Ces Derniers cinémas muets de Paris (Cinema, 1931)


Au début de l’année 1931, le critique Michel Goreloff évoque, avec nostalgie, les dernières salles de cinéma à Paris qui continue à projeter des films muets alors que le Parlant a révolutionné l’industrie cinématographique depuis deux ans.

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Si l’on sait peu de choses sur Michel Goreloff, on peut écrire qu’il était surtout actif dans les revues de cinéma à la fin des années 20 et début des années 30, notamment chez Cinéa, Cinémagazine et Cinéma. Il a notamment beaucoup écrit sur le cinéma russe dont les projections interdites se font « sous le manteau » grâce aux Amis de Spartacus.

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Cet article est publié dans la luxueuse revue Cinéma qui parut de 1927 à 1933, dirigé par Edmond Épardaud.

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Michel Goreloff nous emmène dans ses salles de quartier du 13° arrondissement de Paris autour de la Place d’Italie où le seul inconvénient c’est que « Les bébés piaillent trop fort et les chats miaulent avec trop d’ostentation pendant la projection » !

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Le décor est posé, et je vous laisse découvrir la description qu’il fait du public et de ces salles qui rappelle ce qu’aurait pu en écrire quelqu’un comme Francis Carco.

Il termine son article soulignant que « C’est vainement que l’on chercherait leurs adresses dans une revue quelconque. Il faut les trouver, le dimanche, en suivant la foule (car les jours de semaine ils sont souvent fermés) . Ils se signalent à l’attention par une lente sonnerie anémique. On peut y apporter son manger. Ils sont, pourtant, le vrai cinéma. »

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Bonne lecture !

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Les Derniers cinémas muets de Paris

paru dans Cinema du mois de janvier 1931

paru dans Cinema du mois de janvier 1931

Le cinéma muet a bouclé la boucle. Issu de l’imagination naïve et charmante d’un Méliès, enfanté parmi les bruits rauques et les lampions multicolores des fêtes foraines de 1900, il revient, après quelques essais de psychologie et de littérature, a sa toute première condition. Il redescend peu à peu dans la grande nuit du lyrisme populaire, retrouve les larmes faciles des enfants et des nourrices, le rire gai des militaires, l’odeur du Caporal et les strapontins délabrés. Le voilà redevenu un parent de la femme à barbe, un cousin de la lanterne magique. Patientez un peu et il sera aussi anonyme que la chanson de rues, aussi émouvant et âpre que les vieux mélos des théâtres de quartier.

Sur les boulevards, rien que des « parlants ». La guerre et les nègres, le « sex-appeal » et le freudisme, en attendant MM. Proust et Gide, tout y passe, tout y passe, tout y passera.
Et voyez-moi ce public. Des dames trop bien, des intellectuels surmenés, des hommes d’affaires indifférents, des touristes. C’est à peine si l’Electric donne encore quelques films muets (dernièrement, il donnait la délicieuse Folle Croisière), attire encore un public vibrant et simple. Mais l’Electric lui-même semble disposé à ne plus passer que des « talkies ».

paru dans La Semaine à Paris du 07 novembre 1930

Pour retrouver le vrai cinéma, il faut aller dans les salles de quartier. Dans les salles de quartier très simples et très pauvres. Par exemple, dans celles du quartier de l’Italie.

Là, aucun changement ne s’est encore produit. Nous sommes en 1920, à l‘époque des films à épisodes et des comiques de court-métrage. Le public « aime ça » et les directeurs de salles sont contents. Il n’y a qu’un seul inconvénient : Les bébés piaillent trop fort et les chats miaulent avec trop d’ostentation pendant la projection. Voilà, d’ailleurs, la seule formule sonore permise entre le Quartier-Latin et les boulevards extérieurs. On peut encore y ajouter les soupirs nostalgiques de quelques ivrognes et les cris de joie d’une marmaille aussi cosmopolite que sale.

Sans oublier les petits chiens.

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Contrairement à ce qu’écrivait Michel Goreloff, il était toujours possible de voir des muets sans aller dans des salles de quartiers, par exemple à l’Alma dans le très chic 7° arrondissement, on pouvait voir cette semaine du 9 janvier 1931, La Belle Ténébreuse de Fred Niblo, l’un des premiers grands succès de Greta Garbo en 1928.

paru dans La Semaine à Paris du 09 janvier 1931

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Un petit cinéma s’ouvre comme une plaie pourpre au fond d’une ruelle gluante et noire. A la porte, un vieillard horriblement long, horriblement sec, armé d’une perche et chaussé de gigantesques sabots. Sa voix tremble d’émotion, tandis que son nez bave sur sa moustache. Il semble agité.
Mesdames et Messieurs, entrez, entrez ! La salle est chauffée et le film, il est beau comme un rêve. Places à trois francs, quarante sous pour les militaires !

Nous entrons. Aux murs flamboient des affiches écarlates et gigantesques, visions d’enfer captées par des peintres en délire, masses de feu et de sang d’où émergent des bras trop musclés, des visages de femmes trop beaux et trop réguliers. Nulle trace de modernisme, mais une imagination débridée, torrentielle. Une ouvreuse nous guide. Deux yeux énormes et un tout petit tablier noir. Poitrinaire, sans doute. Et je ne garantis pas qu’à la porte un client ne l’attendra pas ou qu’elle n’attendra pas un client : le patron ferme les yeux, connaît la vie. Ce patron, d’ailleurs, ne passe-t-il pas ses nuits à écrire un grand livre politique qui sera comme la synthèse du communisme, du royalisme et du radicalisme (ce livre, il l’écrit depuis quinze ans) ?

La musique. Elle ne signifie absolument rien, mais justifie admirablement la mission de toute musique : adoucir les moeurs. Un employé de banque oreillard et chauve, une nostalgique vieille fille, un Juif boutonneux et petit composent l’orchestre. Ils jouent n’importe quoi et tout doucement. Les sons s’enroulent peu à peu autour de nos oreilles, pénètrent sous notre peau comme une eau tiède. N’est-ce pas tout ce que nous demandons à cette musique ?

Le public. Il y a des bruns et il y a des blonds. Il y a des hommes et il y a des femmes. Il y a surtout des vidangeurs et des employés des pompes funèbres. Les premiers portent des casquettes de cuir et de gros foulards rouges, les seconds sont déboutonnés, débonnaires, gras, familiers, luisants, suants. Les uns et les autres se sentent à l’aise, étendent leurs jambes, chatouillent leurs compagnes, plaisantent, nagent. Ils nagent dans l’eau bénite du repos et du soir, dans l’eau dorée des petites réjouissances populaires. Entre le travail et le sommeil, ils font la planche. Il y a aussi les amoureux. Ceux-là, des yeux brouillés de tendresse, des mains obéissant à un ordre secret immédiatement, sans doute aucun, les signalent :

Et leurs mains se cherchant,
Et leurs pieds rapprochés…

Et leurs nez, leurs narines qui cherchent des cous, des nuques, et leurs cous, leurs nuques qui cherchent des nez, des narines…

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Voici par exemple le programme des films projetés la semaine du 09 janvier 1931 dans le 13° arrondissement de Paris, au moment où parait cet article, dans l’hebdomadaire La Semaine à Paris.

paru dans La Semaine à Paris du 09 janvier 1931

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Les films. Ils sont bouleversants, rapides et bêtes comme les lettres d’amour des collégiens américains, comme les rêves à base de vif argent d’alcooliques optimistes. Un jeune homme passe sa vie à inventer des produits chimiques extrêmement compliqués. Un jour, il rencontre un fou. Ce fou lui donne un yacht. Mais il n’y a pas de matelots. Tant pis, le jeune homme s’embarquera. En pleine mer, il rencontrera une jeune fille qui l’entraînera illico au pays des Peaux-Rouges (qui sont, tout bonnement, des figurants américains). Etc. Il y a aussi le film policier : un détective en fer, une tendre prostituée à chapeau rococo, un bar où le phonographe fait virer des couples canailles, puis la bataille, l’arrivée des agents et la mort sublime d’un « gungster » romantique (visage dur, col à longues pointes, cœur magnifique, se mouche avec les doigts).

Le public frit doucement, d’émotion, de pitié. Les cœurs se dilatent. La pâte lumineuse et grise du film enveloppe tout, enveloppe tous. Un pont d’enthousiasme unit l’écran à la salle. Un feu silencieux flambe clair dans la nuit. Il pleut des cris déchirants, d’imprononçables aveux. Puis un grand vent s’élève, emporte tout et fait crépiter les applaudissements comme une salve de mitrailleuses…

La sortie. La salle ravagée sent la pauvreté et le chat. Mais les visages sont radieux : on dirait des nageurs qui viennent de nager dans le ciel. Dehors, l’air nocturne et tendre joue un peu avec les robes et les pensées des jeunes filles.

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En parallèle, sur les grands boulevards, le Corso-Opéra projette quand même un muet, Le Fils du Cheik de George Fitzmaurice avec Rudolph Valentino , datant de 1926.

paru dans La Semaine à Paris du 09 janvier 1931

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Inutile de dire que les derniers cinémas muets de Paris sont voués aux vieux, aux très vieux films. On y donne actuellement Judex, Les deux Gosses, Cyrano de Bergerac, La Lanterne rouge, Une Aventure à New-York, Robin des Bois, Charlot papa, Picratt chez les cachalots, La Loi des montagnes (le premier film d’Eric von Stroheim, ndlr).

C’est vainement que l’on chercherait leurs adresses dans une revue quelconque. Il faut les trouver, le dimanche, en suivant la foule (car les jours de semaine ils sont souvent fermés) . Ils se signalent à l’attention par une lente sonnerie anémique. On peut y apporter son manger. Ils sont, pourtant, le vrai cinéma.

Michel GORELOFF

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Et dans le 9° arrondissement de Paris, entre le quartier de Barbès et Pigalle, le Delta projette le film (parlant) Paris le nuit de Henri Diamant-Berger sur un scénario de Francis Carco.

paru dans La Semaine à Paris du 09 janvier 1931

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Source :

Ciné-Ressources / La Cinémathèque française

sauf La Semaine de Paris = gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

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Pour en savoir plus :

La page Facebook « Photos des Cinémas Parisiens disparus« .

La page Facebook de la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé qui en ce moment publie régulièrement de nombreuses photos anciennes de cinémas en France.

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