« Tra-la-la ? Oh, la, la ! » par Suzy Delair (L’Ecran Français 1949) 3 commentaires


Nous lui avions rendu hommage l’année dernière au moment où elle rentrait dans sa centième année :

Une petite femme de caractère : Suzy Delair (Ciné-Mondial 1941)

Il était donc évident que nous n’allions pas laisser passer cet anniversaire si particulier.

Suzy Delair fête donc ses cent ans aujourd’hui, et cela fait tant plaisir de le lui souhaiter.

Elle partage donc avec Danielle Darrieux non seulement la même année de naissance mais aussi cette chance de pouvoir atteindre cette centième année, si symbolique pour les artistes.

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La semaine prochaine, nous mettrons en ligne un article du critique et cinéaste Jean-Charles Tacchella mais tout d’abord nous vous proposons aujourd’hui cet article qu’elle écrivit, en 1949, au titre évocateur dans lequel elle avoue que ce fameux Tra la la lui « sort par les yeux » !

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Nous avons ajouté un entretien publié également dans l’Ecran Français deux ans auparavant au moment de la sortie de ce fameux Quai des Orfèvres qui fit tant pour sa popularité.

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Bon anniversaire Madame !

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Tra-la-la ? Oh, la, la ! par Suzy Delair

paru dans L’Ecran Français du 15 février 1949

L'Ecran Français du 15 février 1949

L’Ecran Français du 15 février 1949

Il manquait une étude sérieuse sur le « Trala la », phénomène de l’époque actuelle qui été encore ni défini ni circonscrit.

Nous avons pensé qu’il serait intéressant pour nos lecteurs d’avoir sur ce problème l’opinion de Suzy Delair, N’est-elle pas « orfèvre » en la matière ? Elle a bien voulu nous confier ces quelques impressions en toute simplicité et sans… tra la la, et nous l’en remercions.

 

Le Tra la la, puisqu’il faut l’appeler par son nom, me sort par les yeux ! Je suis vouée au Tra la la, comme autrefois on vouait les enfants au bleu ou au blanc jusqu’à quinze ans. J’ai bien peur que pour moi ce ne soit pour la vie, si ce n’est pour de nombreuses années. Aussi il m’est difficile de parler de lui en toute sérénité. Il m’énerve, il m’agace, il m’excède… et je ne puis me passer de lui. Au point que si à la fin de mon tour de chant on ne me le demandait pas, je serais vexée. Il est vrai que jusqu’ici je n’ai pu faire l’expérience de cette déception.

Pourtant lorsqu’on me pose la question : « Qu’est-ce au juste que le Tra la la » Je ne sais trop que répondre. Est-ce un tic sans conséquence ou bien une véritable épidémie ? Est-ce un mot lourd de sous-entendus plus ou moins grivois ou un accessoire vestimentaire ? Est-ce une façon d’être ou de concevoir un certain côté de l’existence sous un angle optimiste ou bien simplement une chanson à succès ?

Peut-être rien de tout cela, peut-être tout cela réuni. L’origine du Tra la la se perd dans la nuit des temps. Ce ne sont ni André Hornez ni Francis Lopez, les auteurs de la chanson que vous connaissez, qui ont inventé cette expression désormais classique. Ils n’ont fait que la reprendre et lui donner une forme définitive. Evidemment les historiens pourraient faire remarquer qu’une autre chanson, qui bénéficia des ailes sans fil de la radio, connut auparavant la faveur populaire : « Ploum, ploum, tra la la ».

L'Ecran Français du 15 février 1949

L’Ecran Français du 15 février 1949

Comme vous voyez, l’idèe (!) était dans l’air… Pour ma part, m’appuyant sur la philologie, j’y verrais plutôt la modernisation mélodique d’une vieille locution de chez nous qui signifiait « avec apprêt et décorum » comme dans : « Dîner à grand tralala. ».

Remarquez, en passant, que sous sa forme actuelle, grâce à la chanson, l’expression s’est démocratisée, a pris une allure bon enfant qui ne manque pas de charme et qui a certainement contribué à sa réussite.

Si l’on serre de plus près le Tra la la, c’est-à-dire le problème qui nous occupe, on s’aperçoit qu’il est arrivé à son heure, car il correspondait à un besoin humain.

La Chanson, avec un C majuscule, répond à un besoin humain et quand on relève les titres des grands succès qui ont marqué son histoire on s’aperçoit qu’un grand nombre sont onomatopées. Or l’onomatopée est vieille comme le monde ; c’est le cri de guerre du sauvage ou du footballeur anglais. C’est le cri de douleur de l’adulte ou le vagissement du nouveau-né. L’homme retrouve ses origines dans l’onomatopée et c’est ce qui explique le succès de ces chansons dont vous vous souvenez tous et qui s’appelaient, Sans parler de Ploum, ploum, tra la la, déjà cité : Tararaboum Dihé et Hop eha di hohé ohé . Je ne garantis pas l’orthographe. (C’est « Hop ! Eh ! Ah ! Di ! Ohé ! » chanté par Harry Fragson. NDLR), ou bien, plus près de nous : Pic, pic, pic, boum et Toc, toc, toc de Charles Trenet. Tout cela, du reste, peut, se résumer dans le fameux Tagada, tsoin, tsoin qui, à lui seul, symbolise la musique elle-même.

Et c’est ainsi que j’en arrive à cette conclusion queTra la la, ça ne veut rien dire.

L'Ecran Français du 15 février 1949

L’Ecran Français du 15 février 1949

Aussi vous comprendrez pourquoi je ne tiens pas du tout à être confondue avec lui et pourquoi je vous disais tout à l’heure que le Tra la la me sortait par les yeux. J’en ai assez, je ne peux plus le voir, le sentir, l’entendre. Je veux changer d’air. C’est bien mon droit, n’est-ce pas ? Une artiste, surtout une chanteuse, doit au public de se renouveler constamment. Et pourtant : ce sont ses rengaines qui l’imposent. Aussi j’ai l’impression que malgré tout ce que je vous ai dit, que si vous continuez à me demander gentiment leTra la la  de mon côté, je continuerai à vous le chanter. Non moins gentiment.

Suzy Delair

L'Ecran Français du 15 février 1949

L’Ecran Français du 15 février 1949

Pour terminer cet hommage à Suzy Delair, nous avons trouvé cet entretien, toujours dans l’Ecran Français, au moment où sa popularité explose à la sortie de Quai des Orfèvres de H-G Clouzot.

« Je suis un peu folle… » nous confie Suzy Delair, vedette de Quai des Orfèvres.

paru dans L’Ecran Français du 18 février 1947

L'Ecran Français du 18 février 1947

L’Ecran Français du 18 février 1947

Elle a des yeux en boule de loto, de grandes dents longues et très blanches, des jambes maigres qu’elle découvre avec une généreuse prodigalité. Elle adore le gigot à l’ail.  « Je me lève la nuit pour en manger », et les souris quand elles sont blanches. Elle déteste les journalistes, avec qui elle a eu une bagarre à tout casser lors de Monsieur Alibi.

C’est une enfant de la balle ; elle est  « dans le métier » depuis qu’elle avait quatorze ans. « J’étais haute comme ça ». Elle a connu les tournées en province, le café au lait qu’on avale en vitesse entre deux scènes, les chambres à la journée dans les villes inconnues, les petits rôles à 70 francs par jour, les répétitions à l’emporte-pièce, les régisseurs irascibles, les nuits blanches dans les wagons de troisième. Elle a dansé dans des revues, chanté dans des boites de nuit ; elle a annoncé les programmes chez Bobino, elle a fait de la figuration, joué les silhouettes. Elle adore ça. « J’aime le théâtre, le cinéma, le chant, et je n’ai pas de préférence ». Son rêve : jouer dans une grande opérette.  « Je suis soprano, vous savez », roucoule-t-elle ingénument.

L'Ecran Français du 18 février 1947

L’Ecran Français du 18 février 1947

A quinze ans, Jacques Deval la convoque et lui tient à peu près ce langage :

— Chère mademoiselle, je vous ai remarquée ; voulez-vous jouer dans ma prochaine pièce ?

Je veux bien, répond Delair.

— Dans quelles pièces avez-vous déjà joué ? s’enquiert Deval, précautionneux.

Eh bien ! mais, dans Etienne, entre autres.

— Ah ! ah ! se rengorge Deval qui a justement écrit cette pièce, et de qui est-ce, je vous prie ?

Oh ! moi, vous savez, les noms d’auteurs…

Elle a débuté au cinéma dans Le Dernier des Six assez modestement d’ailleurs. Elle a un nez retroussé, parle beaucoup, avec volubilité ; elle ressemble un peu à Irène Dunne, se donne volontiers des airs de Danielle Darrieux ; il lui arrive de se ressembler, quelquefois. Elle a joué avec Fresnay dans L’Assassin habite au 21. Elle poussait gaillardement la romance dans Défense d’aimer, opérette filmée où Meurisse lui donnait la réplique entre deux chansons.

Elle chante d’ailleurs dans tous ses films, mais les chansons ne sont plus les mêmes. Hier, c’était de petits couplets lestes genre Avec le cul sur la commode. Aujourd’hui, les valses, les romances et les lèvres en cœur.

Hier, elle jouait les petites évaporées à la cervelle d’oiseau ; aujourd’hui, elle s’est assagie et travaille ses scénarios avec une application laborieuse. Et c’est la grande vedette du dernier film de Clouzot (qui est son mari dans la vie privée). Leur collaboration donne lieu, d’ailleurs, à des scènes de ménage fort réjouissantes.

Il s’agit du Quai des Orfèvres, que Clouzot a tiré d’un roman Steeman, Légitime défense ; Jouvet y joue les inspecteurs de la P.J. ; Bernard Blier, qui selon l’histoire, a épousé Delair, est compromis dans un crime qu’il voulait commettre, mais qu’il n’a pas commis ; Simone Renant joue les lesbiennes et Charles Dullin meurt assassiné. Les robes sont de Jacques Fath, les décors de Max Douy. Suzy Delair chante, se fait photographier en combinaison et bas de soie noire, une ombrelle à la main, danse avec une robe ouverte par derrière.

L'Ecran Français du 18 février 1947

L’Ecran Français du 18 février 1947

« Je me retourne, et hop ! je montre mon tra-la-la », et se fait enguirlander par Bernard Blier, qui est jaloux. Le mois passé, elle est allée à Rouen répéter les chansons du film. « Histoire de voir les réactions du public. Ça s’est passé dans un cirque, et j’étais avec Jaboune. Au moment où je disais : « Voulez-vous danser avec moi ?» un type s’est levé et a crié : « Je veux bien, allons-y ». On a beaucoup rigolé, ajoute-t-elle en roulant de grands yeux attendris.

— Quels sont vos idées sur la vie ? lui demandaient, l’an passé, des journalistes indiscrets.

Oh moi, vous savez, je suis comme les cathédrales, je ne me démolis pas.

Le lendemain, les journaux ne parlaient que de Suzy Delair, la chanteuse cathédrale.

Elle a appris à chanter en se fourrant une casserole sur l’estomac. « Ne mettez pas ça dans votre article surtout » me recommande-t-elle.

Elle aime Hemingway « et Edmond About surtout. Je suis un peu folle vous savez ? » ajoute-t-elle comme pour s’excusez. Elle sourit de toutes ses dents blanches, de toutes ses lèvres fardées.

G. D

Source : Collection personnelle Philippe Morisson

Pour en savoir plus :

La Notice biographique sur Suzy Delair sur le site du Temps des cerises aux Feuilles mortes.

La page sur Suzy Delair avec de nombreuses photographies sur le blog de Ciné-Tom.

L’article du Figaro de ce jour : « Suzy Delair, la Jenny Lamour de Quai des Orfèvres, fête ses 100 ans » par Bertrand Guyard.

Je dois tout à
 Henri-Georges Clouzot !”, l’émission spéciale de Benoît Duteurtre sur France Musique hier.

« Suzy Delair, presque un siècle et tout le tralala« , l’article de Libération (!!!) du 01 janvier 2017.

« Suzy Delair ou l’air de Paris« , l’article de Jean-Noël Mirande paru dans Le Point du 31 mars 2012.

Suzy Delair et son tra-la-la dans Quai des Orfèvres de Clouzot.

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Suzy Delair dans l’Assassin habite au 21 de Clouzot.

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Suzy Delair avec Fernand Ledoux dans Pattes Blanches de Jean Gremillon.

 


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3 commentaires sur “« Tra-la-la ? Oh, la, la ! » par Suzy Delair (L’Ecran Français 1949)

  • Guilhem Claude

    En lisant ces articles je crois l’entendre !
    Il faut dire que mon enfance me faisait, pour obligation professionnelle de ma mère, passer mes jeudis après-midi au cinéma Gallia à Toulouse où ses films restaient en deuxième vision à l’affiche plusieurs semaines par an.
    Je ne comprenais certes pas tout mais son inimitable élocution si différente de celle entendue dans « la ville rose » charmait mes oreilles; et j’avais l’impression qu’elle ne souriait qu’à moi…
    Merci pour ce très joli hommage à notre Suzy.