Souvenirs d’un opérateur, Claude Renoir (Cinévie 1946)


Cela fait un bon moment que nous n’avons pas rendu hommage à l’un de ces hommes de l’ombre du cinéma français. Cela nous paraît essentiel de leur faire ce clin d’oeil.

Ainsi, cette fois-ci, allons-nous nous intéresser au directeur de la photographie Claude Renoir, qui a tourné aux côtés de son oncle Jean Renoir (La Grande Illusion ), de Marcel Carné (Les Tricheurs), de Pierre Chenal (Le Dernier Tournant ), d’Henri Calef (Jéricho), de Jacques Becker (Rendez-vous de juillet ) jusqu’à Alain Cavalier (L’Insoumis), Gérard Oury (La Grande Vadrouille ). Il terminera sa carrière avec L’Aile ou la Cuisse de Claude Zidi ! et le James Bond avec Roger Moore : L’Espion qui m’aimait (The Spy Who Loved Me) de Lewis Gilbert, en 1977.

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Né le 4 décembre 1913, Claude Renoir est donc le fils de l’immense acteur Pierre Renoir, le frère de Jean donc, dont le plus grand rôle fût sans aucun doute celui du Marchand d’Habits des Enfants du Paradis de Marcel Carné. Et il est bien entendu le petit-fils du peintre Auguste Renoir.

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Dans cette série de quatre articles, parus à l’automne 1946 dans Cinévie, il raconte comment il en est arrivé à faire du cinéma, lui qui voulait devenir acrobate.

Il débuta en 1931 dans La Nuit du carrefour de Jean Renoir en tant qu’accessoiriste. De fil en aiguille, il finit par devenir chef opérateur sur Toni , ce grand film de Jean Renoir qui préfigura le néo-réalisme et enchaîna les films suivants de son oncle. Il évoque notamment La Bête humaine, le film qui  contient le plus de Renoir au générique ! (Jean Renoir, son autre oncle Claude Renoir qui était assistant réalisateur, le fils de Jean Renoir, Alain, qui était assistant opérateur, la monteuse Marguerite Houllé-Renoir (la seconde femme de Jean Renoir. nldr) et lui-même qui était second opérateur.

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Il aurait bien voulu devenir réalisateur comme il le confie lors de cette série d’articles quand il écrit qu’il a décidé qu’il serait « opérateur de trente à trente-cinq ans et ensuite metteur en scène ». Puis, il ajoute : « Que réaliserai-je ? Je ne sais pas, mais, à coup sûr, pas de comédie. J’aime les films forts, avec un sujet solide, les études de milieux sociaux. J’aime surtout que ce soit l’image qui parle et non les acteurs qui bavardent dans du mauvais théâtre. Là-dessus, je crois avoir des idées très nettes et j’espère que je pourrai réaliser des films tels que je les conçois. Mettrai-je en scène mon père ? Qui sait ? Et ce serait un juste hommage à rendre à l’artiste et au père. »

Il ne réalisera jamais son rêve. Claude Renoir est mort le 5 septembre 1993.

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Bonne lecture !

Souvenirs d’un opérateur, Claude Renoir

paru dans Cinévie du 12 novembre 1946

paru dans Cinévie du 12 novembre 1946

paru dans Cinévie du 12 novembre 1946

Beaucoup de nos lecteurs nous demandent, depuis longtemps déjà, les souvenirs d’un technicien du cinéma.

Nous nous sommes adressés pour vous à Claude Renoir junior. Il a 32 ans et est parmi les plus jeunes chefs-opérateurs de France. C’est par sympathie pour les lecteurs de Cinévie qu’il a consenti à écrire ses souvenirs, alors que son travail de chef opérateur lui laisse peu de loisirs. D’autres journaux, d’ailleurs, le lui avaient demandé sans succès. Cinévie a été plus heureux et l’en remercie.

Laissons parler maintenant Claude Renoir junior, le dernier venu, — déjà célèbre, — de la dynastie des Renoir.

Évoquer des souvenirs ! Je me sens un peu inquiet d’avoir accepté de le faire ici, malgré toute la sympathie que j’ai pour Cinévie et ses lecteurs. J’éprouve une certaine confusion vis-à-vis de mes camarades opérateurs plus anciens que moi dans le métier dont certains ont été mes maîtres et pour le talent desquels j’ai la plus profonde admiration. Mis face à face avec leur passé, beaucoup auraient sans doute eu plus à dire que moi et j’ai soudain l’impression d’être devenu, à trente-deux ans, un très vieux bonhomme auquel des petits enfants insatiables demandent impitoyablement des histoires…

Je crois d’abord qu’il est bon, pour qu’il n’y ait pas de confusion dans les esprits, que je me situe parmi tous les Renoir qui rôdent autour de l’écran.

Je suis le fils de Pierre Renoir qui a deux frères : Jean, le metteur en scène, et Claude qui fut longtemps son assistant et qui fait, maintenant, à son tour, de la mise en scène. D’où l’appellation qu’on me donne de Claude Renoir junior pour me distinguer de mon oncle.

Cette mise au point étant faite, en route pour Villebon-Palaiseau !

A 15 ans, j’étais un bon athlète mais un élève moyen

C’est là, en effet, que je retrouve, les premiers souvenirs qui ont marqué dans mon existence.

J’avais huit ans quand on me mit pensionnaire à l’Ecole de l’Île de France, pension de style anglais où je devais demeurer sept années.

Toujours en tournée, éloignés de Paris pendant des semaines, parfois des mois, mes parents s’étaient résignés à cette solution et avaient choisi cette école parce qu’elle leur semblait moins austère que la plupart des autres pensions. En réalité, on y pratiquait davantage le sport que les exercices de l’esprit. A quinze ans, j’étais déjà un bon athlète, mais un élève bien moyen.

Mes plus grand succès pendant cette période furent du reste beaucoup plus sur scène que derrière mon pupitre. Nous montions souvent des pièces et j’avais toujours ma place dans la distribution. Mon physique et ma minceur me valaient souvent des rôles féminins dont je me tirais, ma fois, assez bien !

Un jour, ayant à interpréter une pièce moderne — par moderne, j’entends qu’elle n’était point à costumes, comme par exemple « le Petit Poucet » — je suppliai la directrice de l’école de me prêter son renard.

Elle y consentit sans méfiance. Mais voilà que, devant faire une entrée en courant, j’accrochai au passage le portant de la scène et que, dans l’élan, la queue du renard y resta accrochée.

Il y eut un cri d’angoisse dans la salle :

Mon renard !

C’était la directrice, et ce cri coupa net la belle ardeur que j’avais en entrant sur scène. Impossible de retrouver un mot de mon texte. On avait beau me souffler, je ne savais plus rien et je restais là, les bras ballants, très malheureux d’avoir raté mon effet.

Peu de temps après, j’achevai ma carrière artistique à l’Ecole de l’Île de France pour aller poursuivre un peu plus sérieusement mes études au lycée Lakanal à Bourg-la-Reine.

Ma carrière de fantôme

Je mentirais effrontément si je vous disais que mon métier fut une sorte de vocation qui tourmenta ma vie d’écolier. Je n’avais pour la photographie aucun goût spécial et ne m’y intéressais que comme tout le monde, en amateur. C’est pourquoi j’admis sans aucune difficulté qu’on songeât à me diriger vers l’Ecole agronomique de Grignon.

C’est la connaissance plus approfondie des matières de l’examen d’entrée à cette école qui me fit réfléchir. Les épreuves en étaient sévères et je ne me voyais pas les affronter avec succès.

Estimant qu’il n’était vraiment pas nécessaire pour faire pousser des légumes de savoir couvrir un tableau noir d’équations compliquées, j’abandonnai rapidement l’idée de faire, de cette manière, du retour à la terre.

Je fus, à Lakanal, un élève moyen, mais j’y gagnai le titre de champion scolaire du saut à la perche.

J’étais du reste champion de gymnastique de ma classe et les deux seuls prix que j’aie jamais eus furent celui de gymnastique et celui de bonne camaraderie qui était décerné par les camarades eux-mêmes et que je me souviens d’avoir disputé à mon condisciple Bourgoin, aujourd’hui chef opérateur de cinéma. Finalement, nous l’avions reçu ensemble et nous avions partagé les livres et la somme d’argent qui le composaient.

Je vous avoue que je suis beaucoup plus fier de ce prix-là que de tous ceux qu’aurait pu me faire attribuer un esprit plus studieux.

Le dortoir de Lakanal était une immense pièce qui ressemblait assez à une caserne avec, au milieu, une sorte de cabane en toile dans laquelle dormait le surveillant que nous appelions comme tous les potaches, le « pion ».

Le nôtre était corse et superstitieux.

J’ai toujours, je ne sais pas bien pourquoi, passé pour quelqu’un de grave et d’austère, alors qu’en réalité — et ceux qui me connaissent bien le savent parfaitement — j’adore les farces. Au dortoir de Lakanal, j’étais tapageur, je bavardais quand il fallait se taire et j’étais toujours le premier pour organiser les chahuts ou faire quelque blague.

C’est ainsi qu’une fois, vers minuit, je traversai tout le dortoir, recouvert d’un drap, pour aller voir un camarade qui couchait exactement à l’autre extrémité.

Le « pion », qui m’avait vu passer, me regarda revenir, médusé, pas bien loin de croire qu’un revenant hantait le lycée.

Très fier d’avoir pu, grâce à mon accoutrement de fantôme, échapper à sa surveillance, je recommençai cette promenade quelques jours plus tard. Sans peine je pus gagner l’autre bout du dortoir, comme la première fois, et revenir sans être autrement inquiété. Je commençais à trouver que les spectres avaient de sérieux avantages quand, au moment de me glisser dans mon lit, je fus saisi par un bras vigoureux.

C’était le « pion » qui m’attendait, couché à ma place, pour mieux tenir celui qu’il soupçonnait.

Ainsi finit ma carrière de fantôme et la punition qui s’ensuivit m’enleva le désir de jouer plus longtemps les revenants.

paru dans Cinévie du 12 novembre 1946

paru dans Cinévie du 12 novembre 1946

Tous les métiers: depuis machiniste jusqu’à électricien

Mon séjour à Lakanal se termina par un échec au baccalauréat qui devait mettre un point final à ma vie de pensionnaire. Je l’abandonnai sans regret et décidai de faire du théâtre.

Mon père ne se montrait nullement enthousiasmé par cette perspective, jugeant que je n’avais pas ce qu’il fallait pour réussir dans cette voie. Pourtant, il ne me refusa pas brutalement et il fut décidé qu’il me ferait travailler.

J’avais comme amis Jean-Pierre Aumont et Janine Crispin et je crois bien que c’est cette amitié plus que la carrière de mon père qui me donnait envie de connaître les planches.

Celui-ci jouait avec Jouvet à la Comédie des Champs-Elysées. J’ai souvenance d’un jour où, seul spectateur enfoncé dans un fauteuil à l’orchestre, il me laissa débiter, également seul sur la scène, la tirade du Cid, sans un mot, sans un geste. C’était abominable, et je me sentais aussi malheureux que le jour où la queue du renard était restée accrochée au portant.

C’est affreusement mauvais ! me dit seulement mon père quand j’eus terminé.

Deux ou trois séances de ce genre achevèrent de me décourager. Ne trouvant chez les miens aucun soutien moral, chose si nécessaire pour pouvoir persévérer dans le métier d’acteur, je quittai la scène et partis dans le Midi, chez mon oncle Claude Renoir, sans trop savoir ce que j’allais faire dans la vie.

Mon oncle venait d’ouvrir un cinéma-casino à Juan-les-Pins qu’il avait inauguré avec « le Million » de René Clair. Désireux de me rendre utile, je fis à la fois pendant cette période tous les métiers, depuis celui de machiniste jusqu’à celui d’électricien.

Les ballets Loïe Füller étaient venus en attraction. Sur le final, en apothéose, devaient tomber des pétales de roses.

Je voulus devenir acrobate !

C’était moi qui était chargé de verser cette pluie de pétales par la grille du cintre. Malheureusement, des barreaux manquaient et, faisant un faux pas, je faillis tomber avec mes corbeilles au milieu de la scène. Je me retins, je ne sais comment, mais celles-ci se renversèrent et le ballet final fut littéralement arrosé d’un seul coup ce qui fit, parmi les danseuses, un remue-ménage qui n’était pas prévu au programme et causa un énorme scandale.

Les spectacles de music-hall m’avaient fait faire la connaissance d’acrobates roumains. J’ai toujours adoré le cirque, et c’est encore un spectacle qui me procure un énorme plaisir. Les dispositions que j’avais toujours manifestées pour l’athlétisme me prédisposaient, du moins je le croyais, à devenir acrobate.

Je fis part aux Roumains de mon désir de travailler avec eux et je dois dire qu’ils me firent un excellent accueil. Ils me donnèrent mes premières leçons de trapèze et je ne doutais pas qu’en travaillant ferme, je puisse monter bientôt un numéro honorable.

Revenu à Paris, je poursuivis mon entraînement dans un gymnase proche de l’Ecole militaire. Mais bientôt je compris que, pour réussir dans ce métier, il fallait, comme on dit, être du bâtiment depuis sa naissance.

Rien n’est plus fermé que le milieu du cirque. Pour s’y introduire on ne rencontre que difficultés sur difficultés, les acrobates défendent farouchement leur métier contre tout envahissement extérieur. La vie d’un acrobate est une vie d’ascète. Pour demeurer dans la forme nécessaire, il doit se priver de tout plaisir de la table, ne jamais s’écarter d’un régime de la sévérité duquel dépend le style de son numéro, s’éveiller pour son travail, s’endormir pour le repos qu’il exige, en un mot ne jamais oublier son métier, sous peine de se perdre. Et je ne me sentais pas capable d’un tel renoncement.

Jusque-là, pas un seul instant je n’avais songé à avoir avec le cinéma un contact quelconque.

(à suivre).

CLAUDE RENOIR

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Souvenirs d’un opérateur, Claude Renoir

accessoiriste, figurant, enfin opérateur

paru dans Cinévie du 19 novembre 1946

paru dans Cinévie du 19 novembre 1946

paru dans Cinévie du 19 novembre 1946

Jean Renoir préparait alors : La Nuit du Carrefour. Il y avait dans ce film une artiste danoise qui devait y tenir un rôle important. Elle ne connaissait pas le français. Je ne connaissais pas le danois, mais nous parlions tous deux l’anglais. Il fut décidé que je lui servirais de répétiteur pour apprendre son rôle.

Elle était jeune et jolie. Ce fut elle et non l’attrait du cinéma qui m’amena au studio…

L’atmosphère dans laquelle on y travaillait ne tarda pas à m’intéresser. Je suivis les prises de vues du film servant tantôt d’accessoiriste, tantôt d’agent motocycliste pour la figuration.

Tournant un jour dans la banlieue nord de Paris, en plein hiver, mon oncle me chargea d’aller chercher une petite 5 CV Rosengart nécessaire aux prises de vue. Il faisait froid. Impossible de faire démarrer la voiture pour la sortir du garage.

Je la poussai tant bien que mal sur la route, dans l’espoir de trouver une auto pour me remorquer. Un gros camion passait. Je lui fis signe. Le conducteur accepta de m’attacher derrière lui.

Quand mon moteur tournera, lui dis-je, je klaxonnerai pour que vous vous arrêtiez et que je me décroche.

Et nous voilà partis. Mais que peut bien la voix du klaxon d’une petite Rosengart dans le bruit du moteur d’un gros camion ? J’eus beau klaxonner à corne que veux-tu, celui-ci n’entendait rien. Il allait à un train d’enfer et je commentais à éprouver une grande angoisse.

Arrêtez-le ! C’est un fou ! criai-je désespérément à la traversée des villages. Rien à faire. Ma petite Rosengart achevait de claquer son moteur et je me demandais jusqu’à quand mon sort de chauffeur allait être lié à celui de la brute qui conduisait le camion, et qui ne paraissait guère s’occuper de moi.

Un passage à niveau fermé ! Enfin ! Le camion stoppa et, sautant de la voiture, je m’apprêtais à venir faire savoir à ce maudit conducteur de quel bois je me chauffais, lorsque, sans me laisser le temps de parler, il s’écria en m’apercevant :

Comment ! Vous êtes encore là, vous ? Il m’avait oublié !

Je débutais comme assistant-opérateur

« L’opérateur de La Nuit du carrefour était (Marcel.nldr) Lucien. Je m’étais vivement intéressé à son travail, et il m’apparaissait que le métier d’opérateur serait celui vers lequel je me tournerais le plus volontiers, si je devais faire quelque chose dans le cinéma.

Je demandais à Lucien s’il voulait bien me prendre avec lui comme deuxième assistant.

C’est ainsi que je fis avec Jean Renoir Boudu sauvé des eaux.

J’avais de cette manière évité l’Ecole de Photographie de la rue de Vaugirard qu’à cette époque on dénigrait du reste assez facilement. Tout le monde parmi les opérateurs désapprouvait franchement sa formation, alors qu’elle est maintenant devenue obligatoire, et que nous exigeons les deux années d’études qu’elle comporte pour que s’opère, parmi les jeunes qu’attire le métier d’opérateur, une sélection nécessaire.

Pour moi, je venais donc à ce métier directement et devais l’apprendre par ma propre expérience, guidé par mon oncle, qui ne manquait pas de sévérité, et ne me témoignait aucune indulgence.

Après Boudu sauvé des eaux, Chotard et Cie, et Madame Bovary, je quittai momentanément Jean Renoir pour travailler d’abord avec Baroncelli qui tournait Crainquebille, puis avec Ravel et Marc Allégret avec lequel je fis Sans famille, et à nouveau avec Baroncelli pour Chanson de Paris, le premier film chantant de Georges Thil.

Enfin, je revins aux côtés de mon oncle Jean qui préparait Toni et me proposait d’être assistant opérateur dans ce film.

Accidentellement, je devins chef-opérateur

Je partis avec lui dans le Midi. Le chef opérateur tomba malade. Mon oncle, me proposa de prendre sa place.

Toni est un des meilleurs films de Jean Renoir. C’était ce qu’on peut appeler un gros morceau pour quelqu’un qui, comme moi, n’avait jamais manié seul une caméra. L’optique de la prise de vues est pleine de pièges pour un débutant et je devais me battre journellement avec des difficultés dont je connaissais l’existence, mais dont la façon de les tourner m’était inconnue.

Il faut croire que la chance m’aidant, Toni ne fut pas si mal photographié puisque, présenté en 1935 à Paris, il fut aussitôt réclamé à Moscou pour un festival.

Ce film me rappelle une histoire.

C’était à la salle Adyar, Jean Renoir y présentait Toni. Je m’étais installé dans un fauteuil sans que mon oncle sût mon intention de venir à cette présentation. Lorsque j’entrai, il’était sur la scène et parlait de Toni. M’apercevant soudain, il s’interrompit et dit ;

Je vois là-bas mon neveu, Claude Renoir, qui va pouvoir bien mieux que moi, vous parler de la réalisation du film.

Je m’enfonçai dans mon fauteuil, bien résolu à n’en point bouger. Mais une ouvreuse vint me chercher, et il fallut bien que je prenne la place de Jean Renoir qui, s’installant dans un fauteuil au premier rang, se mit à écouter d’un air narquois mon improvisation.

J’ai souvent pensé depuis que j’avais dû « rater ma vocation », car pour avoir horreur de parler en public, je me pris tellement au jeu, que vingt minutes après, j’étais encore sur la scène et qu’il fallut qu’on vînt m’en arracher presque de force pour pouvoir enfin projeter le film.

Ce qui prouve une fois de plus, que ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement…

A Cherbourg, matelot sans spécialité !

Et puis, ce fut le service militaire, dix-huit mois que je n’envisageais pas sans quelque tristesse. J’aimais sérieusement mon métier, et cette interruption m’inquiétait.

C’est ce qui me fit demander à être incorporé dans la marine, espérant pouvoir être facilement versé dans le service cinématographique de cette arme.

Je débarquai donc un beau jour à Cherbourg comme matelot sans spécialité ; mais peu de temps après j’étais, comme je le souhaitais, muté pour Paris, où je fus affecté au service cinématographique du ministère.

De cette période qui pour beaucoup garde un relent de chambrée, de corvées plus ou moins idiotes et de brimades, je conserve le souvenir de croisières magnifiques, où pendant près de dix-huit mois, il me fut permis d’utiliser toute la pellicule nécessaire au perfectionnement de mon métier.

Les films que j’ai tournés là, que personne n’a vus et qui ne m’ont valu aucune gloire particulière, sont ce que j’ai sans doute fait de meilleur et de plus utile pour ma formation.

Jamais, en effet, aucun metteur en scène, ni aucun producteur ne m’eût permis un tel gaspillage de pellicule !

Pendant que je faisais ce qu’il est convenu d’appeler mon service, mais que je devrais plus justement nommer la période militaire de mon apprentissage, Jean Renoir tournait aux environs de Fontainebleau, Une partie de campagne, film entièrement en extérieurs.

Je disparaissais donc régulièrement chaque matin et ne revenais de Montigny-Marlotte (Claude Renoir confond Montigny-sur-Loing et Marlotte deux villages proche l’un de l’autre. ndlr) où avaient lieu les prises de vues que le soir, juste pour faire acte de présence au ministère et m’éviter des ennuis.

paru dans Cinévie du 19 novembre 1946

paru dans Cinévie du 19 novembre 1946

En Alsace, l’infirmière d’Eric Von Stroheim me sauve la vie !

C’est avec Christian Matras, dont je salue ici la connaissance profonde de notre métier, que j’ai fait mes débuts de second opérateur.

Toni ne m’avait pas, en effet, consacré comme chef. C’était accidentellement, pourrait-on dire, que j’avais fait ce film en cette qualité, mais un chef opérateur a besoin de gravir un à un les échelons de la hiérarchie.

Jean Renoir tournait alors La Grande Illusion. Je partis donc comme second de Matras pour les extérieurs en Alsace.

Les prises de vues donnèrent plus d’une fois lieu à d’excellentes rencontres gastronomiques où la charcuterie, largement arrosée de vin du Rhin, nous entretenait dans une euphorie parfaite.

La mi-carême que nous avions passée là-bas, avait donné lieu tout particulièrement à un repas qui, vu notre époque de misère, m’apparaît comme absolument pantagruélique.

Je tombai malade. On crut que j’allais avoir la grippe et on m’ingurgita des grogs. La grippe ne se déclarant pas et moi allant de plus en plus mal, Jean Renoir inquiet appela un professeur de Suisse qui me découvrit une banale jaunisse, résultat évident de la façon dont nous avaient traités nos hôtes militaires. Grâce à l’infirmière qui suivait Eric von Stroheim et à la pharmacie portative complète et perfectionnée qu’il emportait toujours avec lui, je rentrai à Paris remis, mais privé du plaisir de tourner une grande partie du film avec Matras.

Avec Matras, dans une chambre en terre battue !

Toujours avec Matras, je devais connaître le Hoggar. De Légion d’honneur (de Maurice Gleize. ndlr) que nous avons tourné là-bas, j’ai surtout des souvenirs de grosses difficultés techniques pour réaliser nos prises de vues. Puis, après Prison sans barreaux, avec Léonide Moguy, Matras et moi repartîmes pour l’Afrique tourner sous la direction de Billon La Piste du Sud.

Nous étions installés pour les besoins du film dans les territoires du Sud de l’Algérie, très exactement à Adrar.

Adrar se compose essentiellement d’une palmeraie, d’un fort et de quelque chose qu’on nomme pompeusement hôtel et qui est en réalité une maison un peu plus grande que les autres, en bois et en terre agglomérée. Le sol des chambres y était en terre battue, mais le confort allait jusqu’à l’eau courante…

L’eau courante, c’était, sur le toit, un grand bidon muni d’un caoutchouc qui aboutissait dans la chambre à un robinet. Un boy était spécialement occupé à remplir ledit bidon pour les exigences des voyageurs.

Le patron de l’hôtel était un colon allemand. Il nous détestait er nous le lui rendions cordialement.

Un jour, en rentrant dans ma chambre à la fin de la journée, je trouvai le sol détrempé et semblable à un bourbier. Les pieds du lit s’y étaient enfoncés jusqu’au matelas, et il eût fallu pour circuler, avoir recours aux bottes des égoutiers.

Il paraît que j’avais oublié de fermer le robinet en partant le matin.

L’hôtelier était furieux. Je quittai naturellement ma chambre, mais par vengeance, j’y jetai avant de partir des noyaux de dattes avec le secret espoir de la savoir un jour envahie par les palmiers.

Je n’ai jamais su ce qu’étaient devenus mes essais de plantations africaines…

Claude RENOIR

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Souvenirs d’un opérateur, Claude Renoir

ET CE FUT LE FILM DE TOUS LES RENOIR

paru dans Cinévie 26 novembre 1946

paru dans Cinévie 26 novembre 1946

paru dans Cinévie 26 novembre 1946

Après Lumières de Paris (de Richard Pottier.ndlr), réalisé en 1938, avec Curt Courant, je retrouvai, avec cet opérateur, Jean Renoir qui mettait en scène La bête humaine, avec Jean Gabin et Simone Simon.

La bête humaine, est le film qui totalise le plus de Renoir au générique. On peut y lire :

Mise en scène de Jean Renoir.

Assistant : Claude Renoir (mon oncle)

Second opérateur : Claude Renoir (moi).

Assistant opérateur : Alain Renoir (fils de Jean Renoir).

Monteuse : Marguerite Houllé-Renoir (la seconde femme de Jean Renoir. nldr)

Il n’y manque que Pierre Renoir, mon père.

Je me suis marié le 13 décembre 1938, lorsque le film fut achevé. J’avais toujours connu Denise avant qu’elle ne fût ma femme car, en douze mots, elle était « la fille de la sœur de la femme de mon oncle Claude », un peu ma cousine, si vous voulez !

J’avais toujours eu le désir d’épouser une femme n’appartenant pas au milieu cinéma. Elle remplissait cette condition puisqu’elle ne faisait rien — elle n’avait d’ailleurs pas dix-huit ans — et que je l’aimais, ce qui était, en somme, le principal.

Naturellement, elle s’était empressée de suivre La bête humaine, comme apprentie script, mais je crois que la véritable raison de sa présence dans le film était que nous fussions l’un près de l’autre…

Voyage de noce

Sitôt mariés à Cagnes-sur-Mer, naturellement, nous partîmes en voiture pour la Suisse faire des sports d’hiver. Un peu avant d’arriver à Interlaken, dans la montagne, nous sommes arrêtés sur la route dans un endroit désert par un homme à mine patibulaire, pas rasé, vêtu d’une peau de mouton, un pistolet à la ceinture et un gourdin à la main. Il me fait signe de descendre et m’amène devant un grand baquet empli d’une substance brune ressemblant assez à du fumier. Plus par ses gestes expressifs que par son patois incompréhensible, je finis par saisir qu’il désire que nous trempions, ma femme et moi, nos pieds dans le baquet. Je commence par refuser, mais il se met en colère et agite d’une manière dangereuse son gourdin. Apeurée, ma femme me dit :

C’est un fou. Il ne faut pas le contrarier.

Et pour ne pas le contrarier, nous entrons tous les deux dans le baquet et barbotons.

A peine arrivé à Interlaken, je racontai mon aventure et l’on m’expliqua que l’homme en question était un paysan chargé de faire tremper les pieds de tous les voyageurs dans une solution désinfectante, afin d’éviter la propagation, de la fièvre aphteuse qui sévissait dans le canton…

A la Petite Scheitegg, nous fîmes du ski, mais, au bout de huit jours, ma femme avait une entorse lui interdisant de continuer.

Moi, j’étais encore valide, lorsqu’une nuit, ma femme me réveilla en me disant que quelqu’un était de l’autre côté de la porte en train de gratter dans la serrure. On entendait en effet, un bruit très léger. Je lui dis tout bas de ne pas bouger et je me « rassemblai », avec l’idée de bondir pour ouvrir brusquement la porte afin de surprendre l’intrus.

Les jeunes maris sont souvent forcés, les premiers temps de leur mariage, de faire acte de courage, de bravoure ou autres vertus !

C’est ce que je fis, mais manquant mon élan, je me pris le pied dans l’édredon et tombai avec fracas au milieu de la chambre.

De l’autre côté de la porte, personne naturellement ! Le bruit devait d’ailleurs reprendre un peu plus tard, et nous supposâmes alors que c’était une souris.

Dans ma chute, je m’étais également fait une entorse et le lendemain, je boitais aux côtés de ma femme. Aux gens qui me regardaient avec un sourire entendu en me disant : « Chute de ski? » je répondais :

Bien sûr ! Dans la grande descente sur Grunenwald. La neige était tôlée…

paru dans Cinévie 26 novembre 1946

paru dans Cinévie 26 novembre 1946

Ma caméra faisait de moi un officiel !

Après La bête humaine, je retrouvai Christian Matras dans Dernier tournant, où j’eus le plaisir de travailler pour la première fois avec Pierre Chenal pour lequel j’avais une grande admiration. Je devais retrouver plus tard — maintenant — son assistant Calef, devenu metteur en scène, non plus comme second, mais comme chef opérateur.

Et puis, après Sérénade avec Jean Boyer et Kaufmann comme chef opérateur, ce fut la guerre.

Je rejoignis mon centre mobilisateur à Cherbourg.

Contre toute attente, on ne voulut pas de moi et je fus purement et simplement, renvoyé dans mes foyers.

J’avais une peur terrible d’être versé dans l’armée. Je fis de nouveau des démarches pour être, cette fois encore, affecté au service cinématographique de la Marine dont je gardais un excellent souvenir.

La drôle de guerre où il ne se passait rien, n‘était guère propice aux documents cinématographiques. J’allais en mission le long des côtes et dans les arsenaux. Il ne se passait résolument rien, rien qui valût la peine d’être filmé. Pour avoir des documents, il fallait reconstituer ce qui aurait pu se passer.

Généralement, les officiers auxquels j’avais affaire au cours de mes déplacements se montraient extrêmement compréhensifs et se mettaient à ma disposition pour me permettre de rapporter quelque chose d’intéressant.

C’est ainsi que, tout simple matelot que j’étais, je pouvais demander à des hommes qui avaient quelques galons sur les manches de commander telle ou telle manoeuvre et que mon désir était aussitôt exaucé.

Ma caméra faisait de moi quelque chose comme un amiral !

J’ai toujours été bien organisé et l’ordre en matière d’administration est une de mes qualités.

Cela me valut de m’occuper de la documentation cinématographique du ministère de la Marine à Paris.

C’était une place assez statique et je regrettais toujours de ne pas les accompagner lorsque je voyais des camarades s’en aller « chasser le document. ».

C’est ainsi que juin 1940, me trouva à Paris.

Pas pour longtemps, du reste, car on me confia la mission de gagner Lorient pour y embarquer, pour une direction inconnue, du matériel et des documents photographiques.

Naturellement, il n’y avait plus de bateau pour nous permettre de partir. Des camarades avaient tenté de s’en aller sur un chalutier. Mais le chenal était miné et, ne connaissant pas le passage, ils avaient sauté. C’était à coup sûr le même sort qui nous attendait si nous tentions de suivre leur exemple.

Il nous fallût donc nous résigner à enterrer le plus de choses possibles et à brûler, selon les ordres reçus, la pellicule des documents pouvant servir à l’ennemi.

Peu après nous étions faits prisonniers et conduits au camp d’Hennebont installé dans un haras en plein air.

Là, commença la vie qu’ont connue tous les prisonniers.

J’avais comme camarade de captivité Jacques Gattegno, maintenant administrateur de Radio-46, qui était attaché, comme moi, au service cinématographique de la Marine en qualité de photographe.

Une grande amitié nous unissait. Gattegno me dit un jour :

Si j’ai un fils, il s’appellera Claude.

Ce à quoi je répondais :

— Lorsque moi j’en aurai un, il s’appellera Jacques.

Gattegno a un petit Claude et mon fils, né deux ans plus tard porte le prénom de Jacques, Nous avons tous deux tenu promesse.

Cependant ma femme était parvenue à savoir où je me trouvais et, avec un admirable cran, elle était venue s’installer tout près du camp dans l’intention de me faire évader.

La chose n’était pas aussi facile qu’elle pouvait en avoir l’air. Il fallut beaucoup de patience et de diplomatie pour gagner la confiance de certains gardiens du camp et, grâce à leur complicité, obtenir des papiers fort en règle qui faisaient de moi un homme libre.

Je partis alors dans le Midi pour m’installer dans la propriété de mon oncle, Claude Renoir, « les Collettes », qui est celle de mon grand-père le peintre.

C’est là que naquit mon fils.

(A suivre)

CLAUDE RENOIR Jr

*

Souvenirs d’un opérateur, Claude Renoir

“ ENFIN CHEF DERRIÈRE UNE CAMÉRA ”

paru dans Cinévie du 03 décembre 1946

paru dans Cinévie du 03 décembre 1946

paru dans Cinévie du 03 décembre 1946

L’activité en zone sud était assez réduite. Il existait à Nice le centre des jeunes du cinéma qui produisait des documentaires, documentaires qui n’avaient, quoi qu’on ait pu en dire, aucune intention de propagande, mais qui étaient très objectifs comme par exemple « Le Mont des Oiseaux » auquel j’ai collaboré et qui retrace la vie des grands blessés de guerre dans une maison de rééducation physique.

Jacques Becker réalisait alors à Paris « Goupi mains rouges ». Il me proposa de venir le rejoindre comme chef opérateur pour ce film. Mais les difficultés de passage étaient grandes. C’était en 1942 et il me fallut attendre jusqu’en 1943 pour pouvoir revenir à Paris.

C’est à ce moment que Roland Tual me donna ma vraie chance comme chef opérateur dans « Bonsoir mesdames, bonsoir messieurs » qui fut tourné entièrement en studio et dont la photographie ne me cause aucune fierté. Ce film dont je désavouerai volontiers la part qui me revient, devait tout de même être un point de départ puisqu’il allait définitivement m’installer comme chef derrière la caméra.

« Jéricho » meilleur souvenir de ma courte carrière

C’est en cette qualité que j’abordai « L’aventure est au coin de la rue » avec (Jacques)Daniel-Norman.

Cependant, la guerre pesait lourdement sur le cinéma français. Des difficultés sans nombre l’assaillaient : manque de pellicule, restrictions de lumière, alertes pendant lesquelles il fallait cesser le travail.

Un peu dégoûté, je retournai dans le Midi.

Puis ce fut le débarquement.

Je revins à Paris en août et m’engageai au Service cinématographique de l’armée comme correspondant de guerre avec cette fois des prérogatives analogues à celles que confère le grade d’officier et je fis, à ce titre, la campagne des Vosges d’octobre à décembre 1944, avec de Lattre de Tassigny.

Je n’avais jamais eu, en tant qu’opérateur, de contact avec la guerre sur terre. Je m’aperçus rapidement que pour en ramener de bons documents on courait des risques beaucoup plus grands que pour la guerre sur mer et que d’autre part, la pellicule traduisait généralement fort mal ce qu’on filmait en risquant parfois sa vie.

Comme dans la marine, je fis donc souvent de la reconstitution. Et je vous assure qu’il est infiniment plus intéressant pour les archives de conserver la photographie d’un tank qu’on rencontre abandonné sur le terrain et auquel on met volontairement le feu que celle prise, toujours trop vite et souvent sous un très mauvais angle, d’un autre tank flambant du fait des opérations militaires.

Je quittai l’Allemagne en janvier 1945 pour venir tourner avec Calef « L’extravagante mission ». film pour lequel nous disposions de très petits moyens.

Ce fut le début de ma collaboration avec Calef avec lequel je devais ensuite faire « Jéricho » qui me laisse peut-être le meilleur souvenir dans ma courte carrière de chef opérateur.

Il y avait dans ce film des scènes d’aviation avec un Mosquito de la R.A.F. J’avais à réaliser des prises à bord avec mon second, Jean Mousselle et comme il n’y a dans ces appareils très petits que deux places, j’occupais celle de l’observateur.

Nous tournions près de Cambrai, au mois de novembre. Voler ainsi par un temps gris à une vitesse de 600 km à l’heure est une impression qu’on n’oublie pas et je vous assure qu’on a beau ne pas avoir peur, on a tout de même le cœur et l’estomac un peu serrés !

L’exiguïté du Mosquito rendant difficile le maniement de mon appareil de prises de vue, j’avais au cours d’un vol, mis sous mes pieds le parachute qui naturellement m’accompagnait. Voulant le déplacer parce qu’il me gênait, je l’avais pris par une poignée. Malheureusement c’était celle sur laquelle il faut tirer pour que le parachute s’ouvre et dans le mouvement que j’avais fait, j’avais libéré partiellement celui-ci ce qui fait que nous étions empêtrés dans un enchevêtrement de ficelles et que le pilote était furieux. Comme il ne parlait qu’anglais et que je comprends mal cette langue, les explications étaient difficiles.

La descente ce jour-là me procura un certain soulagement.

Des cintres de l’opéra au port militaire de Marseille !

Avant « Jéricho », j’ai tourné avec Bernard-Roland « Le couple idéal ».

Nous étions toute une équipe pleine d’entrain à laquelle Raymond Rouleau, qui devait finalement diriger les prises de vue, communiquait sa bonne humeur.

Ce film se passait à l’Opéra et les scènes tournées tout en haut des cintres n’étaient nullement truquées. Les artistes allaient avec sous leurs pieds un vide de la hauteur de la salle.

Je n’ai jamais moins regretté d’avoir été un jour, champion de gymnastique…

Ceci dit tout à fait en passant, je veux vous compter une histoire qui m’est arrivée au camp de Galas, près de Marseille.

J’accompagnais Marc Maurette qui réalisait un documentaire sur ce camp où les troupes américaines attendaient de regagner leur pays. Ce film était réalisé pour l’Amérique et ne devait pas être projeté en France.

Nous voulions filmer l’embarquement et nous avions déjà tourné des scènes intéressantes, mais nous tenions à voir le départ du paquebot.

Personne ne sachant nous dire à quelle heure aurait lieu ce départ, nous étions allés nous renseigner au bureau maritime.

En attendant que le renseignement nous fût donné, j’avais longuement regardé une carte pendue au mur représentant le port de Marseille et ses différents quais. A cette carte étaient fixés par deux pointes des petits bateaux de bois portant sur leur coque le nom de ceux qui se trouvaient amarrés au port et donnant, de cette manière, la position exacte de ces bateaux.

J’avais pris ainsi notre paquebot américain.

Tu vas le casser ! me dit Maurette.

J’ai en effet la réputation, méritée du reste, de démolir tout ce que je touche pour m’amuser, que ce soit un stylo, une montre ou… un bateau.

Le petit bateau de bois ne devait pas échapper à la règle et en voulant le replacer, une des pointes tomba et, au lieu de demeurer fixer à la carte au long du quai, il pivota sur lui-même et vint se placer en travers.

L’employé préposé au bureau se fâcha, le remit comme il devait être et nous donna le renseignement que nous désirions sur l’heure du départ. C’était à trois heures. Entre temps, un vent violent s’était élevé. Impossible pour le paquebot de décoller du quai. Il fallut qu’un remorqueur vint avec un câble pour aider le départ. Mais le vent était placé de telle sorte qu’il empêchait toute manœuvre, si bien que le câble cassa et que le paquebot tournant sur lui même, vint se placer exactement dans la position du petit bateau de bois sur la carte…

Je n’ai aucune superstition. Mais j’aime à raconter cette histoire parce qu’il y a tout de même parfois des coïncidences curieuses qui font rêver.

paru dans Cinévie du 03 décembre 1946

paru dans Cinévie du 03 décembre 1946

A 35 ans, je deviendrai metteur en scène !

J’avais connu à Nice au Centre des Jeunes, (René) Clément. Avec lui, je viens de réaliser « Le Père Tranquille » où joue Noël-Noël.

Je dois avouer que ce film ne m’a pas intéressé. Il a été présenté au Festival de Cannes et j’en suis un peu gêné comme opérateur car c’est pour moi une des moins bonnes choses que j’ai faites.

Après « Les Chouans », tourné avec Calef, je finis de tourner mon quatrième film avec lui, « La maison sous la mer » où Viviane Romance a un rôle complètement dépouillé. C’est un film peu dialogué, avec des séquences presque entièrement muettes. Viviane qui est une femme de mineur n’y porte pas de belles toilettes et est à peine maquillée et je dois dire qu’il est difficile pour un opérateur de rendre l’effet cherché sans amoindrir la beauté des traits de l’artiste. C’est une sorte de gageure à laquelle il faut pourtant trouver une solution.

Avec « La maison sous la mer », je finis de tourner mon quatrième film avec Henri Calef.

En dehors de l’amitié que j’ai pour Calef, je lui dois énormément, car il a pu obtenir ce que je cherchais depuis si longtemps : une équipe.

En effet dans ces quatre films il a pu réunir chaque fois autour de lui les mêmes techniciens : régisseurs, accessoiristes, maquilleurs et opérateurs, naturellement.

Grâce à la connaissance que nous avons maintenant les uns des autres, il nous a été possible d’améliorer notre travail personnel et d’éviter cette période d’adaptation toujours pénible et qui existe dans tout film commençant lorsque les techniciens ne se connaissent pas.

De plus, tous les membres de cette équipe sont plus que sympathiques et une grande camaraderie nous lie permettant ainsi au travail de s’effectuer dans une atmosphère très agréable.

Que demander de plus sinon que les projets que nous avons ensemble puissent se réaliser ? Peut-être aurons-nous, un jour, notre matériel, nos studios et serons-nous aussi nos propres producteurs. Ceci est la solution vers laquelle doit tendre le cinéma français : travailler pour nous et non pour les exploitants ou les intermédiaires. A ce moment-là, nos films coûteront moins cher et nous rapporteront davantage.

Pour moi je me suis fixé au départ une sorte de programme et j’ai décidé que je serais opérateur de trente à trente-cinq ans et ensuite metteur en scène.

Que réaliserai-je ? Je ne sais pas, mais, à coup sûr, pas de comédie. J’aime les films forts, avec un sujet solide, les études de milieux sociaux. J’aime surtout que ce soit l’image qui parle et non les acteurs qui bavardent dans du mauvais théâtre. Là-dessus, je crois avoir des idées très nettes et j’espère que je pourrai réaliser des films tels que je les conçois.

Mettrai-je en scène mon père ? Qui sait ? Et ce serait un juste hommage à rendre à l’artiste et au père.

CLAUDE RENOIR jr

FIN

paru dans Cinévie du 03 décembre 1946

paru dans Cinévie du 03 décembre 1946

 

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

La notice biographique de Claude Renoir sur le site Ciné-Ressources.

 

Claude Renoir sur le tournage des Tricheurs de Marcel Carné (1958)

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Claude Renoir évoque Audrey Hepburn en 1974.

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Extraits du film Les Derniers Aventuriers de Lewis Gilbert (1970), sur lequel Claude Renoir était directeur de la photographie, illustrant la règle des tiers en composition picturale.

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Bande-Annonce d’Une Partie de Campagne de Jean Renoir (1936).

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Extrait de La Maison sous la mer d’Henri Calef (1946).

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La scène du début de La Bête Humaine de Jean Renoir (1938).

Le documentaire sur le fils de Claude Renoir, également directeur de la photographie : « JACQUES RENOIR : HOMME D’IMAGES » réalisé par l’ESRA Côte d’Azur.

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