-à-vis du film.

Certains confrères répondront que les circonstances ne leur ont jamais permis d’obtenir de leurs producteurs le droit d’écrire les dialogues eux-mêmes, mais je ne les croirai pas.

On ne confie pas volontiers ce soin aux réalisateurs débutants, mais j’ai constaté que les cinéastes novices qui savent se montrer PERSONNELS dès leurs premiers films acquièrent du même coup un prestige suffisant pour faire valoir leur droit à l’écriture des dialogues de leurs films suivants. S’ils ne le font pas, c’est qu’ils n’en ont pas envie, ou qu’ils pèchent par impuissance.

Le cinéma français est un des seuls du monde où les auteurs de films peuvent parfois s’exprimer avec une certaine liberté, c’est pourquoi il est un des seuls du monde, aujourd’hui, à paraître authentique.

On s’étonne un peu, ces mois-ci, des succès que nous remportons, devant les Américains notamment, dans les concours internationaux : la raison de ces succès vient de là, et de là uniquement.

Les auteurs de films français DOIVENT RENFORCER LEUR APPORT PERSONNEL dans leurs films : ils renforceront la position de notre cinéma dans le monde… et notre plaisir.

Jacques Becker

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Source : Collection personnelle Philippe Morisson

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Pour en savoir plus :

Le Paris de Jacques Becker sur le site du Forum des Images, par Claude Naumann.

Une page sur Jacques Becker sur le blog Mon Cinéma à moi.

L’interview de Françoise Fabian, qui fut l’épouse de Jacques Becker, dans Le Figaro du 7 avril 2017.

Bande annonce de la rétrospective consacrée à Jacques Becker, du 5 au 29 avril 2017 à la Cinémathèque française.

« Jacques Becker raconte le jazz à Saint-Germain » 26 juillet 1956 (INA).

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