La sortie de M le maudit de Fritz Lang à Paris en 1932


L’Événement de cette semaine, c’est le retour à la télévision de l’émission emblématique de la cinéphilie française, le Cinéma de Minuit de Patrick Brion.

Après 42 ans de diffusions sur France 3 le dimanche, nouveau départ donc pour cette émission qui arrive sur France 5 le lundi soir. Si l’on peut s’interroger sur ce passage d’une chaîne nationale à une chaîne de la TNT (donc moins regardée), il nous semble que cela pourrait permettre à Patrick Brion de s’affranchir des contraintes de l’audience et d’être « relativement » tranquille sur la pérennité de son émission unique à la télévision (y compris sur les chaînes du cable) et ô combien indispensable.

*

De plus, le Cinéma de Minuit est prévu pour démarrer autour de 23h45, ce qui est mieux que vers les 1 heures du matin comme c’était souvent le cas le dimanche soir. Pour ceux qui pensent que l’horaire est encore trop tardif, cela nous paraît un faux problème car maintenant, nous pouvons tous enregistrer l’émission sur nos box internet pour la regarder plus tard (et si vous avez Free, la conservez sur votre ordinateur pour vos archives ;-).

*

Par contre, dans le fil twitter ci-dessous, le service de presse de France 5 annonce que les films seront diffusés en VM.

Est-ce que cela va influer sur la programmation (un film disponible en VM plutôt qu’un film disponible en VO uniquement) ? Réponse dans les mois qui suivent.

En tout cas, le premier film programmé est en VO.

*

Justement, le Cinéma de Minuit démarre par un cycle Fritz Lang avec les films suivants : M le Maudit (1931), Furie (1936), Chasse à l’homme (1941), Règlement de comptes (1953), House by the River (1949), Le Tigre du Bengale (1958) et Le Tombeau Hindou (1959). Rien de très original, ce sont des films que nous devons tous avoir vu, mais si cela peut permettre à certains de les découvrir…

*

Mais venons-en au post de ce jour. Pour fêter ce nouveau départ pour le Cinéma de Minuit, nous avons choisi de vous proposer ces quelques articles que nous avons trouvé à propos du premier film parlant de Fritz Lang : M le maudit.

*

Le film fût présenté à Paris le 11 avril 1932 par Pathé-Natan au Studio des Ursulines.

Signalons qu’une version doublée en français fut projetée sous la direction de Roger Goupillières (futur réalisateur de la première version de Knock), adapté par André Lang dont nous reproduisons les propos ci-dessous (parus dans Pour Vous). C’est André Lang qui adapta Les Misérables de Victor Hugo pour le film de Raymond Bernard.

*

Nous vous avons ainsi trouvé de nombreux articles sur le film, ainsi que des entretiens (paru dans Pour Vous bien sûr dont cette interview avec Fritz Lang) puis dans La Revue du cinemaCinémagazineComoediaLe MatinL’IntransigeantMarianne.

Nous terminons ce post par la critique du film par le futur journaliste collaborationniste de L’Action française (François Vinneuil) et en opposition celle parue dans L’Humanité par Léon Moussinac qui se trompe lourdement sur le film.

*

Bonne lecture et à suivre !

paru dans Hebdo-Film du 23 avril 1932

paru dans Hebdo-Film du 23 avril 1932

« Le Maudit » de Fritz Lang, va poser deux problèmes

paru dans Pour Vous du 24 mars 1932

paru dans Pour Vous du 24 mars 1932

paru dans Pour Vous du 24 mars 1932

Vous allez voir bientôt, à Paris, le dernier film de Fritz Lang, dans sa version originale allemande, et dans une version française, qui a donné à mon ami Roger Goupillières l’occasion de réaliser avec un soin jaloux un « doublage » impeccable.

Cette œuvre (« M » (première lettre du mot « Morder », meurtrier) en allemand, Le Maudit en français,) va provoquer, j’en ai le sentiment, quelques discussions passionnées. Discussions de principe, s’entend, et il n’y a pas à craindre qu’on se batte dans la salle ! Car Le Maudit, qui est aux films policiers ce que Les Croix de bois sont aux films de guerre, posera avec éclat deux problèmes : celui du choix du sujet et celui de l’opportunité du doublage.

Fritz Lang a choisi le thème le plus scabreux et le plus lourd qu’on puisse sans doute traiter à l’écran. Il a pris comme point de départ l’affreuse aventure du vampire de Dusseldorf, et il a réalisé ce tour de force de la rendre non seulement acceptable, mais humaine, édifiante et pathétique. Lorsque, avec quelques amis, de passage à Berlin, l’été dernier, nous sommes allés voir le film au Gloria-Palast, nous n’étions pas très bien disposés. Nous nous demandions avec inquiétude ce que l’homme de Métropolis, de La Femme dans la Lune et des Espions, admirable technicien, cela va sans dire, mais idéologue fumeux et déclamatoire, avait pu faire d’un tel sujet. Notre surprise n’en fut que plus vive.

paru dans Pour Vous du 24 mars 1932

paru dans Pour Vous du 24 mars 1932

Assurément, le film est allemand, spécifiquement allemand; mais ceci dit, il témoigne d’un tact, d’une intelligence, d’un esprit, enfin d’une maîtrise qui, dès les premières images, le font triompher du malaise qu’il devrait naturellement engendrer. Il ne m’appartient pas de vous en raconter le sujet, mais je voudrais pouvoir vous dire pourquoi je considère avec tant de satisfaction la réussite surprenante d’un aussi délicat exploit. Montrer au cinéma un vampire à l’affût d’innocentes petites victimes, déjouant les ruses de la police impuissante et tombant dans les filets d’une bande de voleurs écœurés, cela pouvait donner naissance à un film feuilletonesque et bas, rudement capable d’éveiller chez le public la curiosité la plus trouble et l’intérêt le plus suspect. Mais parvenir, à force de sensibilité, de sincérité et d’adresse, à transformer en oeuvre d’art cette matière boueuse, à dégager la leçon par le seul exposé des faits, voilà qui mérite qu’on s’y arrête et qui dépasse singulièrement la portée même du film.

Je suis sûr que nous pouvons bénir ce Maudit. Nous lui devrons bientôt de précieuses libertés, et le droit de sortir tout à fait le cinéma de la fadeur et de la niaiserie. On commence enfin à comprendre que le cinéma, depuis qu’il parle, n’est plus un joujou, et qu’il faut le traiter selon son rang. Pourquoi lui refuserait-on ce qu’il semble si naturel d’accorder au théâtre et aux lettres ? Aussi le visa de la censure sur Le Maudit a-t-il pour moi le sens d’un hommage à la qualité de l’œuvre, d’une reconnaissance officielle de l’action purifiante du talent, et d’une permission de travailler désormais librement, pour tous les artisans de bonne foi.

Mais comment présenter ce film au public français, sans trahir l’auteur ? C’est là où le « doublage » apparaît comme une nécessité, comme un bienfait. Le « doublage » est une arme éminemment dangereuse, un instrument inouï et redoutable, qu’il ne faut manier qu’à bon escient et avec les plus sérieuses précautions. Mais il faut bien avouer qu’il offre le seul moyen de donner des grands films étrangers, de ceux que nous devons connaître, une traduction harmonieuse et fidèle. Quand vous aurez vu Le Maudit, vous comprendrez qu’on ne pouvait refaire tourner ce film, dans une atmosphère française et par des acteurs français, sans lui faire perdre son caractère, son originalité et sa force.

paru dans Pour Vous du 24 mars 1932

paru dans Pour Vous du 24 mars 1932

Présenter la version allemande avec des sous-titres français, étant donné l’importance du texte dans Le Maudit, eût été une erreur esthétique et psychologique. Le film y eût perdu son rythme, sa clarté et ses nuances. Seul le « doublage » permettait de le traduire honnêtement. Je sais, je sais…, vous n’aimez pas le doublage, qui a été longtemps exécuté par des plaisantins et des maladroits. Je l’ai condamné comme vous. Mais, comme vous aussi j’ai vu, depuis, des doublages qui m’ont fait réfléchir. Enfin, j’ai eu l’occasion de suivre le travail effectué sur « M » par Roger Goupillières.

Croyez-moi, on ne supprimera pas le « dubbing» d’un trait de plume. Il faut en réglementer l’application, d’accord ; mais il faut compter avec lui, et se féliciter de l’avoir à sa disposition, dans le magique arsenal du septième art. Vous verrez.

André Lang

*

Critique de « M le maudit » (version française) par René Lehmann

paru dans Pour Vous du 14 avril 1932

paru dans Pour Vous du 14 avril 1932

paru dans Pour Vous du 14 avril 1932

Le studio des Ursulines projette la version allemande et la version française du film M… de Fritz Lang. C’est de la version française, adaptée par M. Roger Goupillières, écrite par M. André Lang, que nous allons vous entretenir. Je m’attendais, je vous l’avoue sans honte, à un film d’atmosphère, pimenté d’une pointe de sadisme mouchetée, joué avec une grandiloquence mélodramatique, à la manière de certains films réalistes allemands. Eh bien, pas du tout ! M… est un film policier réalisé avec une sobriété, un tact, une adresse et une ingéniosité qu’on peut donner en exemple, un film d’une technique parfaite que le doublage et le texte n’ont pas trahie, bien au contraire.

Vous connaissez l’origine du titre… C’est l’initiale du mot allemand Der Morder, qui signifie Le Meurtrier. Vous vous rappelez sans doute l’histoire de ce fameux satyre de Dusseldorf qui sema l’épouvante dans la ville par la répétition de ses nombreux forfaits si longtemps impunis. M… nous retrace la sombre aventure du dégénéré. Le gros écueil, que Fritz Lang a magistralement évité, c’était la brutalité de certaines scènes qui mettaient en présence le Meurtrier (ou le Maudit, comme vous voudrez) et ses petites victimes. Le cinéma, qui est le triomphe de la suggestion dans l’art, a permis au metteur en scène de réaliser une étude psychologique, un drame très attachant et dénué d’effets de mélo par trop faciles. Nos nerfs ne sont pas soumis à une épreuve trop rude. Nous sommes intéressés, amusés même, parfois, et nous voulons savoir…

 

Une ronde d’enfants dans une cour. Les mères, inquiètes, les surveillent. Il ne se passe pas de semaine en effet que le Vampire ne s’empare d’une fillette des faubourgs. La petite Elsie s’attarde à la sortie de l’école. Un monsieur au visage gras, aux yeux ronds à fleur de tête, au faciès vulgaire, s’approche d’Elsie. Bonbons, ballon, gâteaux, fruits. Elsie suit le monsieur et ne reviendra pas,

La police est sur les dents, le ministre téléphone au préfet, réclame impérieusement qu’on en finisse, qu’on trouve l’assassin. La police s’affole et en perd le dormir, le boire et le manger. On multiplie les rafles, les rondes, les enquêtes. On promet de petites fortunes à qui découvrira l’assassin. On fouille avec une telle persistance les milieux les plus interlopes que ces messieurs de la cambriole, organisés en une sorte de syndicat, de connivence avec les mendiants de la ville (cela rappelle un peu L’Opéra de quat’ sous) décident de participer, eux aussi, aux recherches. Cela ne manque pas d’humour. C’est pour éviter les policiers décidément insupportables que les apaches veulent mettre la main sur ce sadique impénitent qui les empêche, eux aussi, de dormir et de travailler, si l’on ose dire.

Après une nouvelle et intelligente enquête de la police, le meurtrier est dépisté. Mais ce sont les apaches qui le découvriront les premiers après avoir fait le siège de l’immeuble où s’est réfugié le satyre. Ils le jugeront même à leur « tribunal », l’un d’eux assurant la défense. Toutefois, c’est la police qui aura le dernier mot en surprenant le « tribunal » en action et en dérobant à ces messieurs le Meurtrier qui passera en cour d’assises.

On ne peut citer aucun nom d’acteur. Tous les interprètes sont excellents, pleins de vie, de naturel et de force. L’acteur qui compose le Meurtrier abuse un peu des expressions hagardes, mais il a deux ou trois scènes de passion et de dépit qui sont de premier ordre.

En somme, un très bon film policier, d’une facture cinématographique très sûre et très adroite, où l’on a joué victorieusement avec des difficultés de toute sorte et qui représente une réussite incontestable.

René Lehmann

*

Nous avions déjà (il y a presque 4 ans) posté cet entretien passionnant à la sortie de M le maudit avec Fritz Lang et Peter Lorre (cf ici). Mais nous avons décidé de le republier là pour une meilleure visibilité.

Avec Fritz  Lang et Peter Lorre, le « Maudit »

paru dans Pour Vous du 21 avril 1932

Fritz lang et Peter Lorre dans Pour Vous du 21 avril 1932

Fritz Lang et Peter Lorre dans Pour Vous du 21 avril 1932

J’avais gardé le souvenir du temps où je le vis pour la première fois à Paris, à l’occasion de Metropolis. Fritz Lang est resté aussi jeune. Il a toujours son monocle, son allure racée. Il a toujours le goût d’un cinéma où s’expriment les détours les plus obscurs du germanisme et la force des masses.

« II y a des prouesses techniques dans M, lui ai-je dit, et j’ai beaucoup admiré votre film. Mais quel sujet ! Il est atroce, il empêche de dormir… On entend toujours l’air que siffle le meurtrier, on garde pour longtemps l’image de son faciès devant une enfant, celui qu’il a, traqué ; celui, enfin, qu’il adopte devant le tribunal improvisé par tous les sans aveux, tout ce monde de la pègre coalisé contre lui. C’est un sujet terrible, dangereux… »

Il ne sursaute pas.
« J’ai longuement mûri ce sujet… me répond-il. Et je l’ai réalisé en pensant qu’il avait une valeur d’ordre général. On peut prévenir un mal en le montrant. Il y a eu un cas qui a démontré que le problème pouvait se poser… Je veux parler de celui de Kuerten. Mon film était conçu avant qu’il n’ait été découvert. Bien des choses prévues pour le film se sont trouvées réalisées. Je n’ai personnellement emprunté que certains détails à la réalité, comme celui par exemple de la pègre décidée à supprimer l’homme gênant pour son « travail ».

— Avez-vous utilisé de la vraie pègre pour tourner le film ?
J’ai eu vingt-quatre arrestations dans le personnel qui figurait dans mon film. Et ceci, au cours de rafles.

— Vous avez donc fait des explorations dans le monde « souterrain », ce monde spécial des caveaux de Berlin ?
Bien entendu.

— Et le meurtrier ?
Vous voulez le voir ?

— Certes ! »

Pour Vous du 21 avril 1932

Pour Vous du 21 avril 1932

Un homme est devant nous que je contemple avec étonnement. Il est jeune, il a l’air affable et paisible. J’ai une assez curieuse impression, en l’interrogeant.
« Je m’appelle Peter Lorre, me déclare-t-il, et c’est la première fois que je tourne… J’avais, jusqu’à présent, fait du théâtre, en particulier avec Bert Brecht, et c’est à Fritz Lang que je dois d’avoir abordé le cinéma.

— Mais ce rôle, cet invraisemblable rôle, vous a-t-il plu ?
S’il m a plu ?… Il m’a considérablement intéressé, il était difficile, des plus difficiles.

— Avez-vous été observer Kuerten pendant son procès, vous êtes-vous penché sur des cas pathologiques ?
C’est là un travail de metteur en scène. Je ne me suis préoccupé que de mon personnage. Je l’ai interprété comme je le sentais. »

Quelle phrase étrange! Je frémis un peu. J’observe, malgré moi, mon interlocuteur à la dérobée. Il a la physionomie la plus cordiale qui soit, la plus normale aussi, ma foi.

« Vous êtes Rhénan, Prussien, Bavarois ?
Je suis d’origine hongroise, dans les Carpathes.

— Et vous allez tourner une seconde fois ?
Sans doute. Et dans les Carpathes précisément. En attendant, je reste fidèle au théâtre. J’envisage une pièce avec Fritz Lang lui-même.

— Encore un rôle du même ordre ?
Non, c’est fini, je n’interpréterai plus un rôle de ce genre. Je crois qu’il est nécessaire de les aborder tous. Finie l’expérience pathologique… »

Il sourit avec bonhomie. Et c’est le cas de Fritz Lang vers lequel je me tourne, pour connaître également ses projets. De bonne grâce, il me les fait connaître.

« J’ai mis à profit mon séjour, ici, pour voir le plus possible des films français. Je ne vous parle pas de Clair qui a une place à part, qui jouit d’une popularité considérable chez nous et que les journaux de droite accueillent aussi bien que les journaux de gauche. J’ai beaucoup admiré La Chienne de Jean Renoir. Le milieu est bien rendu, le sujet, magnifiquement traité. Les Croix de bois ? Il m’est difficile d’en parler. Mais s’il y a une beauté dans la guerre, ce film nous montre les plus beaux tableaux de la guerre qu’on ait jamais pu voir. Pierre Blanchar est de premier ordre…
« Le Rosier de Madame Husson ? C’est bien fait. Le Crime de la rue Morgue, de votre compatriote Florey ? Il y a des photographies curieuses.
« Quant à la dernière production de Tourneur, Au nom de la loi, je vais la voir ce soir…

— Votre prochain film ?
Il s’intitulera Le Testament du docteur Mabuse. Je travaille le scénario depuis huit mois avec ma femme, Thea von Harbou. Il s’agira du dédoublement d’une personnalité.

— On y parlera beaucoup ?
Vous touchez un point sensible. Il faut avant tout faire du cinéma. On ne parle pas tout le temps, dans la vie, mais on ne dose pas non plus avec méthode les périodes de silence ou d’éloquence… On ne fait pas un vacarme assourdissant en chiffonnant du papier… En général, il y a une grande part d’arbitraire dans les bruits que l’on fait entendre. Il faut savoir leur attribuer une valeur, ou une utilité. »

Et c’est ainsi que se conclut notre entretien, tandis que Peter Lorre réussissait, par son attitude, à me convaincre qu’il n’était pas un monstre, mais un acteur des plus remarquables, et que Fritz Lang me ravissait, parce qu’en dépit de tout ce qu’on a pu dire, il reste un metteur en scène de cinéma exceptionnel…

Jean Vincent-Bréchignac

Pour Vous du 21 avril 1932

Pour Vous du 21 avril 1932

*

Signalons que le scénario romancé du film, par Pierre Albert-Birot, fut publié dans le numéro du 26 mai 1932., mais nous n’avons pas vu l’utilité de le retranscrire.

*

Dès l’été 1931, La Revue du Cinéma a consacré un article à M Le Maudit avec cet article traduit en français de l’historien du cinéma allemand, Siegfried Kracauer.

COURRIER DE BERLIN – LES BAS-FONDS

paru dans La Revue du Cinéma du 1 août 1931

paru dans La Revue du Cinéma du 1 août 1931

paru dans La Revue du Cinéma du 1 août 1931

La curiosité des bas-fonds ne s’épanouit pas seulement à Chicago, et la mode en est venue jusqu’à Berlin. Là, les Associations de malfaiteurs ont, dans une certaine mesure pris en régie l’organisation du tourisme et des distractions à offrir aux étrangers. Leur groupement « Toujours Fidèle » prépare des fêtes pour lesquelles il fait vendre des cartes d’invitation lithographiées, et l’on doit ainsi payer fort cher le plaisir d’être l’hôte de la pègre. A quoi bon percer des coffres forts alors qu’on peut si aisément faire de l’argent par de tels moyens ? 

J’imagine que les snobs de l’ouest de Berlin retrouvent dans ces fêtes le frisson qu’ils ressentirent autrefois aux Générales de Piscator. Ils assistaient alors à un semblant de Révolution : ici, ils ont le spectacle du « milieu » et sans truquage.

Les bourgeois d’aujourd’hui sont particulièrement attirés par toutes les forces dont l’activité se manifeste au-delà des frontières bourgeoises. Mais cette popularité croissante des fêtes du « milieu » signifie-t-elle que les voleurs s’embourgeoisent, ou, au contraire, que la notion de la propriété s’affaiblit dans les hautes sphères ? Il est difficile de se prononcer.

L’industrie cinématographique n’a pas manqué d’exploiter cette curiosité du public pour les bas-fonds. C’est à eux qu’est consacré le nouveau film Nero de Fritz Lang « M ». Des « Niebelungen », par « Metropolis » jusqu’à ce film sur la police des grandes cités, la route est longue, mais d’une direction parfaitement logique. Il est indiscutable que les meurtres d’un vampire nous passionnent davantage que les exploits d’un Hagen. Mais ne nous y trompons pas : Lang n’abandonne la mythologie qu’en apparence et pour la transposer, en quelque sorte, dans l’actualité.

« Une ville cherche un meurtrier. Des groupements de formation et de tendance totalement différentes, la Police criminelle et des Associations de malfaiteurs sont sur ses traces et finissent par le découvrir. » Ces quelques phrases où est concentré tout le scénario dans une forme simple et frappante ont été écrites, avec la participation de Thea v. Harbou par un groupe d’auteurs qui ont étudié et exploitent avec raffinement toutes les chances de succès. On aime aujourd’hui les faits divers le film empruntera donc aux faits divers la plupart de ses épisodes, Service d’anthropométrie judiciaire et de recherches de police, agitation du public, faux aveux, rafles, etc., seront mis en œuvre dans d éblouissants reportages. D’autre part le public discute avec passion certains articles du Code pénal et leurs interprétations : le film effleure tous ces problèmes tout en se gardant prudemment d’apporter une solution aux questions qu’ils posent.

Qu’est-ce que l’honneur professionnel des criminels ? L’assassin d’enfant qui comme Kùrten, apporte la preuve de son désordre intérieur doit-il être exécuté ou simplement enfermé ? Tels sont — entr’autres les questions que les auteurs proposent et comme il est malaisé de congédier le public sans un petit cours de morale, le scénario incite les spectateurs à protéger les enfants dans la rue et à se soucier de prévenir les crimes.

paru dans La Revue du Cinéma du 1 août 1931

paru dans La Revue du Cinéma du 1 août 1931

Ce reportage est mis en scène avec des moyens puissants, mais rationnels, comme seul peut en employer un spécialiste de la taille de Fritz Lang. La virtuosité de son adaptation est, en tout état de cause, admirable. Avec quel art, il fait grandir l’angoisse de la mère qui attend sa petite fille, de quelle horreur il a su envelopper le meurtrier je pense à la scène où celui-ci achète un ballon à sa petite victime, à sa manière de siffler, à son court repos sur la terrasse d’un petit café de faubourg.

Qui n’admirerait surtout la puissance avec laquelle Lang a su ordonner et dominer la mêlée de la police, de la presse, du public de la rue, du monde des bas-fonds et des organisations de mendiants ? C’est là du très bon Cinéma, dont les épisodes, sans se perdre dans les petites choses sont finement détaillés et assemblés de main de maître. Malheureusement, la nécessité d’apporter à chacun tout ce qu’il attend a conduit à des longueurs. Malgré leur habile structure certains passages instructifs fatiguent, et le souci de la super-exactitude dans le détail nuit à la stylisation. On pouvait faire des coupures. Le film sonore n’apporte à Lang rien de nouveau il sait se garder une large liberté optique, se ménager des transitions nuancées et, au besoin, il fait vivre ses personnages au-delà de leurs paroles. Pourtant, les dialogues dominent.

La tendance à envelopper l’action d’une atmosphère mythologique aboutit à des effets splendides, mais qui ne sont pas demandés par le sujet. Il semble que Lang ne puisse parvenir à se dégager des Niebelungen. L’obsession du grand Opéra avec ses apothéoses le poursuit jusque dans les sujets policiers. Il aurait terminer son scénario dans une forme qui réponde à nos réalités sociales. Au lieu de cela, il le transfigure et donne à la criminalité un caractère héroïque. Pour obtenir de grandes scènes de masses, il fait fouiller, à la recherche de l’assassin d’enfants, un gratte-ciel dans la nuit et le brouillard, et y fait juger aussitôt le meurtrier. C’est très impressionnant, mais ce n’est pas vrai, et cela ruine le reportage qui précède. Toujours cette culture de la façade, cette éternelle splendeur impériale.

Si Lang pouvait perdre son superflu de richesses, ce serait mieux pour lui et pour nous.
Ce Peter Lorre, encadré d’un milieu d’artistes très vrai, est un criminel démoniaque. Sa douceur informe se change en violence de possédé ; sur ses traits alternent la lassitude et la bestialité. Nous regretterons l’emploi excessif des roulements d’yeux et la mimique trop accentuée de la scène finale.

S. Kracauer (traduit par Marie Elbe)

*

De passage à Paris, Fritz Lang nous confie

paru dans Cinémagazine de mai 1932

paru dans Cinémagazine de mai 1932

paru dans Cinémagazine de mai 1932

Il est toujours dangereux de confronter l’image qu’on se fait d’un être sans le connaître avec celle que vous offre la réalité. Jeu dont l’issue est généralement fatale. Mais l’exception confirme, dit-on, la règle.

L’homme qui fit Les trois Lumières, les Niebelungen, Metropolis, Fritz Lang, est venu récemment à Paris. L’exception à la règle, c’est lui.
Pour beaucoup de jeunes hommes de notre temps, 
Les trois Lumières demeureront une étape inoubliable de l’évolution cinématographique. Je me souviens du bouleversement qu’adolescente j’éprouvai devant cette œuvre puissante et pure. Ce devait être en 1923, au Delta-Palace, salle populaire par excellence, mais où tant de films de valeur passèrent, fugitifs.

Un peu plus tard, ce furent les Niebelungen et, jointes au grand tumulte musical du maître, d’admirables images d’amour et de force. Ensuite cette œuvre formidable, frénétiquement discutée : Metropolis, l’apparition à l’écran, telle une figure de proue, de Brigitte Helm. Puis encore d’autres films avant ce Maudit, qui porte, lui aussi, la griffe d’un maître.

Un grand maître… Au Claridge, il est entouré, poursuivi, harcelé de questions, de visites, de poignées de mains, de congratulations. L’immobiliser dans un angle du hall, lui dire tout simplement l’émotion de jadis, et la glace est rompue. Il avait, pendant les premières secondes, avec son monocle à l’œil gauche, sa large carrure et la structure vigoureuse de son visage, un rien de morgue. Il n’était que « l’auteur de Metropolis », l’un des deux ou trois grands « as » du film allemand. Il est à présent tout simplement un homme qui dit sa fatigue, son désir de connaître l’activité cinématographique française, qui demande un jugement sincère sur son œuvre et qui se souvient, lui aussi, des Trois Lumières

Vous avez un proverbe qui s’applique si bien au destin de ce film : «Nul n’est prophète en son pays». Lorsqu’il sortit en Allemagne, il n’eut aucun succès. Il lui fallait le verdict de Paris. Aujourd’hui, les films de René Clair reçoivent à Berlin un accueil triomphal, formidable… C’est d’ailleurs très logique : leur esprit semble tout naturel aux Français, puisqu’il synthétise cette légèreté, cette fantaisie qui sont dans l’air, chez vous. En Allemagne, cela paraît miraculeux… On demande toujours aux autres ce que l’on ne possède pas soi-même.

paru dans Cinémagazine de mai 1932

paru dans Cinémagazine de mai 1932

Je pense à la puissance de certaines œuvres germaniques, notamment à ce Maudit, traité avec une violence ramassée, sobre, si parfaitement photographié et tellement intelligent. L’hommage était facile à rendre, en échange de ce compliment.
Oui, peut-être avez-vous raison, me répond Lang : les productions allemandes qui ont du succès en France le doivent précisément à leurs éléments les plus normaux et qui n’étonnent plus mes compatriotes. Il est si difficile, actuellement, de travailler en Allemagne et tellement plus difficile encore d’y faire du film international ! Le « doublage » du Maudit est certes parfait, mais, malgré cette perfection, je trouve qu’il y a décalage entre le geste et la parole. L’Allemand possède une personnalité qui ne s’accommode guère à la fluidité de votre langue : il s’exprime, agit, salue, s’émeut ou s’irrite de telle façon que le verbe français demeure étranger à son action. La portée internationale du cinéma s’est rapetissée comme une peau de chagrin depuis qu’il a recouru à la parole… Mais nous n’y pouvons plus rien maintenant !

— Est-ce, comme on l’a dit, l’affaire Kurten qui vous a inspiré Le Maudit ?
Pas entièrement… S’il en avait été ainsi, je ne l’aurais réalisé que pour un but commercial, et cela n’est pas dans mes habitudes. Je crois qu’il faut sentir vraiment la nécessité d’exprimer quelque chose pour faire un film. En réalisant Le Maudit, j’ai voulu mettre en garde les parents contre les dangers que courent leurs enfants et étudier en même temps un cas de perversion morale. Il y avait longtemps que j’y songeais, depuis l’affaire de Jack l’Eventreur à Londres. Un autre drame mystérieux me confirma dans cette intention : la disparition de deux enfants, à Breslau. On ne put jamais découvrir la vérité… Enfin, Kurten commença à terroriser la population de Dusseldorf, mais le scénario du Maudit était terminé avant qu’on ne fût parvenu à identifier le misérable.
» J’estimais aussi qu’il était intéressant de dévoiler au public les procédés employés par la police pour dépister les criminels. J’eus d’ailleurs quelques difficultés à faire partager ce point de vue aux autorités, qui craignaient cette divulgation. Un homme averti en vaut deux, n’est-ce pas, et il n’est pas que des honnêtes gens pour aller au cinéma. Mais, grâce aux nombreux amis que je possède dans la police, à
Berlin surtout, je suis parvenu à obtenir ce que je désirais, c’est-à-dire la collaboration effective des services policiers du Reich. J’ai même réussi à utiliser comme figurants ce que les quartiers louches du Nord de Berlin fournissent de mieux aux prisons : tous les types qui participent à la scène du «jugement» du Maudit m’ont été prêtés par les prisons.

— Je comprends maintenant la formidable vérité de cette figuration !
Je connais bien cette pègre. Quand je suis en Allemagne, je me rends deux ou trois fois par semaine dans ces quartiers du Nord de Berlin, qui sont pires que Whitechapel ou Limehouse. Eh bien ! je suis convaincu que ces escarpes, ces criminels endurcis, voleurs, faussaires, souteneurs, font cela comme ils feraient n’importe quoi. C’est un métier comme un autre. Je suis chez eux en toute sécurité

— C’est une théorie qui me paraît assez dangereuse pour la société…
Dites-moi… Et les banquiers ? On arrête l’homme qui vole un pain, un bifteck, des fruits, qui se venge d’une insulte personnelle, mais on n’a pas assez de courbettes et d’attentions pour le brasseur d’affaires qui escroque des centaines de millions. D’ailleurs, je n’ai rien dit, n’est-ce pas ? Ne touchons pas à la société… Je suis venu à Paris pour voir des films français… Voulez-vous que je vous présente Peter Lorre, mon interprète du Maudit ?

paru dans Cinémagazine de mai 1932

paru dans Cinémagazine de mai 1932

Fritz Lang s’éloigne, revient quelques instants après en compagnie d’un petit homme jeune, blond, grassouillet, qui a les yeux doux, la bouche charnue d’un enfant. De le rencontrer tel dans la vie me fait comprendre quel grand artiste Lang nous a révélé. N‘ayant jamais fait de cinéma avant Le Maudit, mais seulement trois ans de théâtre, Peter Lorre n’a-t-il pas affirmé dans ce premier rôle une maîtrise extraordinaire… ?

Tandis que le metteur en scène de Metropolis reçoit des confrères, toujours aimable, courtois, gentilhomme, malgré sa visible lassitude, je bavarde avec Peter Lorre. Mais, après m’avoir en quelques mots raconté sa très rapide carrière d’acteur, ce sont les éloges de son metteur en scène que Lorre prononce, s’oubliant tout à fait lui-même. Humilité précieuse.

Odile Cambier

Dans ce même numéro, nous trouvons cette chronique à propos du film signé par Le Fauteuil 48.

Des Films devant le public = « M le maudit »

paru dans Cinémagazine de mai 1932

paru dans Cinémagazine de mai 1932

— Vous n’allez pourtant pas prendre ça au sérieux ? me dit mon ami S. en me voyant un peu troublé, tandis que nous sortions de la petite salle où M passait depuis plusieurs semaines.

C’est que, justement, je prenais ça au sérieux. Des cas semblables se rencontrent quelquefois, et ce « quelquefois » est trop. C’est, en somme, l’histoire du vampire de Dusseldorf, dont toute l’Europe a parlé. Je blâme cette espèce de publicité faite autour du crime et, surtout, de l’irresponsabilité dans le crime, exploitée avec succès par tant d’assassins. Mais là, il n’est pas question d’une exploitation de la crédulité des juges ou de l’incompétence des médecins. Nous sommes bien en face d’un cas de folie intermittente, d’une sorte de dédoublement de la personnalité.

— Mais si, je prends ça au sérieux, dis-je à mon ami, parce que la lutte de cet homme contre lui-même, la marée montante de son instinct bestial et sanguinaire et son impuissance à l’endiguer ont quelque chose d’atroce et de passionnant.
— Attention, vous avez l’esprit faussé par les théories freudiennes, et vous allez me dire que ce monstre est un désastreux produit, né de refoulements de désirs inconscients, chez lui et chez ses ancêtres proches,
— ou lointains.
— Peut-être !
— Nous y sommes !…
— L’essentiel n’est pas, croyez-moi, l’étude de cas semblables, mais la recherche des moyens à employer pour protéger la société contre ces dangereux anormaux.

— Certes, je suis de votre avis. Mais que pensez-vous de la projection d’un tel film à Paris ?
— Que bien des gens hésiteront à aller le voir, lorsqu’ils sauront de quoi il s’agit. Il faut avouer pourtant qu’on pouvait s’attendre, de la part des Allemands, et vu la manière souvent très réaliste dont ils traitent leurs sujets, à des fautes de goût qu’on cherche en vain dans M. A part quelques longueurs dans les délibérations entre policiers ou entre bandits, c’est un film traité de mains de maître. La déclaration faite par « le maudit » à ses juges est un morceau de grande classe, et l’acteur anonyme qui la prononce, tout à fait étonnant. Ah ! si l’on pouvait jouer ainsi à la Comédie Française !…

LE FAUTEUIL 48

Intéressons-nous maintenant à l’accueil que la presse française réserve au film. Tout d’abord Comoedia.

AUX URSULINES — « Maudit »

Un film de Fritz Lang sur le vampire de Dusseldorf

paru dans Comoedia du 18 avril 1932

paru dans Comoedia du 18 avril 1932

paru dans Comoedia du 18 avril 1932

Le nouveau spectacle des Ursulines est composé avec ce soin particulier qui préside ordinairement aux programmes de cette salle, toujours soucieuse de suivre les idées les plus osées, les films les plus « spéciaux ».
Attention amusante, un dessin animé apparaît d’abord comme le symbole humoristique du drame de Fritz Lang. C’est Mickey sauvant des griffes de l’ogre la petite Many, l’imprudente amie de ses jeux acrobatiques. L’ogre, un orang-outang, se laissera ligoter pour le plus grand plaisir d’un public que Le Maudit va bientôt surprendre.

La presse nous a fait connaître, durant de longues semaines, les crimes du Vampire de Dusseldorf. Un tel thème ne pouvait pas déplaire en Allemagne où le théâtre et l’écran ont des audaces que nous désirons ignorer. Songez aux voiles que Bourdet a jetés sur sa « prisonnière » ? En Allemagne un auteur, aurait été plus « direct ».

Toutefois après Metropolis, La Femme dans la lune, nous étions en droit d’attendre de Fritz Lang une habileté, un tact faits pour nous plaire. Nous n’avons pas été déçus. Si réaliste que soit Le Maudit, Fritz Lang ne s’est pas borné à tirer des effets certains d’un drame policier ; il a voulu étudier la psychologie du vampire, éclairer sa morbidesse sous les feux d’une critique à la fois d’homme de science et d’artiste.

Tentative qui semblait peu compatible avec les moyens du cinéma, il faut en convenir. Réussite d’autant plus brillante, significative.
Fritz Lang a peint les milieux de police sans recourir aux habituelles banalités des romans prétendus policiers. Cela nous vaut une suite d’images saisissantes de vérité, d’une force qui nous change du « déjà vu ». que nous reverrons, hélas !

Son « vampire » n’est pas, non plus, le criminel dont nous avons trouvé partout des portraits déformés. Fritz Lang nous montre un être mou et physiquement odieux mais immédiatement prêt à l’offensive, à la discussion, au calcul dès que la police le soupçonne.

La version allemande est plus complète que la version française ; elle montre notamment une scène pathétique, celle du tribunal qui va juger les mères endeuillées. Toutefois nous conseillons aux Français qui ne parlent pas allemand de voir d’abord la version française afin de pouvoir suivre l’autre dans tous ses détails.

paru dans Comoedia du 22 avril 1932

paru dans Comoedia du 22 avril 1932

La mise en scène n’est jamais avec Fritz Lang l’esclave de la distribution. Aussi bien cet artiste pense-t-il que l’œuvre commande tout et ne veut-il pas s’entourer de vedettes. Son film y gagne en cohésion, en intelligence.

Ce qui ne prouve point que Peter Lorre, chargé du personnage principal, ne sera pas demain une très grande vedette. Son talent est de tout premier plan et Le Maudit lui doit une large part du triomphal accueil que ce film a reçu tant à Berlin qu’à Paris.

Suzanne Chich

*

QUELQUES CONFIDENCES DE FRITZ LANG
« L’ECRAN A UN ROLE D’EDUCATION SOCIALE »

paru dans Le Matin du 15 avril 1932

paru dans Le Matin du 15 avril 1932

paru dans Le Matin du 15 avril 1932

Qui dans le monde ne connaît l’auteur célèbre de Métropolis, des Niebelungen, des Trois Lumières ?

Fritz Lang !

Cet émule des Pabst, des Pommer, est venu à Paris pour la présentation de son nouveau film le Maudit.

Fritz Lang aime la mise en scène : Qui le lui reprocherait ? Je le trouve dans un grand palace des Champs-Elysées. Ce sont les premières heures de la matinée. Il déjeune. Sa table est dressée sous une galerie où l’on accède par quelques marches, au fond du hall monumental. Assis, il regarde l’entrée. Il a le visage tout rasé et très jeune. Mais jeune ne l’est-il pas encore ? Il ne faut pas se fier à ses photographies où une lumière violente et expressive lui donne des traits anguleux. Ces pans heurtés d’ombre et de clarté sont artificiels. Fritz Lang n’a pas en réalité cette physionomie tourmentée. Il est souriant et calme. Son accueil est courtois. Il parle lentement notre langue et s’il n’en exprime toutes les nuances, on devine qu’il les sent profondément.

Quelle idée a inspiré à Fritz Lang son film le Maudit. Voici la confidence qu’il m’a faite :

Je ne conçois pas qu’un film soit fait uniquement pour amuser le public. Il doit, certes, le distraire, mais il doit aussi lui apporter une pensée. Une opérette, une comédie sont agréables, mais le pouvoir du film va au delà de la fantaisie. L’écran a un rôle d’éducation sociale. Il ne faut pas le rabaisser à des tâches indignes de lui. Il y a longtemps que le sujet du Maudit me sollicitait. Dans chaque pays apparaissent ces monstres qui sont la terreur des mères. Il y a plus de quarante ans, il y eut, en Angleterre, Jack the Ripper. D’autres avant lui et après. J’ai voulu dénoncer le danger que font courir ces êtres aux enfants. Sont-ce des malades, ou de vulgaires criminels ? Doit-on les châtier ou les soigner ? Cela m’est égalC’est une autre question. A tel point que la version allemande finit ainsi par les paroles d’une mère elle confirme cette pensée que couper la tête au misérable n’est rien. Ce qu’il faut c’est, à l’avenir, surveiller ces enfants. Ce film est donc un signe d’alarme. On l’a fort bien compris ainsi en Allemagne. Notre censure, qui est très sévère, a admis le Maudit intégralement. La police elle-même, n’y a rien trouvé à redire. Tous ont jugé cette œuvre socialement utile.

Le cinéma allemand souffre en énormément de la crise générale.

— Où en est le cinéma dans votre pays ?
Il souffre de la crise générale. Les directeurs des salles ont dû baisser le prix des places de 40 % ce qui n’empêche pas le public d’avoir diminué de moitié. Il est vrai aussi qu’il y a sur nos écrans beaucoup trop d’opérettes et de choses frivoles qui commencent à lasser les spectateurs. Tant mieux. Je me félicite de ce goût nouveau qui se dessine. Je sais bien que l’on peut, avec des films qui ont quelque souci d’idéal, avoir du succès.

paru dans Le Matin du 15 avril 1932

paru dans Le Matin du 15 avril 1932

L’art des metteurs en scène français est d’une grande valeur.

— Que pensez-vous du cinéma français ?
Je trouve que l’art de vos metteurs en scène est d’une grande valeur. Un film comme Sous les toits de Paris n’a pu être conçu et réalisé que par un esprit de chez vous. J’ai vu à Berlin dans le privé le Sang du poète, de Jean Cocteau. Cette œuvre d’avant garde m’a paru très curieuse. Je regrette qu’on ne puisse, en Allemagne, trouver de l’argent pour tourner des films semblables. C’est là, même chez vous, sans doute, une exception. Mais elle existe. Un tel effort d’art, si désintéressé, est une leçon qui porte tôt ou tard ses fruits. »

Je demande maintenant à Fritz Lang ce qu’il pense d’une collaboration franco-allemande dans le domaine du cinéma.

J’y travaille depuis une dizaine d’années. Je m’en suis souvent entretenu avec Pommer. Je crois qu’il faudrait arriver à réaliser un film en deux langues, dans les mêmes décors et avec le même metteur en scène. On tournerait les scènes des deux versions simultanément. Il faut parer dans la plus grande mesure possible à la difficulté de propagation du film parlant, qui n’est plus international.

Le film parlant. Voici comment Fritz Lang le juge.

Il nous apporte un moyen de plus pour représenter fidèlement la vie. Aussi, je me permets de trouver assez bizarre que l’on tende à un dialogue très court. On ne veut qu’un minimum de paroles. En ce cas, ce n’est pas la peine !

Fritz Lang sourit ironiquement et, vite, il se leva de table. Il n’était que pour deux jours à Paris. Le soir de notre rencontre il allait voir les Croix de bois. Le lendemain il partait pour Londres. Il revenait à Berlin. Tout cela en songeant à son prochain film, qui s’inspirera d’un des plus étonnants problèmes psychologiques le dédoublement de la personnalité.

Max Frantel

*

DE PASSAGE A PARIS. Fritz Lang nous a dit…

paru dans L’Intransigeant du 16 avril 1932

paru dans L'Intransigeant du 16 avril 1932

paru dans L’Intransigeant du 16 avril 1932

Je ne m’attendais pas à trouver Fritz Lang en compagnie de son vampire. En apercevant ce personnage, je ne peux refréner un mouvement de surprise. C’est souvent le sort des acteurs de transporter, dans la vie, le reflet de leur personnalité imaginaire. Et s’il n’est point désagréable de faire songer à Napoléon, il est tout à fait fâcheux d’évoquer l’image d’un vampire. D’autant plus que celui-ci, tout en étant parfaitement aimable, reste, physiquement, le même, homme que j’ai vu hier soir, à l’écran. Je ne laisse pas de considérer son visage épais et ses yeux extraordinaires ronds. Heureusement, cette première impression s’évapore et le vampire, a tôt fait de gagner ma sympathie.

Nous avons engage la conversation sur « M« . L’auteur, des Trois Lumières et de Métropolis m’explique le choix de son sujet.

J’estime, dit-il, que le cinéma, n’est pas seulement un art. Il doit s’intéresser aux problèmes de l’actualité. J’ai voulu mettre en garde le public contre les innombrables déséquilibrés qui vivent librement et menacent sa sécurité : l’époque tourmentée où nous vivons voit se multiplier les déviations sexuelles les plus étranges. La société doit se protéger de ces malades. Les enfants surtout doivent être attentivement surveillés. Enfin, il est bon que le public sache comment la police effectue ses recherches et les moyens dont elle dispose. J’ai donc voulu avertir et instruire le public.

« La base de mon film m’a été inspirée par l’histoire du vampire de Dusseldorf. On aurait tort de croire, cependant, que j’ai pris le fameux Kurten comme modèle. En effet, le film a été terminé avant l’arrestation du criminel. J’ai conçu mon film comme un reportage : tous les détails sont exacts ; je me suis borné à réunir autour du même thème des faits authentiques. Au moment de l’affaire Kurten, j’ai lu dans un entrefilet de journal que des cambrioleurs s’étaient plaint de l’énervement de la police. « Tant que le vampire sera libre nous ne pourrons pas travailler tranquillement », déclaraient-ils.

« Cela me suggéra l’idée de faire poursuivre le vampire par les bandits eux-mêmes. Les détails ont été étudiés avec le même souci d’exactitude : le rendez-vous des mendiants est peint sur le vif.

« Au point de vue technique, j’ai cherché à faire un film vivant et mouvementé. Avant tout, j’estime qu’il faut retenir l’attention du public, ne pas l’ennuyer.

— L’étude des déviations mentales vous tente-t-elle particulièrement ?
— Je crois qu’il est toujours difficile de traiter, au cinéma, des sujets essentiellement psychologiques. C’est le métier du metteur en scène de savoir mettre son sujet à la portée du public.
Le scénario auquel je travaille actuellement, et que je commencerai dans deux mois, aborde justement un problème psychologique. Il s’agit d’un médecin, d’un neurologue qui, en soignant un malade, contracte peu à peu les mêmes troubles et devient malade à son tour. Le cas s’est souvent présenté parmi les aliénistes.
Je pense faire une version française, non pas doublée, mais directement interprétée par des acteurs français.

Jean Vidal

*

Rencontre avec Fritz Lang par André Robert

paru dans Marianne du 23 novembre 1932

paru dans Marianne du 23 novembre 1932

paru dans Marianne du 23 novembre 1932

Hall du Claridge. Saul C. Colin, le directeur du service des scénarios chez Osso, m’a proposé, fort aimablement, de voir Fritz Lang de passage, pour quelques heures, à Paris. On ne saurait manquer le plaisir de rencontrer le plus grand metteur en scène allemand, le réalisateur de « Métropolis », des « Niebelungen », du « Maudit ».

Le voici. Une figure énergique : la sensation nette de la puissance que va encore accentuer le ton de la voix au très léger accent. Cet homme est né pour être un chef. Il l’est.

Je suis venu à Paris pour compléter les engagements du « Docteur Mabuse ». Jim Gérald tient le principal rôle.

— On a également annoncé votre intention de lancer un nouveau jeune premier.
Oui, Maurice Maillot. Que voulez-vous ? Il faut bien que nous nous mettions à renouveler les cadres. Pour une artiste qui mérite de rester, combien d’autres ne sont pas sauvées avec elle. Et puis même, regardez Garbo, c’est bien, mais Garbo, c’est et ce sera toujours Garbo !

— Pouvez-vous me donner quelques détails sur le scénario ?
Il est de ma femme, Théa von Harbou, car je ne comprends la réalisation d’un film que sur un scénario original. Mabuse est un criminel phénomène, d’hier, d’aujourd’hui, de tous les temps. On lui attribue une série de crimes mystérieux qui terrorisent toute une population. On finit par l’interner dans une clinique. La panique cesse immédiatement. L’intrigue du film réside à peu près entièrement dans le fait de savoir si le professeur Boum réussira ou non à découvrir le secret de ce cerveau démoniaque.

— Si je comprends bien, certaines situations, comme dans « Métropolis » ou « M », rejoignent le plan social auquel vous semblez attacher une grande importance ?
Comment n’en serait-il pas ainsi ? Songez aux possibilités du film social dans une époque bouleversée comme la nôtre.

Saul C. Colin remarque : « Votre femme semble magnifiquement illustrer vos conceptions. Vous savez combien son film « Nous, les Mères ! » m’a plu! »

J’avoue que le film de ma femme m’a procuré un grand plaisir, du même ordre que celui qu’on éprouve devant certains films soviétiques.

— On a présenté récemment « Kühle Wampe ».
Qu’en pensez-vous ?

— Personnellement, je le trouve raté et ne m’explique son succès que par le plaisir qu’éprouvaient des spectateurs à retrouver les idées exprimées, en accord avec leurs devoirs intellectuels.
Vous avez raison. C’est complètement raté. Le film a été retenu assez longtemps chez nous par la censure. On était venu me trouver pour obtenir de moi la levée de l’interdiction que mon influence pouvait faire espérer. J’ai refusé. Le film était trop mauvais. Je ne pouvais sacrifier le cinéma à mes idées politiques. Pourtant, quel film puissant et utile on pourrait faire sur le chômage !

— C’est le rêve de Saint-Exupéry d’en tourner un bientôt.

Il est curieux, dit Fritz Langd’un ton surpris, de constater que les élites, chez vous, viennent petit à petit au cinéma.
— Oui, ajoute Colin, et à cet égard, le plaisir qu’ont éprouvé André Gide et Henry Bidou aux prises de vues du « Docteur Mabuse », est bien significatif.

Lang retire brusquement son monocle et jette vivement, d’un ton emballé :
— « Gide ! Voilà un grand bonhomme, comme vous dites en France ! Je n’ai qu’une confiance limitée dans le rôle de rapprochement des élites, mais un homme comme lui finirait par me faire croire que j’ai tort. »

A chaque instant, maintenant, on demande Fritz Lang au téléphone : « Monsieur, l’Ambassade ! Monsieur, Berlin ! Monsieur, le studio ! » Saul C. Colin me parle de la puissance de travail considérable de Fritz Lang : dix-huit, vingt heures par jour pendant les semaines de réalisation de ses films.

—  En somme, l’avenir du cinéma ?
—  Mais magnifique ! Avec les progrès quotidiens, le cinéma représentera certainement, d’ici trois ou quatre ans, la meilleure possibilité pour un artiste.

André Robert

*

Critique de « M » Le Maudit par François Vinneuil

paru dans l’Action française du 15 avril 1932

paru dans l'Action française du 15 avril 1932

paru dans l’Action française du 15 avril 1932

Mr Fritz Lang, le célèbre metteur en scène allemand, avait été plusieurs fois desservi par les libretti primaires de sa collaboratrice, Mme Thea von Arbou, à la suite de qui il avait pensé, dans Métropolis, faire figure de poète à la fois épique et social. Ce cycle de son œuvre fut terminé lamentablement par La femme sur la lune, parodie malgré soi du roman d’anticipation, bifurquant sur un adultère Stratosphérique, et qui n’en était pas moins banal pour cela.

Le Maudit (le Meurtrier en allemand et M pour toutes les langues) et au contraire un sujet qui emprisonne le réalisateur par son horreur échappant à toute velléité de transposition. M. Fritz Lang s’est emparé d’un personnage effrayant : le vampire de Dusseldorff, mais il ne lui fait pas jouer un rôle grand-guignolesque. Il n’y a peut-être pas un très grand mérite. En décidant de traiter son horrible fait divers à la façon d’un documentaire d’actualités, il employa le seul détour possible pour n’alerter ni la censure ni l’opinion.

Le film s’ouvre avec le dernier exploit du monstre, indiqué avec un tact qu’il ne faut pas confondre avec la timidité. L’audace du criminel, ses forfanteries que la poste transmet à la police, mettent le comble à l’anxiété de la ville terrorisée. D’innocents promeneurs manquent d’être lynchés pour avoir acheté une orange à une petite écolière. La police sur les dents mobilise : battues en ligne dans les bois où l’on a découvert les cadavres des victimes, rafles en masse dans les milieux interlopes. Le cercle se resserre autour du criminel.

Les amateurs d’atrocités seront heureusement déçus, et ceux qui savent voir le cinéma comblés, non pas d’effroi, mais de vigoureuses peintures. Fritz Lang est un grand plasticien. C’est lui qui dressa dans ses Niebelungen le héros Siegfried, sur un cheval blanc, entre les troncs de la forêt hercynienne, et Kriemhilde hiératique, adossée à de sévères paysages minéraux.
Il n’a pas à sacrifier dans le Maudit au gigantisme, excroissance moderne et prussienne d’origine de l’esthétique allemande qui, du seul point de vue visuel, greva de beaucoup d’emphase et de quelques ridicules sa Métropolis.

Notre ami Brasillach nous reprochait dernièrement de ne pas parler de la lumière des films. Mais comment se souvenir que l’éclairage est le pinceau du photographe devant les feux de rampes réglés par un apprenti électricien de Ma tante d’Honfleur, la Bande à Bouboule, Monsieur, Madame et BibiAmour et discipline, etc ? Il faut entendre à ce propos les révélations des hommes du bâtiment. L’idéal des marchands de pellicule est d’obtenir l’éclairage « standard » : pour films légers, pour films de caractère, pour films sombres. Après quoi, des ouvriers soigneux égaliseront les teintes en fignolant pour obtenir un travail « propre ». Parmi les effets catalogués et autorisés, on citera les jours frisant en auréole autour d’une chevelure de blonde décolorée, les murailles décrépites avec ombres de toiles d’araignées qui se portent beaucoup pour les récits policiers, les cercles pâles dessinés sur une nappe par la lampe à pétrole qui doivent situer aussitôt le film provincial ou populiste.

La lumière, dans le Maudit, retrouve son rôle : lumière médiocre d’un logement ouvrier, lumière ironique d’un coin de brasserie où dissertent de gros buveurs de chopes, lumière candide de la chambre proprette où le vampire n’est plus qu’un locataire accommodant, lumière louche du meublé aux chromos tristement obscènes abritant des receleurs qui comptent des montres.

Mieux que cela : dans le Maudit, on vérifie à nouveau le mot d’Elie Faure, la valeur prise, hors de toute signification morale ou dramatique, par un manteau noir sur un mur gris.

paru dans La Semaine à Paris 21 avril 1932

paru dans La Semaine à Paris 21 avril 1932

*

paru dans Le Petit Journal du 11 juin 1932

paru dans Le Petit Journal du 11 juin 1932

Le cinéma, chaque fois que ses intentions cherchent à s’élever, qu’il conquiert un ton personnel, procède de l’esprit plastique de toute une race. C’est pour cela, peut-être, que le cinéma américain, exprimant sans intermédiaires ou prédécesseurs les conceptions formelles du Yankee, nous semble d’abord le plus original. Cependant, les frondaisons, les pâturages, les « babies » et les ingénues aux yeux de ciel y sont bien vus par des hommes de goût anglo-saxon. Le cinéma allemand fourmille des têtes de caractère, détaillées ride à ride, poil à poil, suivant Holbein, Granach, Dürer, et plus tard le très médiocre Denner, et les cousinages ethniques expliquent facilement comment il a pu s’assimiler aussi vite l’art hollandais et nordique des intérieurs, considérés comme des cadres vivants, à peine moins importants que les êtres qui s’y abritent.

paru dans La Semaine à Paris 21 avril 1932

paru dans La Semaine à Paris 21 avril 1932

Ainsi, le cinéma germanique a pu, avant tout autre peut-être, avoir les apparences d’un art, parce que l’emploi au clair obscur, si facile et si éloquent en photographie, lui était naturel. On a déjà remarqué d’ailleurs que cette aptitude l’avait clos dans des poncifs étouffants. Mais Fritz Lang, en abordant à son tour le cinéma « eau forte », a su éviter la fixité picturale de E.-A. Dupont. Ses images sont elles, mais leurs dégradés d’ombres, leurs reflets, leurs saillies lumineuses ne trouvent pas leur fin en soi.

Les premières bobines du Maudit sont montées dans un mouvement ramassé, précité, au surplus d’une netteté dans le raccourci très rare chez un artiste allemand. A ce train, M. Fritz Lang épuise assez vite la matière d’un documentaire sur une enquête difficile, mais il sait à merveille corser un rapport de police.

Une bande de cambrioleurs organisés, que l’activité des inspecteurs incommode et inquiète, décide, pour y mettre fin, de rechercher elle-même le monstre. Elle réquisitionne ses propres espions, bancals, clochards, culs-de-jatte, aveugles professionnels. Cette cour des miracles, soit dit entre parenthèses, si elle vient après celle de l’Opéra de quat’sous, a une toute autre allure, parce que M. Fritz Lang ne cherche point à nous halluciner, à soulever comme Pabst les nuages d’un cauchemar confus que traversent les voix des revendications de classes. Les apaches  assiègent un grand local commercial où le misérable, traqué, s’est réfugié, et ils l’enlèvent pour le juger devant leur tribunal. Mais la vraie police interrompt la séance, juste à la fin de la plaidoirie de « l’avocat », et le meurtrier sera remis à des juges plus qualifiés.

Fritz Lang, on le répète, marche sur les traces du Pabst de l’Opéra de quat’sous, mais sa vision est aussi large que celle de Pabst est rétrécie. Où que Pabst situe une scène, il nous semble toujours tourner dans un placard. Fritz Lang, à qui, sauf avec sa désastreuse Femme dans la lune, les plus vastes décors n’ont jamais fait peur, travaille surtout à agrandir son champ, et nous pensons que cela est beaucoup plus difficile. Voyez l’invasion du « building » par les apaches. L’enchaînement des angles de vue en est prodigieux.

Nous voilà sortis du studio où les metteurs en scène d’Allemagne se complaisent trop souvent. Dans l’ordre statique, l’imposant tableau du tribunal des bandits est une conquête sur les cadres étroits de l’écran.

Ce n’est pas tout. Il faudrait louer Fritz Lang d’avoir étudié la psychologie criminelle sans glisser à la psychanalyse, ce que l’on redoutait fort, surtout de lui. Il a créé l’atmosphère de l’angoisse par un choix d’images discrètes, simples, mais dont le sens ne s’égare pas : le criminel, obsédé, avalant des cognacs coup sur coup, et surtout enfermé dans sa cachette, brisant en haletant son couteau à cran d’arrêt contre la serrure, puis arrachant un par un les clous avec le tronçon de l’arme. Les moindres personnages sont d’une vérité qui fait un sévère contraste, il faut bien le dire, avec la figuration recrutée à la diable de nos studios. Le rôle presque impossible du monstre est tenu par un garçon courtaud, un peu empâté, à la fois effacé et sinistre. Avec ses gros yeux fixes de chat-huant, aux paupières lourdes, c’est bien une bête tarée, à détruire dans une battue. Composition peu attrayante certes pour un acteur.

On ne nous dit pas le nom de celui-ci, auquel on ne saurait peut-être reprocher qu’une crispation trop grande vers la fin. Mais, comme nous allons le dire pour conclure, cela doit être surtout imputé au découpage général du film.

paru dans La Semaine à Paris 21 avril 1932

paru dans La Semaine à Paris 21 avril 1932

Fritz Lang, en effet, aborde pour la première fois le cinéma parlant, et cela se sent. Il éprouve encore des difficultés à mêler le dialogue et l’image. Les chapitres presque muets, tous aussi concis que nous l’avons dit plus haut, et qui sont heureusement les plus nombreux, alternent dans le film avec des chapitres presque uniquement parlés, et qui languissent : dialogues au téléphone du ministre et du préfet de police, exposés parallèles du plan des bandits et de celui des inspecteurs, jugement du vampire devant l’aréopage des hors la loi. On conçoit que, dans ces scènes, le rôle principal évite bien difficilement d’utiliser les procédés du théâtre.

Enfin, la conclusion est trop brève : trois juges pénétrant dans la cour d’assises, trois femmes en larmes écoutant la sentence : « Ce n’est pas cela qui ressuscitera nos pauvres petites. » La logique de l’esprit est satisfaite, celle des yeux ne l’est pas, elle réclamait un contraste d’images plus développé.

François Vinneuil

*

Notre point de vue

« M » OU « LE MAUDIT » par Léon Moussinac

paru dans L’Humanité du 3 juin 1932

paru dans L'Humanité du 3 juin 1932

paru dans L’Humanité du 3 juin 1932

Pour bien comprendre le sens du dernier film de Fritz Lang, il faut savoir que l’auteur de Métropolis travaille pour la plus grande firme allemande — et nationaliste — la U. F. A., qu’il y travaille aussi dans des conditions exceptionnelles au point de vue technique, ce qui lui permet de réaliser absolument des aspirations personnelles, comme peu de cinéastes aujourd’hui, en Europe ou en Amérique, peuvent le faire. C’est ainsi que Fritz Lang tourne, en moyenne, un grand film par an, après en avoir soigneusement déterminé le sujet, organisé ses développements, choisi l’interprétation, fixé les décors, etc.

Il faut connaître aussi les « idées » de Fritz Lang non seulement touchant son film M, mais le cinéma qu’il considère comme ayant à jouer, au premier chef, « un rôle d’éducation sociale ».
Sa dernière oeuvre nous présente une sorte d’affaire Kurten, le vampire de Dusseldorf. Le meurtrier de tant d’enfants échappe à la mobilisation policière plus habile, la pègre locale (le lumpen-proletariat) déjà vu dans l’Opéra de Quat’Sous, réussit à s’emparer du criminel et entend le juger selon ses lois, Voilà le thème qui prêle à de nombreuses variations que la technique savante, l’habileté de cinéaste de Fritz Lang nous présentent de façon parfois originale. Mais il faut écouter, pour comprendre, l’artiste lui-même :

« Il y a longtemps que le sujet du Maudit me sollicitait. Dans chaque pays apparaissent ces monstres qui sont la terreur des mères. Il y a plus de quarante uns, il y eut, en Angleterre, Jack l’Eventreur. D’autres avant lui et après. j’ai voulu dénoncer le danger que font courir ces êtres aux enfants. Sont-ce des malades eu de vulgaires criminels ? Doit-on les châtier ou les soigner ? Cela m’est égal. »

Et, ailleurs :

« J’estimais aussi qu’il était intéressant de dévoiler au public les procédés employés par la police pour dépister les criminels. J’eus d’ailleurs quelque difficulté à faire partager ce point de vue aux autorités qui craignaient cette divulgation. Mais grâce aux nombreux amis que je possède dans la police, à Berlin surtout, je suis parvenu à obtenir ce que je désirais, c’est-à-dire la collaboration effective des services policiers du Reich. J’ai même réussi à utiliser comme figurants ce que les quartiers louches du nord de Berlin fournissent de mieux aux prisons : tous les types qui participent au « jugement » du Maudit m’ont été prêtés par les prisons ».

Nous voici renseignés pour « expliquer » l’esprit, qui anime la plupart des scènes de M. et qui caractérise ignoblement l’esprit du film dans son entier.

Le confusionnisme et l’hypocrisie bourgeoise qui, par delà les qualités proprement cinématographiques, signalaient Métropolis, consacrant « l’alliance heureuse et féconde du capital et
du travail », condamnant la lutte de classes, ne sont rien à côté de la « moralité bourgeoise » qu’il s’agit de dépister à travers les épisodes policiers du fait-divers que présente Fritz Lang dans
le Maudit.

Ce film, lorsqu’il atteindra les salles populaires, devra être dénoncé comme il le mérite, et d’autant plus que l’habileté technique incontestable du cinéaste, le soin de la réalisation (interprétation et décors) sont propres à abuser des spectateurs non avertis.

Du film policier au film de police l’étape est franchie.

Léon Moussinac

*

Après son exclusivité au Studio des Ursulines, le film passera à l’Imperial-Pathé, puis à La Pagode, come le montre les publicités ci-dessous.

paru dans Le Matin du 09 septembre 1932

*

paru dans Le Matin du 30 septembre 1932

paru dans Le Matin du 30 septembre 1932

 

*

Source :

Pour VousBibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse
La Revue du CinémaArchive.org
Cinémagazine = Ciné-Ressources / La Cinémathèque française
Les quotidiens = gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Pour en savoir plus :

L’article de Samuel Douhaire sur Télérama : “Le cinéma de minuit” est mort sur France 3, vive “Le cinéma de minuit” sur France 5 !

Analyse du film sur le site du ciné-club de Caen et sur le site Cadrage.

La Bande-annonce de M Le Maudit (version restaurée) Fritz Lang avec Peter Lorre, via la BFI.

*

La bande-annonce en allemand de M Le Maudit de Fritz Lang avec Peter Lorre.

*

La scène d’ouverture de M Le Maudit.

*

Analyse (en anglais) sur l’importance du son dans M Le Maudit, l’un des premiers chefs d’oeuvre du cinéma parlant.

*

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.