Conversation sur l’Amérique avec Claude Autant-Lara (Pour Vous 1932)


Cela fait longtemps que nous voulions consacrer un post sur ce cinéaste qui a terminé sa vie dans le scandale et l’opprobre (cf ici), ce qui a malheureusement du coup jeté un discrédit sur une grande partie de sa carrière. Aussi, dans le cas d’un grand cinéaste comme Claude Autant-Lara, il nous paraît essentiel de séparer l’homme du cinéaste (tout comme Céline par exemple).

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Car dans les années 40 et 50, il a réalisé des oeuvres majeures du cinéma français, citons la trilogie avec Odette Joyeux (Le Mariage de ChiffonLettres d’amour, Douce) ainsi que Sylvie et le Fantôme. Avouons une préférence également pour l’éblouissante comédie Occupe-toi d’Amélie avec Danielle Darrieux, mais ne les citons pas tous. Le plus connu (à raison) est sans doute La Traversée de Paris (1956) avec Jean Gabin, Bourvil et Louis de Funès. 

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L’entretien que nous vous proposons a lieu en juin 1932 alors que Claude Autant-Lara est revenu d’un séjour de deux ans à Hollywood où il dirigea les versions françaises de certains films de la Metro-Golwyn-Mayer dont Buster se marie  avec Buster Keaton et Françoise Rosay !

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Signalons la sortie du livre de Jean-Pierre Bleys consacré à Claude Autant-Lara sorti chez Actes Sud ces jours-ci.

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Bonne lecture !

Conversation sur l’Amérique avec Claude Autant-Lara

paru dans Pour Vous du 7 juillet 1932

Pour Vous du 7 juillet 1932

Pour Vous du 7 juillet 1932

Lorsque Claude Autant-Lara s’embarqua pour les Etats-Unis, il n’était point célèbre. Dans les milieux du cinéma, on le connaissait comme un jeune amoureux de son art, plus attaché à en rechercher les secrets qu’à en tirer profit. Les films qu’il avait faits en Europe constituaient plutôt des essais que des achèvements : Faits divers avait été projeté aux Ursulines. Construire un feu, qu’il réalisa en collaboration avec M. R. de Ricou était une tentative destinée à mettre en œuvre un procédé technique nouveau : le film élargi et allongé, grâce à l’hypergonar du professeur Chrétien.

Il revient aujourd’hui, après une longue absence, la tête pleine de réflexions où l’admiration n’est point exempte de critiques. J’en noterai quelques-unes, glanées au hasard, au cours d’une longue conversation.

« Ce que j’ai fait là-bas est une sorte d’apprentissage. On m’a confié des besognes modestes. J’ai fait la version française en dubbing de La Pente et du Fils du rajah. J’ai tourné celle de Buster se marie et de L’Athlète incomplet. Aux Etats-Unis, on aime les jeunes et on les encourage. On leur donne leur chance. Mais aussi on les guide, on les surveille. Un jeune homme qui débute doit passer par tous les échelons et tous les services. On lui fait faire des traitements de scénario, des découpages. On le place comme assistant auprès d’un metteur en scène. Il est ensuite « directeur » en second, puis « directeur ».

A propos de l’organisation américaine :

« Elle est la force et la faiblesse du cinéma américain. Une organisation formidable et surtout des gens de métier qui travaillent, sinon avec amour, du moins avec une parfaite conscience professionnelle. Chacun fait son travail et le fait bien, du metteur en scène à l’accessoiriste, du photographe à l’électricien. Pas de perte de temps. A 9 heures du matin, tout le monde est sur le « set », prêt au travail. Les artistes aussi. Greta Garbo, Joan Crawford sont là à 9 heures. En revanche, à 5 heures chacun s’en va. On ne fait pas d’heures supplémentaires. George Arliss, lui, cesse à 4 h. 30. Quand la grande aiguille marque la demi-heure, son valet de chambre s’avance sur le set, lui tend son chapeau et son pardessus. Serait-ce au milieu d’une répétition, George Arliss salue et s’en va. Et nul ne s’en étonne.

« Les metteurs en scène, dans leur travail, jouissent d’une parfaite liberté. On les laisse faire. En revanche, on leur livre un scénario tout cuit et un dialogue dont il leur est interdit de modifier la moindre phrase. Le film tourné, le metteur en scène ne revoit plus son film : il le livre au monteur qui le remâche. Sa tâche est terminée.

« Évidemment, cette manière de faire a des inconvénients. Un René Clair, un Pabst ne sauraient s’y adapter. Mais en Amérique le cinéma est avant tout une colossale industrie. Une industrie qui produit régulièrement, économiquement, des marchandises de bonne qualité. L’art n’entre pas dans ses considérations essentielles. Un  Lubitsch, un Sternberg ont bien dû capituler devant l’industrie. Stroheim, ce très grand créateur, parce qu’il n’a pas su ou voulu se plier aux méthodes rationnelles, parce qu’il est capricieux et qu’il a mauvais caractère, ne peut plus faire de films. Il se contente de jouer et semble n’avoir plus qu’un souci : gagner assez d’argent pour faire vivre sa femme et élever son fils…

Pour Vous du 7 juillet 1932

Pour Vous du 7 juillet 1932

A propos du cinéma français :

« Je suis persuadé que la production française peut, si elle le veut, devenir la première d’Europe. Il y a, en France, tous les moyens techniques nécessaires pour faire de bons films. Ce qui lui manque, ce sont des hommes : des chefs de production surtout qui sachent découvrir de jeunes talents. Lorsqu’il m’est arrivé, à Hollywood, de voir des films français, j’ai été choqué par l’infériorité de l’interprétation. Les acteurs semblent figés, désorientés par l’objectif et le micro. Allez dans un studio américain ; vous serez émerveillé de l’aisance presque physique, du naturel avec lequel le moindre acteur joue. Tous ces gens-là ont ça dans le sang.

« Et puis, quelle simplicité, quelle compréhension de la collaboration ! A part peut-être Constance Bennett, il n’y a pas une vedette avec laquelle vous ne vous sentiez, au bout de dix minutes, dans une atmosphère de cordialité et de sympathie.

« A propos de film français, j’ai vu, à New York, A nous la liberté ! C’est une chose parfaite à tous les points de vue. On ne fait pas mieux en Amérique. Le film de René Clair a obtenu un très grand succès d’estime.

— Retournez-vous aux Etats-Unis ?
Je ne sais pas. J’espère pouvoir tourner en France. J’ai besoin de reprendre contact. Laissez-moi me ré-acclimater. 

Jean Vidal

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Pour vous donner une idée des trois films américains que Claude Autant-Lara a adapté en français, voici leurs chroniques parues dans Pour Vous.

Buster se marie est la version française du film de Edward BrophyParlor, Bedroom and Bath, sorti en France le 23 décembre 1931.

L’Athlète incomplet est la version française du film de Mervyn LeRoyLocal Boy Makes Good, sorti en France le 3 juin 1932.

Le Plombier amoureux est la version française du film de Edward SedgwickThe Passionate Plumber, sorti en France le 30 décembre 1932.

Critique de « Buster se marie »

paru dans Pour Vous du 31 Décembre 1931

Pour Vous du 31 Décembre 1931

Il faut aller voir ce film dans les dispositions d’esprit qui peuvent vous inciter à aller au Palais-Royal ou au Cirque, voir Grock, les Fratellini ou Cairoli, Porto et Carletto, ou bien encore au cinéma voir les Charlot première manière. C’est une bouffonnerie montée en vaudeville, truffée de « gags » pas toujours bien nouveaux, mais auxquels il est difficile de résister. N’allons pas plus loin et rions. A peine aurons-nous quitté la salle qu’il nous sera presque impossible de nous rappeler les épisodes qui nous ont diverti. Voilà le critère du cinéma digestif.

Pour Vous du 31 Décembre 1931

Pour Vous du 31 Décembre 1931

Buster Keaton baragouine en français dans ce film tourné à Hollywood par la petite troupe française appelée par la Métro la saison dernière. On ne le comprend pas toujours, mais André Luguet, très disert, nous aide à suivre l’action. Et puis Buster a peu de choses à dire, quelques monosyllabes, quelques bribes de phrases….

L’intrigue est simple et compliquée. Buster joue le rôle d’un pauvre diable d’afficheur qui passera sans le vouloir pour un séducteur né auprès d’une société américaine très up to date. Une suite de quiproquos nouera dans une chambre d’hôtel une action à rebondissements assez drôle au cours de laquelle Buster s’avérera réellement séducteur.

Pour Vous du 31 Décembre 1931

Pour Vous du 31 Décembre 1931


Le film est lestement mené, dans un bon
 mouvement qui ne ralentit jamais. Buster, impassible, flegmatique, est, comme Harold Lloyd, toujours servi par d’admirables circonstances qui font douter de son génie comique, mais qui nous amusent à gorge déployée. André Luguet, désinvolte, aimable, mène le jeu avec entrain, très bien secondé par Mme Françoise Rosay qui est la grande actrice de la troupe et donne à son personnage d’aventurière une élégance, un galbe et une originalité de la meilleure venue. Elégantes, Jeanne Helbling et Mona Goya le sont aussi ; Georgette Rhodes et Mireille ne le sont pas moins et campent avec esprit deux silhouettes d’Américaines très flirt.

René Lehmann 

Pour Vous du 31 Décembre 1931

Pour Vous du 31 Décembre 1931

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Critique de « L’Athlète incomplet »

paru dans Pour Vous du 9 juin 1932

Pour Vous du 9 juin 1932

Pour Vous du 9 juin 1932

Enfin un peu de jeunesse et de gaieté ! Est-il possible  que nous en soyons si privés qu’une simple comédie — au demeurant assez banale — suffise, par son entrain et sa bonne humeur, à nous réjouir ? Celle-ci n’a d’autre prétention que de nous amuser et de nous faire entrevoir la vie avec optimisme, et elle y réussit parfois.

Le film nous conduit à l’Université de Montréal ; des jeunes gens des deux sexes y partagent inégalement leur temps entre les études, le sport et le flirt. Naturellement, le plus grave sujet de préoccupation est de savoir si Montréal battra Québec aux prochaines épreuves d’athlétisme. Il est cependant un garçon que le sport laisse indifférent, un étudiant en botanique, trop peureux pour s’adonner aux exercices violents, trop timide pour oser jeter les yeux sur une femme. Il se console en prodiguant à ses petits pots de fleurs des soins infiniment maternels. Cela ne l’empêche point d’aimer en secret une jeune fille à laquelle il écrit des lettres enflammées, en se donnant pour un grand champion. Par hasard, une de ces lettres parvient à destination. Or, la jeune fille est étudiante en psychanalyse ; des déclarations de ce genre n’ont aucun mystère pour elle : son adorateur est un « refoulé ».

Elle décide de tenter sur lui une expérience, feint de le trouver à son goût et le persuade de prendre part à la course qui doit mettre aux prises, le lendemain, les deux universités rivales. Le pauvre garçon, affolé, hésite, accepte, se dérobe. Finalement, là où la psychanalyse a échoué, la tendre insistance d’une petite camarade et une bonne dose d’alcool de menthe réussissent. Sa timidité dissipée, il vole vers le stade et remporte la victoire.

Pour Vous du 9 juin 1932

Pour Vous du 9 juin 1932

La particularité de ce film est d’être interprété en français par Douglas Fairbanks junior qui, ayant fait ses études à Paris, parle couramment notre langue. On ne sait trop ce qu’on doit le plus louer, de la variété de son jeu, de sa grâce naturelle très anglo-saxonne, de son entrain, ou de l’humour avec lequel il a su camper sa silhouette de grand gosse timide, un peu dans la lune, excentrique à sa façon.

Il est bien entouré par Jeannette Ferney, Barbara Léonard et quelques autres acteurs français d’Hollywood. Bonne mise en scène, un peu lente, de Claude A. Lara.

Jean Vidal

Quelques semaines plus tard, le 23 juin 1932, paraît dans Pour Vous le scénario romancé du film, écrit par Nino Frank dont nous vous épargnons la retranscription. Par contre, voici les quelques photographies illustrant cet article car ce film est devenu très rare maintenant.

paru dans Pour Vous du 23 juin 1932

paru dans Pour Vous du 23 juin 1932

paru dans Pour Vous du 23 juin 1932

paru dans Pour Vous du 23 juin 1932

paru dans Pour Vous du 23 juin 1932

paru dans Pour Vous du 23 juin 1932

paru dans Pour Vous du 23 juin 1932

paru dans Pour Vous du 23 juin 1932

paru dans Pour Vous du 23 juin 1932

paru dans Pour Vous du 23 juin 1932

 

Critique du Plombier Amoureux

paru dans Pour Vous du 5 Janvier 1933

Pour Vous du 5 Janvier 1933

Pour Vous du 5 Janvier 1933

Je ne suis pas curieux : mais j’aimerais confronter la version américaine de ce film avec le « double »  qu’on nous propose. Il me semble qu’il doit avoir plus de cohésion, plus de coordination dans la bande originale : ou elle est singulièrement négligée…

Ce n’est pas que les occasions de rire ne se présentent pas fréquemment dans ce Plombier amoureux. Songez que l’ouvrier passionné, l’artisan amoureux d’une jeune fille peu raisonnable est ce Buster Keaton qui a un humour glacé et violent comme un cocktail de gin ; mais, mais, mais… cet ouvrage est « un dialogué français ». Et c’est sa faiblesse, et sa grande faute.

Pourquoi ce grand comique a-t-il une voix française si étrange de monsieur qui veut effrayer les petits enfants ? Je ne sais ; mais c’est fort affligeant.

Pour Vous du 5 Janvier 1933

Pour Vous du 5 Janvier 1933

Pour le reste, je n’ai point besoin de vous raconter les folles variations qu’exécutera notre artiste sur le thème suivant : On vient le chercher pour réparer une salle de bain. Il aperçoit la jeune fille qui habite cette demeure et il tombe aussitôt amoureux de cette gracieuse personne. La jeune fille, qui aime un homme marié, se désespère des funestes penchants de son coeur ; elle voudrait fuir l’homme qu’elle adore ; elle ne le peut ; elle lutte en vain ; elle sent qu’elle va faire une folie. Elle supplie alors Buster de la défendre contre un amour aussi tyrannique que coupable. Cette tâche difficile, Buster l’entreprend ; il se dresse contre le Don Juan irrésistible et souvent aussi contre la jeune fille qui ne peut se libérer de sa fatale passion ; pourtant Buster triomphera…

Dans ce rôle, Buster Keaton, bien entouré par Jimmy Durante et Polly Sedgwick, montre une fois de plus les qualités qui l’ont rendu populaire ; c’est un grand acteur comique ; mais j’y reviens, combien j’eusse voulu écouter la voix de cet artiste ! Et à son défaut, que j’eusse désiré qu’on lui offrît, pour ses étrennes, une voix plus convenable, plus appropriée à son humour ! Puisqu’il y a des voix de rechange, ne pouvait-on pas lui fournir un organe plus conforme à sa personnalité ? Une voix sur mesure ? Le film en aurait gagné plus d’attraits…

 Jean Barreyre

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Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

 

Pour en savoir plus :

La notice biographique de Claude Autant-Lara sur le site de l’Encinémathèque.

« CLAUDE AUTANT-LARA, LE SCANDALEUX » sur le blog Mon Cinéma à moi.

En 1989, Claude Autant-Lara, devenu député européen pour le Front National suscite un tollé pour ses déclarations négationnistes.

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La scène mythique dans La Traversée de Paris avec Jean Gabin, Bourvil et Louis de Funès : « Jambier ! Jambier ! »

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Danielle Darrieux évoque Claude Autant-Lara sous la direction de qui elle a tourné trois films.

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Début du film Le Rouge et le Noir avec Gérard Philipe et Danielle Darrieux.

 

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