Les complexes morbides de Jean Gabin (Ciné-Mondial 1941)


Cette semaine, nous allons nous intéresser à un article étonnant, voire bizarre, paru dans Ciné-Mondial, la revue de cinéma collaborationniste,  à propos de Jean Gabin.

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Il faut dire que la revue (fondée en août 1941) était éditée pendant la guerre par les éditions Le Pont, propriété de l’Ambassade d’Allemagne…

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Cet article a été écrit par un certain Frédéric Stave (un pseudo ?). Il paraît alors que le premier film de Jean Gabin, à sortir dans les salles françaises après le début de la guerre, est Remorques de Jean Grémillon (interdit aux moins de seize ans !).

C’est également à la même époque que reparaît Gueule d’Amour de Grémillon et Le Jour se Lève de Marcel Carné après avoir été censuré au début de la guerre.

A cet époque, Gabin a quitté la France à la mi-février 1941 pour Hollywood où il rejoint Jean Renoir et Julien Duvivier, Marcel DalioMichèle Morgan et aussi Marlène Dietrich mais ceci est une autre histoire.

Sans doute, était-il une cible facile pour cette revue de propagande, une manière de stigmatiser celui qui était à son sommet au début de la guerre et qui a refusé d’être un « bon français ».

Le titre est déjà tout un programme, « les complexes morbides de Jean Gabin » ! 

Frédéric Stave évoque ainsi le « cas Jean Gabin. Celui de l’homme dépassé par sa chance », et de son supposé complexe d’infériorité. Il sous-entend qu’à un moment les rôles « morbides » de Gabin prendront le dessus sur lui dans la vraie vie et qu’il deviendra un meurtrier…

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Il nous as paru intéressant de retranscrire cet article pour montrer comment un artiste (aussi grand soit-il) pouvait être traité par la presse à fort tirage (Ciné-Mondial était la principale revue de cinéma avec sa rivale Vedettes)

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Durant toute la durée de la guerre, c’est le seul article que consacrera Ciné-Mondial à Jean Gabin ainsi que deux couvertures  que nous avons reproduits ci-dessous. Nous ajoutons également les deux critiques (élogieuses) de Remorques parues en décembre 1941 et signé par Didier Daix et Jean Dorvalle, qui contrastent singulièrement avec cet article.

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Publicité : je précise que j’ai acheté cette revue à la Librairie du Cinéma du Panthéon, la seule spécialisée maintenant à Paris.

N’hésitez pas à demander à Hervé si vous recherchez des livres ou revues particulières…

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Bonne lecture !

paru dans Le Petit Parisien du 26 novembre 1941

paru dans Le Petit Parisien du 26 novembre 1941

LES COMPLEXES MORBIDES DE JEAN GABIN

paru dans Ciné-Mondial du 19 décembre 1941

paru dans Ciné-Mondial du 19 décembre 1941

paru dans Ciné-Mondial du 19 décembre 1941

Il y a un cas Jean Gabin.
Celui de l’homme dépassé par sa chance.
Un de ses amis intimes disait de lui, et sans méchanceté, car il l’adorait : « Jean ? c’est le gars qu’est épaté par son valet de chambre ! »
Et c’était vrai. Rien ne l’impressionnait plus que ce témoin distant et muet de sa vie. En l’engageant, il avait exigé des certificats de grandes maisons :
« J’veux qu’mon larbin ait servi des duchesses ! » clamait-il devant les directrices de bureaux de placement complètement affolées…
Une fois en possession de l’oiseau rare, il passa des soirées sournoises à rectifier son langage, à restreindre ses gestes, puis humilié, à éclater en colère :
« R’gardez-moi ! c’t’enfoiré-là qui passe son temps à m espionner ! Ça t’embête, hein, vieux schnock, d’être aux ordres d’un bonhomme qu’a pas de belles manières ? »
Le valet était habitué. Les invités aussi, on riait et l’on parlait d’autre chose.

Ce même complexe d’infériorité, il l’étalait à propos des journalistes qui lui consacraient des articles en restituant ce langage dru, imagé et personnel qui était le sien.
Il avait peur de tout le monde. Comme Harpagon son trésor, il thésaurisait son âme.
Plus son succès grandissait, plus il devenait sombre.
Plus on le recherchait, plus il devenait sauvage.
On eût dit que son cœur s’aigrissait en raison directe de sa chance.

paru dans Ciné-Mondial du 19 décembre 1941

paru dans Ciné-Mondial du 19 décembre 1941

Déjà ceux qui l’aimaient le plus commençaient de dire : « Ce pauvre  Gabin devient complètement fou… »
Son immense talent l’étouffait ;
il était comme une ombre pesante, traquant sans répit cette raison en déroute.
Avec des dons médiocres, une carrure modeste, Jean Gabin eût été heureux. Mais c’était un acteur de génie. Et ce destin exceptionnel engendra le drame de sa vie.

Il voulut être à la hauteur de sa situation.
Il se mit à lire avec acharnement, à rattraper les années d’instruction perdues. Il y réussit car son intelligence, un instinct très sûr le poussaient vers le meilleur et le rare.
Mais en même temps qu’il affirmait sa personnalité. Jean Gabin s’intoxiquait avec ce poison redoutable : le doute.
Comme la plupart des inquiets, il devint d’un orgueil intraitable.
Soupçonneux, irritable, il voyait des ennemis partout, ne pouvant supporter l’idée qu’on le jugeât. Les hommages de la foule l’agaçaient.

paru dans Ciné-Mondial du 19 décembre 1941

paru dans Ciné-Mondial du 19 décembre 1941

Avec ceux qui lui étaient inférieurs, camarades de travail restés dans la débine, ouvriers dont il se disait le copain mais qu’il n’aurait pas reçus chez lui, Jean Gabin était comme gêné de sa gloire, de sa fortune. Avec ceux, auteurs, metteurs en scène, écrivains que sa réussite ne pouvait impressionner, il était gauche et bourru.
Fuyant le monde, il se consacra à son travail. Il rechercha, des rôles où cette force musculaire qui lui composait une si curieuse silhouette, put se manifester. Il était mou, il voulut jouer les terreurs. Il était pusillanime et le triste courage des assassins le tenta.

Personne comme lui ne fut un homme traqué.
Chargé de mystère englué de sang, il surgissait du bout de la nuit pour s’enfoncer dans l’ombre.
Jamais il ne riait et ce visage fermé, hostile, savait pourtant devenir tendre.
Pourtant, c’était dans les scènes les plus tragiques, les plus brutales, qu’il atteignait au grand art.

Quand il tuait Mireille Balin, dans Gueule d’amour, avec ses mains, quand il tuait Sokoloff (Vladimir Sokoloff. ndlr) dans Les Bas-Fonds, avec une hache, quand il tuait Michel Simon, dans Le Quai des Brumes, à coups de pavé, quand il tuait Simone Simon, dans La Bête humaine, à coups de couteau, le public était secoué d’horreur . On avait l’impression d’assister à une
sorte de monstrueuse délivrance. Ces yeux de fièvre, cette mâchoire crispée, et cette voix rauque, haletante, brisée de jouissance resteront inoubliables.

Jean Gabin avait fini par exiger une scène de violence dans la plupart de ses films, et les scénaristes s’ingéniaient à trouver une nouvelle façon de tuer, descendant chaque fois un peu plus dans le sordide. Assistait-on là à un dédoublement de la personnalité tel qu’on peut en constater chez certains acteurs particulièrement instinctifs ?
Il est permis de le croire.

Déjà, Gabin ne pouvait avoir une nouvelle partenaire sans en tomber réellement amoureux. Annabella, Simone Simon, et maintenant Michèle Morgan furent conquises par cet amant à la démarche chaloupée, mais aux mains soignées.

Peut-être, un jour qu’il sera plus seul, plus écœuré, plus faible qu’à l’ordinaire, Jean Gabin sentira-t-il battre à ses tempes un sang épais et monter en lui cette grande force trouble qui pousse l’assassin. Les fantômes de tous ces personnages l’accompagneront alors. Et ce sera peut-être comme un avertissement tardif mais devant lequel Jean Gabin restera impuissant… Il y a des forces mauvaises qu’il ne faut jamais déchaîner dans l’homme, quel qu’il soit.

paru dans Ciné-Mondial du 19 décembre 1941

paru dans Ciné-Mondial du 19 décembre 1941

Félicitons-nous que le cinéma de demain, qui est en train de s’élaborer dans les grands studios européens, accorde davantage à la vie qu’aux instincts morbides qui portent toujours en eux leur châtiment.

Frédéric Stave

paru dans Ciné-Mondial du 15 août 1941

paru dans Ciné-Mondial du 15 août 1941

paru dans Ciné-Mondial du 28 novembre 1941

paru dans Ciné-Mondial du 28 novembre 1941

Ce sont les deux seules couvertures avec Jean Gabin parues durant toute la durée de la guerre de Ciné-Mondial.

Notons qu’elles sont toutes les deux tirés du film Remorques de Jean Grémillon.

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paru dans Le Petit Parisien du 28 novembre 1941

paru dans Le Petit Parisien du 28 novembre 1941

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Critique de REMORQUES par Didier Daix 

paru dans Ciné-Mondial du 5 décembre 1941

paru dans Ciné-Mondial du 5 décembre 1941 

paru dans Ciné-Mondial du 5 décembre 1941

Tout de suite on comprend que Remorques n‘est pas un film comme les autres, puisqu’il commence par un mariage alors que tant d’autres se contentent de finir ainsi. Et, en effet, Remorques n’est pas un film comme les autres. C’est une sorte de géant qui dépasse de pas mal de longueurs toute la production actuelle et permet, en même temps, de faire le point.

A l’époque où il fut réalisé, il eût été un bon film parmi d’autres bons films.
Nous savions, depuis
Maldone, film muet qu’il réalisa d’après un scénario d’Alexandre Arnoux, et dans lequel Annabella faisait ses débuts aux côtés de Charles Dullin, que Jean Grémillon était un metteur en scène aux ressources infinies. Remorques nous en donne une preuve irréfutable. Son talent d’athlète intelligent a des muscles et de la tête. Sous sa caméra, le cinéma devient un nouveau et véritable «noble art.»

Le scénario, tiré par André Cayatte d’un roman de Roger Vercel, n’a pas, en somme, d’intérêt particulier. C’est une aventure sentimentale assez banale, mais située dans un monde pittoresque, celui des sauveteurs qui, par gros temps, vont sur les côtes bretonnes remorquer les vaisseaux à la dérive. Elle doit tout son attrait, toute son intensité à la mise en scène, au dialogue de Jacques Prévert, à l’interprétation.

Jean Grémillon sait utiliser la mer, interpréter la pluie, situer son action. Il a donné à son film une atmosphère étonnante qui ruisselle des images comme du texte. Remorques est un film dru, compact, intense, sans une faiblesse, sans une longueur. L’image maintient l’intérêt de l’action, grâce à l’immense pouvoir d’illusion dont elle est empreinte. Les scènes en mer, sous la tempête, sont remarquables. Celles d’émotion intérieure ne le sont pas moins.

paru dans Ciné-Mondial du 5 décembre 1941 

paru dans Ciné-Mondial du 5 décembre 1941

Et puis, un film interprété par Jean Gabin bénéficie toujours d’un atout maître. C’est un artiste de classe internationale. Sa sobriété bourrue mais efficace, doublée d’une autorité qu’il contient lui-même à grand’peine, donne une puissance peu commune à tous les personnages qu’il anime de son souffle. Celui d’André Laurent, capitaine du « Cyclone », qu’il nous soumet aujourd’hui, a une vigueur, une vie, un relief, que nous connaissons bien.

Madeleine Renaud est sa femme, aimante, discrète, résignée, malade, avec infiniment de tact et d’émotion. Sa mort est une des plus belles scènes du film. Michèle Morgan est l’inconnue, mystérieuse, irréelle, lointaine que la tempête amène un jour à bord du « Cyclone ». Tout en elle est indéfinissable. Les yeux immenses, son sourire immatériel, tout son être qui semble porter des menaces imprévisibles ou des promesses inaccessibles.
En quelques répliques, Fernand Ledoux déploie son talent, et Jean Marchat, étonnant dans un personnage antipathique, Blavette criant de vérité, Bergeron, Marcel Pérès, Nane Germon, Sinoël et beaucoup d’autres, interprètent ce film de la meilleure façon.

paru dans Ciné-Mondial du 5 décembre 1941 

paru dans Ciné-Mondial du 5 décembre 1941

Mais il y a surtout la mer et les déluges de pluie qui tombent du ciel et dégoulinent le long de la pellicule.

Didier Daix 

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Remorques par Jean Dorvanne

paru dans Ciné-Mondial du 26 décembre 1941

paru dans Ciné-Mondial du 26 décembre 1941

paru dans Ciné-Mondial du 26 décembre 1941

Quelque part, au bord de l’Océan, « là où finit la terre », disait Victor Hugo, au bout de cette presqu’île bretonne si souvent chantée par les poètes, une ville que la mer a marquée de son climat, de sa poignante atmosphère… Des rafales secouent les navires à quai, la pluie ruisselle au long des rues désertes. Au large, ballotté par les flots, ses mâts arrachés, ses machines paralysées, un navire lance le signal de détresse. L’appel vient frapper le veilleur à sa petite table de radio. C’est alors que des hommes endossent leur ciré, quittent sans un mot de plainte la chaude maison qui les abritait et s’en vont dans le vent, dans la nuit où le devoir les réclame.

Cette vie âpre et généreuse des « sauveteurs », c’est la toile de fond où Jean Grémillon, poète de la Bretagne et de l’Océan, a brossé à larges traits une peinture vigoureuse sur laquelle trois visages se détachent : l’homme, la femme, l’étrangère… trois caractères d’une exactitude qui bouleverse, trois âmes nues saisies tout à coup par la passion, trois cœurs saignants de vie et tourmentés d’amour…

L’homme a son métier dont il vit et qu’il aime avec fougue. La vie du marin est un sacerdoce. La femme, éternelle délaissée, se résigne et souffre dans l’ombre. Viennent l’étrangère, la profondeur d’un regard où luit l’aventure et le désir : un drame naît, se précise, éclate… Autour du conflit psychologique, les événements s’ordonnent, portent au paroxysme les sentiments et les passions. Mais, quand le devoir se présente, l’homme fait taire sa douleur et obéit.

On pourrait raconter l’émouvante intrigue de « Remorques » en trois lignes.
Elle a la simplicité des grandes choses et par là même, dès les premières images, elle saisit le spectateur et ne le lâche plus. Peu à peu, à mesure que l’action se déroule, que le noeud dramatique se resserre, elle atteint au pathétique… Mais pour cela il fallait la sûreté d’un réalisateur comme Grémillon, des techniciens en pleine possession de leur métier, enfin et surtout des interprètes à la hauteur de leur tâche.

Jean Gabin, Madeleine Renaud, Michèle Morgan, sont les personnages centraux.
Ils portent à eux trois le poids du drame avec une magnifique autorité.

Jean Gabin est lui-même, tel que nous l’ont montré tant de rôles différents par la forme, mais toujours marqués d’un accent d’humanité qui les rend inoubliables. Capitaine du vaisseau sauveteur, c’est un marin et c’est un homme, partagé entre deux tendresses féminines, dominé par son métier et par son devoir. Il joue l’un et l’autre sans vains effets, avec les seuls moyens de son grand talent.

Madeleine Renaud, si sobrement émouvante, une artiste de grande classe qui sait par un geste, le ton d’une parole, toucher juste, émouvoir le plus insensible…
Michèle Morgan enfin, au regard d’eau limpide et profond et pourtant secret comme la destinée de l’héroïne de Vercel, épave ramenée dans la vie, mais traînant avec elle le malheur comme une fatalité.

Autour de ces trois êtres, des acteurs, qu’il faudrait citer tous, apportent à leurs personnages, même aux plus épisodiques, l’accent même de la vie : Blavette, le mari trompé, dont la faiblesse est pitoyable autant qu’amusante, Fernand Ledoux, le Bosco solitaire et douloureux, Jean Marchat qui a donné au court rôle du capitaine du vaisseau naufragé un relief extraordinaire, Bergeron, Marcel Pérès, Nane Germon, Sinoël, d’autres encore…

Mais il faudrait parler aussi de l’adaptation si intelligente d’André Cayatte, des dialogues vigoureux de Jacques Prévert, des photos de Thirard et Née, de la musique de Roland Manuel qui enveloppe les images d’une atmosphère sonore incomparable.

Un grand film et, sous quelque angle qu’on le juge, une grand œuvre.

Jean Dorvanne

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Source :

Collection personnelle Philippe Morisson
et
gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

La conférence GABIN BRÛLE-T-IL ? de Murielle Joudet, critique de cinéma, à la Cinémathèque française le 21 mars 1946.

Analyse de la REVUE « CINÉ-MONDIAL » N° 17 DU 28 NOVEMBRE 1941 (avec Gabin et Morgan en couverture) sur le site de la Cinémathèque française.

Raymond Chirat présente Remorques de Jean Grémillon à la Villa Lumière en 2012.

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Extrait de Remorques de Jean Grémillon avec Jean Gabin et Michèle Morgan.

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Les premières minutes de Moontide (La Péniche de l’Amour) d’Archie Mayo. Le premier film de Jean Gabin à Hollywood.

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Extraits de Moontide (La Péniche de l’Amour) d’Archie Mayo avec Ida Lupino.

 

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