Les souvenirs de Madeleine Renaud (Cinémagazine 1934)


La semaine dernière, nous évoquions le film Remorques de Jean Grémillon avec Jean Gabin et Michele Morgan. Mais il y a un autre personnage important dans le film auquel nous voulions rendre hommage, celui joué par Madeleine Renaud.

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Comédienne illustre du théâtre français, on se souvient de la pièce de Marguerite Duras, Savannah Bay, dans laquelle elle était admirable, Madeleine Renaud a beaucoup tourné au cinéma principalement durant les années trente. On l’a vu sous la direction de Maurice Tourneur, Julien Duvivier mais c’est sous la direction de Jean Grémillon qu’elle émerveille l’écran. Citons ainsi outre Remorques, en 1937 L’Étrange Monsieur Victor, Lumière d’été  en 1943 et l’année suivante, sans doute ce qui est son plus beau rôle :  Le ciel est à vous.

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Et bien évidemment, elle forma avec son second mari, Jean-Louis Barrault, l’un des couples légendaires du cinéma et surtout du théâtre français au sein de leur compagnie : la Compagnie Renaud-Barrault.

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Nous vous proposons donc un article de 1934 signé par Henriette Janne, qui faisait partie du comité de rédaction de la grande revue des années vingt, Cinéa avant de rejoindre la rédaction de Cinémagazine.

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C’est intéressant de remarquer que dès 1934, on parle déjà des souvenirs de Madeleine Renaud comme si elle avait une longue carrière derrière elle. Il est vrai qu’elle commença dans les années vingt même si c’est au début du parlant qu’on l’a vit beaucoup, notamment chez Jean Choux (Jean de la Lune avec Michel Simon et René Lefèvre).

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Bonne lecture !

 

Madeleine Renaud, sa vie, ses souvenirs – part 1

paru dans Cinémagazine du 30 août 1934

paru dans Cinémagazine du 30 août 1934

« Je m’en voudrais de terminer cette étude sur Il ne faut jurer de rien sans lui donner son illustration naturelle : le portrait vivant de Cécile. Ce portrait existe ; il existe à la Comédie-Française. Les interprétations parfaites des grands personnages classiques ou romantiques ne sont pas toutes, heureusement, à l’état de souvenir. Cécile respire et sourit à cette heure sur notre scène, sous les traits d’une comédienne, qui resplendit dans le plein épanouissement de sa jeunesse et de sa beauté. Sous ses cheveux très blonds, elle ouvre de grands yeux noirs, et sa voix rafraîchit l’oreille comme le chant d’une source. Elle est très moderne et pourtant très classique. Les lois du succès ont fait d’elle une vedette de cinéma, avec majuscules lumineuses et portraits géants sur les palissades. Mais quand elle vient dans notre, dans sa Maison, servir Molière et Musset, elle a tout oublié du tapage de la publicité américaine et de l’éclat brutal des projecteurs. Elle est fraîche et simple comme une fleur de nos champs, comme son nom : Madeleine Renaud

« Quand elle jouera Cécile, allez l’entendre. Vous admirerez par quel miracle de sensibilité et de raison elle arrive à concilier dans son interprétation les contrastes du rôle : pureté et bon sens, naïveté et malice, candeur et clairvoyance, innocence et tendresse infinie. Son personnage est presque immatériel, et cependant ses intonations ne sont que justesse et simplicité tout unies. Allez l’entendre, vous entendrez Cécile elle-même, vous entendrez jaser le ruisseau limpide qui berce des étoiles.»

La Revue Hebdomadaire du 05 mars 1932

Qui a écrit cela ? Une personne qui connaît bien Madeleine Renaud, certainement. Un admirateur éperdu, peut-être un peu amoureux de l’exquise sociétaire du Théâtre-Français ? Non. C’est une de ses camarades, une autre comédienne, Mme Béatrix Dussane. Elle n’a pas hésité, étant femme, et artiste, à proclamer ce qu’on vient de lire, dans une conférence faite par elle à la Société des Conférences de Paris, qui parut ensuite dans la Revue Hebdomadaire. Et cela, voyez-vous, ce n’est pas banal ! Faut-il que Madeleine Renaud ait su se faire aimer, et admirer, pour qu’une collègue dise tant de bien d’elle !

Oui, Madeleine Renaud est si bonne, si douce, si modeste, si totalement dépourvue de méchanceté, que tout le monde l’adore, même les femmes qui, normalement, devraient en être jalouses et la détester.

La première fois que j’ai vu Madeleine Renaud, « en chair et en os», c’était à la sortie d’une présentation de film. Je vis avec stupéfaction une jeune femme sobrement mise, qui se tenait sagement dans un coin écarté, avec un visage — ô miracle — à l’état naturel, sans maquillage. Elle parlait d’une voix douce, cherchant à passer inaperçue, et pourtant, elle venait de remporter un triomphe sur l’écran, puisque le film présenté ce matin-là, c’était La Maternelle.

La seconde fois, c’était dans les coulisses de la Comédie-Française et j’eus l’occasion de lui parler ; elle fut aussi simple, aussi modeste. Au bout de deux minutes, il me semblait la connaître depuis toujours. Absolument rien en elle ne rappelle les orgueilleuses stars qui vous accordent un interview comme une grâce précieuse, et qui parlent d’elles, intarissablement. Madeleine Renaud se défend gentiment.

Je ne sais pas raconter ; et puis, il ne m’arrive jamais rien !

paru dans Cinémagazine du 30 août 1934

Sa vie, il est vrai, n’est pas très compliquée ; et l’artiste se tient tellement éloignée des aventures que les drames et les comédies ne doivent pas abonder dans son existence. De plus, elle se refuse absolument à parler de sa vie privée.

Pourquoi veut-on que nous, les comédiens, nous étalions au grand jour ce que tout le monde a le droit de garder secret ? Pourquoi les journalistes tiennent-ils à imprimer le récit de nos amours, de nos peines, de nos joies ? Nous en avons, comme tous les humains, mais le public est cruellement indiscret en voulant les connaître.

Impossible donc de lui faire dire un mot sur ce sujet ; et comme, dans le fond, je lui donne tout à fait raison, je ne vous raconterai pas ce que j’ai pu apprendre par ailleurs sur cette vie privée qu’elle cache jalousement à toutes les curiosités. Sachez seulement qu’elle a un mari, et un petit garçon, Jean-Pierre, qu’elle adore et élève elle-même avec une tendre sollicitude, pour en faire « un homme ».

Elle consacre à son foyer tous ses instants de liberté — elle n’en a pas tellement ! — et n’est guère mondaine. Son appartement du Quartier Latin est simple et sobre, comme ses toilettés et sa manière de vivre, comme son nom si représentatif de sa petite personne sans prétentions.

Elle n’a jamais eu le temps de faire beaucoup de sport ; elle aurait aimé, pourtant, devenir une bonne nageuse ; elle conduit seulement elle-même sa voiture, avec une impétuosité bien étonnante chez cet être si pondéré. C’est la seule « excentricité» qu’elle se permette…

Elle possède en Normandie une propriété, au bord de la mer ; c’est là qu’elle passe ses vacances, à rêver sur une chaise-longue, en respirant la saine odeur des pommes, de la riche verdure normande. Elle laisse aux autres la fatigue des escalades dans la montagne, le ski, les corvées mondaines ; elle se repose, loin du bruit, toujours simple et douce, modeste et bonne comme on l’est bien rarement dans son milieu.

Sa vie — il faut bien, tout de même, parler de son passé et de ses débuts -— se déroula avec la même simplicité : rien en Madeleine Renaud n’est compliqué ; on dirait qu’en l’approchant tout s’apaise, et que les événements eux-mêmes s’arrangent comme par miracle pour lui faciliter l’existence. On ne la voit pas du tout devenant l’héroïne d’un drame passionnel, ni s’affichant dans une publicité tapageuse ; elle ne s’est encore jamais fait enlever un collier de perles, et elle ne défraye pas la chronique des petits journaux rosses.

Vous ne trouvez pas que Madeleine Renaud est infiniment sympathique ? Et qu’elle nous repose de tant d’autres vedettes plus agitées ?

paru dans Cinémagazine du 30 août 1934

Comment elle vint au théâtre, puis au cinéma ? Oh ! Ce n’est pas difficile…

Elle était la fille d’un ingénieur ; elle naquit dans la calme avenue Henri-Martin, ombragée, silencieuse…

Deux ans après, une autre petite fille vint au monde ; les deux sœurs devaient, par la suite, rester tendrement unies, et Madeleine s’est toujours un peu considérée comme la protectrice de sa cadette ; elle prenait son rôle au sérieux, et cela contribua peut-être à développer en elle cet instinct maternel qui est une de ses plus jolies qualités.

Elles perdirent leur père très jeunes, et leur mère alla vivre chez sa sœur, tout près du Luxembourg.

Bien entendu, la petite Madeleine alla à l’école ; il y avait deux branches d’études qui la passionnaient : la littérature et la couture. Non pas les « pièces », cauchemar de toutes les petites filles qui apprennent à coudre et qui réussiraient bien à les dégoûter de l’aiguille pour le restant de leurs jours, mais la confection des chapeaux. Elle en fabriquait des douzaines, pour ses poupées et celles de sa sœur. Elle passait des heures à combiner, avec des rognures de soie, de paille, de plumes. Et quand on lui demandait ce qu’elle voulait faire plus tard, elle répondait sans hésiter :

Je serai modiste… ou femme de lettres.

Car son amour de la littérature n’était pas provoqué, comme on pourrait le croire, par le désir de monter sur les planches et de déclamer les beaux morceaux qu’elle apprenait par cœur ; c’était seulement par l’ambition d’écrire à son tour.

paru dans Cinémagazine du 30 août 1934

A onze ans, elle entreprit une œuvre considérable : elle écrivit un roman Ghislaine, et il y était question d’amour, s’il vous plaît ! Quand ce monument fut parachevé, elle séduisit la domestique de sa mère qui consentit à accompagner « l’auteur» aux bureaux de L’Echo de Paris. Elle fut reçue par quelqu’un de bien étonné : M. Marcel Hutin, le journaliste très connu. Cet homme important considéra sa minuscule visiteuse avec une sympathie amusée, et lui promit de lire son œuvre avec attention.

Quelques jours après, hélas ! il rendait à Madeleine Renaud sa pauvre Ghislaine, honteusement refusée. Mais il ne s’en montra pas moins très encourageant :

— Mademoiselle, vous êtes encore bien jeune pour écrire des romans ; mais vous avez cependant des qualités, et vous devriez vous essayer d’abord dans des « nouvelles ». Faites-en quelques-unes ; je les examinerai.

Henriette Janne

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Madeleine Renaud, sa vie, ses souvenirs – part 2

paru dans Cinémagazine du 6 septembre 1934

paru dans Cinémagazine du 6 septembre 1934

Toute fière, la jeune femme de lettres suivit ce conseil ; et Marcel Hutin, gentiment, publia deux ou trois de ces nouvelles dans un journal de l’Oise dont il s’occupait.

Mais ce fut une carrière éphémère. Il fallait travailler pour le brevet ; Madeleine Renaud le passa avec une note brillante en littérature… mais en ratant tous ses problèmes ; elle a toujours été très mauvaise en mathématiques ; aujourd’hui encore, elle déteste faire des comptes.

Ensuite, il fallut bien se décider à choisir une carrière ; elle aimait toujours faire des chapeaux, mais la vocation de modiste était moins marquée que jadis l’envie d’écrire était plus forte ; et puis, autre chose maintenant, l’attirait : le théâtre !

Elle l’avait découvert à son retour à Paris. Car j’ai oublié de vous dire que, pour fuir les obus de la Bertha et des Gothas, sa mère l’avait emmenée, ainsi que sa sœur, naturellement, à Royan, où la petite famille passa un an.

Le théâtre ! Tout d’abord, elle n’avait étudié la littérature que pour « en prendre de la graine » ; peu à peu, elle s’était mise à réciter ce qu’elle apprenait ainsi. Et puis, elle avait toujours aimé se déguiser, et elle amusait follement sa sœur, quand sa mère et sa tante n’étaient pas là, en dévalisant les armoires pour se composer des costumes fantaisistes. Elle aimait aussi imaginer de petites pièces, mais c’était plutôt pour les écrire que pour le plaisir de les jouer ; elle les interprétait cependant elle-même… faute d’avoir une autre « artiste» sous la main. Ainsi, presque sans le vouloir, elle s’était intéressée au théâtre. Mais la grande révélation, ce fut une représentation à la Comédie-Française de Riquet à la Houppe, avec Georges Berr comme principal acteur. En sortant de là, c’était fini :

paru dans Cinémagazine du 6 septembre 1934

Je ferai du théâtre, et j’entrerai à la Comédie-Française ! déclara-t-elle avec décision.

Ce n’était probablement que l’aboutissement d’un long travail intérieur, l’éclosion d’une plante ayant poussé des racines souterraines pendant bien longtemps.

Il n’était plus question de fables ; ni même de reconstituer, comme les deux sœurs le faisaient quelquefois, la mise en scène somptueuse d’une féerie du Châtelet. C’était sérieux, définitif.

Dès le lendemain, avec un délicieux battement de cœur, Madeleine Renaud tenta une héroïque démarche : elle téléphona à Georges Berr pour lui demander la marche à suivre quand on voulait faire du théâtre.

— On entre au Conservatoire ! répliqua le grand acteur, furieux d’avoir été dérangé par une petite folle, ou une farceuse, il ne savait pas au juste.

Bon ! se dit Madeleine Renaud, j’entrerai donc au Conservatoire,

Mais c’était plus facile à dire qu’à faire. La jeune fille n’aurait peut-être pas réussi, sans un hasard qui lui facilita les choses.

Elle fut invitée à une soirée chez Constance Maille ; on lui demanda de dire des vers, ce qui l’intimidait énormément, mais elle s’en tira si bien que Renée du Minil accourut vers elle :

— Vous avez une véritable vocation théâtrale, Mademoiselle ; voulez-vous travailler avec moi ? Je vous donnerai des leçons.

Elle accepta naturellement avec joie ; et, trois mois après, elle entrait au Conservatoire, dans la classe de Raphaël Duflos, où elle avait pour condisciple Charles Boyer.

Son doux visage, sa voix pure, la firent immédiatement classer dans les ingénues, et son professeur lui fit étudier le rôle d’Agnès, de L’Ecole des Femmes (Vous savez : « Le petit chat est mort-…)

Ce fut dans ce rôle que Madeleine Renaud remporta un second prix dès son premier concours. L’année suivante, bravement, elle rejoua la même chose, ce qui était assez audacieux. Cette fois, elle eut un premier prix, et décrocha du même coup un engagement à la Comédie-Française : son rêve était réalisé. On la fit débuter au bout de trois mois dans le rôle… d’Agnès. Au moins, on peut dire qu’elle le savait sans défaillance !

Et puis, ce fut l’ascension ; des rôles — presque toujours des ingénues — des tournées, un travail acharné.

paru dans Cinémagazine du 6 septembre 1934

Et le cinéma ? La première fois qu’elle y était allée, étant petite, elle avait tellement été effrayée par les gesticulations des personnages qu’il avait fallu la faire sortir ; elle criait, pleurait, mettait l’établissement en révolution. C’était bien fâcheux pour un premier contact !

Plus tard, elle était revenue sur cette mauvaise impression, mais elle ne raffolait pas du cinéma. Pourtant, son engagement théâtral lui valut quelques propositions cinématographiques ; elle fit quelques petites choses, auxquelles elle n’attache guère elle-même d’importance; puis, La Terre qui meurt, réalisé par Jean Choux, qui devait se souvenir d’elle plus tard quand il fut sur le point de tourner Jean de la Lune.

Elle admirait beaucoup Lillian Gish, et conserva une impression durable du Lys brisé et de Way down East. Elle aime maintenant les interprétations de Gaby Morlay, d’Annabella, de Lillian Harvey, de Greta Garbo, de Marlène Dietrich.

Le parlant était arrivé. Henri Fescourt l’engagea pour tourner Serments, qui ne lui plut pas beaucoup, et qui était d’ailleurs un des premiers films parlants réalisés ; on tâtonnait encore un peu. Madeleine Renaud était complètement déroutée par cette expression d’art si nouvelle.

Jean de la Lune, qu’elle tourna ensuite, lui parut plus réussi. Mais elle avait un trac fou au moment de la présentation. Elle l’a toujours, d’ailleurs, pour chacun de ses films…

La première fois qu’elle s’est vue et entendue à l’écran, elle a été pendant un bon moment à se dire :

Où ai-je vu cette personne-là ? Je la connais certainement.

Ce n’est qu’en entendant son texte qu’elle a fini par s’apercevoir qu’elle connaissait en effet admirablement la personne s’agitant sur l’écran. On sait que presque tous les artistes éprouvent plus ou moins cette impression bizarre ; Madeleine Renaud la ressentit au plus haut degré. Et bientôt, la surprise fit place à l’inquiétude ; il lui semblait toujours que « son double » allait faire une gaffe, donner une mauvaise intonation ; en même temps, s’ancrait en elle l’impression pénible que le travail était définitif ; que, même si c’était mauvais, il n’y avait pas à y revenir. Ce fut un bien désagréable moment à passer. Chaque film lui fait la même peur. Heureusement, chaque film est pour elle un nouveau triomphe ; mais son appréhension ne s’en renouvelle pas moins la fois suivante.

Jean de la Lune, donc, lança Madeleine Renaud comme interprète de cinéma ; on se souvient de l’exquise sensibilité qu’elle montra dans ce rôle de femme « à béguins », qui, finalement, se rend compte de la bonté, de la tendresse de son mari, et qui lui revient repentante, définitivement conquise.

Ensuite, ce fut La Couturière de Lunéville, création périlleuse entre toutes, car il fallait interpréter deux rôles bien différents, qui étaient d’ailleurs deux aspects de la même personne ; une modeste couturière de province, naïve, un peu bébête, douloureusement éprise d’un bel officier qui la délaisse ; et puis, une star célèbre, coquette, perverse, s’ingéniant à faire perdre la tête au même homme, pour se venger et le reconquérir. Madeleine Renaud se tira du double écueil avec une belle adresse.

Dans La Belle Marinière, qu’elle tourna ensuite, ce n’était pas encore un personnage de tout repos qu’elle devait incarner, Marinette, jeune fille un peu coquette, a épousé un brave homme de marinier qui, jusqu’ici, a eu pour ami et collègue un jeune homme un peu rêveur, beau garçon, loyal ; bref, Pierre Blanchar, à peu près tel qu’il est au naturel. Le mari, c’était Jean Gabin. Et, naturellement, la cohabitation de ces trois êtres sur la même péniche pendant d’interminables journées, devait amener l’inévitable : Blanchar s’éprenait de la femme de son ami, voulait se dominer par loyauté, et finissait par succomber après un long combat intérieur, devant les avances de Marinette ; il faut dire, à la décharge de cette dernière, que Jean Gabin l’avait passablement exaspérée en lui vantant toujours les qualités de son ami. Madeleine Renaud fut une Marinette habile, caressante, semant perfidement le doute et même la haine entre ces deux hommes si unis jusqu’à son arrivée.

paru dans Cinémagazine du 30 août 1934

La Maternelle révéla une tout autre face du talent de la jeune artiste. Elle fut, avec la frémissante émotion dont on se souvient certainement, la femme de service, Rose, toute dévouée aux pauvres gosses de cette école située dans un quartier misérable. Elle les mouchait, les consolait, les apprivoisait, les lavait, avec une douceur tendre qui fut le charme du film si tragique par ailleurs. Madeleine Renaud était le sourire, la beauté, de cette œuvre poignante qui connut sur tous les écrans d’Europe un succès inhabituel.

Le Voleur nous la montra jeune femme amoureuse, inconséquente, qui n’hésite pas à voler sa meilleure amie, à compromettre un gamin épris d’elle, pour conserver l’amour de son mari ; pour avoir de belles toilettes, du linge de luxe, elle déchaîne un drame dans son entourage ; c’est que tout cela lui semble indispensable pour plaire à l’époux trop aimé, mal aimé… Et Madeleine Renaud fut cette coquette ingénue avec un charme très prenant.

Boubouroche, c’est autre chose. La maîtresse perfide du placide bonhomme de Courteline ment avec aisance et facilité ; elle invente les histoires les plus saugrenues avec une promptitude digne d’un meilleur objet pour dérouter le jaloux, retourner la situation et se donner le beau rôle alors qu’elle est manifestement coupable. C’était encore là un rôle dangereux, pouvant facilement sombrer dans l’odieux, et que Madeleine Renaud interpréta avec infiniment de tact.

Le Tunnel ne lui donna pas beaucoup l’occasion de déployer les ressources de son talent.

Primerose, un grand amour déçu… Une jeune fille du monde qui aime un arriviste et se fait religieuse quand elle apprend le mariage de cet homme avec une rivale plus riche qu’elle. C’était là le rôle idéal pour Madeleine Renaud qui eut plus que jamais cet adorable air de victime résignée qui la cantonna longtemps dans les rôles d’ingénues malheureuses. En religieuse, elle avait le visage pur d’une madone, et sa voix aérienne s’harmonisait parfaitement avec les couloirs sévères, le jardin désert du cloître.

Enfin, après un éloignement de cinq mois — temps consacré uniquement à la scène — elle revient au studio pour tourner Maria Chapdelaine ; l’héroïne triste de Louis Hemon, qui aime, espère et souffre au fond de sa solitude canadienne, est encore un personnage parfaitement adapté au tempérament de Madeleine Renaud.

Nous ne verrons cette œuvre à l’écran que la saison prochaine ; mais déjà l’on peut dire que Madeleine Renaud y sera très bien ; Julien Duvivier est enchanté de son interprète, dont la docilité, la conscience professionnelle, sont légendaires.

Au mois d’octobre, elle ira à Rome tourner La Marche Nuptiale ; et puis, elle a d’autres projets dont elle ne veut pas parler, parce qu’elle estime prématurées des confidences à ce sujet.

Et voilà ! Vous connaissez maintenant la carrière de Madeleine Renaud ; vous connaissez son caractère, ses goûts, la liste complète de ses films… Mais ce que vous ne connaissez pas, parce que cela ne peut pas se décrire, c’est la sympathie qui se dégage d’elle, sa simplicité, sa bonté. J’ai essayé de vous les faire apprécier, mais je crains bien d’être restée au-dessous de la vérité…

Fin

Henriette Janne

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque française
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Pour en savoir plus :

Extrait du Ciel est à vous de Jean Grémillon.

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Tournage du Ciel est à vous de Jean Grémillon.

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Extrait de La Belle Marinière de Harry Lachmann avec Jean Gabin et Madeleine Renaud.

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Extrait du JT de France 2 annonçant la mort de Madeleine Renaud.

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Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault à propos de leurs parcours au théâtre en 1972.

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Le documentaire de Michelle Porte sur la pièce Savannah Bay de Marguerite Duras avec Madeleine Renaud (1983).

 

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