A propos de Quai des Brumes par Pierre Mac Orlan (Le Figaro mai 1938)


Pour ce premier post de cette année 2019, nous avons choisi de publier ce texte de l’écrivain Pierre Mac Orlan à propos de l’adaptation au cinéma en 1938 de son roman phare Le Quai des Brumes.

Ainsi, lors de recherches récentes pour une émission spéciale, justement sur Le Quai des brumes, à laquelle nous avons participé sur France Culture (Les Chemins de la philosophie), nous sommes tombé sur ce texte important du romancier de La Bandera (adapté par Julien Duvivier en 1935).

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Mac Orlan y parle des circonstances qui l’ont amené à écrire ce roman qui se déroule à Montmartre et de cette « bohème à ventre vide ».

Il y exprime sa gratitude en ces termes : « Elle vient de cette année 1927 où, pour écrire, je me rappelais l’atmosphère de cette chronique de la faim. Il y avait là des fantômes. Ces fantômes réapparaissent aujourd’hui dans un autre décor que celui d’un vieux cabaret de Montmartre. Mais ce sont bien les mêmes. »

Un grand texte qui explique bien aussi pourquoi Le Quai des brumes est un grand film, sans doute l’un des plus grands du cinéma français.

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N’oublions pas non plus que Pierre Mac Orlan est l’auteur de ce texte sur le Fantastique paru dans la revue L’Art Cinématographique en 1926.

On y trouve notamment un chapitre intitulé « Fantastique Social » qui eut une importance fondamentale sur Marcel Carné et de manière plus générale sur ce mouvement phare du cinéma français des années trente, le Réalisme Poétique (Carné préférant le terme de Fantastique Social pour évoquer ces films réalistes tel Le Quai des brumes.

Il écrit notamment :

« On peut dire que le cinéma nous a fait apercevoir le fantastique social de notre temps. Il suffit d’errer la nuit pour comprendre que des lumières nouvelles ont créé une ombre nouvelle. »

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C’est donc l’émission Les Chemins de la philosophie, sur France Culture,  qui a consacré ce début d’année à certains des films de Marcel Carné qu’il a réalisé en collaboration avec Jacques Prévert (Les Enfants du Paradis, Les Visiteurs du soir, Le Jour se lève et donc Le Quai des Brumes à laquelle nous avons participé).

Toutes les quatre émissions sont disponibles, en podcast, à l’adresse suivante :

Carné et Prévert, la poésie à l’écran.

Celle sur Le Quai des brumes est ici.

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J’en profite pour remercier Adèle Van Reeth et toute l’équipe de l’émission, notamment Anaïs Ysebaert et Marie Simon.

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Et bien évidemment, nous vous adressons nos meilleurs voeux pour cette nouvelle année 2019, en espérant qu’elle soit une belle année pour le cinéma de patrimoine.

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A propos de Quai des Brumes par Pierre Mac Orlan

paru dans Le Figaro du 18 mai 1938

paru dans Le Figaro du 18 mai 1938

paru dans Le Figaro du 18 mai 1938

Quand j’ai lu le scénario-découpage du Quai des Brumes, j’ai écrit à Carné et à Prévert pour leur dire combien j’étais profondément touché par cette adaptation du roman. Le livre est un reflet de la bohème, parfois dangereuse et à peu près sans gaieté de l’époque 1903.

Pour être gai, il faut avoir le ventre plein. Il y a la bohème à ventre vide et la bohème à ventre plein. Il s’agit, dans le roman, de la première. Le cadre de cette époque reconstitué en studio n’aiderait point à la compréhension du drame. Carné et Prévert ont eu raison en situant l’action au Havre, ce qui éclaire le titre purement symbolique de l’œuvre. De ce « fait divers » est né un drame cinématographique simple et humain. Je parle de ce film comme un étranger, car la version de cette histoire nettement désespérée appartient bien au pouvoir de création du réalisateur et de l’auteur du scénario. Si j’avais collaboré à ce film, autrement que par l’influence d’une certaine atmosphère, je n’en parlerais pas.

Le cinéma est un art d’équipe. Ici l’équipe est parfaite et par la compréhension d’une certaine manière de vivre et par la connaissance d’un certain tact qui accompagne la vraie misère sociale.

Gabin est un très grand artiste et un collaborateur précieux dont la sensibilité dépasse les limites de l’écran. Et que dire de cette jeune fille, la petite Morgan, qui tourne en rond dans son chagrin devant la terrifiante silhouette de cet étonnant Michel Simon. Tous, Gabin, Michèle Morgan, Michel Simon, Le Vigan, Aimos, Brasseur, Panama (Edouard Delmont. ndlr) jouent vrai, sans ruse, dans ce film difficile à réaliser, dans cette oeuvre nue, dépouillée des grands effets décoratifs et sentimentaux qui automatiquement agissent sur la plupart des spectateurs.

La partie jouée par l’équipe Carné était dure.  Pour moi, elle l’a gagnée, car il est difficile au cinéma de s’adapter plus étroitement à une œuvre écrite en pleine liberté, pour un public libre, capable de choisir selon ses goûts, sans malentendus originels. Le temps aura sans doute raison de ces malentendus ils ne sont pas si nombreux.

paru dans Paris-Soir du 24 mai 1938

paru dans Paris-Soir du 24 mai 1938

A mon avis, le cinéma n’est qu’une transformation de l’imprimerie. Peu à peu il remplace, le livre d’agrément et pour les races qui aiment plus à entendre conter une histoire qu’à la lire, comme les races celtiques, le cinéma me parait le moyen le plus sûr de les distraire.

De jeunes hommes comme Carné et Prévert, par exemple, qui en d’autres temps fussent devenus, tout naturellement, des romanciers profondément lyriques, demandent à l’art cinématographique d’être leur moyen d’expression pour toucher le public.

Mais le public du cinéma n’est pas celui du livre. Le lecteur sait ce qu’il veut : sa culture s’associe, étroitement à celle de l’écrivain. Devant certains noms, certaines firmes d’édition, le lecteur n’hésite pas. Il y a des firmes littéraires et d’autres qui ne le sont pas. Ce pouvoir de choisir dissipe les malentendus..

Le cinéma n’a pas encore sélectionné ses spectateurs pour des raisons purement financières. Il part de ce principe que tout le monde, les enfants compris, peut voir et subir le rayonnement intellectuel et physique de n’importe quel film. Ce malentendu, encouragé par le prix de revient des œuvres projetées sur l’écran, fit naître la censure, qui dans l’état actuel est sans doute nécessaire. Oui, si l’on tient compte du public, la censure doit souvent intervenir, car le public cinématographique ne juge pas à la manière du lecteur. Ses armes ne sont pas les mêmes pour se défendre. Un homme qui achète un livre signé d’un nom connu sait ce qu’il achète. Un spectateur de cinéma ne sait pas ce qu’il verra. Il est évidemment trop tôt pour créer des salles sélectionnées qui ne peuvent faire vivre un film. Et la censure qui est chargée de sauvegarder le goût d’une majorité inconsistante, brise souvent l’élan du créateur qui prend l’art cinématographique an sérieux. Le temps n’est pas encore venu où un créateur de film pourra se « libérer » comme un romancier peut se « libérer » dans un livre.

Quand on sait la force d’enthousiasme et la qualité de cet enthousiasme qui doit dominer un homme comme Marcel Carné on imagine facilement son inquiétude et sa mélancolie devant un public immense trop bien protégé.

paru dans Paris-Soir du 18 mai 1938

paru dans Paris-Soir du 18 mai 1938

Le Quai des Brumes de Carné est un témoignage de la misère, cette misère sans éclat qui traîne dans les bas quartiers des villes comme un brouillard impénétrable. Gabin connaît la qualité de cette misère et les images violentes de son silence. Michèle Morgan, sans robes et sans parures, sans défense devant ceux qui la guettent, offre sa vie imaginaire, si pure, de jeune fille marquée, par le malheur.

Ah Carné, Prévert, Gabin, Morgan, Simon, Le Vigan et les autres de l’Equipage du Quai des Brumes, je ne peux vous dire que ma gratitude. Elle est profonde.

Elle vient de cette année 1927 où, pour écrire, je me rappelais l’atmosphère de cette chronique de la faim. Il y avait là des fantômes.

Ces fantômes réapparaissent aujourd’hui dans un autre décor que celui d’un vieux cabaret de Montmartre.

Mais ce sont bien les mêmes.

Pierre Mac Orlan

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

L’article « Le Quai des brumes – Mac Orlan entre Carné et Simenon ? » par Bernard Alavoine sur le site CAIRN.

Critique du film Le Quai des Brumes sur le site Critikat.

Visite de la maison de Mac Orlan, l’auteur du Quai des Brumes sur le site Culturebox.

Bande annonce du Quai des Brumes chez Carlotta.

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La bande annonce anglaise du Quai des Brumes sur le site de la BFI.

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Une ancienne bande annonce (plus longue mais de mauvaise qualité).

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La scène de « T’as de beaux yeux tu sais ».

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Extrait d’une interview Mac Orlan, en mars 1957, sur le site de l’INA.

 

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