Erich von Stroheim : L’Homme que vous aimeriez haïr par Edmond-T. Gréville (L’Ecran Français 1945)


Nous avions déjà rendu hommage à ce grand réalisateur et acteur souvent génial, Erich von Stroheim à travers ses souvenirs d’Hollywood paru en 1935 dans la revue Pour Vous.

Ma Vie à Hollywood par Erich von Stroheim (Pour Vous 1935)

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Nous avons également publié plusieurs articles dont celui-ci sur Menaces, ce grand film que Edmond T. Gréville tourna avec Erich von Stroheim en 1939 :

« Menaces » d’Edmond T. Grévillle (Pour Vous 1938-1940)

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Mais, Edmond T. Gréville était journaliste avant de devenir réalisateur. Il continua de l’être par la suite comme le montre cet article dans lequel il rend hommage à celui qu’il eut le privilège de diriger dans deux films : Menaces donc et L’Envers du paradis (1953). Article paru dans l’un des premiers numéros de la grande revue de cinéma de l’après-guerre :  L’Ecran Français.

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A suivre…

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« Erich von Stroheim : L’Homme que vous aimeriez haïr »
par Edmond-T. Gréville

paru dans L’Ecran Français du 19 décembre 1945

paru dans L'Ecran Français du 19 décembre 1945

paru dans L’Ecran Français du 19 décembre 1945

Il avait choisi pour slogan : « l’homme que vous aimeriez haïr ». Nous haïssons ceux qui ne l’aimaient pas.

Comme d’autres sont sous le signe des Gémeaux, du Capricorne, de la Balance, nous étions quelques-uns à Condorcet, à être sous le signe de von Stroheim. Sanglé à tel point dans son uniforme que les brandebourgs semblaient peints à même la peau, il nous était apparu, certains soirs d’octobre, dans cet Aubert-Palace oblong où des ampoules poussiéreuses, entre les films, jouaient au clair de lune derrière un Pompeï de pacotille.

Il faisait, respirer du parfum aux folles, assommait les chats noirs à coups de canne, pleurait des larmes d’ersatz cueillies du bout des doigts dans le bol de la manucure,… caressait la peau de Mae Busch ou de Maude Georges… Plus jamais nous ne devions oublier « Folies de femmes » — ce film où l’on aimait les femmes à la folie…

Que tout cela est déjà vieux ! Mais dans la cinémathèque portative de nos cerveaux, les scènes sont encore là, elles passent sans cassures.

Stroheim ne tournait pas ses films sur pellicule, il les tournait sur de la chair celluloïd, invulnérable au temps ! « La Loi des montagnes », « Le Passe-partout du diable » (où il ne paraissait pas lui-meme, mais où tout était trituré, écrasé par sa « patte ») ; « Merry-go-Round », qui fut terminé par un autre (ces méthodes effaraient à la fois les puritains et les marchands, ces ennemis héréditaires de l’art) ; « Queen Mab », ce pauvre film avec Gloria Swanson qu’il voulut brûler de ses propres mains et qui se fit siffler un jour, sous la signature d’Edmond Goulding (tout à coup à un tournant de la pellicule on se trouvait face à face avec le véritable auteur et Gloria fuyait demi-nue fustigée par la reine ivrogne) ; ces inoubliables « Rapaces » qui firent les beaux soirs des « Ursulines » ; cette « Symphonie nuptiale », pleine de pommiers en fleurs, d’orgue, de pluie, de viols. Enfin cette « Veuve joyeuse » où Mae Murray trempait ses souliers de satin dans du champagne, de la boue et du sang. Cette « Veuve joyeuse » dont la première à Hollywood fut un événement, non parce que le film était un chef-d’œuvre, mais parce que von Stroheim s’élança sur scène et cria : « Il est triste d’avoir une femme et des enfants et d’être obligé de faire des films pareils pour enrichir les producteurs idiots ! »

Cette boutade, un peu violente et son attitude indomptable devaient lui coûter sa carrière de réalisateur. Eric fut couché sur la liste noire, comme on couche les morts glorieux sur un catafalque. On ne le vit plus que de temps à autre jouant des rôles secondaires dans de mauvais films.

Mais pour nous il était resté le grand Stroheim et pour Renoir aussi qui fit de son monocle et de son crâne, par la vertu de « La Grande Illusion » de vrais articles de Paris.

Depuis, Eric a tourné de nombreux films en Europe, et j’ai eu par deux fois — avec quelle émotion — le plaisir et le tourment de le mettre en scène.

paru dans Pour Vous du 08 mars 1939

paru dans Pour Vous du 08 mars 1939

Tourment, parce que la personnalité de cet homme est telle qu’il anéantit tout autour de lui, qu’on perdrait facilement à son contact le sens de l’équilibre ; qu’on oublierait tout ce qui n’est pas lui dans le film. Plaisir parce que, malgré les légendes et le whisky, un certain snobisme de la cruauté et son intransigeance financière, Stroheim est avant tout un sentimental, un travailleur discipliné, un camarade sûr.

Et n’a-t-il pas derrière lui, en guise d’ombre, la silhouette raide de l’officier de « Folies de femmes » et de « La Loi des montagnes », le prince de la « Symphonie nuptiale » ?

Comment le voir sans se rappeler ces monuments d’un cinéma défunt qu’on appelait l’art muet, mais qui parlait toutes les langues en s’exprimant dans un seul dialecte, le plus beau de tous, celui de la lumière.

Edmond-T. Gréville

paru dans L'Ecran Français du 19 décembre 1945

paru dans L’Ecran Français du 19 décembre 1945

Source : Collection personnelle Philippe Morisson

Pour en savoir plus :

Le site sur Edmond T. Gréville.

Une page biographique sur Erich von Stroheim sur le blog Actérieur du cinéma.

Une rare vidéo d’Edmond T. Gréville au sujet d’Erich Von Stroheim datant de 1965 dans un épisode de Cinéastes de notre temps.

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Dans ce même numéro de Cinéastes de notre temps, René Clair s’exprime également au sujet d’Erich Von Stroheim.

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En 1971, c’est au tour de l’acteur Paul Meurisse d’évoquer ses souvenirs d’Erich Von Stroheim, puis on le voit dans une conversation passionnante avec la femme de celui-ci : Denise Vernac.

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Un reportage audio à Maurepas, dans les Yvelines, avec Erich von Stroheim et Denise Vernac en 1954 (à partir de 4’32).

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Edmond T. Gréville par Bertrand Tavernier.

 

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