Comment j’ai fait du cinéma par Maurice Chevalier (Pour Vous 1931)


La semaine dernière, nous venons de fêter le 130° anniversaire de Maurice Chevalier, qui est né le 12 septembre 1888 dans le fameux quartier de Ménilmontant à Paris.

Il nous paraissait important de le célébrer car il fut la première grande star française internationale à partir des années 30, lorsqu’il tourna à Hollywood. Même si l’un de ses premiers rôles au cinéma fût sous la direction de Max Linder en 1911 dans un court-métrage (source), Maurice Chevalier débuta véritablement sa carrière grâce à Henri Diamant-Berger avec qui il tourna plusieurs courts-métrages et deux longs en 1923 (cf l’article de Ciné Pour Tous de 1923 que nous reproduisons ci-dessous justement). Mais c’est véritablement lorsqu’il part à Hollywood en 1929 que sa carrière prend son envol international. Il tourne ainsi plusieurs films sous la direction de Ernst Lubitsch tout au long des années 30.

Maurice Chevalier n’en oublie pas pour autant la France et on le retrouve en 1936 dans Avec le sourire de Maurice Tourneur, en 1937 L’homme du jour de Julien Duvivier, en 1939 dans Pièges de Robert Siodmak mais aussi Fausses nouvelles de René Clair en Angleterre l’année d’avant. Justement après la guerre, son premier film sera toujours pour René Clair, le magnifique Le silence est d’or, hommage au cinéma muet, en 1947. Il connaîtra même une nouvelle carrière avec ses rôles dans Ariane de Billy Wilder (1957) et Gigi de Vincente Minnelli (1958).

Nous n’allons pas énumérer tous ses films mais voilà Maurice Chevalier méritait absolument notre hommage.

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Ainsi, nous vous avons trouvé cet série de trois articles, datant de 1931, dans lequel Maurice Chevalier raconte ses débuts au music-hall, au cinéma et son départ pour Hollywood.

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Quelle meilleure preuve de son statut de Star International que cet Oscar d’Honneur qu’il reçu en 1959 à la grande époque du cinéma. C’est l’un des très rares français à l’avoir eu, seul Charles Boyer l’avait déjà eu auparavant, en 1943.

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A suivre !

 

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Comment j’ai fait du cinéma par Maurice Chevalier – part1

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

On m’a souvent demandé — les journalistes et en particulier, Pour Vous, ont de telles exigences — pourquoi j’avais brusquement abandonné le music-hall pour le cinéma. On m’a aussi demandé comment j’ai été attiré par les planches. Mon métier, nous en sommes bien sûrs, c’est d’essayer de vous amuser sur la scène ou sur l’écran, et non pas d’écrire. Mais la rédactrice de Pour Vous qui est venue m’interviewer a su me convaincre de la façon la plus simple et la plus naturelle.
« Monsieur Chevalier, m’a-t-elle dit en rougissant, tout en levant vers moi de grands yeux limpides, monsieur Chevalier, pourquoi avez-vous fait du cinéma ?
Pourquoi, pourquoi ? Est-ce un reproche ?
— Oh ! pas du tout. C’est la curiosité.
En effet, vous êtes une petite curieuse !
Mais je ne sais comment vous le dire. Voulez-vous que je vous chante mes débuts ?
— Avec plaisir, mais je serai seule à vous entendre, tandis que si vous écriviez quelques petites pages sur vos débuts, tout notre public, qui vous aime bien, serait de la fête.
Voyez-vous ça ! La petite fûtée ! Moi, écrire !
— Pourquoi pas ? Vous chantez bien, vous dansez bien, vous jouez bien….
— Oui, mais c’est mon métier et je l’aime !
— Vous saurez bien écrire sur votre métier que vous aimez ! ».

Ma foi, j’ai éclaté de rire et la jeune fille aussi. Et j’ai accepté de barbouiller quelques feuillets. Vous y trouverez moins de littérature que de sincérité. J’espère aussi que vous reconnaîtrez sous le travesti de l’écrivain ce « Maurice » à qui vous avez fait son succès.

Il y a sur terre beaucoup de choses qui m’intéressent et que j’aime faire. J’aime le sport, les jeux, la boxe. J’aime ma maison de Cannes, j’aime nager dans la mer bleue, j’aime les fleurs qui poussent dans mon jardin et j’écoute avec passion les explications de mon bon vieux jardinier. Tout cela me procure une vie plaisante, mais ce sont les hors-d’œuvre ou l’entrée, la salade, le dessert, que sais-je ? Mais le plat de résistance a toujours été, et sera toujours, je crois, le théâtre. Quoi que je fasse, où que je sois, la pensée de mon travail me quitte rarement.

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

C’est une des rares choses qui puissent me rendre vraiment heureux. En ceci, je me sens semblable aux autres hommes qui ont la chance de faire ici-bas le travail qu’ils aiment. J’estime que tous les arts — c’est-à-dire les métiers — s’apprennent un peu de la même façon. Voulez-vous des exemples ? Voyez les docteurs, les ingénieurs, les peintres ; que de problèmes différents ! Pourtant, en beaucoup de points, la méthode de solution est la même. Ils étudient le travail de ceux qui les ont précédés, ils se l’assimilent, puis, avec l’aide du savoir qu’ils ont acquis, ils apportent au monde quelque chose de nouveau, quelque chose d’eux-mêmes, qu’ils ont découvert ou construit….

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

Je suis né avec le désir d’être artiste de music-hall. Mais je n’ai pas trouvé mes leçons dans les livres. Je les ai trouvées d’abord chez les autres hommes et femmes qui connaissaient les recettes magiques, infaillibles pour faire rire les hommes. Je les ai trouvées également chez le spectateur en posant furtivement mon doigt sur son pouls et en essayant de découvrir quelles choses l’amusaient, celles qui l’ennuyaient et pour quelles raisons. J’ai voulu lire la grande leçon des menus incidents de la vie quotidienne qui se passent sous votre nez et qu’il faut seulement prendre la peine de découvrir. Je les ai trouvées enfin, ces leçons, en moi-même, en essayant de faire de moi deux personnes. Et un jour j’ai pu regarder froidement ce camarade, Maurice Chevalier, qui se démenait sur les planches et le critiquer comme si j’étais, moi, quelqu’un d’autre, et quelqu’un qui n’aimerait pas tant que cela les artistes de music-hall. C’est la meilleure manière que j’ai trouvée de voir mes fautes assez clairement et de les critiquer le plus judicieusement. Je dois ces critiques à mon copain Maurice. Et il m’écoute avec confiance. Il ne se formalise pas quand je lui dis qu’il a été mauvais, il ne se met pas en colère. Non. Il écoute, et la prochaine fois il essaie d’être meilleur.

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

Mais, je crois aussi qu’on ne devient pas artiste sans y être poussé par une inclination naturelle, un certain amour, ce petit don qui dirige un homme dans cette direction plutôt que dans une autre, qui lui fait ressentir, même s’il est encore un enfant et qu’il ne puisse l’exprimer : « Voilà le monde auquel j’appartiens, où je me sens le plus heureux , voilà où je serai utile aux autres et à moi-même. »

Il en fut ainsi pour moi. Je n’avais aucune raison de faire du music-hall. Personne dans ma famille n’avait quoi que ce soit de commun avec le théâtre. Mon père, mon grand-père étaient des ouvriers, mes deux frères aînés également. Mon père mourut alors que j’avais onze ans ; il fallut que je gagne ma vie. On ne me consulta pas sur mes goûts, on me mit en apprentissage afin que je pusse devenir à mon tour un ouvrier. Je ne connaissais alors le théâtre que par un pauvre petit music-hall, près de chez moi, où ma mère m’emmenait en grande pompe tous les samedis soir. Cela me suffisait. Ce n’était pas pour moi un pauvre petit music-hall, mais l’endroit le plus merveilleux du monde. Il y avait dans cette atmosphère quelque chose qui résonnait profondément en moi — tellement que je ne me sentais réellement à mon aise, dans mon élément, que lorsque j’étais assis, là-haut, au poulailler, le menton appuyé sur la barre d’appui, regardant la scène. Et tout le reste de la semaine, alors que j’aurais dû penser seulement à mon travail, je songeais à cette soirée du samedi passé, à celle de celui qui allait venir et aux merveilles qu’elle me réservait.

Ma mère et mes frères s’imaginèrent alors que je réussirais peut-être mieux dans le commerce. J’aime mieux vous dire tout de suite que je ne me révélai pas un commerçant extraordinaire. En fait, je dus changer de travail douze fois en six mois. Mais ma mère ne perdait pas courage, elle me réconfortait : « Patience, tu trouveras bientôt, disait-elle, le travail que tu désires. » Mais elle ne savait pas qu’en mon cœur j’avais déjà trouvé le métier de mes rêves. Je sentais bien que je n’étais pas fait pour l’atelier du charpentier ou pour le marbre de l’imprimerie, mais pour le théâtre. Il n’y avait, à cet amour, aucune raison particulière. J’étais né avec lui tout simplement.

C’est sur la scène de ce petit music-hall que je fis mes débuts. Le spectacle était uniquement composé d’artistes amateurs — c’était quelque chose dans le genre de « La Fourmi » actuelle. J’avais souvent vu sur ce théâtre un comique. Je le considérais comme l’homme le plus drôle du monde. Aussi décidai-je de m’habiller comme lui et de chanter ses chansons. J’avais pris le pantalon le plus vaste et le plus long que j’avais pu trouver, il me venait presque jusqu’au cou ; je me peignis le nez en rouge et lorsque, enfin, je me vis dans le méchant miroir de la loge commune, je ressentis une grande fierté. Mon Dieu, que j’étais donc fier ! Et je me dis. le cœur plein d’orgueil : « Maintenant, Maurice, maintenant te voilà enfin Acteur ! 

J’avais douze ans et j’étais, vous l’imaginez, terriblement ému. Quand mon tour arriva, je mourais plus qu’à moitié de peur. Et il m’arriva la chose la plus belle, la plus précieuse de ma vie, celle qui décida de ma carrière : lorsqu’il me vit, le public commença à rire. Ces rires eurent un effet singulier sur moi : ils me rendirent immédiatement tout mon calme. Parce que, voyez-vous, je pensai que c’était déjà le succès. Ils riaient avant même que j’aie commencé à chanter. Qu’aurais-je pu demander de mieux ? J’étais aux anges. Je les aurais volontiers tous embrassés. J’étais si heureux que je m’arrêtai et me mis à rire aussi. Ça n’avait pas été aussi terrible que je le craignais. Voilà, nous étions réunis, eux d’un côté, moi de l’autre et riant en chœur. Tout était simple, aisé, joyeux ; j’étais, barbouillé de couleurs, le gosse le plus heureux du monde.

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

Ils rirent de plus belle quand je me mis à chanter. Croyez-vous qu’ils sont gentils ? Heureusement pour moi, je ne comprenais pas pourquoi ils riaient. J’avais l’air drôle, — ça certainement — mais sûrement pas de la façon que je pensais. J’étais un tout petit garçon au costume d’homme, attendrissant, essayant de chanter des chansons « d’homme » et de jouer « comme un homme ». Voilà ce qui les attendrissait et les faisait rire à la fois. Ma voix n‘a jamais valu la peine qu’on en parle, vous avez pu le constater vous-mêmes. Je ne savais pas ce que c’est qu’un tour de chant. Je n’essayais même pas de suivre le piano qui m’accompagnait, parce que je croyais que c’était l’affaire du piano de chanter en même temps que moi. Vous voyez d’ici le spectacle !

Mais pendant ce temps, ils riaient toujours de plus en plus !… Lorsque j’eus fini, ils applaudirent longuement, bruyamment, et me réclamèrent une autre chanson. Puis une autre…. Et plus ils applaudissaient, plus je me dépensais et plus je chantais fort. Voyez-vous, je me sentais des amis plein la salle. Ils avaient été gentils pour moi, ils m’avaient bien accueilli, ils m’avaient ouvert le monde de mes rêves. Et j’étais si plein de reconnaissance et de joie, que je voulais leur rendre d’une façon ou d’une autre le bien qu’ils m’avaient fait. Tout naturellement, le seul moyen qui me semblait convenable était de chanter plus fort, de faire remuer mes mains plus vite et de faire des grimaces plus drôles que jamais….

Voilà quelle fut la première grande soirée de ma vie. Et aussi, pour longtemps, la dernière. Mais cette nuit, elle aussi, contenait une leçon que j’étais peut-être trop jeune pour comprendre tout à fait ou exprimer par des mots, mais que je sentais instinctivement. Plus tard seulement, j’ai compris que c’était peut-être la plus grande leçon de ma vie d’artiste.
Mais « leçon » n’est pas tout à fait le mot exact. Ce n’était pas quelque chose qu’on 
m‘apportait tout préparé et que je faisais servir à mon propre usage. Non. Cela provenait surtout d’un sentiment sincère et naturel qui m’est particulier — un sentiment d’amitié pour les gens que j’essaie d’amuser. Je ressentis cela pour la première fois cette nuit de mon début. Oui, j’aimais ces gens parce qu’ils avaient été bons, je pensais qu’ils devinaient le sentiment que j’éprouvais et cela créait un lien entre nous. Lorsque je suis devenu plus vieux, plus expérimenté, que j’ai commencé à examiner et juger mon travail, j’ai vu que je n’étais vraiment à mon aise sur la scène que lorsque j’avais réussi à établir ce lien entre le public et moi.

*

Je n’aime pas être compassé et cérémonieux. Je n’aime pas les réunions où il faut être solennel, faire des courbettes, parler à des gens qui ne vous intéressent pas, dire des choses aimables et dénuées de sens. C’est pour cette raison que je n’aime pas non plus être compassé et cérémonieux sur la scène. Je préfère imaginer, quand je me trouve en scène, que je suis quelque part avec des amis que j’aime et qui m’aiment. Voyons, je suis venu pour les amuser, eux sont venus pour être amusés, et parce que je suis sur la scène et eux assis dans leur fauteuil, ou parce que la rampe nous sépare, est-ce une raison pour moi d’être gêné et pour eux d’être froids ?

Je ne le crois pas. Et c’est ce que j’ai pris l’habitude de me dire, chaque fois que j’attends dans les coulisses, nerveux, inquiet, et que j’essuie la sueur qui perle à mon front. Parce que j’ai le trac chaque fois que j’entre en scène. J’éprouvais cette sensation à mes débuts, je l’éprouve encore et je crois qu’il en sera toujours ainsi. Oui, même quand je serai vieux, je passerai ma main tremblante dans ma longue barbe blanche et je frissonnerai de peur à l’idée que, ce soir, ils n‘aimeront peut-être pas grand’pere Chevalier.

Avec Mistinguett (paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931)

Avec Mistinguett (paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931)

Mais, sur la scène cette pénible impression s‘évanouit. J’oublie aussitôt que je suis dans un théâtre et devant un public. Je regarde l’un, l’autre, et j’aperçois une figure souriante. Et je l’aime, oh ! que j’aime ce visage qui me sourit ! Je lui parle et il me répond en souriant un petit peu plus. Nous sommes seuls, lui et moi, blaguant familièrement. Il me semble que j’aimerais parler toute ma vie avec lui. Puis, j’en vois d’autres qui écoutent et sourient aussi. Là, au cinquième rang, il y a une jolie fille qui tient dans ses mains celles de son fiancé. N’est-ce pas gentil ? Et il y a là à côté un jeune officier qui tourne furtivement la tête, oh ! pas pour regarder la jolie fille, non, certainement non ! Pas de mauvaises pensées, Maurice ! Il tourne la tête tout simplement parce qu’il est fatigué de regarder devant lui et désire regarder de côté pour se reposer. Tout cela est fort naturel. Tout le monde a besoin de se reposer de temps en temps.

Voyez-vous, quand vous avez blagué avec quelqu’un, il est impossible que vous vous sentiez plus longtemps gêné avec lui ou qu’il puisse vous montrer de la froideur. Non ; à ce moment, il y a entre vous et lui une espèce de camaraderie, quelque chose de lumineux et d’aimable qui fait disparaître toutes les difficultés.

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

Un exemple. Admettons que je vienne de faire une blague qui me semble amusante. J’attends que tous ces gens aimables se mettent à rire, et je m’aperçois qu’ils n’en ont pas la moindre intention. Devrais-je me laisser envahir par la honte et me décourager pour cela ? Devrais-je rougir et me sauver en me cachant la figure ? Pourquoi ? Tout homme peut se tromper sans que ses amis lui en veuillent le moins du monde. Peut-être étais-je dans l’erreur. Peut-être après tout n’était-ce pas si amusant. Et, d’ailleurs, il est possible aussi que ce soit le public qui se trompe.
Voyons un peu.
« Regardez ! » leur dis-je un peu peiné, oui, peiné, et aussi un peu surpris, alors que j
‘essaie encore cette pose comique, un genou cambré et un doigt menaçant les cintres.
« Regardez ! Regardez cette pose. Il me semble que vous ne prêtez pas assez d’attention à ce que je suis en train de faire. Sentez-vous toute l’importance de cela ? Réalisez-vous que c’est peut-être une chose qui demeurera à travers les âges ? Mais oui. Les futures générations diront certainement que Chevalier n’avait pas de voix, aucun talent, mais tout de même — tout de même — il avait ça. » Vous comprenez, maintenant ? Ah ! j’avais raison ! Cette fois ils ont ri. Vous voyez bien qu’il est toujours possible de discuter avec ses amis.

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

J’espère que j’ai su vous expliquer clairement comment m’échut cette chose que dans les journaux j’ai vu quelquefois appeler la « qualité essentielle » de mon travail ; comment le désir crût en moi de me rapprocher toujours de mon public ; comment, d’abord de façon obscure, puis plus claire, et enfin connaissant bien mon but, j’ai essayé de faire servir ce désir à l’amélioration de mon travail ; comment enfin, de cette manière, je suis devenu capable de créer dans un théâtre cette atmosphère gaie, la seule dans laquelle je puisse travailler agréablement.
Vous devez bien comprendre que tout cela ne vint pas si vite. Aujourd’hui petit succès, demain gros désappointement. Et l’on cherche toujours la raison du gros désappointement et celle du succès, sans arriver à les découvrir. Mais ce sont tous ces examens minutieux qui font qu’un jour ou l’autre, le petit succès peut en devenir un gros.

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

J’ai fait mes débuts comme comique, et pendant quelques années je suis demeuré un comique. Que voulez-vous ! Ma figure était enduite de blanc gras, mon nez et mes joues étaient colorés en rouge, j’étais vêtu d’un pantalon trop court, d’un veston trop étroit et d’un chapeau beaucoup trop petit pour ma tête. Dans ce charmant accoutrement, je chantais des chansons drôles, je jouais des scènes burlesques, je faisais des imitations d’artistes célèbres, et c’est pourtant dans ce costume dont j’avais l’habitude que je me trouvais à mon aise en scène. Je n’en avais jamais porté d’autre et mon public n’en n’avait jamais vu d’autre non plus. Ils m’avaient bien accueilli avec lui et, toujours en sa compagnie, j’avais quitté les petits music-halls pour de plus grands. Je ressentais pour ce vêtement la foi et l’affection qu’on a pour un vieux chien qui vous a toujours bien servi — une bonne bête qui ne mord ou ne grogne jamais, qui va se coucher dans un coin quand on le lui dit et qui, si on le siffle, vient vers vous en remuant la queue.

Je pensais souvent : « Il serait intéressant de voir ce qui arriverait si je sortais sans mon vieux toutou ». Mais j’avais peur. Je me sentais plus en sécurité sous sa protection. Et cependant, en dépit de ma crainte, je ne pouvais m’empêcher de désirer sortir seul. Cette pensée me taquinait constamment.

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

Enfin, un soir, comme je me préparais dans ma loge à recouvrir ma figure de blanc gras, un ami qui s’y trouvait me dit tout à coup :
« Maurice, n’as-tu 
jamais pensé à paraître en scène, non pas comme un comique, mais comme tu es dans la vie ?
Si, lui répon
dis-je, j’y ai pensé très souvent, mais je n’ai jamais eu le courage de le faire. Je sais que je leur plais comme ça, je ne suis pas sûr qu’ils m’aimeraient autrement.
— Personne ne peut le dire, en effet, dit-il ; mais tout de même, je crois qu’il serait intéressant d‘essayer. »

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

Et soudain, je me décidai ; et ayant cidé, je me dis qu’il était inutile d’attendre, qu’il valait mieux faire cet essai immédiatement et connaître « leur » réponse, bonne ou mauvaise.
J’avais dans ma
loge un smoking. Je le revêtis. Je mis tout juste le maquillage désirable pour supporter la lumière de la rampe. Je me regardai dans la glace… vous seriez étonné de savoir combien la simple vue de sa propre figure peut en certaines circonstances et bien qu’il la connaisse depuis de longues années, gêner un homme et le rendre terriblement inquiet.

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

Je tournai ma figure à gauche, à droite, et dis : « Il me faut un chapeau ! » Un chapeau, c’est facile à dire, mais quelle sorte de chapeau ? J’essayai d’abord un feutre, mais le feutre me donnait l’ai— comment dire ? — trop bien mis. Bon pour un gentil jeune homme qui doit aller au théâtre avec son amie, oui, mais jamais pour un jeune homme qui rêverait de paraître sur scène. J’essayai ensuite un melon, et sous ce melon j’étais quelque chose de si terrible que je fermai bien vite les yeux pour oublier ce que j’avais vu dans la glace. Une casquette, peut-être? Mais comment l’assemblage d’une casquette et d’un smoking ne jurerait-il pas? Enfin je pris un chapeau de paille, le mis, et je me plus ainsi. II me semblait qu’entre le chapeau de paille et le smoking il y avait un petit sourire, quelque chose de gai et bon enfant, comme une œillade complice. Et nous sortîmes ensemble pour la grande épreuve, le smoking, le chapeau de paille et moi.

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 17 décembre 1931

(A suivre.)

Comment j’ai fait du cinéma par Maurice Chevalier – part2

paru dans Pour Vous du 24 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 24 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 24 décembre 1931

Dans notre dernier numéro. Chevalier, après nous avoir raconté les premières années de sa vie et ses débuts sur la scène comme comique de caf’ conc’, nous a dit comment, sur les conseils d’un ami, il fut amené à modifier son genre, à devenir chanteur fantaisiste.
Le récit reprend au moment où, pour la première fois de sa vie, il va paraître en public vêtu d’un smoking et coiffé de son fameux chapeau de paille.

*

Me voyez-vous arrivant sur cette scène où d’habitude m’attendait un charmant accueil ? Mais que se passe-t-il ce soir ? Que signifie ce silence qui me glace jusqu’aux os ? Je cherche fiévreusement cette figure souriante à qui je puis parler, et il me semble qu’il n’y a plus un seul sourire sur toute la surface de la terre. Je ne trouve au contraire que des figures stupéfaites, impatientées ou froides. Pensant les attendrir, je les salue en soulevant ce fameux chapeau de paille. Mais ils se moquent bien de mon chapeau de paille ! Mon chapeau de paille les ennuie. Et je me fais des reproches amers. Combien je voudrais retrouver ce bon vieux costume dans lequel je pourrais me cacher ! Mais il ne suffit pas de souhaiter. Je suis ici. Je dois chanter. Mais je donnerais tout au monde pour disparaître tout à coup dans un trou de souris et prétendre que rien de tout ceci n’a jamais existé.

Enfin, le cœur triste et lourd, je commence à chanter, et peu à peu je vois quelque chose d’étrange passer sur ces visages. Ils sont encore stupéfaits, certes, mais l’impatience a disparu, et ce qui est mieux, ils ne s’ennuient plus. Je sens dans l’air une légère émotion qui m’est très agréable. Les visages s’éclairent, et, au même instant, là, quelqu’un prononce mon nom. C’est le signal ! Maintenant, ils répètent tous : « Chevalier ! » pour me montrer qu’ils m’ont enfin reconnu, et je secoue la tête tout en chantant pour dire : « Mais oui, c’est moi, Chevalier, le clown. Qu’est-ce que vous pensez de ça, hein ? » La réponse est bonne. Ils sont d’accord avec moi. Je souris d’une oreille à l’autre parce que je suis heureux — naturellement — de savoir que rien ne les ennuie, ni moi, ni mon smoking, ni mon chapeau de paille. Non, ils me faisaient grise mine tout simplement parce qu’ils ne m’avaient pas reconnu.

paru dans Pour Vous du 24 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 24 décembre 1931

Et voilà comment j’ai quitté la défroque du comique. Oh ! pas tout d’un coup, bien entendu ! II ne me fut pas facile d’abandonner si vite ce clown avec qui j’avais vécu si longtemps. Pendant quelque temps, je dus jouer la moitié de mon tour de chant avec le vieux déguisement et l’autre moitié à la nouvelle mode. Mais je vis bientôt que, pour l’amour du passé, je portais un costume qui avait fait son temps. Lors de mon début, il m’avait servi d’étiquette, c’était une manière de dire : « Je suis un comique », de peur que mon numéro ne le laissât pas assez comprendre. Mais je commençais à sentir une sorte de gêne, comme si j’avais des chaussures qui ne m’iraient pas bien. Je me sentais plus à mon aise, plus naturel sans lui. Je découvris que ces mêmes choses que je disais avec le costume, prenaient — sans lui — une saveur particulière, moins rude, plus cachée, mais que je préférais et que semblait aussi préférer mon public. Il me semblait que j’avais plus de champ pour respirer, pour jouer de différentes manières, donner à mon travail une plus grande variété et, du même coup, plus d’intérêt.

Ce fut un grand changement dans mon jeu ; il ne fut pas le seul. Il y en a eu tellement que je ne dois pas essayer d’en parler trop longuement, car vous seriez bientôt fatigués de me suivre. C’est ainsi que je fus amené à apprendre à danser, ce qui me valut mon premier engagement aux Folies-Bergère ; puis ce fut mon étude de la langue anglaise qui finalement me conduisit à ma dernière et grande aventure — mon travail en Amérique.

Je n’avais pas étudié l’anglais avec l’idée d’aller aux États-Unis, -ni même avec celle de chanter des chansons anglaises en France. Je l’ai appris parce qu’au camp de prisonniers d’Alten Grabow où j’ai passé deux ans, se trouvait également un Anglais, Ronald Kennedy. C’était mon meilleur ami. Il voulut bien être mon professeur. Je pensais que ce ne serait pas si mal de me retrouver chez nous sachant parler l’anglais, et surtout que ces leçons, ce travail, seraient un remède contre les jours gris et pénibles de ma vie de prisonnier.

Enfin vint la libération. Je retrouvai la douce France. Paris, délivré du cauchemar, connaissait la fièvre joyeuse de l’armistice ; on respirait à pleins poumons. Les gens, dans leur soif de jouir de ces minutes légères, se ruaient aux spectacles. Le coup d’oeil était curieux de ces salles où les uniformes, kaki, bleu horizon, mettaient leur note claire, jetaient l’éclair de leurs dorures et de leur médailles. Il y avait, naturellement, beaucoup de soldats américains et anglais. Ne sachant comment être agréable à mes anciens frères d’armes, un soir je me mis à chanter une chanson américaine. Et avec quel accent !

paru dans Pour Vous du 24 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 24 décembre 1931

Ma petite chanson eut, sans doute, beaucoup de succès, car tous les soirs, tommies et sammies me réclamaient une chanson en anglais. Mais il n’aurait pas été amusant pour eux d’entendre toujours la même ; j’en appris donc d’autres, si bien qu’un jour je me trouvai à la tête d’un répertoire complet de chansons anglaises. Aussi, même lorsque les soldats alliés furent retournés dans leur pays, ai-je trouvé qu’il y avait une place dans les revues pour une chanson anglaise. Non seulement pour la joie des voyageurs qui aiment entendre leur propre langue, même « écorchée », dans une ville étrangère, mais aussi pour mon public qui trouve mes chansons anglaises extrêmement comiques, même s’il ne comprend pas les paroles, et parfois plus comiques encore s’il les comprend.

paru dans Pour Vous du 24 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 24 décembre 1931

Et j’arrive enfin à la merveilleuse aventure.
Un soir, M. Jesse Lasky, de la Paramount, vint voir la revue dans laquelle je jouais, me demanda de faire un essai et m’invita à faire un film en Amérique. Ce n’était pas la première fois que l’occasion m’était offerte d’aller aux États-Unis. J’avais signé, peu de temps avant, un contrat avec Charles Dillingham. Je devais aller à New-York avec « Dédé ». Je vins visiter New-York plusieurs mois avant la date fixée pour le début du spectacle. J’allais au théâtre tous les soirs, tous les soirs je voyais un des artistes américains, et chaque fois je devenais plus certain que « Dédé » ne serait pas un succès à New-York. Je revins en France, et M. Dillingham et moi tombâmes d’accord pour rompre le contrat qui nous liait.

(A suivre.)

paru dans Pour Vous du 24 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 24 décembre 1931

 

Comment j’ai fait du cinéma par Maurice Chevalier – part3

paru dans Pour Vous du 31 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 31 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 31 décembre 1931

Lorsque je suis allé en Amérique pour le cinéma, j’étais plus effrayé encore pour de nombreuses raisons. C’était pour moi comme un nouveau début. Cela me ramenait aux premières émotions de ma jeunesse. Nouveau pays, nouveau public, nouveau moyen d’expression, on peut même dire nouvelle profession, car on ne joue pas devant la caméra comme sur les planches du music-hall. Et j avais bien raison de penser ainsi !…

Quand j’ai quitté le studio, le premier soir, je me suis dit : « Maurice, voilà un truc que tu n’apprendras jamais ! » J’étais habitué à travailler devant un public, le public faisait vraiment partie de mon jeu. C’était mon baromètre. En regardant les figures, en écoutant les rires ou en ne les entendant plus, sentant leur joie ou les voyant demeurer froids, je pouvais augmenter ou diminuer la pression, je pouvais ajouter un peu ici ou supprimer un petit rien là, deviner leur humeur et tâcher de me mettre au diapason,  et si je commettais une erreur, essayer de me rattraper. Je travaillais sur quelque chose de vivant.

Mais ici ? J’étais dans le vide, le noir, dans le fond d’un puits. Je parlais… et il n’y avait pas de réponse, bonne ou mauvaise. Je chantais dans le silence. Mettre dans une scène tout son cœur et attendre — quoi ? — mais ce qui doit arriver, la réaction, les applaudissements, les petits bans, que sais-je ? Qu’arrive-t-il ? La voix du metteur en scène criant : « Coupez ! »

«Comment, me demandais-je, comment savoir sans le secours du public si c’est bon ou mauvais ? Le metteur en scène me le dira ? Mais il se peut qu’il me trouve bien alors que le public pense que je suis moche. »
Allons, il n’y a rien à faire contre cela. Je suis dans le cinéma, et au studio il n’y a pas de public. Tant pis ! J’imaginerai donc qu’il y en a un. Je dois jouer pour les caméras et le microphone et me figurer qu’ils me répondent et m’apprécient. Mais d’ailleurs, si l’on cherche bien, ils me répondent. Dès que j’ai fini une scène, le micro me la fait entendre comme je l’ai jouée et exactement comme le public l’entendra. Aussi, s’il me semble que quelque chose ne va pas, on peut au moins recommencer. Et non seulement une fois, mais aussi souvent qu’il sera nécessaire pour en être satisfait. Pour la caméra, c’est autre chose : il y en a plusieurs qui voient la scène, chacune d’un angle différent.

paru dans Pour Vous du 31 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 31 décembre 1931

Mais nous n’en sommes pas encore au moment le plus pénible. C’est le moment où, assis dans un fauteuil confortable, vous attendez la présentation de votre film au public. Alors votre personnalité se dédouble curieusement. Vous êtes le spectacle et vous êtes aussi le public. D’un côté, vous n’êtes plus que de la pellicule en bobines, fixée pour l’éternité, et au même instant vous êtes assis parmi tous ces gens qui ne soupçonnent même pas votre présence, sinon votre existence.
C’est un sentiment étrange et terrible. C’est pis que la première d’une revue, car vous ne pouvez rien faire — mais là rien — pour vous défendre. Si seulement vous pouviez monter sur la scène et essayer de gagner l’
amitié de votre salle ! Si vous pouviez blaguer avec eux et tenter de les mettre de bonne humeur ! Mais la scène vous est interdite.
Cette place, qui vous a toujours appartenue, appartient maintenant à l’
écran.

paru dans Pour Vous du 31 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 31 décembre 1931

Tout à coup l’obscurité se fait. Le film commence. L’envie presque irrésistible vous vient de sauter de votre fauteuil et de vous sauver au plus vite très loin, et cependant, vous vous sentez lié à ce fauteuil comme par des cordes. Vous êtes persuadé que vous ne pourrez pas supporter cela. Votre cœur bat dans votre poitrine avec la force d’un battant de cloche, et la nervosité vous rend à moitié fou. Vous regardez l’écran sans voir exactement ce qui s’y passe. Puis, tout à coup, vous entendez quelque chose, un murmure, une petite brise, quelque chose qui n’est pas un rire et qui résonne cependant comme si ça allait en devenir un. Vous attendiez-vous à ça ? Non. Mais ça recommence. Plus fort cette fois, plus puissant, plus merveilleux. Vous vous sentez mieux. Vous renaissez à l’espoir. Votre cœur s’apaise et il vous semble que vous voyez un peu plus clair. Vous regardez ce brave garçon, là, sur l’écran, et vous pensez qu’au fond il n’est pas si maladroit que cela. Tout à coup, vous le voyez exagérer un peu un jeu de scène, vous voudriez le lui dire — bon, voilà un autre rire ! Non, au fait, ce n est pas si mauvais. Vous commencez à aimer le film. Le pire moment est passé.

Le pire moment, oui, mais ce n’est pas le dernier. Car chaque nouveau film vous apport une nouvelle frayeur, une nouvelle agonie. Ce n’est pas parce que le premier a eu son petit succès qu’on trouvera le second très bien. Chaque film doit être irréprochable. Chacun doit marquer un progrès sur le précédent, ne pas répéter les anciennes fautes et ne pas en comporter de nouvelles. En plus de cela, il faut contenter des milliers et des milliers de gens. Ils viennent vous voir au music-hall parce qu’ils savent à peu près d’avance quel spectacle ce sera, ils arrivent donc dans l’espoir de s’y amuser. Le reste est votre affaire. Mais dans le cinéma, on vous disperse à travers le monde, on vous expédie en boîte à des millions de gens qui ne désirent pas seulement voir Chevalier, mais un film qui les fera rire ou pleurer ou penser, suivant leur goût et leur sentiment. Et, s’ils sont désappointés après avoir vu mon film ils ne diront pas : « Bah ! Maurice n’était pas bon ce soir, mais nous lui pardonnons parce qu’il était très amusant le mois dernier ou l’année dernière ». Non, la prochaine fois qu’ils verront mon nom dans un film, ils diront : « Oh, c’est encore cet oiseau-là ! Changeons de trottoir et allons au théâtre du coin ».

Il n’y a pas de formule pour empêcher ça.
Je crois qu’il faut seulement travailler de toutes ses forces et essayer sans arrêt de donner le meilleur de soi-même ; ne jamais laisser passer quelque chose qui soit presque bien, sous prétexte qu’il sera difficile de le faire tout à fait bien ; toujours apprendre de ceux — qu’ils soient artistes, assistants ou cameramen — qui savent quelque chose de plus ou de différent sur votre travail ; ne jamais penser que maintenant vous pouvez vous croiser les bras et vous reposer sur vos lauriers, parce qu’il n’y a rien au monde qui vous glisse plus facilement du front que ces fameux lauriers. 

Et maintenant, j’ai terminé. J’ai essayé de vous dire comment j’avais été amené à faire du théâtre, puis du cinéma, de vous raconter en peu de mots ce qui vous intéresse de ma vie. Peut-être que l’année prochaine, ou dans deux ans, quand j‘aurai encore pris de l’âge, je ferai autre chose. Il y a tant de choses à faire ! Il y en a une dont je suis sûr, c’est que j’essaierai toujours, d’abord, de vous plaire.

paru dans Pour Vous du 31 décembre 1931

paru dans Pour Vous du 31 décembre 1931

Quand je suis allé en Amérique pour faire du cinéma, je me suis dit : « Même si tu as du succès, c’est un jeu auquel très peu réussissent. Je t’accorde donc deux ans.» Maintenant, je sais qu’il est idiot de faire des prévisions. Cela aurait pu durer aussi bien deux mois. Ecoutez-moi bien, je n’ose vous dire que ceci : « Je commence tout juste à connaître quelque chose de ce travail. »

Maurice Chevalier
(Fin)
Copyright by Curtis Brown.
Adaptation Pour Vous.


En bonus, nous vous proposons cet article paru dans la revue Ciné Pour Tous en mai 1923 dans lequel Maurice Chevalier évoque ses débuts de manière plus précise. Au Music-hall d’abord ainsi que ses véritables débuts au cinéma sous la direction d’Henri Diamant-Berger pour lequel il tournera dans trois films cette année là.

 

Maurice Chevalier

paru dans Ciné Pour Tous en mai 1923

paru dans Ciné Pour Tous en mai 1923

paru dans Ciné Pour Tous en mai 1923

L’histoire de sa vie, Maurice Chevalier l’a lui-même racontée dans La Rampe en ces termes :

« Bien que je ne sois pas homme de lettres, j’ai mon diplôme, mon diplôme de certificat d’études primaires. C’est un papier de famille qui n’est pas d’hier, puisque je l’ai obtenu à dix ans et demi. Comme on me jugea alors assez instruit, et qu’il fallait aider le papa et la maman, j’entrai comme apprenti menuisier, électricien, métallurgiste. Oui ! métallurgiste. J’ai fabriqué des punaises ! Tout le monde ne peut pas fabriquer des obus !

« Bien entendu je ne restais jamais plus de quinze jours en place… j’avais la tête ailleurs… j’avais la tète à la gymnastique. Dans une boite de Ménilmontant, mes onze ans se décarcassaient. Je faisais des sauts périlleux et des exercices de voltige… mais un jour, je me suis cassé la jambe. Il n’en reste pas moins que j’ai acquis à cette époque la souplesse qui me permet encore de danser avec la désinvolture d’un acrobate.

« Pendant que ma jambe se rétablissait je ne retournai plus chez, les gymnastes ; J’allais entendre changer dans des bouis-bouis. Un artiste qui se présentait en paysan (blouse et gants blancs !) me produisit une telle impression que je résolus de l’imiter. Dans une société d’amateurs où Georgel faisait ses débuts, je me présentai un soir. On m’accorda la scène quelques instants, ce fut un désastre ! Je m’obstinai. Je connus de pauvres chanteurs qui me témoignèrent de l’affection. L’un d‘eux me fit engager au Casino des Tourelles. On me proposa 12 francs par semaine pour 28 tours de chants (2 en matinée, 2 en soirée), soit une soixantaine de chansons ! Je gagnais 3 fr. 50 à l’atelier… Je n’hésitai pas, j’entrai dans la carrière alors que mes aînés n’y étaient pas encore ! Je n’avais pas quatorze ans. Mon ascension fut dès lors très rapide !
Qu’on en juge.

paru dans Ciné Pour Tous en mai 1923

paru dans Ciné Pour Tous en mai 1923

« J’ai chanté au Concert du Commerce (où Boucot débutait alors dans le genre Mayol), pour cinq francs par semaine, mais sitôt après, le Casino Montmartre m’engageait pour 3 francs par jour et, bien entendu, pour deux tours de chant en matinée, deux tours de Chant en soirée. Ah ! Je me suis fait la voix…

« A cette époque, mon père mourut et je dus penser à assurer seul mon existence et celle de ma mère.
« Je gagnais un peu plus et je connus des cafés-concerts où j’atteignis des cachets de quinze francs par soir.
« L’Eldorado me fit signer mon premier contrat intéressant : mille francs par mois ; les Folies-Bergère m’en proposaient bientôt trois mille. J’étais classé et pris part à l’interprétation des grandes revues de P.-L. Fiers et de spectacles du même genre à la Cigale, mon genre s’était imposé ; vous vous le rappelez… comique excentrique, j’exagérai la hauteur de mon cou, la longueur, de mes jambes, la maigreur de ma canne et l’étroitesse de mon chapeau.

« Le service militaire ! La guerre surprit ma classe à peine notre instruction terminée. Je fus blessé et fait prisonnier. En Prusse Orientale j’eus la chance inouïe — et ceux qui l’ont eue comme moi l’ont aussi chaleureusement appréciée — de rencontrer Joë Bridge. Il fut notre providence et notre sauvegarde. Il organisait des soirées qui tuaient notre cafard, adoucissaient nos gardiens, et dont la recette secourait les camarades indigents, il fit mieux encore puisqu’il nous libéra… Oui… une histoire de cachets sculptée dans des pommes de terre… et qui établirent nos qualités d’infirmiers. Je raconterai cela quelque jour… à la gloire du fraternel et dévoué Joë Bridge.

« Je rentre en France, fort mal en point, sans entrain. Je chante à l’Olympia — mes forces me trahissaient dès la deuxième chanson — le public restait assez froid. Je refais l’expérience à Lyon… même résultat. J’étais découragé. Mais les forces me revinrent, j’entends les forces physiques et avec elles mon courage, et je jouai les revues de Ba-Ta-Clan, des Folies-Bergère, du Casino de Paris avec l’admirable, l’adorable, la meilleure des artistes et des amies, Mistinguett, et aussi à Londres avec Elsie Janis, la grande fantaisiste américaine. Puis, revenu à Paris, je jouai à Fémina avec Mistinguett Gobette of Paris, féerie-revue qui fut mon premier essai dans la comédie musicale.

« Un jour, à Bordeaux, on me dit : Refaites donc des tours de chant ! — Hum ! Mon vieux costume excentrique ne me tentait plus. Je proposai donc de chanter, si on y tenait, mais en costume de ville ou de soirée ! — Ce fut pour le public une révélation, mais le public ne se douta pas qu’il me révélait à moi-même J’adoptai les tenues les plus élégantes — et donc les plus sobres — pour dire les choses les plus cocasses… et le succès de ce genre, tua le genre même. En effet, ce n’était plus en chanteur que je me présentai, mais en comédien, et c’est pourquoi plus on me faisait fête dans ces tours de chant, plus on me poussait vers l’opérette. M’y voici installé aux Bouffes, pour longtemps Je crois, si j’en juge par le succès que le public a bien voulu faire à Dédé, et, tout dernièrement à Là-Haut. »

paru dans Ciné Pour Tous en mai 1923

paru dans Ciné Pour Tous en mai 1923

A la scène, Maurice Chevalier a su en quelques années se créer une personnalité et une place bien à lui. Il est de ceux qui conquièrent le public dès le début. Il est agréable à voir et à entendre ; son visage gai, son œil rieur, son allure légère et ses manières spirituelles et primesautières en font un fantaisiste de haute classe. Il donne l’impression d’un bon garçon qui aime la vie et préfère avant tout s’amuser. Si vous le voulez, il chantera quelques chansons, pour vous faire plaisir. Parlant de lui dans ses Propos de Théâtre, Nozière dit fort justement : Il est drôle, très drôle.
Mais son caractère est d’unir à la drôlerie le charme. Entre deux couplets il exécutera avec gravité un facile tour de jonglerie ou, prenant pour appui une chaise, se dressera sur les mains, la tête en bas. Et cependant, la grâce opère malgré lui. Sa manière demeure élégante… C’est une élégance naturelle et sportive. C’est l’attrait d’un homme jeune qui est heureux de vivre.
Mais laissons parler Maurice Chevalier lui-même :
Mon secret ? C’est bien simple : Je m’efforce de ne faire aucun effort comique. Je n’ai aucun autre procédé que le naturel. J’avais débuté dans le genre excentrique, tout de conventions. Un jour, je m’aperçus qu’il 
n’était pas besoin de tant d’accessoires ni de grimaces pour gagner le publie. Une bonne petite chanson, gentiment dite, avec bonne humeur, suffit. C’est que le public est, lui-même, plus artiste qu’il ne croit : il a le sens du rythme ; il cède à la puissance de la musique légère comme a celle de l’esprit léger.

« Un geste burlesque, une contorsion bouffonne dans un rythme harmonieux et allègre, il n’en faut pas plus pour faire rire une salle entière.
« Je m’attache toujours à choisir des airs qui entraînent à la danse. Ce sont, pour la plupart, des mouvements qui nous viennent d’Amérique ou que nos compositeurs empruntent au genre américain. J’apprends et répète chez moi mes chansons ; les représentations me servent d’entraînement. Songez que mon dernier numéro de music-hall, à l’Olympia, durait environ 40 minutes… Je m’attache pour être drôle — puisque drôlerie il y a — à ne donner jamais l’impression d’avoir préparé mon jeu, d’avoir établi laborieusement ma scène. L’effet comique, pour être maximum, doit ressembler à une improvisation et en avoir la rapidité et la facilité. Et je m’attache à toujours garder, même dans le grotesque, une manière élégante. On peut exécuter élégamment une pirouette et faire une grimace gracieuse. C’est encore une question de légèreté, de souplesse, de rythme.

« Tout est là. Le secret de plaire, chez nous, réside essentiellement dans la légèreté et la grâce. Il faut donner une impression de gaieté, sans apparence d’effort et avec l’aisance des gens heureux de vivre. J’appellerais cela un « comique sportif », si vous voulez puisque le sport est à la mode. La danse, le chant, la musique, la parole ne sont que des mouvements, des vibrations, de l’harmonie. Le « comique sportif » réunit donc les qualités de gaieté, de facilité, de grâce. C’est pourquoi il plaît à tout le monde. »

Cette drôlerie charmante que seuls nous ont montré, à l’écran, Douglas Fairbanks, et, à un moindre degré, le regretté Wallace Reid, Maurice Chevalier se devait de la livrer un jour à l’appareil de prise de vues. Là, on a l’avantage de pouvoir être soi-même entièrement, sans se sentir emprisonné dans un décor factice.
Et voici l’histoire des débuts de Chevalier au cinéma, racontée par lui-même :
« Un jour, en déjeunant, Douglas Fairbanks me dit : Pourquoi ne faites-vous pas du cinéma ? Je ne lui ai
  rien répondu, parce que je n’avais aucune raison de ne pas faire du cinéma.
Douglas ne s’en était pas tenu là.
Quelques jours après son départ, je rencontre Diamant-Berger qui me dit : Douglas m’a raconté que vous aviez envie de tourner avec moi ! Je n’ai rien répondu parce que ça tombait bien. Douglas avait un peu arrangé les choses, mais je ne lui en veux pas, au contraire. Ce serait plutôt à Diamant-Berger de lui en vouloir si ça ne réussit pas. Mais moi, j’aime autant prévenir tout de suite que je n’y suis pour rien. Je suis très content de débuter en composant un rôle et de collaborer avec les autres artistes à l’établissement d’une comédie. Le rôle n’a pas été écrit pour moi. C’est une véritable création que nous avons cherché à faire.

paru dans Ciné Pour Tous en mai 1923

paru dans Ciné Pour Tous en mai 1923

« En tout cas, on ne m’accusera pas d’avoir tiré la couverture à mol d’une façon quelconque. Nous travaillons tous en commun et je vous assure que c’est un plaisir pour moi que de me trouver avec la troupe extraordinaire que l’on a réunie.
« Evidemment, je n’ai aucune idée de ce que ça va donner. J’ai été obligé de changer mon jeu, de le mettre au point : il va une question de mesure que l’artiste peut difficilement évaluer. Il faut se voir et se revoir à l’écran. Quand on donnera mes films j’irai les voir et les revoir dans un autre quartier pour voir ce que je donne.
« Tenez, voyez-vous, être un Douglas français : Jouer de la comédie gaie avec une pointe de sentimentalisme et toutes les nuances de notre caractère… Ah ! évidemment ce n’est pas du jour au lendemain qu’on acquiert une autorité. Il y a des trucs au cinéma comme il y en a au théâtre.
« Faire du film essentiellement comique ne me tente pas ; j’admire Charlot mais ne me sens pas capable de taire ce qu’il fait. Je veux bien me jeter à l’eau, boxer, monter à cheval ou en aéro, au besoin m’aventurer sur un toit de building, mais cela dans la limite d’une action raisonnable. Si j’aime les sports, en général, et la boxe en particulier, je ne suis pas un acrobate.
« J’ai signé avec Diamant-Berger pour une série de films. J’ai débuté avec un rôle de composition dans Le Mauvais Garçon
. D’autres films : Gonzagued’après Pierre Véber, L’Affaire de la rue de Lourcined’après Labiche, et Par habitude ont suivi. Mais un seul me donne à peu près complètement satisfaction ; c’est le dernier, au cadre plus large, plus sportif et plus « cinéma » aussi, il me semble : Jim Bougne, boxeur.
« Mon prochain film sera sans doute Un fil à la patte et aura pour réalisateur un spécialiste du film gai  Robert Saidreau. Avec lui j’espère apprendre encore d’autres finesses de mon nouveau métier, et j’ai confiance dans le public. Du reste, le public ne demande qu’une chose : de la sincérité… »

Signalons que Maurice Chevalier n’a finalement pas joué dans Un fil à la patte que Robert Saidreau réalisa en 1924 avec Armand Bernard et Marcel Vallée.


Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

 

Pour en savoir plus :

La page biographique sur Maurice Chevalier sur le site Du Temps des Cerises aux Feuilles Mortes.

Une autre page sur le site De La Belle Epoque aux Années Folles.

Un entretien avec son secrétaire, François Dals, datant de 2012, plutôt intéressante notamment en ce qui concerne la période l’occupation (sur le site Autour de Louis de Funès).

Justement, à lire l’article Maurice Chevalier, Collabo ? sur le site d’Agoravox mais aussi « Maurice Chevalier collabo: « Une rumeur montée par les nazis » sur le site de L’Express.

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Maurice Chevalier et Mistinguett dans Soirée Mondaine d’Henri Diamant-Berger en 1917.

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Maurice Chevalier dans le beau film de René Clair, Le Silence est d’or (1947).

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Maurice Chevalier chante « Valentine » en 1935 dans le film « L’Homme des Folies-Bergères » de Marcel Achard, qui était la version française de celle tournée par Roy Del Ruth.

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Maurice CHEVALIER évoque sa rencontre avec Max LINDER, en 1905, le 4 novembre 1962 à la télévision française.

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Maurice Chevalier chante Faut s’en foutre éperdument dans le film de Kurt Bernhardt « Le Vagabond bien aimé » (1936).

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Maurice Chevalier dans la version française du film de Ernst Lubitsch « La veuve joyeuse » (1934).

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Maurice Chevalier avec Leslie Caron et Louis Jourdan dans Gigi de Vincente Minelli (1958).

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