LES ÉTOILES FILANTES DU CIEL D’HOLLYWOOD (part2) par Nino Frank (Excelsior 1937)


Il y a un mois, nous avons publié la première partie de la série d’enquête du journaliste, scénariste, dialoguiste Nino Frank, qu’il publia en 7 parties dans le quotidien Excelsior l’été 1937 : LES ÉTOILES FILANTES DU CIEL D’HOLLYWOOD (part1).

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Sous le titre « Les Etoiles filantes du ciel d’Hollywood« , Nino Frank évoque aux lecteurs les gloires passées de mode à Hollywood, alors que le cinéma n’a pas 40 ans.

Vous trouverez sur cette page les trois derniers articles de Nino Frank :

1 – Du grand amour au sex-appeal.

2 – Ceux qui faisaient rire.

3 – Scandales et morts violentes.

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L’occasion de se souvenir de ces artistes dont la carrière fut courte, dont nous avons entendus parlé dans le meilleur des cas, voire qui sont complètement oubliés : Clara Bow, Louise Brooks, Bebe Daniels, Harry Langdon, Fatty, Mabel Normand, Raymond Griffith, Lya de Putti, etc.

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Bonne lecture !

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LES ÉTOILES FILANTES DU CIEL D’HOLLYWOOD – part 5

Une enquête de NINO FRANK dans ce monde d’éphémères

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Après la vamp, voici venir la seconde « invention » du ciné

LE GRAND AMOUR NE FAISANT PLUS RECETTE, LA CALIFORNIE LANCE SUR LE MARCHÉ UN PRODUIT INEDIT : LE SEX-APPEAL

C’est une révolution qui va s’ensuivre dans le recrutement du personnel féminin

paru dans Excelsior du 17 août 1937

paru dans Excelsior du 17 août 1937

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Le cinéma américain lança le « sex appeal » aux environs de 1925, parce que le grand amour, inventé peu après l’armistice, ne faisait plus suffisamment d’argent.

Aucune forme de spectacle n’a jamais évolué aussi vite que l’art des images mouvantes. Les producteurs d’Hollywood, grands maîtres de cet art, ne l’ont jamais considéré que du point de vue strictement commercial.

Fidèles au principe américain qu’une affaire qui ne produit pas des bénéfices de plus en plus grands n’est pas une affaire intéressante, ils firent du cinéma cet art au perpétuel et rapide devenir, qui, d’une année à l’autre, devait changer de face et de faces, et paraître toujours neuf aux yeux éblouis des spectateurs.

La vamp avait été la première grande invention du cinéma ; le « sex-appeal » en sera la seconde.

Mack Sennett et Cecil B. de Mille avaient découvert, dès les temps héroïques, la puissante valeur suggestive, si apparentée au dynamisme des images mouvantes, des charmes physiques de la femme. On se souvient de Bathing girls, cette troupe de beautés en costume de bain, que Mack Sennett faisait intervenir dans la plupart de ses films comiques, autour des Zigoto, des Malec, des Frigo. Cecil B. de Mille, à son tour, introduisit la figuration à déshabillés suggestifs, les jupes très courtes et certaines attitudes langoureuses, dans ses grandes bandes dramatiques, pour en épicer la sauce.

Désormais — toute question de talent mise à part — on exigea des débutantes non seulement qu’elles fussent jolies, mais encore qu’elles eussent du « sex-appeal » : qu’elles eussent « ça », comme devait le définir avec le plus expressif des laconismes le titre d’un film de Clara Bow.

paru dans Excelsior du 17 août 1937

le « sex-appeal » de CLARA Bow.

NAISSANCE DU TSAR DU CINEMA

Or, Hollywood n’était déjà plus la ville libre et joyeuse des débuts du cinéma. Déjà, le puritanisme s’était déchaîné contre la vie laborieuse d’Hollywood. Vers 1922, après quelques scandales —Fatty, Mabel Normand — la grande offensive de la morale officielle avait abouti à la création d’un organisme particulier, émanation de la Ligue des producteurs, qui fut chargé de veiller à la bonne tenue du cinéma californien ; ainsi débuta le règne de Will B. Hays, qu’on allait surnommer le « tsar du cinéma ». En principe, Will B. Hays ne devait s’occuper que des scénarios des films, mais en pratique il se préoccupa également de l’ordre moral qu’on entendait faire régner à Hollywood ; les « listes noires » commencèrent à circuler, qui empêcheraient désormais de retrouver du travail les acteurs ou metteurs en scène qui avaient mécontenté, pour une raison ou l’autre, l’opinion publique.

Qu’allait dire Will B. Hays du sex-appeal ?

Il le prit très bien : c’était une affaire commerciale au premier titre. On admit même que les reines du sex-appeal fussent obligées, dans la vie, de se conduire apparemment en vierges folles, car cela faisait partie de leur publicité. Mais on laissait entendre que les préférences des censeurs allaient tout de même aux vierges sages…

Bref, on leur demandait de marcher sur la corde raide et de ne pas tomber !

La plupart tombèrent. Ainsi vit-on disparaître la magnifique Estelle Taylor, mariée à l’ancien champion de boxe Jack Dempsey, et qui avait divorcé, pour son grand dommage ; puis Edna Purviance, la plus délicieuse des partenaires qu’ait jamais eues Charlie Chaplin, et qui vint tourner Education de prince en France, et encore Louise Brooks et Clara Bow.

Louise Brooks avait été danseuse chez Ziegfield, puis au Café de Paris à Londres. Mariée au metteur en scène Eddie Sutherland, elle débuta au cinéma vers 1925. On la vit dans la Venus américaine, dans les Mendiants de la vie, dans l’Assassinat du canari, puis surtout dans A girl in every port. Ce film en fit l’une des reines du sex-appeal : on l’appela désormais « la plus fameuse des girls ».

Qu’elle était jolie et séduisante ! Sa frange de cheveux noirs, son long regard sombre et chaleureux, ce sourire enfantin pour lequel on se serait damné… Elle paraissait promise aux succès les plus remarquables.

Or, Louise Brooks aimait beaucoup rire. Divorcée, elle affichait un beau mépris pour le cinéma et déclarait qu’elle n’allait jamais se voir l’écran. Elle se moquait de la vie austère d’Hollywood, et traitait par-dessous la jambe les avertissements qu’elle recevait.

paru dans Excelsior du 17 août 1937

LOUISE BROOKS, « la plus fameuse des girls ».

UNE FEMME « QUELCONQUE »

Un jour, elle ne trouva plus d’engagement à Hollywood et s’en vint en Europe : elle tourna en France Prix de beauté ; en Allemagne, les Trois pages d’un journal, de G. W. Pabst. Le film parlant l’obligea à retourner en Amérique, Elle n’avait pas trente ans, était plus jolie que jamais, mais les studios californiens ne voulaient plus d’elle. En 1931, les journaux américains parlèrent des ennuis qu’elle avait avec ses créanciers…

Deux ans après, Louise Brooks se mariait à Chicago, et, aujourd’hui, elle n’est plus qu’une femme quelconque qui passe dans la rue, et dont personne ne croirait que les foules du monde entier l’ont adorée.

Et Clara Bow, qui n’a que trente-deux ans et qu’Hollywood a déjà oubliée ! Dactylo, prix de beauté, à dix-sept ans un producteur lui signe, personnellement, un contrat de cinq ans, puis la lance au cinéma. Pendant ces cinq ans, Clara Bow aura de plus en plus de succès, mais continuera à toucher le petit salaire que lui garantit son contrat… Mais elle est si belle et jeune.

Cheveux roux, Hula, Les ailes, on la met à toutes les sauces, avec une prédilection marquée pour la marine dont elle est devenue la « sweetheart », et le jour où elle tourne It (Ça), on constate que, décidément le sex-appeal, c’est Clara Bow. Ses cheveux, son visage rond, ses fossettes, ses clignements d’yeux, cette merveilleuse saveur de chair jeune et parfumée qu’elle avait, même à l’écran, joints à son étonnante vitalité, lui assurèrent un succès prodigieux. Elle produisait tant d’argent qu’on passait sur ses frasques, dont les journaux publiaient d’abondants comptes rendus.

POTINS ET PROCES

L’un de ses amis, Robert Savage, s’ouvre les veines et fait couler son sang sur une photo de Clara. Le metteur en scène, Victor Fleming, proteste par la voie de la presse et déclare que Clara Bow doit se marier avec lui. L’acteur Gilbert Roland inflige un démenti au metteur en scène et affirme que Clara ne se mariera qu’avec lui. Lupe Velez s’érige en rivale de Clara Bow, car elle ne veut pas que Gary Cooper soit à celle-ci.
On publie pendant deux ans que Clara va se marier avec un médecin de Dallas, puis on raconte qu’Harry Richman, le chanteur de Broadway, devenu, l’année dernière, aviateur transatlantique, lui avait donné une auto comme cadeau de fiançailles…

Cela, ce n’était que des potins. Ils devinrent la matière fort sérieuse du scandaleux procès que Clara Bow fut obligée de faire à sa secrétaire Daisy de Voe, en 1931. Cette intéressante personne se révéla un maître-chanteur des plus aguerris : elle fut condamnée, mais Clara Bow était ruinée.

On annule son contrat. Malade, elle se retire dans le ranch de Rex Bell, avec qui elle venait de se marier. Quelque temps après, on lui fait tourner deux films. Elle est plus splendide, plus vive que jamais… Mais, décidément, on ne veut plus, d’elle. Et elle hait le cinéma. Elle disparaît…

Sa carrière triomphale a duré moins de sept ans.

paru dans Excelsior du 17 août 1937

BÉBÉ DANIELS, lorsqu’elle avait les cheveux noirs.

Et les vierges sages ?

Il y en a une qui est, à Hollywood, un exemple extraordinaire de durée : c’est Bebe Daniels. Née en 1901, elle a sept ans quand elle commence à jouer au cinéma. Depuis vingt-neuf ans, Bebe Daniels tourne des films et ne se trouve jamais à court d’engagements.

Pourquoi ? La chance a voulu qu’elle n’ait jamais été mise trop en vedette. Belle, sportive, terriblement jeune, les journaux à potins n’ont jamais eu à s’occuper d’elle, sauf au temps très ancien où elle était la partenaire et la fiancée d’Harold Lloyd, entre 1914 et 1918.
De même que le petit capital de sa renommée, Bebe a su fort bien administrer ses gains. Elle est, aujourd’hui, l’une des grandes propriétaires d’Hollywood. Belle, conformiste et sérieuse, la 322 escadrille de combat l’a nommée colonel honoraire…

En costume de bain chez Mack Sennett, en robe soyeuse, face à Valentino, dans Monsieur Beaucaire, chantant dans Senorità ou Dixiana, nageant avec Douglas Fairbanks dans Reaching for the Moon, Bebe Daniels a prouvé, comme Joan Crawford ; que le sex-appeal bien conduit peut triompher de la « loi de sept ans ». Mais les exceptions n’ont jamais démenti les règles…

NINO FRANK

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LES ÉTOILES FILANTES DU CIEL D’HOLLYWOOD – part 6

Une enquête de NINO FRANK dans ce monde d’éphémères

Celui qui faisait rire et ne riait jamais…

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POURQUOI LE DESTIN DES AMUSEURS EST-IL ENCORE PLUS INCERTAIN QUE CELUI DES JEUNES PREMIERS OU CELUI DES « DRAMATIQUES » ?

QUAND ON A FIGURÉ SUR LA « LISTE NOIRE » ON NE PEUT PLUS QUE VIVOTER

paru dans Excelsior du 18 août 1937

paru dans Excelsior du 18 août 1937

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QUE SONT DEVENUS les comiques de jadis, ces extraordinaires bouffons de l’écran, que nous retrouvions à chaque spectacle, et que nous ne connaissions, pour la plupart, que par d’étranges sobriquets : Zigoto, Malec, Frigo, Lui ?

C’est chez Mack Sennett qu’ils avaient fait leurs débuts, aux temps héroïques du cinéma, bien avant la guerre. Mack Sennett a été, avec D. W. Griffith, le plus grand découvreur de stars qu’on ait connu. Et, toujours comme Griffith, aujourd’hui, c’est un homme qui ne parvient pas à trouver du travail dans les studios californiens…

Charlie Chaplin avait commencé sa carrière chez lui. Son extraordinaire réussite a été favorisée par les circonstances, il faut le dire. Comme me le déclarait René Clair, Charlie Chaplin a eu deux grandes chances : il a eu du génie, et il en a eu au moment où ce génie pouvait s’exprimer sans trop de difficultés.

Cela n’a pas empêché Chaplin de rencontrer des obstacles de toute sorte sur son chemin car les producteurs d’Hollywood et les zélateurs de la morale puritaine ne lui pardonnaient pas son succès continuel et son indépendance. Maintenant, Chaplin est hors de danger : il est déjà son propre monument.

Avaient également réussi : Harold Lloyd — l’acteur qui, pendant longtemps, surclassa tous ses collègues, Chaplin et Garbo compris, par l’importance de ses recettes — et Mary Dressler qui, au moment opportun, avait renoncé au comique pour le drame. C’est chez Mack Sennett aussi qu’avaient pris leur essor Bebe Daniels et Gloria Swanson, qui devaient finir bien, Fatty et Mabel Normand, qui devaient finir mal. Mais les autres ?

LE RIRE N’EST PAS INVINCIBLE

Larry Semon (Zigoto) est mort avant sa déchéance : la dernière fois qu’on le vit à l’écran ce fut dans Les nuits de Chicago, où il n était déjà plus qu’un personnage fort secondaire. Ben Turpin, l’homme au strabisme extravagant, reparaît de temps à autre dans un film, et il réussit encore à faire rire. On annonce qu’All Saint-John revient à l ‘écran, dans une bande consacrée aux nouvelles vedettes de la radio… Et le bon vieux Chester Conklin nous fait encore souvent la surprise de surgir d’un coin de l’écran, avec ses lunettes de travers, ses rares cheveux en désordre, son pantalon mal arrimé : la dernière fois qu on l’a vu c’était dans Les Temps modernes.

Il y a eu d’autres destins plus singuliers, plus amers.

paru dans Excelsior du 18 août 1937

HARRY LANGDON

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On se souvient d’Harry Langdon peut-être : son comique n’était pas aussi poussé que celui de ses camarades, mais il mettait dans ses films une fantaisie, une douceur, une humanité qui en faisaient des ouvrages de qualité. Ce pierrot en complet veston, avec ses joues rondes et son regard brillant, on crut à un moment donné qu’il pourrait rivaliser avec Charlot : Papa d’un jour, L’athlète incomplet ; d’autres bandes avaient connu le succès.

Harry Langdon s’était aperçu qu’un acteur, surtout comique, qui veut réussir de façon durable au cinéma, doit s échapper des mains des producteurs, devenir son propre maître… Il essaya… et ne réussit pas, car il était l’homme le plus brouillon du monde. Il faut ajouter que l’alcool et Wall Street s’en étaient mêlés. Pauvre et seul, ne trouvant plus d’engagements à Hollywood, Harry Langdon s’en alla débuter au music-hall.

LISTE NOIRE

Il a dû faire amende honorable. On l’a revu, il y a un bon moment, dans See America Thirst, avec le long Slim Summerville : Harry y était désopilant. Pourquoi ne l’a-t-on pas laissé continuer ? Pourquoi n’est-il pas aussi actif et célèbre que Laurel et Hardy ou les frères Marx ? Mystères d’Hollywood. Quand on a été sur la « liste noire », on ne pourra plus que vivoter…

C est le cas de Buster Keaton, qui a pourtant été, pendant sept ou huit ans, le seul rival sérieux de Charlie Chaplin. Enfant, il était déjà célèbre : au music-hall, il était le membre le plus important du trio Keaton, acrobates humoristiques. En 1917, il débute au cinéma sous la direction du gros Fatty, à 40 dollars par semaine. Il vient faire la guerre en France, s’y distingue, recommence à jouer après l’armistice et, vers 1922, on oublie son sobriquet pour ne plus le nommer que par son nom : il est « arrivé ».

Le Buster Keaton des Lois de l’hospitalité (Our Hospitality), de La croisière du « Navigator » (The Navigator, des Fiancés en folie (Seven Chances) appartient à l’histoire du cinéma. Cet homme ne riait jamais et acceptait les catastrophes les plus biscornues avec une dignité et un flegme tout britanniques. On lui fabriquait d’excellents scénarios, et son équipe de gagmen — il était lui-même le plus actif d’entre eux — renouvelait les stocks de gags d ‘Hollywood. Lunaire et poétique, quand le « parlant » vient, on lui signe un contrat mirifique — car sa voix sépulcrale ne le desservira nullement — et son mariage avec Nathalie Talmadge l’introduit dans l’aristocratie d’Hollywood.

paru dans Excelsior du 18 août 1937

WILLIAM HAINES (à gauche) ET BUSTER KEATON, PORTÉS PAR LE METTEUR EN SCÈNE EDWARD SEDGWICK.

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LE SECRET DE BUSTER KEATON

Or, Buster Keaton avait son secret : il ne riait jamais parce qu’il n’avait pas envie de rire, et il n’avait pas envie de rire parce qu’il était triste. D’année en année, il le devenait davantage, et il commençait à mettre dans sa vie les excentricités qui avaient fait le succès de ses films. Il en vint à ne plus se préoccuper des scénarios qu’on lui faisait tourner, car il était faible, et on en profita, sans malveillance, pour le transformer en pitre vulgaire. L’alcool fit le reste…

Buster Keaton s’enfuit en avion avec ses enfants, se marie au Mexique avec une infirmière, revient et tempête. On lui conseille le repos. Il dépense à tort et à travers. Le divorce est prononcé à ses torts, et il est condamné à verser à Nathalie Talmadge des sommes qu’il n’a pas, qu’il n’aura jamais plus. Il s’en vient en Europe, essaie de travailler à Londres, tourne le Roi des Champs-Elysées à Paris : les huissiers ne le laissent pas en paix. Et, à son retour en Amérique, c’est une « clinique pour maladies nerveuses » qui l’héberge pendant un an.

Buster Keaton n’est plus malade. Une petite firme lui fait interpréter, de temps à autre, de courts films absolument dépourvus d’intérêt. Buster n’est plus qu’un fantôme qui se survit. Les huissiers ne lui fausseront plus compagnie. Et personne ne prononce plus son nom à Hollywood…

Le rire est le propre de l’homme, c’est entendu, mais il semble qu’il vaille mieux, à tout prendre, le faire simplement sourire. Le destin de la plupart des comiques de jadis n’a pas été gai ; les acteurs dont la bonne humeur était plus tempérée ont réussi mieux. On ne parle plus d’eux mais ils ne le regrettent guère.

paru dans Excelsior du 18 août 1937

LE PLUS BEAU « TOP-HAT » D’AMÉRIQUE, RAYMOND GRIFFITH.

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RAYMOND LE SAGE

Raymond Griffith a fait du cinéma depuis 1914. Après avoir travaillé pendant quatre ans chez Mack Sennett, il atténua son comique et devint le Max Linder d’Hollywood. Portant à merveille l’habit et le haut de forme, souriant et animé, il promena sa petite moustache de film en film : Raymond, fils de roi, le Mystérieux Raymond ; d’autres de ses ouvrages furent accueillis avec faveur. Mais Raymond était sage : il songea à la retraite bien avant que ses producteurs le fissent.

Aujourd’hui, il est producteur et producteur important à son tour, il fait et défait les gloires. The Bowery, Moulin Rouge, Barnum, Cellini, Folies-Bergère, La maison des Rotschild, sont des films de sa production. Et s’il endosse encore son habit. c’est pour présider des banquets.

paru dans Excelsior du 18 août 1937

GLENN TRYON, AU TEMPS OU IL ÉTAIT ENCORE ACTEUR COMIQUE.

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Glenn Tryon, le charmant jeune premier de Solitude, l’extravagant casse-cou de Plus fort que Lindbergh, en a fait autant. Écrivain avant de débuter au cinéma, il a tourné des films de 1925 à 1932, pour en revenir ensuite à son métier d’autrefois. Scénariste dialoguiste, en 1935 il aborde la mise en scène avec Kick off. Et il ne lui déplaît guère de n’être plus une star…

Autre disparu, William Haines. Il tenait, autrefois, les rôles de jeune premier excentrique, qu’illustrent aujourd’hui William Powell, Robert Montgomery et Franchot Tone. Il faisait encore ses études à l’Académie militaire, quand un scout d’une firme de cinéma l’arrêta dans la rue pour lui demander s’il voulait tourner des films. Il gagne un concours cinématographique de « nouveaux visages » et en 1923 il débute avec succès à l’écran. En 1929, William Haines tourne encore sept films, l’année suivante deux seulement et, en 1931, un…

Mais William Haines ne s’en préoccupe guère ; depuis le « parlant », prudemment, il a adopté un nouveau métier ; il est décorateur. Et ses amitiés, sa gentillesse en ont fait peu à peu le décorateur à la mode : c’est à lui que les stars s’adressent pour veiller à l’installation de leur maison. Disparu du cinéma, William Haines renaît de ses cendres, en marge du cinéma….

NINO FRANK

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LES ÉTOILES FILANTES DU CIEL D’HOLLYWOOD – part 7

Une enquête de NINO FRANK dans ce monde d’éphémères

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Rêvez, jeunes filles platinées… Rêvez, jeunes hommes séducteurs…

MAIS N’EN LISEZ PAS MOINS CE CHAPITRE VÉRIDIQUE, CONSACRÉ, EN FIN DE SÉRIE, AU SCANDALE ET A LA MORT VIOLENTE

Et les suicides !… N’oubliez pas qu’Hollywood en détient le record et que la neurasthénie y fleurit.

Conclusion de l’enquête de NINO FRANK sur ce monde d’éphémères

paru dans Excelsior du 19 août 1937

paru dans Excelsior du 19 août 1937

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C’EST EN 1921 qu’Hollywood a cessé d’être une ville gaie où traînait encore l’esprit joyeux des pionniers et où il faisait bon vivre dans le plus magnifique climat du monde.

La ruée vers l’or, la nouvelle invasion de la Californie avait eu lieu : les pépites flamboyantes d’un siècle avant étaient remplacées par des noms inscrits, en lettres de feu aux portes des cinémas. Il n’en fallait pas moins veiller jalousement sur la tranquillité du pays. La morale officielle s’installa à Hollywood, et même temps que la stricte prohibition, et la ville du cinéma devint le cruel paradis qu’elle est toujours — où règnent les agents de publicité, les ligues pour la morale et, dans les coulisses, ces nouvelles Parques que sont les producteurs.

Les scandales qui tronquèrent brutalement la carrière de deux acteurs se trouvent à l’origine de cette offensive victorieuse de la morale. Les victimes en furent Fatty et Mabel Normand — encore des comiques. Décidément, le sort, à Hollywood, s’acharne contre ceux qui font rire…

Le gros Roscoe Derbuckle, pesait 90 kilos à dix ans : il promettait. Mais il mit longtemps à trouver son chemin. Laveur de vaisselle, concierge, il avait exercé un certain nombre d’autres métiers avant d’échouer à Hollywood, où le cinéma commençait à faire fortune. En 1915, Roscoe trouva du travail dans la ville des films : d’abord metteur en scène et producteur (Buster Keaton a débuté sous sa direction), on finit par découvrir que sa corpulence pourrait s’illustrer à l’écran.
Ainsi naquit Fatty.

Ce pitre ventru ne manquait nullement de finesse et il se signala vite à l’attention des spectateurs par une sorte de cocasserie assez amère, qui donnait à ses ouvrages, une valeur sentimentale. On s’habitua à attacher aux films de Fatty presque la même importance qu’à ceux de Chaplin ou de Buster Keaton. Et tous les enfants agile, à qui arrivaient les malheurs les plus comiques et qui ne perdait jamais confiance en son étoile.

paru dans Excelsior du 19 août 1937

FATTY, AU TEMPS DE SES SUCCÈS.

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HISTOIRE DU TENDRE FATTY

Fatty se trouvait, en 1920, à l’apogée de sa carrière, quand eut lieu le fait divers dont l’Amérique entière allait parler pendant longtemps. Le célèbre comique offrait à San Francisco une petite party dans l’appartement qu’il habitait à l’hôtel : comme toujours en ces années de prohibition, on y fit une effroyable consommation d’alcools variés.

On a donné plusieurs versions de l’accident qui mit un terme à cette petite orgie ; celle que les tribunaux retinrent est la suivante : Virginia Rappe, une girl que Fatty avait invitée, poursuivie par le gros bonhomme qui voulait l’embrasser, alla se réfugier en riant dans la salle de bains ; Fatty l’y suivi ; ils étaient complètement ivres, l’un et l’autre ; en revenant maladroitement à la charge, l’acteur trébuche, entraîne Virginia Rappe dans sa chute, tombe de tout son poids sur elle, et quand il parvient à se relever, il s’aperçoit que la girl est morte. (La réalité est différente, cf la page wikipedia. ndlr)

Accusé de meurtre, Fatty est acquitté en 1922. Mais il est obligé de quitter la Californie et de se retirer dans une province lointaine, sous un faux nom. Ses films, sans exception, furent envoyés au rebut. En France même, pendant trois ans, on ne put montrer aucune œuvre de Fatty, si grande était l’hostilité du public.

Fatty était un tendre : il a été marié quatre fois, dont deux fois après son procès et malgré son dénuement. En outre, des amis lui étaient restés fidèles, à Hollywood. Sa tournée en Europe n’ayant pas donné de résultats appréciables, il retourna en Californie pour y mettre en scène des films comiques, sous le pseudonyme de William Goodrich ; en 1929, il ouvrit un cabaret, et Al Jolson vint y chanter, le soir de l’inauguration, par amitié pour Fatty ; enfin, en 1931, une firme d’Hollywood l’engage et il interprète un film.

Dix années ont passé : il y a prescription. Mais Fatty n’est plus drôle…

Deux ans après, il meurt d’une embolie ; pauvre et seul.

paru dans Excelsior du 19 août 1937

MABEL NORMAND.

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RIRE ET LARMES

Après avoir été la partenaire du comique obèse dans Miss Fatty, Mabel Normand parut dans plusieurs films aux côtés de Charlot, en particulier dans Charlot et Lolotte (Tillie’s Punctured Romance), qu’interprétait également Marie Dressler.
Etoile chez Mack Sennett dès 1913, jolie et cocasse, l’ancien modèle qu’était Mabel Normand réussissait la gageure de séduire les spectateurs en les faisant rire. Mickey, Suzanne, Rêve de seize ans, Mally 0′ — que de bandes charmantes dont Mabel était la vive héroïne…

Mais les larmes n’étaient pas loin. En 1922, une nuit, le producteur William Desmond Taylor est trouve assassiné dans son appartement. Mabel Normand, la dernière, a vu Taylor vivant… Soupçonnée, interrogée, traquée par les journalistes (ainsi que Mary Miles Minter, la première star blonde, qui dut quitter également le cinéma et qui vit à présent à Paris), Mabel put prouver qu’elle avait quitté le domicile de Taylor une heure avant le crime. Mais tous ses contrats furent rompus.

Mabel retourna à Hollywood. Espérait-elle recommencer, un jour, à faire du cinéma ? On dit qu’elle reprenait goût à la vie. Soudain, nouveau scandale : en 1926, le millionnaire M. Courtland Dines est blessé à bord de son yacht par un serviteur — un serviteur qui était, paraît-il, tout dévoué à Mabel Normand. Or, Mabel se trouvait à bord du yacht, ainsi d’ailleurs qu’Edna Purviance, qui fut également compromise.
Mabel Normand n’eut plus la force de lutter contre son destin : en 1927, tuberculeuse, elle allait chercher refuge au sanatorium de Monrovia ; trois ans après, elle s’y éteignait doucement. Personne n’a jamais loué, depuis, sa maison de la rue Alvarado ; on la dit hantée…

paru dans Excelsior du 19 août 1937

LYA DE PUTTI.

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QUAND RODENT LE SCANDALE ET LA MORT

Il y eut le scandale qui condamna la belle Barbara La Marr à l’oubli et à une mort sans gloire ; il y eut la fin de la carrière cinématographique de Lya de Putti, si brillamment commencée en Europe avec Variétés, et dont Hollywood avait refusé de comprendre le douloureux désespoir, pour ne voir en elle qu’une vulgaire noceuse : en 1931, Lya de Putti mourait dans un sanatorium, comme Mabel Normand — et on a dit que sa mort ressemblait fort à un suicide ; il y eut encore le suicide de Paul Bern, producteur fortuné qui venait d’épouser Jean Harlow, alors à ses débuts ; à cette occasion, la star aux cheveux platinés faillit se voir mettre au ban d’Hollywood, car on trouvait au suicide assez mystérieux de son mari une saveur un peu trop particulière. Détail singulier, Paul Bern, l’un des hommes les plus généreux qui eussent vécu au pays des films, avait été le seul à défendre ouvertement Mabel Normand et Barbara La Marr, Alla Nazimova et Lya de Putti, quand tout Hollywood s’était déchaîné contre elles.

Le scandale et la mort violente n’ont pas cessé de rôder autour des studios californiens : on se souvient sans doute de l’assassinat de la splendide Thelma Todd, qu’on trouva morte, il y a deux ans, au volant de sa voiture, dans le garage où elle était allée la remiser au retour d’une party. Le metteur en scène Roland West, dont elle était la maîtresse, fut mis en cause ; puis Pasquale de Cicco, le mari de la star, et dont elle était séparée ; on accusa enfin des rackeeters — car Thelma Todd, propriétaire d’un restaurant où elle faisait travailler les chômeurs du cinéma, avait refusé de s’acquitter des impôts abusifs que lui réclamaient les hommes du gang…

Splendide Thelma Todd : elle n’avait que trente ans.

Maîtresse d’école en province, un concours avait fait d’elle une Miss Massachusetts, et une firme d’Hollywood de l’engager aussitôt — on dirait une gageure — comme professeur de diction. Thelma avait interprété par la suite quantité de films comiques, avec Farn Pitts, avec Laurel et Hardy, avec les frères Marx, avec Wheeler et Woolsey. On pouvait s’étonner qu’un fille aussi séduisante ne parût que dans des ouvrages d’humour : c’est qu’on ne lui avait laissé jouer qu’un rôle dramatique, dans The Corsair, sous le pseudonyme d’Alison Loyd, et qu’on l’avait trouvé mauvaise.
Condamnée à rire et à faire rire, Thelma Todd menait fort joyeuse vie (ce qui lui valait, paraît-il, de figurer sur la fameuse « liste noire » ) car, disait-elle, « autrement, à Hollywood, il faudrait se tuer ».

paru dans Excelsior du 19 août 1937

THELMA TODD

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A ce propos, je trouve dans le beau reportage de Blaise Cendrars sur Hollywood des chiffres fort symptomatiques :

pour 1930, on compte à New-York 1.378 suicides sur 6.930.000 habitants : à Détroit, la plus grande ville industrielle, 208 sur 1.568.662 ; et à Los Angeles-Hollywood 439 sur 1.238.048. Cela donne par cent mille habitants, une proportion de dix-neuf suicidés à New-York, quatorze à Detroit — et trente-six à Los Angeles-Hollywood.

On peut ajouter ce détail : pour 1933, à Los Angeles, il y a eu 443 suicidés, dont 318 hommes et 125 femmes ; et 752 tentatives de suicide — dont 251 de la part d’hommes, 541 de la part de femmes…

Rêvez, jolies jeunes filles, rêvez, jeunes hommes « avantageux », rêvez à la gloire du ciné, rêvez aux splendeurs de l’écran, rêvez à la vie joyeuse et facile…
Rêvez !…

NINO FRANK.

FIN

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Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

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Pour en savoir plus :

L’article « L’AVENTURE CRIMINELLE » par Nino Frank, paru dans L’Ecran Français et reproduit sur le blog Mon Cinéma à Moi.

HARRY LANGDON dans Picking Peaches (1924).

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BEBE DANIELS et HAROLD LLOYD dans Young Mr. Jazz (1919).

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Mabel Normand & Oliver Hardy dans un extrait de SHOULD MEN WALK HOME (1927).

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Lya de Putti et Emil Jannings dans un extrait de Varietes (1925).

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