Les Misérables de Raymond Bernard (Pour Vous 1934)   Mise à jour récente


Vu les événements des dernières semaines en France et l’émergence des Gilets Jaunes, nous avons pensé qu’il serait bien d’y apporter un modeste écho sur ce site en évoquant un film (et un roman) pas si éloigné de notre actualité que ça : Les Misérables dans son adaptation par Raymond Bernard (1934).

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Nous n’allons pas nous étendre sur cette adaptation du roman, considéré par beaucoup (dont nous faisons partie), comme la meilleure. C’est une évidence et c’est sans aucun doute le chef d’oeuvre de Raymond Bernard et l’un des grands films du débuts du cinéma parlant avec les Croix de Bois de… Raymond Bernard.

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Difficile aussi de terminer de rédiger cette page en suivant les informations, sur twitter et le flux livestream, de journalistes indépendants de la manifestation de ce jour, samedi 08 décembre. Evidemment rien de comparable avec la situation des émeutes de 1832 dont parle Victor Hugo dans son roman. Si ce n’est cette même incompréhension de la part de ceux qui réussissent face à ceux qui ne sont rien.

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Nous vous proposons donc les articles parus dans Pour Vous à propos des Misérables avec des entretiens de Raymond Bernard et de celui qui adapta le roman pour le cinéma, André Lang. Vous trouverez également, à la fin de ce long post, les articles du quotidien Comoedia parus à la sortie du film ainsi qu’un entretien avec Emile Genevois, le Gavroche du film.

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Bonne lecture et bon courage à tous et à toutes.

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A suivre.

Deux photogrammes extraits, l’un de la seconde partie Les Thénardiers,

et l’autre de la troisième partie des Misérables, Liberté, liberté chérie

– Tous droits réservés (c) Pathé.

« Les Misérables » aussi vont parler… Ce que le cinéma parlant peut tirer de l’œuvre de Victor Hugo par André Lang

paru dans Pour Vous du 18 Août 1933

paru dans Pour Vous du 18 Août 1933

paru dans Pour Vous du 18 Août 1933

ON lit Les Misérables entre la quinzième et la dix-huitième année, et c’est l’enthousiasme. Après, on ne les rouvre plus. « Les œuvres que tout le monde admire, a dit Anatole France dans La Vie Littéraire, sont celles que personne n’examine. » C’est ainsi que demeure, dans l’esprit des hommes d’aujourd’hui, le souvenir confus d’une extraordinaire épopée. Il y a six ou sept morceaux légendaires qui surnagent dans toutes les mémoires et qui, à chaque évocation… dans la conversation, dans un film, dans une conférence, dans un article de journal… offrent la même résonance admirable… Il y a les noms des principaux personnages qui apportent avec eux je ne sais quels gonflements d’images, je ne sais quelles fresques héroïques et monumentales… Jean Valjean, Fantine, Javert, Thénardier, Eponine, Gavroche, Enjolras…

paru dans Pour Vous du 18 Août 1933

paru dans Pour Vous du 18 Août 1933

Au contraire, pour une minorité d’esprits critiques ou chagrins, lecteurs exigeants ou repliés qui refusent de se laisser prendre, Les Misérables, qu’ils ne relisent pas davantage, ne sont plus qu’un immense fatras des situations les plus rocambolesques qu’un poète ait jamais accumulées ; qu’une énorme cuve où bouillonnent, pêle-mêle et sans cesse, tous les vieux clichés accommodés à la sauce romantique dont le parfum, déjà, fait sourire ; qu’une œuvre cacophonique et monstrueuse dont l’intérêt documentaire seul subsiste.

Mais lorsqu’on se trouve chargé de réaliser une adaptation cinématographique « parlante » des Misérables, et qu’on prend la peine de relire soigneusement les 2065 pages (édition Nelson) qui composent l’ouvrage, on demeure d’abord quelques jours écrasé et confondu. On a beau comprendre l’ironie des uns, on partage l’enthousiasme des autres. Seulement, admirer est une chose, et adapter en est une autre… Et la difficulté de la tâche qui nous était assignée, à Raymond Bernard et à moi, nous apparut considérable.

On nous objecte sans doute déjà que les réalisateurs des excellentes versions muettes des Misérables avaient avant nous triomphé d’une difficulté semblable. Mais l’argument ne tient pas. Le cinéma muet ne trouble pas l’atmosphère, le cinéma muet est tout rêverie. Ce qu’il apporte avec lui d’irréel et de puéril donne son prolongement naturel à la légende. Le cinéma muet n’est qu’images… Il peut n’être qu’une illustration, qu’un en-marge.

Le cinéma parlant, ou plutôt le cinéma tout court, exige une adaptation. Les mots dissipent la rêverie, réveillent le spectateur et son sens critique. Les voix font redescendre tout le monde sur la terre. Avec le cinéma parlant, il faut recommencer, de zéro, l’ascension. Aujourd’hui, le miracle, que la caméra engendrait par la seule vertu du silence, il faut le construire. C’est ainsi que le cinéma, en rendant sa place à l’effort, commence à devenir un art.

paru dans Pour Vous du 18 Août 1933

paru dans Pour Vous du 18 Août 1933

Le retentissement des Misérables est dû à plusieurs causes.
La première, et de loin, est que l’auteur avait du génie.
La seconde est que l’œuvre a une portée sociale et qu’elle dénonce les injustices et les abus dont souffraient au siècle dernier, non seulement la France, mais encore la plupart des nations civilisées. Dans l’admirable lettre à M. Daelli, éditeur italien des
MisérablesVictor Hugo se défendait de n’avoir songé qu’à « la misère française… » (« Quant à moi, j’ai écrit pour tous avec un profond amour pour mon pays, mais sans me préoccuper de la France plus que d’un autre peuple. A mesure que j’avance dans la vie, je me simplifie et je deviens de plus en plus patriote de l’humanité… » Hauteville-House, 1862.)

La troisième est que Hugo s’est royalement donné la liberté de faire rentrer dans le cadre des Misérables tout ce qu’il avait à dire sur tous les sujets. Il a ainsi ouvert ses vastes parenthèses fameuses sur Waterloo et Napoléon, les couvents et les ordres, la pègre et les bas-fonds, la République et la Restauration, les émeutes et les révolutions, l’argot et l’égout, etc.. Tout autre romancier eût vu céder et craquer l’armature de son œuvre. Lui, au contraire, en la surchargeant, l’a consolidée.

La quatrième est que l’histoire, machinée comme un super drame romantique, en dépit de ses ficelles, de ses invraisemblances, de ses pleurnicheries, de ses coïncidences, et de ses coups de théâtre fracassants, offre à tout instant des pages admirables, humaines, vraies, qui réduisent à rien en un moment toutes les critiques faciles que peuvent suggérer aux snobs et aux petits-maîtres les dimensions de ce prodigieux monument

Parlons chiffres. Un scénario de film de 2.800 à 3.000 mètres s’inscrit généralement entre 80 et 100 pages. Trois scénarios donnent donc de 240 à 300 pages. Disons 300 pages. Les Misérables en ont 2.065. Commencez-vous à entrevoir les données du problème ?

paru dans Pour Vous du 18 Août 1933

paru dans Pour Vous du 18 Août 1933

Comment remplacer 2.065 pages par 300, en s’efforçant de garder : un, le génie ; deux, la partie sociale ; trois, les parenthèses ; quatre, l’histoire…, et sans oublier le cinéma ! Voilà ce que nous avions à réaliser.

Maintenant que nous avons, sur notre bureau, en trois cahiers soigneusement reliés, le scénario d’ensemble des Misérables, nous connaissons le nombre et l’étendue de nos forfaits ! Nous savons ce que pourront nous reprocher ceux qui auront assez bien lu Les Misérables pour nous accuser. Mais nous sommes sans remords. Au jour du Jugement dernier, nous nous présenterons (ensemble ou l’un après l’autre, selon le cas) sans faiblir devant le père Hugo. Nous pensons en effet que s’il vivait encore et qu’il eût adapté lui-même son œuvre pour le cinéma (ah ! quel scénariste il eût été !) il se fût montré autrement hardi que nous ! Et puis, si nous savons bien ce que nous avons dû sacrifier ou modifier, nous savons bien aussi ce que nous avons gardé. Je vous dirais bien que c’est le génie, seulement j’ai peur que vous ne me croyiez pas.

André Lang

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paru dans Pour Vous du 18 Août 1933

paru dans Pour Vous du 18 Août 1933

Dans les décors des « Misérables » avec Raymond Bernard, André Lang et deux mille figurants.

paru dans Pour Vous du 4 Mai 1933

paru dans Pour Vous du 4 Mai 1933

paru dans Pour Vous du 4 Mai 1933

Antibes, mai (de notre envoyé spécial).

Nos romans-fleuves de la dernière promotion ne sont que des filets d’eau à côté des dix volumes tumultueux de la première édition des Misérables. Dans ce roman du père Hugo un chaos s’anime, un monde entier grouille, souffre, hurle et se révolte. C’est par là que le réalisme le plus rude est entré de force dans notre littérature. C’est ici que le poète, manieur d’idées, d’hommes et de décors, a réalisé cette vaste conception que le drame étouffait : tout dans tout : tous les sujets, tous les genres, dans tous les milieux.

Cette œuvre immense, il fallait, certes, les dons les plus divers, mais d’abord une audace peu commune pour songer à son adaptation, à sa transcription cinématographique. Seul, peut-être, le hardi metteur en scène des Croix de bois, Raymond Bernard, pouvait tenter l’aventure. Il n’a pas hésité. Il a bien fait, car, si j’en juge par ce que j’ai vu, le film, ou plutôt les trois films que nous verrons l’automne prochain, tirés par lui des Misérables, seront de premier ordre.

paru dans Pour Vous du 4 Mai 1933

paru dans Pour Vous du 4 Mai 1933

Après avoir tourné ses intérieurs aux studios de Joinville, Raymond Bernard tourne actuellement les extérieurs sur la Côte d’Azur, entre Antibes et Cagnes, au pied du petit village de Biot. C’est là que j’ai pu suivre son travail, jour à jour, un travail passionnant s’il en fut. Mais Raymond Bernard ne va pas sans André Lang, l’adaptateur du roman de Victor Hugo. Ils ne se quittent pas. Ils ont loué une villa où ils habitent tous les deux, d’où ils viennent ensemble, où ils déjeunent et dînent ensemble, où chaque soir, après le travail, ils discutent du lendemain.

… Un large vantail de bois blanc s’ouvre devant eux, les voici sur le terrain. Raymond Bernard, grand, maigre, calme, un cache-col épais autour du cou, car il faut ménager sa gorge et sa voix quand on commande — parfois durant douze heures — à une armée ardente et guenilleuse de deux mille figurants. A son côté, André Lang plus petit, rond, attentif et souriant. Tous deux aussi aimables l’un que l’autre. Tous les deux porteurs de lunettes, celles de Raymond Bernard, noires. Tous les deux en casquette, celle d’André Lang percée, comme une écumoire, d’œillets par où s’opère une ventilation nécessaire… On comprend, en effet, qu’une tête puisse s’échauffer quand il s’agit de ne pas trahir une œuvre aussi connue, aussi touffue que Les Misérables et qu’il faut encore, à chaque instant, rajuster à la lumière des sunligths…

paru dans Pour Vous du 4 Mai 1933

paru dans Pour Vous du 4 Mai 1933

« Songez, me dit André Lang, que si nous sommes parfaitement libres, nous sommes aussi entièrement responsables. »

Raymond Bernard, cependant, est le plus simple et le plus accueillant des metteurs en scène. Chose étonnante, des plus rares qui soient. Car la plupart des metteurs en scène, dans le domaine du cinéma, sont des empereurs qui n’admettraient pas toujours Napoléon lui-même à leur table.

« Pas de déclaration, pas d’histoire, voulez-vous, avoue Raymond Bernard. Pour moi, le résultat, seul, compte. Venez quand vous voudrez, allez, regardez, interrogez mes collaborateurs… Ils ont tous réalisé des tours de force… cela vous pouvez l’écrire sans crainte. »

C’est ce que je vais faire, parce que c’est vrai.

paru dans Pour Vous du 4 Mai 1933

paru dans Pour Vous du 4 Mai 1933

Un matin de février, un architecte, M. Jean Perrier, qui travaille depuis dix ans avec Raymond Bernard, arrivait au bas de la colline de Biot dans un pré de plusieurs hectares entouré d’arbres. Il était accompagné de cent vingt ouvriers. Sept semaines après était installé, de pied en cap, le plus grand décor qu’on ait construit en Europe, la synthèse de trois vieux quartiers de Paris, tout le faubourg Saint-Antoine, tel qu’en 1830, — au milieu des oliviers. Dix mille mètres carrés de façade, avec des rues pavées. Un rêve hallucinant…

« Savez-vous, m’a demandé M. Perrier, qu’il nous a fallu sept trains complets de bois, planches, poutres, madriers ?…

« Là-dedans, pour que ça prenne forme, que ça tienne, que ça résiste aux émeutes, on a employé huit tonnes de clous, simplement. Ajoutez encore, néanmoins, des tonnes de roseaux et des tonnes de plâtre…

« Dans le même temps, M. Chartier, électricien, installait, en marge de ce décor, une centrale électrique capable d’éclairer, voire même d’illuminer à giorno toute la ville de Cannes. Et M. Lagneau, prospecteur d’accessoires, dévalisait tous les studios, tous les antiquaires de la Côte d’Azur…

« Cependant, m’a-t-il dit, j’ai dû faire venir de Paris, en supplément, huit wagons de matériel… Impossible, par exemple, de trouver des fiacres centenaires à Nice ou à Marseille.

Je vois, ajouta M. Lefèvre, administrateur du film, à qui tout cela paraissait naturel, que vous aimez les chiffres. En voulez-vous quelques autres ?… »

paru dans Pour Vous du 4 Mai 1933

paru dans Pour Vous du 4 Mai 1933

Il me conduisit alors dans un immense hangar qui fleurait la poudre et le vieux cuir.

« Voici quatorze cents costumes, huit cents paires de souliers, six cents fusils à piston, dix mille charges pour ces fusils…

— Et là-bas ?

Là-bas ?… Quatre cents meubles divers à jeter par les fenêtres… Plus loin… ce sont des milliers de pavés en carton… car nous utilisons trois sortes de pavés : en pierre, en ciment et en carton…

— Bigre ! il s’agit de ne pas se tromper dans les bagarres…

Attendez, ce n’est pas tout. Pour nos troupes de figurants, nous avons six cars qui font la navette entre Antibes et les studios, vingt-cinq entre Biot et Nice… »

… A ce moment, l’insurrection éclata. Je me précipitai dans le décor, m’égarai dans la rue Mondétour, arrivai enfin dans la rue de la Chanvrerie. Le drapeau rouge flottait au long d’un brancard d’une diligence renversée…

« Et que ça monte, nom de Dieu, que ça monte… »

Gavroche, comme par enchantement, faisait surgir une barricade. Ses compagnons haletants entassaient des pavés, des tonneaux, des matelas, des buffets et des tables. Les fusils volaient de main en main… Dans le brasier des projecteurs, le peuple de Paris hurlait sous le ciel de Provence…

« Halte !… encore une fois », ordonna I tranquillement Raymond Bernard.

Ça devait être, comme on dit à Marseille, pour le plaisir… car la scène que je venais de voir sur cette barricade fameuse du général Lamarque était à coup sûr d’une vérité… criante.

paru dans Pour Vous du 4 Mai 1933

paru dans Pour Vous du 4 Mai 1933

… Et Gavroche recommença, Gavroche, c’est-à-dire le petit Emile Genevois, la révélation de ce film, quinze ans à peine et un entrain du diable. Si l’on songe que Raymond Bernard a groupé autour de lui Harry Baur, Max Dearly, Charles Vanel, Jean Servais, Charles Dullin, Robert VidalinMarguerite Moreno, Florelle, Josseline Gaël, Gaby Trinquet, etc., comment douter que Les Misérables ne nous soient rendus en esprit comme en réalité ?…

Mais c’était l’heure du déjeuner. Les Parisiens de 1830 s’en allèrent dans les cantines, dans les bars installés aux limites du vaste et lumineux chantier qui nécessite tout un service d’ordre.

Les hauts chapeaux poilus et les casquettes à pont fraternisaient devant les sandwiches. Dans les champs, alentour, les vieilles redingotes à taille se groupaient autour des litres de vin rouge. Les insurgés reprenaient gaiement des forces…

Pour moi, je me suis offert à nouveau une promenade dans le vieux Paris, parmi ses vieilles maisons ventrues, ses enseignes grinçantes. Un vieux Paris mélancolique malgré le soleil, mais tissé de câbles électriques les nerfs de sa renaissance pour quelques semaines encore, jusqu’à fin mai.

Marcel Sauvage

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Les Personnages des « Misérables »

paru dans Pour Vous du 18 Mai 1933

paru dans Pour Vous du 18 Mai 1933

paru dans Pour Vous du 18 Mai 1933

On sait que Raymond Bernard continue, dans les décors qu’il a fait ériger à Biot, les prises de vues du film qu’il a tiré, avec la collaboration d’André Lang, des Misérables, de Victor Hugo. Ce film-fleuve, dont la projection totale remplira trois soirées, ressuscitera toute une époque et toutes ses classes sociales. Nous publions ici les premières photographies des interprètes du film. De nombreux acteurs connus incarnent les différents personnages du roman de Victor Hugo, dont plusieurs figures sont devenues légendaires. Voici Harry Baur-Jean Valjean, tour à tour forçat, puis maire de sa ville, honnête homme qui tente de se racheter, mais que traque le policier Javert, sous les traits de Charles Vanel. Voici Florelle (Fantine), Max Dearly (Gillenormand), Orane Demazis (Eponine), Charles Dullin (Thénardier),

C’est au décorateur Paul Colin qu’ont été confiées les maquettes des costumes des Misérables, dont nous reproduisons ici trois spécimens.

paru dans Pour Vous du 18 Mai 1933

paru dans Pour Vous du 18 Mai 1933

Pour habiller l’époque qu’il s’agissait de faire revivre à l’écran, Paul Colin a dû dessiner plus de trois cents costumes qui, chacun, représente un des types particuliers — bourgeois, homme du peuple, étudiant ou homme de robe — du roman.

« J’ai pris le plus vif intérêt à ce travail, a-t-il déclaré à notre confrère L’Intransigeant. Raymond Bernard m’a laissé carte blanche pour faire ce que je voulais, je lui en sais gré. J’ai relu Les Misérables, j’ai analysé chaque type, chaque personnage et j’ai dessiné le costume en l’adaptant au caractère de l’individu tel que je le sentais. Je crois qu’en matière de reconstitution il importe plus de faire vivant que d’observer l’exactitude historique. Nous devons concevoir les personnages tels qu’ils vivent dans notre imagination et non tels que les documents les immobilisèrent.

« J’ai tenu compte aussi des caractères physiques des personnages. Un bourgeois, un bougnat, un secrétaire de mairie ont un caractère physique particulier. Chacun de mes dessins contient une indication qui a souvent facilité à Raymond Bernard le choix de ses figurants, j’entrevois, dans cette méthode de travail, une collaboration utile entre l’artiste et le metteur en scène. »

M. D.

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Avant la projection des « Misérables », metteur en scène et scénariste parlent au public

paru dans Pour Vous du 10 Août 1933

paru dans Pour Vous du 10 Août 1933

paru dans Pour Vous du 10 Août 1933

Nous sommes heureux de publier ci-dessous un extrait de la très brillante conférence que firent MM Raymond Bernard et André Lang, metteur en scène et scénariste des Misérables, à l’Université des Annales. Le compte rendu in extenso paraît dans Conferencia.

paru dans Pour Vous du 10 Août 1933

paru dans Pour Vous du 10 Août 1933

Raymond BERNARD

« Je ne suis jamais absolument satisfait de ce que je réalise. Je souffre le premier de tout ce qui manque aux œuvres que je signe et qui sont souvent très loin de ce qu’elles pourraient être, si l’extraordinaire instrument dont nous nous servons était plus au point ou si nous étions plus habiles à le manier ; mais je suis pourtant optimiste.

C’est-à-dire que, comme vous, comme tous les ouvriers du cinéma, je crois à ce que je fais et j’aime ce que je fais. Entre la conception et la réalisation, l’écrivain, le dramaturge, même le compositeur, ne connaissent pour ainsi dire pas d’obstacles, pas d’obstacles étrangers à eux-mêmes. Ils ont le loisir et la possibilité d’être orgueilleux.

Les réalisateurs de films ont tant de difficultés à vaincre, se battent contre tant de divinités métalliques, contre tant de puissances électriques, optiques, acoustiques, sans parler des financières, qu’ils n’ont ni le temps, ni le moyen de songer à eux.

C’est ce qui crée, dans un studio, du plus grand au plus petit, cette atmosphère si particulière, qui tient du laboratoire et du chantier, où personne n’est plus important que le voisin, parce que chacun est indispensable à la place où il est.

J’étais optimiste tout à l’heure parce que, derrière la barrière des scénarios, que je savais bien que nous franchirions tôt ou tard, avec ce qu’il faut de désaccord et de disputes dans une telle entreprise pour clarifier l’horizon, je voyais, j’imaginais le travail du plateau, qui m’est si pénible et si cher. Je voyais tous mes fidèles amis et collaborateurs, à qui j’ai demandé de conduire au port, avec moi, notre beau navire…

paru dans Pour Vous du 10 Août 1933

paru dans Pour Vous du 10 Août 1933

André LANG

« C’est vrai. Le public ne connaît que le résultat. Ce n’est pas toujours le plus beau… En tout cas, ce n’est pas le plus émouvant… S’il suivait pendant six semaines, jour par jour, la réalisation d’un grand film ; s’il se rendait compte de tout ce qui lie les artisans d’une telle œuvre, il comprendrait mieux ce qu’il y a derrière notre émotion, notre agitation et même nos disputes…

Je suis content que vous ayez parlé de votre beau navire, car on ne saurait mieux comparer la réalisation d’un grand film qu’à l’expédition d’un grand vaisseau… Ceux qui connaissent un peu le cinéma et son personnel technique me comprendront… Il y a là, comme dans la marine, des gradés et des hommes de troupe… Comme dans la marine, l’obéissance est faite de compréhension et d’estime. Chacun est à son poste, fier d’y être, du premier jour au dernier.

Dans les communiqués, on ne parle généralement que des acteurs. Leur part est grande et infiniment plus délicate qu’on ne l’imagine ; mais les conditions si mal connues du travail cinématographique font que les acteurs ne sont que les éléments passifs, que les passagers de marque de la traversée. Je ne dis rien là qui puisse les atteindre ou les offenser et je ne songe ni à leur talent, ni à leur conscience, ni à leur sincérité… Mais ils ont leurs rôles et demeurent à peu pris étrangers à la manœuvre. C’est pour leur permettre de remplir au mieux la mission dont ils sont chargés que le voyage est entrepris. Pourtant, ce ne sont pas eux qui le préparent et l’entreprennent. Ils sont les prestigieux et très sensibles et très dignes ambassadeurs de l’auteur et du producteur demeurés sur le rivage.

paru dans Pour Vous du 10 Août 1933

paru dans Pour Vous du 10 Août 1933

L’œuvre achevée, c’est à eux qu’ira tout l’honneur, et c’est justice. Car on leur demande, car on les oblige à donner d’eux le maximum, dans les circonstances les plus défavorables à l’expression de leur talent et de leur sensibilité. Ils méritent mille fois vos suffrages et votre admiration ; mais il faudrait aussi que vous sachiez la joyeuse peine , des marins, des obscurs et des humbles, qui ne descendent pas en cours de route et qui témoignent un zèle, un dévouement à l’œuvre commune, enfin un esprit corporatif qui, sur la grandeur et l’avenir du cinéma, m’en ont appris plus long que dix études et que vingt films… Il faudrait que les spectateurs pussent pénétrer dans les vraies coulisses des studios. Les profanes, notre grand Duhamel en tête, vous ont présenté ces fabriques d’images comme les temples du temps perdu… J’affirme qu’ils se trompent et que, de la meilleure foi du monde, ils tentent de vous faire partager leur erreur. L’apparence les abuse et les excuse, mais il est nécessaire de combattre leur opinion…, et je suis heureux de pouvoir le faire aujourd’hui devant vous. »

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Raymond  BERNARD à propos de Les Misérables

paru dans Pour Vous du 14 Décembre 1933

paru dans Pour Vous du 14 Décembre 1933

paru dans Pour Vous du 14 Décembre 1933

C’est fini. Vous allez bientôt pouvoir nous juger.

Dix-huit mois auront suffi pour réaliser les trois films. Six mois de préparation ; six mois de prises de vues et de sons ; six mois de montage et de mise au point. Vous trouvez que c’est beaucoup ? Mais Victor Hugo a mis seize ans à écrire l’œuvre gigantesque… Dans La Vie glorieuse de Victor Hugo, Raymond Escholier nous affirme même qu’il la portait en lui depuis sa vingtième année.

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« Dès 1823, Victor Hugo a demandé à son ami, Gaspard de Pons, de passage à Toulon, des renseignements sur le bagne. Dès 1828, il prend des notes sur Mgr de Miollis, évêque de Digne. Ce sera Mgr Myriel, comme Jean Valjean est Pierre Maurin, condamné en 1801 à cinq ans de galère pour avoir volé un pain dans la boutique d’un boulanger, Pierre Maurin que l’évêque de Digne accueillit dans sa « chambre d’ami »… En 1845, Le Manuscrit de l’Evêque s’appelle Les Misères, et Hugo commence de l’écrire… » 1845-1861, seize ans… Dix-huit mois, ce n’est donc pas si considérable.

Il est vrai que le grand poète nous avait facilité la tâche et qu’il avait trouvé le sujet… Et aussi qu’il était seul. Nous, au départ, nous étions deux ; mais à l’arrivée, près de mille. Et si l’on ajoute les quinze cents figurants qui participèrent à la reconstitution des émeutes de 1832, l’été dernier, sur le terrain d’Antibes, nous formions presque un régiment… Un régiment qui a bien mérité du cinéma, et qui, sous la conduite de son chef, a fait tout son devoir pour que soit content le grand Chef qui dort son glorieux sommeil éternel sous la voûte du Panthéon.

Nous sommes heureux de le proclamer : au cinéma, il n’y a pas d’œuvre individuelle. Il n’y a que des œuvres collectives. Chaque artisan du film est indispensable à la place où il est. Car la défaillance ou la négligence d’un seul collaborateur suffit à compromettre la réussite finale…

paru dans Pour Vous du 14 Décembre 1933

paru dans Pour Vous du 14 Décembre 1933

Nous espérons ainsi que, dans son vivant tombeau, le père des Misérables, dont tout l’œuvre n’est qu’un long cri d’amour et d’humaine pitié, sera heureux d’apprendre que ce ne sont pas seulement un producteur, un metteur en scène, un scénariste qui ont pensé à lui pendant que les images et les sons s’inscrivaient sur la pellicule, mais une véritable petite foule d’artistes, de techniciens et d’ouvriers.

C’est vrai, magnifique créateur de rythmes et d’images, tous ont peiné plus farouchement, plus joyeusement, parce que c’était Vous ! Parce que votre grande ombre planait sur le studio ! Parce que votre génie, partout à l’aise, s’épanouissait librement dans le chantier où nous avons essayé de construire un monument durable, à la mesure de votre œuvre épique et miséricordieuse…

Pour les grands comme pour les petits, vous étiez là. Les hommes du son dans leur cabine, les machinistes à leurs décors, les électriciens sur leurs passerelles, les coiffeurs, les habilleuses, les accessoiristes, la script-girl et l’homme aux claquettes, pendant les minutes de pause durant lesquelles l’infatigable Kruger, chef opérateur de l’expédition, cherchait ses angles, tous dévoraient Les Misérables… Tous voulaient entrer davantage dans l’atmosphère et dans l’intimité des héros légendaires… Ils refusaient de n’être que des rouages insensibles, que des instruments passifs. Ils voulaient comprendre, ils voulaient aimer ce qu’ils faisaient. Nous observions souvent ensemble les témoignages quotidiens de cette réchauffante hugolâtrie qui nous permit d’avoir confiance jusqu’au bout et de travailler dans la joie. Si nos films valent quelque chose, c’est à cela qu’ils le devront. Nous dirons merci à Victor Hugo, mais aussi à tous les camarades qui nous auront permis de lui rendre un digne hommage.

paru dans Pour Vous du 14 Décembre 1933

paru dans Pour Vous du 14 Décembre 1933

Et puisque nous avons le plaisir d’écrire ces lignes dans Pour Vous, qui se fait un si grand devoir d’être équitable et que rien de ce qui touche à l’effort cinématographique ne laisse indifférent, nous aimerions qu’il nous laissât dire notre affectueuse gratitude, non seulement aux patrons de l’œuvre, à ses hardis pères nourriciers, à Bernard et Emile Natan, à qui revient l’initiative de la plus audacieuse aventure qui ait été tentée depuis l’avènement du cinéma parlant et qui, du premier au dernier jour, nous ont fait la confiance la plus large et la plus généreuse, non seulement aux admirables interprètes qu’ils ont voulu rassembler dans un bouquet sans égal, Harry Baur et Max Dearly, Charles Dullin et Charles Vanel, Henry Krauss et Jean Servais, Florelle et Marguerite Moreno, Orane Demazis et Josselyne Gaël, Vidalin, Georges Mauloy, Azaïs, Marthe et Denise Mellot, Jean et Ginette d’Yd, Montignac et les petits Emile Genevois, Gaby Triquet, Germaine Savary… ; non seulement à Arthur Honegger qui a écrit la partition, à Jaubert qui l’a enregistrée, à Paul Colin qui a dessiné les maquettes des costumes, à Perrier qui a inventé les décors, à Lucien Grunberg qui a assisté le metteur en scène, à Kruger qui a dirigé les prises de vues avec la collaboration de Portier, à Archimbaud, maître du son, à Chartier qui a créé de toutes pièces une centrale électrique de 800 kilowatts sur le terrain d’Antibes, non seulement à tous les chefs de service, mais encore, mais aussi, à tous les obscurs et les sans-grade, qu’on n’est pas accoutumé de citer, même en groupe, et à qui nous voudrions apporter, par l’intermédiaire de Pour Vous, notre salut le plus fraternel.

Merci, Pour Vous, de leur avoir donné aujourd’hui un peu de cette gloire si fugitive, mais si douce, que vous dispensez chaque semaine entre tous ceux qui ont bien servi l’art cinématographique. Merci pour eux, merci pour nous, et faites aussi que ne soient pas oubliés les exploits qui ont précédé le nôtre, celui de Capellani et celui, si remarquable, d’Henri Fescourt, qui, privés l’un et l’autre du moyen de faire parler leurs personnages, durent se contenter de réaliser de grandes fresques pieuses et fidèles qui leur coûtèrent mêmes peines, et leur valurent mêmes joies qu’à nous-mêmes.

Raymond Bernard et André Lang

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Critique des Misérables par Henri Duvernois

paru dans Pour Vous du 8 février 1934

paru dans Pour Vous du 8 février 1934

paru dans Pour Vous du 8 février 1934

Avant la présentation des Misérables, quand nous attendions, dans la salle, que le rideau s’écartât pour la féerie lumineuse des images, je songeais, comme disait le Père Hugo — appellation tendre et familière d’autrefois, relevée par la majuscule du mot Père. Je me retrouvais à cette matinée d’enfants, à l’Opéra, où le grand poète m’apparut vêtu de noir, singulièrement petit et trapu, avec cette énorme tête si harmonieusement sculptée, éclairée par la barbe et par les cheveux d’argent et ce regard sombre et pénétrant… Puis, les obsèques : toute la France officielle, l’Arc de Triomphe voilé de crêpe, le lamento des musiques et des tambours et, tout seul, mené par deux maigres chevaux, parmi toutes ces pompes, le corbillard des pauvres…

Enfin, souvenir tout frais, la dernière commémoration au Panthéon, non pas un caveau, mais un recoin de cave où les assistants sont forcés, quand on célèbre Victor Hugo, de s’écraser contre la sépulture d’Emile Zola et vice-versa… Un courant d’air glacial, dans une lumière glauque de morgue ou d’aquarium… quel chapitre pour Choses vues !

Premières lectures : il m’arrivait souvent de reprendre Les Misérables, dans une édition illustrée, qui nous donnait en somme, en complétant notre curiosité, comme un avant-goût du cinéma futur… Les belles heures de lecture passionnée et les larmes versées, au moment de l’épisode des flambeaux volés…

paru dans Pour Vous du 8 février 1934

paru dans Pour Vous du 8 février 1934

Nous étions là dans la salle du Marignan quelques hugolâtres ou hugoliens, comme on voudra, les autres se partageant en deux catégories : la première, la plus petite, ceux qui discutent le miracle ; la seconde, ceux qui le nient sans avoir rien lu. Mais ce que l’on ne saurait discuter : c’est la persistance de la popularité, chaque fois que l’effigie de Victor Hugo paraît à l’écran, les applaudissements partent tout seuls.

Nous n’en étions que plus émus par la solennité à laquelle nous étions conviés. Les partisans de l’art pur peuvent préférer dans l’œuvre énorme, les poèmes de La Légende des siècles, Les Contemplations ou même les sublimes morceaux de la fin, Dieu, par exemple, où se trouvent les vers les plus profonds et les plus éblouissants qui soient, diamants parmi des pierres hâtivement, mais puissamment taillées… Mais Les Misérables demeurent, comme un roman-type. L’émotion était générale et il y avait, dans l’attente, une sorte d’anxiété. Tous comprenaient qu’une partie allait se jouer, qui dépassait en ampleur et en signification les habituelles cérémonies de ce genre. Une partie où l’enjeu était l’irradiation du génie français. Il est entendu qu’en cas de perte, l’oeuvre reste où peuvent toujours se reporter en un temps où les lecteurs souffrent de dyspepsie intellectuelle, ceux qui affrontent encore un gros volume et des digressions — oui — et des descriptions — oui encore ! Mais en cas de gain, une double victoire à enregistrer.

paru dans Pour Vous du 8 février 1934

paru dans Pour Vous du 8 février 1934

C’est fait. La victoire est acquise. On chicanera peut-être sur des points de détail. Cette critique-là s est exercée valablement sur Les Misérables, roman ; elle peut s’exercer encore sur Les Misérables en film. Mais il me semble que, suivant en cela le public, nous devons, avant tout, dégager l’impression d’ensemble. Elle réalise, par sa douceur et par sa force, le dessein initial de Victor Hugo. Présent, on peut être sûr qu’il eût approuvé. Car la pensée d’un auteur n’est jamais desservie par des adjonctions épisodiques. Et là est la grande difficulté qu’avaient à résoudre Raymond Bernard et André Lang. On peut suivre fidèlement, respectueusement un livre et le trahir néanmoins dans sa pensée générale, dans tous ces impondérables qui émanent d’une œuvre. Enfin, on peut comprendre et, malgré cela, réaliser maladroitement. Le schéma des Misérables est celui d’un roman-feuilleton : le forçat touché par la grâce; le policier têtu, attaché étroitement à son devoir et illuminé, lui aussi, par une lueur d’indulgence, de bonté, de compréhension ; la fille-mère tuée par la plaisanterie ignoble d’un gandin ivre… Evidemment. Mais un roman-feuilleton traité avec sincérité par un écrivain de génie peut constituer un chef-d’œuvre immortel. Il n en va pas de même d’un sujet rare, précieux, subtil, traité par un médiocre. Car il ne faut pas juger sur les intentions, mais sur les réalisations…

paru dans Pour Vous du 8 février 1934

paru dans Pour Vous du 8 février 1934

Premier film : Une tempête sous un crâne. Jean Valjean forçat… Le vol des couverts d’argent et des flambeaux chez Mgr Myriel. La rencontre de la brute exaspérée par vingt ans de bagne immérité et du saint homme voué à un idéal d’amour et de justice… Nous avons retrouvé les larmes de la première lecture. Je ne sais quelle est la note de réalisation technique à donner au premier épisode. Cela m’est profondément égal. Les images sont belles, certes, mais nous devons maintenant garder d’un film autre chose que le souvenir d’images réussies. La technique est un moyen, ce n’est pas un but.

Deuxième épisode : les Thénardier. Fantine s’est fait arracher les dents et les cheveux pour les vendre et payer les nourriciers infâmes à qui elle a confié sa petite Cosette. Pour sauver un innocent, Jean Valjean, forçat en rupture de ban, devenu sous le nom de M. Madeleine un riche et bienfaisant bourgeois, le dénonce aux juges, jette le masque et se livre au policier Javert, quitte à s’évader le lendemain…

Troisième épisode : la Révolution : Liberté ! Liberté chérie ! Suicide de Javert dont l’âme obscure est déchirée. Mort de Jean Valjean… Le couple heureux et rayonnant de jeunesse : Cosette et Marius…

paru dans Pour Vous du 8 février 1934

paru dans Pour Vous du 8 février 1934

On a couvert de compliments et de compliments mérités, certaines trouvailles de films étrangers, comme l’enterrement de la Reine Victoria, dans Cavalcade. Je n’hésite pas à déclarer supérieures les funérailles du général Lamarque, dans Les Misérables. La tâche du film français était plus difficile. Dans Cavalcade, il s’agissait d’une cérémonie à laquelle participait tout un peuple. Ici, la douleur de la foule doit gronder sourdement, passer de groupe en groupe jusqu’à éclater dans une fureur d’émeute. Et pour ceux qui ont étudié l’époque et pas seulement dans le livre de Victor Hugo, l’épisode des barricades est d’une vérité hallucinante.

Nous avons pu vérifier, en passant, l’avantage, la sincérité que présente un dialogue traité par un véritable écrivain. Cette vérité de La Palice est, comme beaucoup de vérités du même ordre, à répéter et à propager. André Lang a mis au service des Misérables un talent à la fois très fin et très vigoureux. Son dialogue est moderne, dans le meilleur sens du terme, c’est-à-dire net, dépouillé de vaines fioritures et il épouse exactement la pensée hugolienne. On y trouve des raccourcis saisissants. Enfin, il n’y a pas de disparate entre les morceaux de Victor Hugo et ceux de l’adaptateur. Là était le tour de force à réaliser.

paru dans Pour Vous du 8 février 1934

paru dans Pour Vous du 8 février 1934

Passons à l’interprétation : Harry Baur a été magnifique. Son incarnation de Champ-mathieu, ancêtre de Crainquebille, vieil ouvrier qui coud péniblement une pensée à une autre et reste écrasé, à la fois goguenard et atterré, devant l’injustice, a été saluée d’une ovation enthousiaste. Rien de plus probe, de plus compréhensif, de plus largement humain que son interprétation de Jean Valjean, force mise, tout à coup, au service de la douceur. Et son cri quand il rappelle le petit Savoyard à qui il vient de voler deux francs, ce cri jailli des profondeurs obscures de la conscience, nous a profondément remués. Dans aucun pays, aucun interprète n’a donné jusqu’à présent une transposition supérieure à celle-ci. C’est du Grand Art.

paru dans Pour Vous du 8 février 1934

paru dans Pour Vous du 8 février 1934

Du Grand Art aussi, le Javert, gravé en noir comme un beau Daumier par Vanel. Mlle Florelle a été, par le sourire, par la voix, par la tendresse maternelle, une Fantine poignante. Le couple Thénardier, interprété par Dullin avec tant d’intelligence et de vérité et par Marguerite Moreno qui a appliqué à cette création, si différente de ses précédents triomphes, ses merveilleuses qualités d’observation. Henry Krauss, si tendre et si largement humain dans le rôle de Mgr Myriel ; le charmant Jean Servais d’une jeunesse tour à tour grave et spirituelle dans Marius ; Mlle Josseline Gaël, adorable sous la capeline de Cosette jeune fille ; la sensible Orane Demazis, si joliment « peuple » et si finement simple et enfin Max Dearly qui a buriné la plus véridique des caricatures sous la perruque d’un vieillard ancien régime. Ajoutons que la musique, compréhensive et savante de M. Honegger constitue le plus précieux des accompagnements.

Ce que nous devons retenir surtout dans ce film en trois épisodes, qui marque une date importante dans le cinéma français, c’est surtout la piété et la compréhension littéraires de l’animateur Raymond Bernard, d’André Lang et de tous les interprètes, du plus petit au plus grand. On dit quelquefois d’une œuvre cinématographique réussie que l’on y sent une main de maître. Là, on peut dire mieux encore : que l’on y sent un souffle. Et c est là vraiment le « plein air » idéal, tant réclamé.

Henri Duvernois

 

paru dans Pour Vous du 8 février 1934

paru dans Pour Vous du 8 février 1934

*

Pour poursuivre, notre page spéciale consacrée aux Misérables, il nous a paru important de se plonger dans la presse de l’époque. Par manque de temps, voici uniquement les articles parus dans le quotidien Comoedia à la sortie du film à Paris.

AVANT LE GALA DES MISERABLES
Impressions, souvenirs et projets de Raymond Bernard

paru dans Comoedia du 3 février 1934

paru dans Comoedia du 3 février 1934

paru dans Comoedia du 3 février 1934

Raymond Bernard est un être exquis.

Toute abstraction faite de son immense talent et de sa grande intelligence (car l’un n’implique pas l’autre), on est obligé de l’aimer pour sa bonté et pour sa douceur et ce qu’il dit et ce qu’il fait touche à coup sûr la sensibilité parce qu’il agit et parle du coeur.

Et si je me plais à rendre hommage à sa douceur, ce n’est pas sans un certain remords, car c’est en comptant sur elle que j’ai fait une sorte de petit chantage pour obtenir de Raymond Bernard  qu’il perde deux heures avec moi dans une journée si chargée, si frénétique que celle qui précède la présentation des Misérables.

*
Onze heures et demie. Le bar Marignan est désert.
Si désert même que j’ai des inquiétudes au sujet de mon rendez-vous, d’autant plus que la femme de chambre de Raymond Bernard, que j’appelle au téléphone, me répond :
— Monsieur est à Joinville.

paru dans Comoedia du 3 février 1934

paru dans Comoedia du 3 février 1934

Mais l’inquiétude fut de courte durée. J’ai à peine regagné ma table que Raymond Bernard vient m’y rejoindre :
— Enfin vous ! J’ai eu chaud !
Vous avez de la chance. Dehors il gèle et moi je suis glacé, surtout depuis cette nuit.
— Et qu’avez-vous fait cette nuit ? si toutefois ma question n’est pas trop indiscrète.
— Je suis resté à Joinville jusqu’à deux heures du matin. J’avais oublié que les taxis étaient en greve et n’avais pas pris ma voiture. Pour rentrer, j’ai demandé au studio de me procurer n’importe quel véhicule et j’en a trouvé à grand’peine encore une très vieille voiture sans portes ni fenêtres. Il gelait, dans la nuit ; naturellement j’ai pris froid.

— Et votre film ?
Heureusement, on me l’a enlevé, sans quoi, je serais encore à le transformer. La veille de la présentation on découvre toujours des défauts, on s’aperçoit toujours qu’il manque quelque chose. J’aurais voulu ajouter un peu de musique là, un peu de plein air ici.
— Quelles sont les scènes que vous préférez ?
— Celle qui m’ont donné le plus de mal.

— Alors, il doit y en avoir beaucoup, car c’est un film qui n’a pas dû être facile à réaliser.
II est toujours horriblement difficile de s’attaquer à un chef-d’œuvre, surtout quand il est aussi connu que Les Misérables.
« II s’agit en effet de surprendre le public avec ce qu’il attend. Cela semble une contradiction et pourtant c’est ce qu’il faut réaliser : si on ne donne pas au spectateur les scènes qu’il connaît,  donc qu’il attend, il crie à la trahison. Et si on ne lui réserve pas l’élément surprise, il regrette son dérangement.

paru dans Comoedia du 3 février 1934

paru dans Comoedia du 3 février 1934

— Vous avez vu la version muette ?
— Oui, et ayant accompli un effort parallèle à celui de son réalisateur, je suis heureux en passant de rendre hommage à Henri Fescourt et ses admirables interprètes, Gabrio en tête, qui, depuis, a interprété pour moi Sulphart des Croix de bois avec son talent si humain.
« D’ailleurs nous avons souvent parlé d’un film que je voudrais faire : La fin de Sulphart.

— C’est un projet ?
Pas encore. C’est seulement un espoir : nous verrions Sulphart dans la vie actuelle. il serait probablement chômeur et, passant devant l’Arc de Triomphe, se ferait certaines réflexions. que vous devinez.
« Ce seraient des réactions particulièrement intéressantes à porter à l’écran, surtout si elles sont écrites par Roland Dorgelès.
« Ce serait vraiment le film de l’après-guerre.

— Alors il faudrait vous dépêcher, de crainte que l’actualité n’exige un film d’avant guerre.
Raison de plus pour La fin de Sulphart soit un film d’actualité.
« Je vois Sulphart haussant les épaules devant les défilés. La flamme sur le tombeau est une idée admirable, mais galvaudée par ceux qui trouvent élégant et rituel de défiler en brandissant des drapeaux.
« L’idée est assez vaste pour suffire au symbole, et pour se passer des manifestations, surtout de manifestations ayant un sens politique, car elle a, elle, un sens humain.
« C’est cela que je voudrais montrer dans La fin de Sulphart.

paru dans Comoedia du 3 février 1934

paru dans Comoedia du 3 février 1934

— Ce sera votre prochain film ?
—  Non… Mon prochain film, ce sera Tartarin de Tarascon avec Raimu. J’ai déjà commencé le découpage avec un collaborateur que je ne puis nommer pour le moment. Je le pourrai dans quelques jours.
— Quand commencez-vous ?
Au mois de mars, à Joinville ; ensuite, je pars pour Tarascon.

« Ce qu’il y a de merveilleux dans le métier de metteur en scène, c’est que l’on a l’impression de changer de métier avec chaque nouveau film. On repart toujours de zéro. Ce que l’on a appris dans les films précédents est impondérable.

— C’est extraordinaire, à la veille de la présentation d’un nouveau film de vous, vous pensez déjà aux films à venir.
C’est que le film terminé, c’est déjà du passé pour moi, et cela me fait un bien énorme de penser à autre chose. Le film terminé ne m’appartient plus. Il appartient à ceux qui le discuteront, le disséqueront, à ceux qui diront : « Ah ! si j’avais fait Les Misérables. On « aurait vu ce qu’on aurait vu ! » .

— Heureusement, on ne l’a pas vu. Alors personnellement vous n’avez pas un mot à ajouter ?
Si.

Et ce mot, ce sera bien du Raymond Bernard :

Je voudrais que vous écriviez un mot aimable pour chacun de mes collaborateurs. Pour Kruger, chef opérateur, pour Jean Perrier, décorateur, pour Paul Colin, qui a fait les maquettes des costumes et des affiches. Pour Archambaud, ingénieur du son. Pour Arthur Honnegger, qui a fait l’adaptation musicale, enfin, pour André Lang, auteur.

paru dans Comoedia du 3 février 1934

paru dans Comoedia du 3 février 1934

— Et pour Victor Hugo ?
Vous savez, à propos de ce dernier, que c’est un auteur qui ne, fait pas de mauvaises affaires. Vous doutez-vous à combien tire annuellement Les Misérables ?
—  Je n’en ai pas idée.
Quatre-vingt mille. »

Raymond Bernard m’a raconté comment Victor Hugo a édité Les Misérables, prouvant que l’ on peut être à la fois poète et homme d’affaires. C’est une histoire édifiante. La place me manque pour l’ écrire aujourd’hui. J’y reviendrai.

Le bar Marignan s’est rempli. Des écrivains, des journalistes, des artistes — Bernard Zimmer, Raoul d’Ast, Aya Vallmira — s’y retrouvent. Les traits un peu tirés par la fatigue — et sans doute aussi par l’émotion — Raymond Bernard trouve un mot charmant et avenant pour chacun.

II serait abusif de ma part de prolonger l’entretien, car le jeune metteur en scène doit encore retourner à Joinville.

Avant de le quitter, il est une chose que je tiens à lui dire ici, et ce n’est plus le journaliste qui parle : si un film de Raymond Bernard n’était pas d’avance un succès certain et assuré, s’il n’était pas superflu de formuler des vœux pour lui, ces voeux je les formulerais si chaleureusement, si vivement, qu’ils seraient obligés de porter bonheur. Je les formulerais d’un coeur ami. et je ne dis pas cela à tout le monde.

Alexandra Pecker

*

AU MARIGNAN – PATHE
« LES MISERABLES » Un film en trois époques de Raymond Bernard d’après Victor-Hugo par GABRIEL BOISSY

paru dans Comoedia du 05 février 1934

paru dans Comoedia du 05 février 1934

paru dans Comoedia du 05 février 1934

C’était urne singulière audace que d’oser transposer en film ce roman-déluge qu’est Les Misérables. Cette seule audace est à l’honneur de la firme Pathé-Natan, à l’honneur du cinéaste Raymond Bernard et le seul fait de n’avoir ni succombé, ni déçu, sauf là où le cinéma arrête ses prétentions, voilà qui mérite à tous louange.

Nul d’ailleurs ne songeait à exiger du film qu’il nous restituât Les Misérables dans leur complexité sentimentale et seulement visuelle, dans leur plénitude épique et familière. Et les réalisateurs n’ont point commis la faute de tenter cet impossible. Ils se sont habilement tenus à dégager l’armature romanesque, à trouver les belles images qui en pouvaient soutenir ou commenter l’intérêt et enfin à dégager, — je le préciserai tout à l’heure, — un élément moral, une unité spirituelle digne de correspondre à cette épopée populiste de la rédemption des parias.

Cela ne suffisait-il point, d’ailleurs, pour édifier un film prenant, poignant qui la nuit dernière, bien que les trois épisodes se soient implacablement déroulés de 8 heures 30 à 2 heures 15 du matin, a tenu rassemblée sous l’émotion, émotion due pour une grande part à l’interpretation et surtout à l’extraordinaire incarnation de Jean Valjean par Harry Baur.

Les innombrables, lecteurs, des Misérables vont accourir pour voir sur l’écran les pathétiques et grandioses figures dont ils ont rêvé et que l’imagination du poète anima d’un tel prestige. Cela seulement assurera un long succès. Mais ces figures que ce soit l’évêque Myriel, la tendre Fantine, Javert, l’exquise Cosette, Gavroche, Marius, Enjolras, les Thénardier, Jean Valjean, tous sauf peut-être Cosette — à causé de la rayonnante petite Gaby Triquet — la Thénardier — à cause de la puissante Moreno— et Jean Valjean — par la maîtrise d’Harry Baur, tous, et quel que soit le talent des interprètes, ne parviendront pas à combler le rêve.

Ici apparaît la transcendance de l’art littéraire, en un mot du poète.
Aucune image ni rythme d’images, ni même l’ubiquité relative du cinéma ne peuvent l’emporter sur la souveraine faculté d’évocation, de création, d’enchantement de la poésie. Car même, le cinéma, ce vainqueur du temps et du lieu, par rapport au théâtre, ne peut s’en affranchir tout à fait. Seule la parole écrite fait tout ce qu’elle veut.

Songez à tous les mondes à travers lesquels pendant des pages et des pages le roman captivant nous promène, songez à ce colosse génialement doué, génialement bon qu’est Jean Valjean, dans Hugo (cet Hugo dont avec piété le portrait est projeté sur l’écran avant chaque épisode).

Songez à l’atmosphère lumineuse, enchantée, colorée qui enveloppe et sublime Fantine et Cosette, Javert lui-même ; songez à ce génie de police, cette divination qui élève un Javert à une conscience quasi sacerdotale, quasi aussi pure que l’évangélisme créateur de Mgr Myriel ; songez à ces journées révolutionnaires où Gavroche semble l’esprit même de Paris, courant les rues, vif-argent roulant avec le ruisseau. Vous comprendrez alors combien il était inévitable que le film en les réalisant ne réduisît ces figures fabuleuses à d’humaines dimensions.

paru dans Comoedia du 05 février 1934

paru dans Comoedia du 05 février 1934

Mais ceci posé et sur ce dernier plan quelle réussite ! D’abord par un franc maintien du vrai cinéma, je veux dire celui où, contrairement au nouveau prophète Pagnol, la parole (parole toujours  plus ou moins pure) se réserve et laisse à l’image la préséance.

Et pourtant la tentation était forte de se laisser entraîner par le verbe de Hugo, par ses avalanches de descriptions, d’images, de « monologues intérieurs », — car Hugo avant Joyce et tels autres est le vrai créateur du monologue intérieur.

Le dialogue, ici, est parfait. Sobre ; il précise le sentiment déjà perçu, fixe une situation, puis s’efface. André Lang a montré une discrétion experte et tout en distinguant pour les conserver les répliques célèbres, il a su avec mesure moderniser un texte d’un ton parfois désuet déjà.

Mais ce dont il faut surtout le louer et louer M. Raymond Bernard, c’est de la si nette façon de subordonner et de lier l’intrigue principale aux intrigues accessoires. Tout s’ordonne et s’éclaire avec infiniment d’aisance, ce qui ne contribue pas peu à soutenir l’intérêt. On eût peut-être souhaité que certains des personnages, par exemple Marius et Gavroche, fussent avant d’entrer en pleine action posés avec plus de précision et rendus par avance plus sympathiques. De même l’homme du bagne est plutôt symbolisé, notamment par l’admirable vision de la grande porte cintrée, que sa condition est soufferte par le spectateur.

Si d’aussi belles réussites, tout comme la haute marche de Jean Valjean sur la route de Digne, plus loin, sa fuite sous les nuées sombres, la course vers Arras, les funérailles du général Lamarque, l’étonnante réalisation de plusieurs scènes de barricades avec des bruits excellents (particulièrement celle où La Marseillaise en sourdine d’abord s’élève au paroxysme symbolique), enfin l’inoubliable cheminement de Jean Valjean dans les égouts portant le corps inerte de Marius, méritent de faire courir tous les fervents du cinéma, — les mêmes fervents ne manqueront pas de s’étonner sur plusieurs points.

paru dans L'Intransigeant du 19 février 1934

paru dans L’Intransigeant du 19 février 1934

Comment-se fait-il qu’un, maître comme Raymond Bernard n’ait point perçu qu’il risquait ; en raison même du milieu misérable où se déroule quasi toute l’intrigue, le deuxième épisode surtout, la monotonie. Toujours de la pauvreté, un monde sordide et sombre, toujours donc un « lieu » exigu, apesanti — l’électricité n’existait pas — sous d’inévitables clairs-obscurs.

Or, la photographie, tout en réalisant d’admirables éclairages et d’habiles fondus, particulièrement pour les épisodes de Cosette, n’a point pris garde qu’à la longue cela risquait de lasser et par l’identité et par la régularité des rythmes lents — sauf pour le dernier épisode qui ravira les amateurs d’émotions plus fortes.

N’eût-il pas convenu d’épanouir parfois l’écran et nous-même, en trouvant prétexte à quelques vastes et clairs plein-airs, aérant la sensibilité et l’âme.

J’entends bien que M. Raymond Bernard a voulu par cette obstination dans le « voyage au bout de la nuit » nous maintenir dans l’esprit essentiel de l’œuvre et qu’il y réussit. Je crains qu’il n’y réussisse que trop. La beauté majeure de son film c’est, comme je le disais plus haut, d’avoir su, en dépit, de l’émondage innombrable dans ce roman-Amazone, d’avoir conservé son centre, son âme, son évangélisme.

Dès l’épisode de l’évêque on sent cette résurrection par la bonté s’élever comme une lumière. Elle ne cessera plus d’épandre sa douée clarté, sa tendresse irradiée, sur tous les êtres bénis par la grâce, d’accroître aussi par une antithèse chère à Hugo la méchanceté des méchants, de nous faire sentir enfin la rédemption croissante du forçat qui rayonne même sur l’imperméable Javert, tandis qu’à l’agonie de Jean Valjean elle se matérialise dans les deux chandeliers d’argent de l’évêque, conservés par le réprouvé. Leurs petites flammes s’éteignent en même temps que sa vie.

Tout cela d’une poésie simple qui, par l’a simplicité, rejoint avec un art extrêmement intelligent la poésie surabondante du grand Hugo, poésie si constante qu’on me songe même pas à s’étonner de l’absence de certaines transirions dans ces extraordinaires aventures.

Par contre, on souhaiterait que fussent tout de suite supprimés certains panoramas-maquettes de Paris dotés d’une tour Saint-Jacques étique et d’une Notre-Dame épuisée. Qui a pu commettre pareilles bévues de perspectives?

Chemin faisant j’ai signalé la rare qualité des interprètes et leur choix presque toujours heureux. M. Harry Baur culmine. Sans doute n’avait-il jamais atteint pareil sommet. On ne voit pas qui aurait pu l’égaler ni même l’approcher, sauf naguère Paul Mounet. Avant-hier soir l’assemblée a acclamé le grand comédien présent dans la salle. Après les premiers épisodes où il érige sur le ciel, dans une saisissante marche nerveuse et fruste, la haute silhouette du Réprouvé, après cette surprenante transformation en un Champmathieu caricatural, déchet d’humanité, qui soulève comme parfois Michel Simon, une hilarité douloureuse, il passe, la face sculptée par la vie intérieure, par toutes les affres de la conscience — jusqu’à cette course épique à travers les égouts, tour de force physique, pour arriver à la transfiguration finale où l’expression s’illumine de sainteté.

paru dans L'Iintransigeant du 24 février 1934

paru dans L’Iintransigeant du 24 février 1934

J’ai déjà dit l’extraordinaire figure de Thénardier que grave à l’eau-forte Mme Moréno. Quelle puissance ! L’art de M. Dullin dans Thénardier n’est pas moins sûr et l’articulation si nette, malheureusement le dessin du visage et une malencontreuse barbiche nous font trop songer à Shylock. Comme les grands comédiens savent maintenant au cinéma éviter de courir sur l’écueil de leurs qualités de théâtre ! M. Max Dearly en est un bel exemple dans le vieil aristocrate a toute la branche nécessaire et à peine une ou deux secondes de soudaine cocasserie.

Javert était assurément le rôle le plus ingrat. Son impassibilité totale le ligote littéralement et c’est la ligne du rôle. M. Charles Vanel, longue figure un peu mince à mon gré, l’a fort intelligemment composé. M. Henry Krauss méconnaissable dans l’évêque Myriel est l’image même de la bonté, un peu trop lent toutefois. M. Jean Servais dans Marius a une vraie jeunesse sans certaine joliesse photogénique jusqu’à la fadeur. M. Robert Vidalin est romantique à souhait dans Enjolras, M. Lucien Nat, précis et juste, M. Mauloy, très président de Cour.

Mal parti dans Gavroche, le petit Emile Genevois a peu à peu trouvé plus d’aisance pour se débrouiller fort bien aux barricades. Mais la perle de ce film et par l’expression totale de toute sa petite personne et pour sa grâce sacrifiée et pour sa voix d’oiseau, c’est bien la petite Gaby Triquet dans Cosette enfant. Cosette jeune fille est fort délicatement réalisée par Mlle Josselyne Gaël.

On connaissait une Florelle ravissante, photogénique, heureuse et la voilà en Fantine, passant avec une émouvante mesure de la sentimentalité à la détresse puis à la consomption avec autant d’aisance. Dans l’épisode de la bagarre quel cran ! et quelle mort touchante. Mais que Mlle Orane Demazis est une poignante Eponine : le minimum de gestes, une face pathétique quasi immobile, accrochant tristement la lumière, mais comme parcourue d’ondes de douleur. Et n’oublions pas la discrète Marthe Mellot en gouvernante d’évêque, ni M. Cailloux dans le père Mabœuf. :

Il faudrait longuement étudier la partition aux timbres si heureux de M. Honneger et je regrette que la critique musicale n’ait pas été convoquée. Qu’il suffise de dire l’habileté pleine de réserve de cette musique qui soutient dès qu’il le faut et s’efface à temps et toute vigoureuse ou colorée qu’elle soit, ne s’entend pour ainsi dire pas mais s’incorpore à notre émotion.

*

DIX KILOMÈTRES DE FILM
Hier, Tout-Paris a applaudi le Film des Misérables.
Ce que fut cette nuit féerique

paru dans Comoedia du 05 février 1934

paru dans Comoedia du 05 février 1934

paru dans Comoedia du 05 février 1934

Début de soirée houleux : il y a la grève des taxis et il y a la crise ministérielle. De bouche en bouche volent les dernières nouvelles et la plupart des journalistes arrivent en retard, porteurs des ultimes informations.

— Alors, Emile Fabre saute ?
— C’est un scandale !
— Une ignominie !
— Une folie !
— Et qui le remplace ?
Georges Thomé.
— Sans blague ! On va jouer les menottes aux mains à la Comédie-Française.

Emile Fabre fait son entrée, suivi de sa charmante fille. Il est aussitôt entouré, interrogé.

— Je ne comprends pas ! Je ne comprends pas !
— Personne ne comprend.
— Il y a trop à comprendre.

Notre rédacteur en chef, qui n’a pas toujours été très tendre pour Emile Fabre, est aperçu à ses côtés ; ils se serrent la main cordialement et je note que Pierre Lazareff note cette effusion de  sympathie.

Une vedette de la politique ! M. Piétri, il passe, songeur et pressé, d’un pied rapide qu’il vient d’exercer pour une sage retraite qui est si j’ose dire un pas en avant de la sagesse. Il rejoint Mme Piétri. Impossible de lui arracher des confidences !

Pris dans un remous de foule, j’entends ce bref dialogue entre un chroniqueur politique et un député :
— Et tes « misérables », comment vont-ils ?
— Ils attendent leur Monseigneur Myriel !

L’immense Marignan est trop étroit pour la foule des invités. Fort heureusement Jean-José Frappa et son capitaine en second, Mme Audibert, ont tout prévu, tout réglé. Et chacun peut passer au vestiaire , et trouver ses places facilement. Comme la grève des taxis et les événements politiques ont retardé des centaines de personnes qui arrivent toutes au même instant avec le même empressement, la chose ne fut pas aisée.

Qui est là ? Tout-Paris. Je note au hasard du crayon : MM. Paul Abram, Achard, De Adler, Berneuil, Archimbaud, André Aron, Arnaud, Louis Aubert, Aubin, Kujay, Kertée, Azaïs, Bacré, Barthe, Baschet, Baudelocque, Harry Baur, Bavelier, Robert de Beauplan, Antonin Bédier, Pierre Benoit, Mme Spinelly, Charles Delac et Marcel Vandal, Léon Benoit-Deutsch, André Lang, René Lehmann, Bellanger, Mag Bernard, Tristan Bernard, Jean-Jacques Bernard, Louis Bernard, Dr Etienne Bernard (tous les Bernard !), Bernheim, Bemier, Guillaume Besnard, Bétove, Bizet, Blumstein, Mme Rocher, MM. Boesflug, Pierre de la Boissière, Bollaert, Bouan, Boucher, Robert Bos, Pierre Bost, Paul Brach, Henry Roussell, Charles Burguet, Pierre Brisson, Simone Cerdan, Henry Clerc, Albert Clemenceau, Pierre Colombier, Germaine Dulac, Henri Diamant-Berger, Julien Duvivier, Jean Epstein, Fernand Gregh, Mary Glory, René Heribel, Tania Fédor, Alice Field, Jacqueline Francell, Mary Marquet, Florelle, Marguerite Moreno, Françoise Rosay, Becq de Fouquière, Jean Servais, Vidalin, Maria Vaisamaki, Orane Demazis, Rachel Deviry, Rosine Deréan, Jacques Deval, Christiane Delyne, Renée Devillers, Jean Chataigner, Germaine Dermoz, Léon Voltera, Robert Trébor, notre directeur, Jean Laffray, Lucie Derain, Paul Cordeaux, Jean Narguet, Parlay, Suzet Maïs, Antoine Rasimi, Renée de Saint-Cyr, Jean Toulout, Mady Berry, Yolande Laffont, Jean Max, Parysis, Charles Gallo, Léo Poldès, Jean Fayard, Edmonde Guy, Mario Roustan, Paul Strauss, Cavillon, Emile Vuillermoz, Josselyne Gaël, Charles Vanel, S. E. Si Kaddour ben Gabhrit, le duc et la duchesse de Mortemart, Mme Henry Paté, Marcel Prévost, Louise Weiss, Alfred Savoir, Henri Duvernois, Paul Gémon, Me Maurice Garçon, Me Campinchi, Sylvette Fillâcier, Jean Heuzé, Pierre Heuzé, Mona Goya, Simon Cerf, W.-E. Hœndeler, Georges Midlary, Michel, Nadine Picard et d’autres, je dois en oublier. et je m’excuse !.

Silence !

paru dans Comoedia du 05 février 1934

paru dans Comoedia du 05 février 1934

Dans la pénombre luisant les lettres du générique. applaudissements. ! Depuis Les Croix de bois aucun film n’a été attendu avec autant d’impatience et voici enfin l’heure du verdict. Raymond Bernard peut avoir confiance, la salle est de coeur avec lui..

Nous avons les yeux pleins de lumière et de jolies couleurs. Cette nuit de Paris s’est annoncée comme une féerie et quittant la féerie, nous allons plonger dans le grand fleuve des Misérables, dans les eaux furieuses de cette tempête sociale.

Heureusement André Lang et Raymond Bernard ont fait le voyage pour nous.

Quel contraste ! Du spectacle d’une salle élégante et distinguée, nous passons à celui des malheurs de Jean Valjean.

Le public cueille au passage tout ce qui peut être une allusion au temps présent. Mais de toutes ces allusions l’une ira loin devant les foules. C’est lorsque deux commères se lamentent au moment des barricades.

— Quel triste temps !
— Nous sortons à peine du cholera et voici la République !

Tonnerre d’applaudissements et fou rire.

Quand sur les barricades, la République nous appelle aux actes, les spectateurs pensent à d’autres actes promis et qui tardent ; ils en oublient d’applaudir.

Mais toute cette salle est prodigieusement vertueuse ; dès qu’une bonne action apparaît à l’écran, dès qu’une sentence sur le cœur crève la toile blanche, les applaudissements les soulignent.

Après le premier film, arrêt ! Buffet ! C’est la ruée vers les coupes. Dans la hâte de cette journée de crise, retardés par les métros, beaucoup de spectateurs n’ont pas eu le temps de diner.

Les buffets, en un clin d’oeil, sont dévalisés et l’extra-sec mouille des phrases vengeresses et des discussions passionnées. En haut, en bas, ici et là, chacun parle des chances du ministère et la sonnette électrique de l’entr’acte vibre dans une atmosphère chargée déjà cité.

Les deux autres époques du faim, coupées d’un nouvel entr’acte, s’achèvent sur une double ovation à l’adresse d’Harry Baur, dans le hall et dans la salle.

La petite Gaby Triquet est portée, de mains en mains vers un éclair au chocolat dont sa bouche gourmande laissera des traces sur les joues d’Harry Baur.

Et puis, c’est l’ordinaire ruée vers les vestiaires.

Maintenant, nous montons au cinquième étage de l’immeuble du Marignan.

Là, dans un appartement inoccupé, le souper nous attend. Nous sommes plus de mille autour de petites tables de huit personnes.

Dix mille mètres de film, cela creuse !
Trois orchestres nous versent des valses, des tangos, des steps, tandis que prodigues échansons, les maîtres d’hôtel emplissent nos coupes.

Et cela va durer jusqu’à six heures et demie du matin, dans une atmosphère de charmante cordialité où chacun témoigna de son plaisir à voir le cinéma français accomplir pareil effort.

Bernard Natan, Raymond Bernard sont trop entourés pour qu’on puisse leur parler. D’ailleurs, que leur dirait-on qu’ils n’aient entendu dix fois, cent fois, mille fois ce soir au cours de cette apothéose du cinéma et des Misérables.

Jean-Pierre Liausu

*

Et pour terminer voici un article paru lors du tournage du film à propos du casting pour trouver le gamin qui sera le fabuleux Gavroche. Ainsi qu’un autre , toujours paru dans L’Intransigeant qui interviewe justement Emile Génevoix qui l’incarnera pour la postérité.

On cherche un Gavroche !…

paru dans L’Intransigeant  du 18 février 1933

paru dans L'Intransigeant  du 18 février 1933

paru dans L’Intransigeant  du 18 février 1933

Je déjeunais justement ce jour-là aux studios Pathé-Natan avec Marguerite Moreno, Orane Demazis, Charles Dullin, la petite Mellot, vêtus, de hardes et farouchement maquillés (la famille Thénardier des Misérables), Raymond Bernard, André Lang, entre deux prises de vues desdits Misérables. Ce déjeuner, excellent au surplus, fut englouti à la cadence d’un repas qui serait dégusté au buffet d’une gare, dix-sept minutes avant le départ d’un train qu’on ne veut pas manquer. Le café absorbé, André Lang me dit :
— Veux-tu voir nos Gavroches ?
— Quels gavroches ?
— Nous avons fait passer, dans l’Intran et dans quelques autres journaux, une annonce ainsi conçue :
« On cherche un Gavroche !.
« Les garçonnets de 11 à 13 ans qui se croient susceptibles d’interpréter le rôle de Gavroche, des Misérables, sont priés de se présenter aux studios Pathé de Joinville, 20 avenue Galliéni, lundi 6 courant, à 14 heures.
« Les joufflus, les « pleins de soupe », les visages ronds, sont priés de ne pas se déranger. Les autres devront absolument savoir siffler et chanter. »

Et les Gavroches sont là. Il y en a au moins 400, sans compter les familles !
— Allons-y.
Vous vous rappelez le Gavroche de Hugo, gouailleur, persifleur, héroïque et minable. Combien, parmi les candidats Gavroches, ont lu, eux ou leurs parents, les Misérables ? Je vais à la porte de réception. L’aimable administrateur du film, Fernand Lefebvre, fait le premier tri. Par petits paquets, les candidats entrent, précédés ou suivis de la famille. Bonhomme. et patient, Fernand Lefebvre les juge, d’up coup d’œil sûr, met de côté ceux qui lui semblent intéressants, écarte les autres, avec un soupir navré.
Trop petit, toi… Trop gros… .Les bonnes joues, tu es bien nourri, Gavroche avait faim… Trop grand…

paru dans L'Intransigeant  du 18 février 1933

paru dans L’Intransigeant  du 18 février 1933

Toute l’enfance du faubourg défile, hardie, gentille, pleine d’espoir et de timidité. Les petits « Poulbot » sont là, un peu maigres, petiots, le regard vif, la tignasse ébouriffée. Il en est d’effrontés qui sifflent d’avance et enfoncent leur casquette de côté pour avoir l’air canaille. Il en est de réservés, apeurés, qui ne ressemblent pas plus à Gavroche qu’à Poil de Carotte, des petits garçons dont le papa ou la maman conçoivent une grande fierté et qu’ils voudraient voir débuter à l’écran. Un grand-père pousse son bambin, minuscule et écrasé d’effroi.
— Allons, va, souris au monsieur… Il est si drôle, monsieur, si artiste.
Lefebvre sourit, grommelle une consolation, les expédie.

On voit aussi des enfants, bien mignons, bien lavés, conduits par une gentille maman qui n’a pas l’habitude et soupire après la dureté des temps. Un de ceux-ci, petit ange dorloté, n’émeut pas Lefebvre,. La maman insiste.
— Il est trop beau ! répond Lefebvre, sincère.
La maman sourit.
— Eh bien ! prenez-le à l’essai. Vous verrez bien,.
— Il est trop beau… Gavroche était moins bien traité !
La maman s’en va, désolée. Quelques messieurs importants accompagnent leur progéniture et vantent leurs relations :
— Je vous suis recommandé par… C’est M. ou Mlle X,.. qui m’a dit de venir avec cet enfant, un sujet extraordinaire !

paru dans L'Intransigeant  du 18 février 1933

paru dans L’Intransigeant  du 18 février 1933

La première sélection terminée, André Lang, puis Raymond Bernard, vont interroger une cinquantaine d’admissibles. J’assiste, dans un coin, à l’examen. On fait chanter, puis siffler l’enfant, on le questionne sur sa famille, ses occupations et l’on donne une note. Quand cette seconde sélection sera terminée, la période des essais au studio commencera. Car il ne suffit pas que Gavroche XX° siècle soit semblable au Gavroche XIX° siècle ; il faut que sa voix porte, que ses gestes soient naturels, qu’il soit, aussi, photogénique.

J’ai remarqué deux ou trois candidats étonnants. L’un a douze ans, un petit visage livide, éclairé par des yeux noirs vifs et mobiles. Il est vêtu d’un vieux complet noir d’artisan raccourci à sa taille. Il siffle, main en bouche, d’une façon stridente, chantonne d’une voix éraillée et bavarde, avec un aplomb incroyable : « J’suis dans la camelote… De tout que j’vends… L’père est en chômage, donc… Moi ?… j’vends des lacets, des parfums, des cravates, des journaux, des tuyaux… Moi ? Je couche où que j’peux et j’mange quand que c’est la mode ».

Un autre, plus râblé, un petit visage de vieux, a un accent des faubourgs parfait. Il chante mal et zozote un peu. Un jeune artiste déroule tout son répertoire. Cet enfant chante comme un homme, avec toutes les roueries des pousseurs de romances, au Petit Casino. Je remarque un douloureux et sinistre enfant dont la voix, juste et timbrée, a quelque chose d’émouvant qui vous serre le cœur. Et les « titis » sont nombreux, dotés de plus de toupet et de verve gamine que de dons pour l’écran…
Voici trois heures que dure l’examen.

Je me sauve, à l’anglaise. Dehors, les « recalés » escaladent la fenêtre pour jeter un coup d’œil dans le bureau où se poursuit l’interrogatoire. Ils « mettent en boîte » les concurrents, et le régisseur, M. Guérard, doit faire sa grosse voix pour les faire descendre. Cependant, au studio, Jean Valjean-Harry Baur profile sa haute et puissante silhouette à la porte des Thénardier où, pour la cinquième fois, en cassant un carreau, la petite Mellot s’est blessée au doigt pour que ça ne paraisse pas du «chiqué».

René Lehmann

*

EN MARGE DES MISÉRABLES
Une interview de Gavroche

Dans le plus grand décor qu’on ait réalisé en Europe

paru dans L’Intransigeant  du 15 mai 1933

paru dans L'Intransigeant  du 15 mai 1933

paru dans L’Intransigeant  du 15 mai 1933

Incarner le gamin de Paris, le titi spirituel et gouailleur, à la fois plein de bravoure et plein de générosité, tel que l’imagina le père Hugo, et tel qu’il semble, depuis, descendre du livre dans la vie… C’est un rôle, on en conviendra, qui pourrait écraser des épaules de quinze ans. Eh ! bien, j’ai vu Gavroche lui-même en la personne du petit Emile Genevoix, la prochaine révélation de Raymond Bernard, l’audacieux metteur en scène, l’an dernier, des Croix de Bois, cette année des Misérables.
— Voulez-vous m’accorder cinq minutes d’entretien, Gavroche ?

Emile Genevoix, hier encore un môme de Montmartre, un dégourdi de la rue du Mont-Cenis, où il est né, aujourd’hui vedette de cinéma, cligna de l’œil d’un air entendu…
Comment donc ! Par ici les lampions, et vous savez, m’sieur, vous pouvez dire tout ce que vous voudrez, je serai toujours content parce que j’vais vous expliquer. Nous, on a décidé ici de n’jamais se vexer, voilà. Celui qui est vexé, il doit payer l’apéro aux copains, alors vous comprenez, moi je peux pas payer l’apéro. Donc, jamais vexé, toujours content… Et avec ça, m’sieur, qu’est-ce que j’peux vous dire ? 

Bon début, pensai-je, et je suivis Gavroche, un gavroche tout sourire dans ses loques multicolores, en dépit de son œil poché, de ses bras tout saignants de maquillage. Il venait de présider à l’érection d’une barricade, dans la rue de la Chanvrerie, dans le plus grand décor cinématographique qu’on ait construit en Europe jusqu’à ce jour.
Trois vieux quartiers, dont le faubourg Saint-Antoine, du Paris de 1830. Cela, en pleins champs, sous le ciel de Provence, entre Antibes et Biot.

— Dites-moi…
Oh ! vous pouvez me tutoyer..? ça m’cassera rien… et puis, je préfère… moi, quand on m’dit monsieur, ça me refroidit. 
— Alors, Gavroche, tu as lu Victor Hugo ?…
Non, pourquoi ? 
Comme je regarde le jeune acteur d’un air quelque peu étonné, il se rebiffe.
Ah ! mais… entendons-nous, hein ? C’est tout de même un grand type… 

Hélas ! je commets la gaffe de sourire…
Oui, parfaitement, reprend Gavroche d’un air agressif, c’est un grand type, m’sieur. 
— Et tu n’as même pas lu Les Misérables ?
Emile Genevoix hausse les épaules, comme si j’étais complètement borné.
Voyons !… C’est-à-dire que j’m’y suis mis et puis, vous l’savez mieux que moi, c’est plein-de trucs qu’on peut pas avaler. Ça ne gaze pas, ça ne gaze pas… Les histoires, oui, les coups de tampon, oui mais les pages d’écriture hein ? et puis, moi j’le joue, qu’est-ce que vous voulez de mieux ? 

paru dans L'Intransigeant  du 15 mai 1933

paru dans L’Intransigeant  du 15 mai 1933

Emile… Gavroche, peut-être, ne croyait pas si bien dire, et son jugement, qu’on y regarde à deux fois, s’accorde, j’en suis sûr, avec celui de la grande majorité du public. Dans Les Misérables, ce qui retient et retiendra longtemps encore le lecteur moyen, ce ne sont pas les magnifiques digressions du poète exilé, mais la tumultueuse aventure du forçat Jean Valjean, le calvaire de la petite Cosette, le guet-apens de la masure Gorbeau, les deux journées de barricades des 5 et 6 juin 1832, le roman policier qui cache la profonde étude de Victor Hugo, celle d’un homme et celle d’une génération qui s’éveille à la conscience sociale.

C’est, je crois, ce qu’a fort bien compris, par ailleurs, l’adaptateur de l’œuvre, notre confrère André Lang, dont le travail fut entre tous difficile. Peut-être a-t-il demandé conseil à Gavroche…
S’il l’a fait, il a bien fait…
— Gavroche… oh ! Gavroche… en place, on tourne…
Excusez-moi, dit le gamin de Paris, j’ai une goualante à pousser là-bas, et puis je reviens… bougez pas… 

Mais j’ai bougé. J’ai voulu voir jouer le môme de la Butte. Je ne le regrette pas. Victor Hugo lui-même, je pense, eût été touché, gagné, enchanté. Les yeux ardents, ses cheveux en broussaille, sa petite poitrine blanche à l’air, ses guenilles tout à coup splendides sur ses jambes nerveuses, qu’il était beau, le gamin de Paris appelant les hommes à la bataille, attisant le feu de l’insurrection, chauffant la colère du peuple, à nouveau debout sur la barricade, dans le brasier des projecteurs…

Un peu plus tard, à la nuit venue, je l’ai entendu chanter, Gavroche, à pleine gorge avec quel accent, la chanson du Père Beugeaud… le signal… Vous verrez, vous entendrez cela l’automne prochain.
— Stop, !.., Bon…

Obscurité. On a coupé le courant.
Seuls les braseros font des lueurs rouges dans l’immense et hallucinant décor de Jean Perrier. Mais un lampion court, si je puis dire, à travers les praticables.
C’est Gavroche qui me revient…
M’sieur, c’qui faut que vous ajoutiez, c’est que j’ai qu’des copains ici. Et vous savez, dans la vie, quand on a de vrais copains, tout est cuit, y a qu’à se laisser aller… 

La morale même de Gavroche.
Marcel Sauvage

*

paru dans L'Intransigeant du 29 avril 1933

Cette rare photographie du tournage d’une scène phare du film est parue dans L’Intransigeant du 29 avril 1933.

*

Source :

Pour Vous = Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Comoedia et L’Intransigeant =  gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

A lire cet article sur le site Slate, « Au sujet des « gilets jaunes », je ne sais sur quel pied danser », dans lequel la journaliste fait référence aux Misérables.

Redécouvrons Raymond Bernard sur le site de la revue Débordements.

L’analyse et la critique des Misérables sur le site DVDClassik.

La critique de la version restaurée des Misérables, sortie en Blu-ray, par Pathé sur le site A Voir A lire.

La bande-annonce des Misérables version restaurée.

*

Les essais de Gavroche avec Emile Genevois mais aussi Robert Lynen.

 

 

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