Le Dessin animé d’Emile Cohl à Paul Grimault (Regards 1945)


Nous avons déjà évoqué cette dixième édition du Festival Lumière, qui se déroule prochainement à Lyon, à propos des projections exceptionnelles de La Roue d’Abel Gance.
Cette fois-ci, nous nous intéressons aux trois projections qui risquent de passer inaperçu mais qui n’en sont pas moins exceptionnelles : celles consacrées à une série de court-métrages d’animations de Paul Grimault.
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En effet, Paul Grimault n’est pas seulement le réalisateur de ce classique du dessin animé français, dont le scénario est de Jacques Prévert : Le Roi et l’oiseau.
Mais c’est également l’un des pionniers du dessin animé français qui failli rivaliser avec Walt Disney.
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Venu au cinéma par la publicité, il travailla pour l’agence Damour au début des années trente où il côtoya Jean Aurenche et Marcel Carné notamment. Il fonda dès 1936 la société de films d’animation Les Gémeaux avec André Sarrut.
En 1943, l’un de ses premiers court-métrages d’animation L’Epouvantail reçoit le prix Emile Reynaud.
Et cinq ans plus tard, c’est la consecration à la Mostra de Venise avec Le Petit Soldat qui remporta le Prix international ex æquo avec Mélodie Cocktail de… Walt Disney.
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Par la suite, il tenta de réaliser le long-métrage La Bergère et le Ramoneur (en 1953) mais des problèmes de production dénaturèrent l’oeuvre qui sortit en 1953 sans le consentement de Paul Grimault et de Jacques Prévert, qui en était le scénariste et dialoguiste.
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Paul Grimault dût attendre la fin des années 60 pour récupérer les droits de son film et s’attacher à le réaliser selon ses souhaits. C’est ainsi que le film sortit en… 1980 sous le nom que nous lui connaissons, Le Roi et l’oiseau. Malheureusement, Jacques Prévert ne put voir achevé l’un des films auquel il tenait le plus, il était décédé trois ans avant. Paul Grimault lui dédia alors le film.
A sa sortie, Le Roi et l’oiseau reçut le Prix Louis-Delluc et son prestige put s’épanouir notamment au Japon où il eut une influence considérable sur l’un des plus grands réalisateurs japonais : Hayao Miyazaki et les Studios Ghibli.
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Les courts-métrages proposés lors du Festival Lumière ont été restaurés en 4K par Studio Canal.
Ils seront disponible en Blu-ray à partir de mi-novembre prochain sous le nom Le monde animé de Grimault, en parallèle d’une sortie en salles dès le 6 novembre.
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Signalons que malheureusement il semble que Les Passagers de la Grande Ourse, qui figurent dans ce programme n’ont pu être restaurés dans leur couleur d’origine. La copie devrait être donc en noir et blanc. Aussi les photographies en couleur que nous vous proposons ci-dessous n’en ont que plus de valeur.
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Nous vous proposons donc cet article passionnant avec de belles reproductions couleurs datant de 1945 paru dans la revue Regards au moment où Les Gémeaux, la société de Paul Grimault et André Sarrut est en plein essor.
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Plus d’informations sur ces projections au Festival Lumière de Paul Grimault par ici.

Bonne lecture !

Le Dessin animé d’Emile Cohl à Paul Grimault

paru dans Regards du 15 décembre 1945

paru dans Regards du 15 décembre 1945

EN feuilletant les albums d’images de mon enfance, il m’arrivait souvent d’ajouter des épisodes à l’action conçue par l’auteur. Je voyais les petits personnages en couleurs au milieu de leurs aventures ; j’en imaginais moi-même de nouvelles. Ces images immobiles ne pouvaient contenter mon esprit d’enfant, mais elles servaient de base aux rêves que font tous les gosses et l’impression en était si vive, qu’il me suffisait de fermer les yeux, pour qu’aussitôt le film déroule son action. C’étaient : la Belle princesse, le Chat botté, les cow-boys, Zig et Puce, de présumés monstres sous-marins ou aériens, etc.

A ces personnages, que ma rétine recréait parce que je les avais vus imprimés, venaient s’en ajouter d’autres, des êtres bizarres, difformes, étranges ou comiques. Et, quand quelque incident de notre vie banale venait interrompre ma rêverie filmée, je restais, suivant les cas, sous une impression de joie, de terreur ou d’angoisse.

Je n’avais jamais vu de dessins animés dans un vrai cinéma, mais, pour pallier cette nécessité, que je sentais confusément, je m’en faisais un qui jouait pour moi seul. Je n’avais pas besoin, comme les gosses de riches, qu’on m’achète un Pathé-baby ou une lanterne magique : un vieil album ou un illustré à deux sous, un coin de grenier rempli de vieux souvenirs poussiéreux, et « mon cinéma » jouait !

Heureux les gosses d’aujourd’hui ! De grandes personnes, qui sont certainement restées un peu enfant, ont pensé à eux.

paru dans Regards du 15 décembre 1945

« La Flûte enchantée », un titre qui fait penser aux histoires médiévales, un petit page, une belle princesse.

paru dans Regards du 15 décembre 1945

Un château féodal avec un vrai pont-levis, des créneaux, des mâchicoulis. Est-ce un troubadour qui vient conter de belles histoires ?

paru dans Regards du 15 décembre 1945

Mais que se passe-t-il ? On sonne ! Est-ce le tocsin ou plus simplement l’appel aux réjouissances pour le mariage de la jolie fille du châtelain ?

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Et le dessin animé, né en France avec les premiers essais d’Emile Cohl, partit à la conquête du monde, après avoir fait une longue escale dans les studios d’Hollywood.

Avant de devenir une entreprise géante qui absorbe des millions de francs ou de dollars et avant d’attirer à lui des millions de spectateurs avides de divertissement, le dessin animé eut une longue histoire, mais ses manifestations étaient très modestes. Les montreurs de foira disposaient déjà, au dix-septième siècle, de lanternes magiques avec des diapositives à plan mobile.

Plus tard, plusieurs chercheurs mirent au point différents systèmes avec des noms très compliqués, tels que le phénakisticope de Plateau et le praxinoscope de Reynaud.

Quand vint la photographie, le dessin animé faillit disparaître du coup, mais Emile Cohl survint et crut avec raison que ce mode d’expression devait survivre.

C’est à lui que nous devons le premier dessin animé sur film. Celui-ci, intitulé « Fantasmagorie », mesurait 36 mètres de longueur et sa projection durait 1 minute 57 secondes. Emile Cohl faisait lui-même tous les dessins. il réalisa ainsi environ 400 petits films dont certains peuvent soutenir la comparaison avec les meilleurs Disney.

Malgré cela, il mourut dans la misère, comme son compatriote Méliès et comme la plupart des inventeurs à qui nous devons pourtant toutes les choses dont nous profitons aujourd’hui, en ignorant presque toujours jusqu’au nom de leurs créateurs.

C’est le cas d’Emile Cohl, car il était surtout un artiste et manquait totalement de ce que l’on appelle le « sens commercial ». D’autres sont venus après lui pour cueillir la merveilleuse affaire et en tirer les profits les plus larges.

paru dans Regards du 15 décembre 1945

 

Après les réussites de Max Fleischer et de Walt Disney, on pouvait se dire que le dessin animé était, non seulement devenu un monopole américain, grâce aux immenses ressources financières mises à sa disposition, mais aussi on pouvait croire qu’ils avaient tout dit, ou presque, par ce moyen d’expression.

Or, si le dessin animé est un art, possédant ses lois propres, il est, comme le cinéma en général, un art plus plastique que littéraire et, surtout, il est. comme la musique et la littérature, un art tributaire, de son auteur et du milieu dans lequel il a été conçu, c’est-à-dire un art essentiellement national.

C’est pourquoi je ne fus qu’à demi surpris quand je vis le premier grand dessin animé français ; c’est pourquoi Paul Grimault et (André. ndlr) Sarrut ont eu raison de s’associer pour créer « les Gémeaux », c’est pourquoi le dessin animé peut, en France, pour peu qu’on l’y aide, devenir une nouvelle forme de l’art cinématographique qui doit conquérir unie renommée mondiale. Pour peu, aussi, que l’Etat cesse, un moment, de considérer uniquement le Cinéma comme une industrie qu’on accabla des taxes les plus lourdes.

paru dans Regards du 15 décembre 1945

Paul Grimault débuta, en 1936, en faisant des dessins animés publicitaires, dont les plus remarqués ont été : « Histoire naturelle », « Symphonie achevée », « Le Messager de la lumière », etc.

Plus tard, il commença un dessin de divertissement en couleurs, qui allait s’intituler « Gô s’envole », et qui devait être présenté à l’exposition de New-York. Mais la guerre’interrompit ses travaux et le film, profondément modifié, sortit en 1942 sous le titre : « Les passagers de la Grande Ourse ».

Bien que cinq autres films soient prêts et d’autres en préparation, c’est le seul que le public ait pu voir jusqu’alors, car la pellicule en couleurs manque toujours. C’est seulement après un récent voyage de Paul Grimault à Londres que les Anglais ont accepté de tirer des copies en Technicolor.

A partir de janvier 1946, nous pourrons donc voir enfin les derrières productions des « Gémeaux ».

Mais Grimault ne s’arrête pas là et il a déjà préparé un grand film de 2.500 mètres intitulé provisoirement : « La Bergère et le Ramoneur », dont le scénario est de Jacques Prévert.

Ces efforts montrent que le dessin animé français peut rapidement s’élever à l’échelle mondiale.

paru dans Regards du 15 décembre 1945

Firmin l’automate met le comble à leur frayeur.

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Pour terminer, voici quelques indications qui pourront vous donner une idée du travail que représente la réalisation d’une bande de dessins animés : le ou les créateurs conçoivent un scénario, le découpent soigneusement en scènes et plans. Puis ils font naître les personnages types, ébauchent les décore et introduisent la musique de base qui imposera le rythme des mouvements des personnages. Cette musique a une importance particulière dans la réalisation des dessins animés, car c’est le synchronisme des bruits et des sons avec l’image qui leur donne un attrait bien spécial. Souvenez-vous des « Silly Symphonies » de Walt Disney, de « Blanche Neige », des séances de claquettes de Betty Boop, etc.

A l’inverse des films habituels, le son est ici composé d’avance et détermine les points de repère des dessins, d’une action à l’autre. Puis les animateurs dessinent les expressions et les gestes principaux, les positions intermédiaires étant réalisées par les équipes de dessinateurs.

Ensuite, les dessins sont reproduits sur des cellulos sur les décors appropriés, on place les celluloïds sur les décors appropriés et la camera enregistre, image par image, le film prévu.

Sachez seulement que 300 mètres de pellicule, c’est-à-dire dix minutes de projection, exigent environ 31.200 dessins pour une scène à deux personnages !

Pour réaliser les 2.500 mètres de « La Bergère et le Ramoneur », les 200 dessinateurs, coloristes, opérateurs, etc., devront travailler pendant trois ans !

Aucune des possibilités du cinéma n’est interdite au dessin animé. En noir et blanc, sans son ni musique, à ses débuts, il fut le premier « sonorisé » et il est encore le premier à utiliser la couleur d’une façon permanente.

paru dans Regards du 15 décembre 1945

Dans « L’Epouvantail », la fantaisie rejoint le burlesque, dans un style bien français, où la poésie ne perd jamais ses droits.

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Il y a longtemps déjà que Max Fleischer avait, avec son légendaire « Koko », introduit la technique de prise de vues directe combinée avec le dessin animé.

C’est ainsi qu’on pouvait voir Koko naître du porte-plume qui le dessinait et sortir de la feuille à dessin pour discuter avec son créateur et lui faire mille blagues, pour la plus grande joie des spectateurs émerveillés. Cette idée a été reprise depuis et Walt Disney a réalisé dernièrement des films où personnages vivants et dessinés se rencontrent dans une même action.

Ceci est encore une possibilité de plus quel le cinéma français saura appliquer à son tour, en attendant d’autres progrès qui ajouteront encore à notre plaisir.

Et, comme toujours, ce sera le public, par l’accueil qu’il lui fera, qui forcera les pouvoirs publics à s’intéresser enfin au dessin animé français, source de joie pour les petits, de plaisir pour les grands, d’évasion poétique, si utile à tous ceux pour qui la vie est souvent trop rude.

Jean PAG

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paru dans Regards du 15 décembre 1945

Ce n’est pas un concurrent qui s’entraîne pour un concours de grimaces, mais un animateur des « Gémeaux » qui cherche une expression comique pour son personnage.

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paru dans Regards du 15 décembre 1945

 

paru dans Regards du 15 décembre 1945

Tout va bien. Le patron est satisfait, toute l’équipe est contente du résultat de longs mois de travail. Vienne la pellicule et le public pourra se réjouir à son tour.

(Les photos de cet article sont créditées à un certain Doinéau. serait-ce Robert Doisneau ?)

paru dans Regards du 15 décembre 1945

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paru dans Regards du 15 décembre 1945

Nous rajoutons cet encart paru dans Regards en 1939 à propos des premiers dessins animés de Paul Grimault qu’il réalisa pour de la publicité (attribué à Jean Grimaud !).

DESSINS ANIMES DE JEAN GRIMAUD (sic!)

paru dans Regards du 16 mars 1939

paru dans Regards du 16 mars 1939

Nous avons souvent déploré ici la décadence qu’avaient subi les dessins animés français. La France qui a été incontestablement le premier pays du monde, avec Emile Reynaud, en 1892, à organiser des représentations de dessins animés, la France qui commença avec Emile Cohl a découvrir toutes les possibilités de ce nouvel art et ouvrit la voie à Walt Disney, ne donnait plus depuis près de vingt ans que des médiocrités dans ce genre.

L’an dernier les tentatives des très jeunes frères Bourgeon (Pierre Bourgeon. ndlr), malgré leur imperfection technique, et leur imitation trop servile de l’Amérique nous avait fait un peu reprendre espoir. Les dessins animés publicitaires de Jean Grimaud (Paul Grimault. ndlr) paraissent maintenant ouvrir de grandes perspectives.

La technique de ces dessins animés, sans égaler complètement celle des dessins américains, est excellente. Le son, les couleurs, le rythme sont irréprochables. Mais ce qui importe surtout c’est que leur auteur a su se créer un style personnel, extrêmement différent d’aucun dessin animé étranger, s’il est dans la tradition actuelle du dessin humoristique français.

Le petit Magicien (réclame pour les chemises Noveltex) contient de bonnes choses. Moins cependant que Le soleil est malade (publicité pour les lampes Mazda), qui, du point de vue de la sonorisation et de l’humour est parfait.

Le dessin animé français, mort d’avoir été rejeté dans la publicité, renaîtra peut-être de la publicité.

G. S (Serait-ce Georges Sadoul ?)

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Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

Le monde animé de Paul Grimault à Lumière 2019 sur le site du Festival.

Une page biographique Paul Grimault sur le site Foudanims.

« Les Passagers de la Grande Ourse : encourager un dessin animé en période d’Occupation« , sur le site de la Cinémathèque Française.

Entretien avec Paul Grimault en 1963 pour la Télévision Suisse Romande (RTS).

Sain et Sauf, film publicitaire de Paul Grimault pour une célèbre marque de yaourts.

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Le Petit Soldat de Paul Grimault, scénario de Jacques Prévert (1947).

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La version couleur des Passagers de la Grande Ourse de Paul Grimault (1941)

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Entretien avec Paul Grimault en 1973.

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