Critique de L’Aurore (Sunrise) de Murnau (Cinémagazine 1928)


C’est dans le numéro 5 daté du 3 février 1928 de Cinémagazine que parait cette critique du chef d’oeuvre de Murnau, L’Aurore, à l’occasion de sa présentation à la presse parisienne.

Critique de l'Aurore (Cinemagazine 1928)

Critique de l’Aurore (Cinemagazine 1928)

L’AURORE Réalisation de F. W. MURNAU

Interprété par GEORGE O’BRIEN, JANET GAYNOR, MARGARET LIVINGSTONE, etc.
Scénario de CARL MAYER.

Hernani du cinématographe, mieux encore : quelque chose comme ce que fut Sumurûn pour la scène, en un mot, une évolution, un pas, une œuvre marquant une date, une époque. Que ce soit au point de vue purement matériel, technique ou scénique, L’Aurore s’impose.

Chef-d’œuvre, tour de force qui ne sent pas l’effort, film type dont la facture servira de modèle pour de longues années encore à venir, la bande de Murnau vient à son heure, lorsque les détracteurs du cinéma viennent proclamer son impuissance à devenir un art.

(Attention : voici le résumé de l’intrigue dévoilant des moments clés du film. NDLR.)
Le scénario : une pauvre petite page d’existence dont le talent du réalisateur a su exprimer toute la beauté vibrante, toute la tragédie, tout l’intérêt.
Un homme est marié, et père. Sa femme n’est plus que sa compagne quotidienne, tellement vue et tellement connue qu’il ne la voit plus et ne la connaît plus. C’est dire qu’une femme de la ville a tôt fait de le prendre et de l’ensorceler. Comme le poisson dans la nasse, comme le patient sous le chloroforme, il a quelques sursauts, puis s’apaise, même devant le monstrueux marché qu’on lui propose : partir à la ville après avoir vendu sa ferme… quant à sa femme… eh bien… qu’il la noie… que sera-ce, au fond? Un accident de plus, et qui arrangera tant de choses. Et voilà qu’il est décidé. Il emmène la pauvre innocente pour une partie sur l’eau dont elle se réjouit, mais au moment de tuer, le clair regard épouvanté de sa victime le rejette dans l’horreur de son crime, et vite, vite, il revient à terre, de peur de succomber à nouveau. A peine le canot a-t-il touché le bord qu’elle fuit, terrorisée par la menace qu’elle a lu dans des yeux qu’elle ignorait encore. Et lui, dégrisé de meurtre, meurtri de remords, la poursuit jusqu’à la ville, où, à force de tendresse et d’humilité, il la reconquiert. Au soir, ils reviennent sur le lac, au clair de lune, dans la barque où faillit éclater le drame. Et voici, cette fois, sans nul secours humain, la tragédie. Une tempête se déchaîne, engloutissant la barque et séparant le couple. L’homme réussit, en nageant, à gagner la côte. Il alerte les villageois dont la petite flottille part pour essayer de retrouver la femme, si elle surnage encore. Hélas ! on n’aperçoit d’elle qu’un sinistre souvenir : un paquet de roseaux qui devait la soutenir sur l’eau et dont les brins éparpillés flottent seuls sur l’immensité lugubre. Inconscient de douleur, l’homme retourne chez lui. Croyant à une habile mise en scène pour dissimuler le meurtre, la fille qui l’attendait vient le rejoindre comme il sanglote sur son bonheur reconquis et sitôt perdu. Alors, reconnaissant la diabolique tentatrice, éperdu de rage, il la saisit à la gorge et l’étranglerait si à ce moment des pêcheurs ne lui ramenaient sa femme que le courant vient de porter à la côte.

Voici la simple histoire dont F. W. Murnau a su tirer un si grand parti. D’une rare homogénéité, formant un tout complet sans bavures et sans trous, le film se déroule comme une magnifique fresque animée où tout, du détail à l’ensemble, a été traité avec la même conscience et le même souci de beauté.

Rarement, jamais peut-on dire, on ne vit pareil travail de caméra : panoramiques à grands angles sur premiers plans en action sans décalage de mise au point, vues prises en mouvement à travers mille obstacles ou même — écueil que connaissent bien les opérateurs — en plongée, parfaitement cadrées et sans que rien ne décèle le chariot ou le guide, fondus enchaînés d’une souplesse jusqu’à présent inégalée, fermetures à l’iris conservant intégral l’éclairage initial, surimpressions au tirage et au pochoir sans cerne et malgré plusieurs fondus enchaînés, que sais-je encore ?

Décors superbement réalisés : un coin de ville entier, avec ses tramways, ses autobus, ses voitures et sa foule, un parc d’attractions où les toboggans s’entrecroisent avec les manèges d’avions et les trains aériens, etc., etc..

Que dire de l’interprétation ? George O’Brien que nous avons tous suivis dans sa rapide ascension, se révèle acteur de grand tempérament. C’est là, non seulement son meilleur rôle, mais une des meilleures créations de l’année. Janet Gaynor ne lui cède en rien. Presque inconnue hier encore, elle s’est haussée d’un coup au rang de grande artiste.

Tous les acteurs, d’ailleurs, sont excellents, qu’il s’agisse du photographe, du monsieur obligeant, du monsieur impertinent ou du coiffeur… C’est que derrière eux il y avait la main du maître, du maître Murnau, dont le génie plane au-dessus de l’œuvre magnifique, et dans laquelle, en tout et partout, on reconnaît l’empreinte.

Signalons que l’adaptateur français, Louis d’Hée, a su conserver à la bande, le caractère que lui avait imprimé son créateur, en la traitant avec beaucoup de respect, et en ne se croyant pas obligé de l’améliorer, soit en « l’enrichissant » d’abondants sous-titres, soit en pratiquant-des coupures néfastes.

Jean Bertin

Janet Gaynor et George o'Brien (Cinemagazine 1928)

Janet Gaynor et George o’Brien (Cinemagazine 1928)

Cette double page figure dans le n°3 daté du 20 janvier 1928 de Cinémagazine.

Janet Gaynor dans l'Aurore (Cinemagazine 1928)

Janet Gaynor dans l’Aurore (Cinemagazine 1928)

George O'Brien dans l'Aurore (Cinemagazine 1928)

George O’Brien dans l’Aurore (Cinemagazine 1928)

La photographie suivante se trouve dans le n°7 daté du 17 février 1928 de Cinémagazine.

Janet Gaynor et George o'Brien (Cinemagazine 1928)

Janet Gaynor et George o’Brien (Cinemagazine 1928)

La publicité ci-dessous est parue dans le n°8 daté du 24 février 1928 de Cinémagazine.

diverses critiques de l'Aurore (Cinémagazine 1928)

diverses critiques de l’Aurore (Cinémagazine 1928)

Les photographies ci-dessous sont parues dans le n°9 daté du 2 mars 1928 de Cinémagazine.

Photographies de L'Aurore (Cinémagazine 1928)

Photographies de L’Aurore (Cinémagazine 1928)

Janet Gaynor dans l'Aurore (Cinémagazine 1928)

Janet Gaynor dans l’Aurore (Cinémagazine 1928)

l'Aurore (Cinémagazine 1928)

l’Aurore (Cinémagazine 1928)

l'Aurore (Cinémagazine 1928)

l’Aurore (Cinémagazine 1928)

Dans ce même numéro, on trouve une nouvelle critique du film à l’occasion de sa sortie à Paris.

L’AURORE
Nous avons, lors de sa présentation, dit tout le bien que nous pensons de ce véritable chef-d’œuvre, qui commence ce vendredi une carrière d’exclusivité que l’on peut prévoir longue et brillante.
De F. W. Murnau, le cinéaste qui nous donna Le Dernier des Hommes, on ne pouvait évidemment attendre qu’un film de grande classe.
En réalisant L’Aurore, Murnau a infligé un démenti formel à ceux qui prétendent que les metteurs en scène européens vont gâcher leur talent en Amérique. Constatation réjouissante au contraire : la collaboration des valeurs cinégraphiques des deux continents peut avoir des résultats merveilleux.

A preuve L’Aurore est mieux qu’un chef-d’oeuvre ; c’est une pierre blanche dans l’histoire du cinéma.
Le scénario ? Une simple tragédie qui se passe dans les coeurs, qui se lit dans les yeux.
Les interprètes ? George O’Brien et Janet Gaynor, deux grands artistes, qui s’incorporent au drame qu’ils jouent
La technique ? Une merveille. Des tours de force d’éclairage et de prise de vues que l’on ne sent pas recherchés, tant ils ont été accomplis avec maîtrise.
La photo ? Des fresques d’un relief saisissant, des eaux-fortes où la nature s’étale dans sa puissante beauté, où les visages révèlent des drames.
Un film qui « restera ».

L’Aurore : nous sommes presque tentés d’attacher à ce titre la signification d’une prédiction. Le film de Murnau marque-t-il l’aurore de temps nouveaux où le cinéma, faisant la nique à ses détracteurs, quitte à jamais les bourbiers du médiocre et l’élève vers les sphères sereines du grand Art ?
Souhaitons-le !

L’HABITUE  DU  VENDREDI

Sortie L'Aurore au Max Linder (Cinémagazine 1928)

Sortie de L’Aurore au Max Linder (Cinémagazine 1928)

L’Aurore sort en exclusivité à Paris au Max Linder le 2 mars 1928.

photographie de l'Aurore (Cinémagazine 1928)

photographie de l’Aurore (Cinémagazine 1928)

Ces deux photographies de l’Aurore se trouve dans le n°52 daté du 30 décembre 1927 de Cinémagazine.

photographie de l'Aurore (Cinémagazine 1928)

photographie de l’Aurore (Cinémagazine 1928)

 

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

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